DON JUAN , LES FANTOMES
DON JUAN. Sur mon honneur! je n'ai jamais vu valets de chambre plus silencieux passer à un gentilhomme de plus magnifiques habits ! Il paraît que le seigneur de céans est juste de ma taille. — Ah ! ah !.. mais il veut que la fête soit entière : bal masqué, buffet splendide, lumières éblouissantes. Vraiment ! si notre valeureux Gonzalve n'avait chassé les Maures de notre belle terre d'Espagne , je croirais que le calife Abd-Alrahman me fait les honneurs de son harem. {A une femme gui se Uum>e près lie lui.) Voyons, ma gracieuse odalisque, voulez-vous de moi pour votre sultan?
LE MASQUE. Certes; où en trouvcrais-je im plus galant, plus loyal et surtout plus fidèle?
DON JUAN. Fidèle !.. allons , je vois que tu me connais , beau masque ; car mes amours durent aussi long-tems que la vie.
LE MASQUE. De celles qui meurent pour .Oï , n'est-ce pas ?
DON JUAN. Oh ! tu te trompes, car alors leur mémoire leur survit et se grave éternellement dans mon cœur.
LE MASQUE. Oui, au point que si par un prodige tu les revoyais au bout de huit joui s, tu ne reconnaîtrais plus leur visage '
DON JUAN. Je ne sais si je t'ai jau'.ais aimé , beau masque ; mais , si cela est , fais-en l'épreuve , et tu verras.
LE MASQUE. Tu réponds de me reconnaître ?
DON JUAN. Quand je ne t'aurais vu qu'une minute.
LE MASQUE. Tu le veux?
DON JUAN. Je t'en prie.
CAiiOLlNA , se démasquant. Eh bien I regarde !
DON JUAN. Carolina!
CAROLINA. Allons , ta mémoire est plus fidèle que je ne croyais. C'est bien. (^Elle glisse sur une planche mobile qui l'entraîne dans un des corridors.) Au revoir, don Juan, au revoir !
DON JUAN. Carolina! (// oeut la suiore , mais la grille du Corridor se referme.) Ca, suis- 'e bien éveillé , ou tout ce qui m'arrive depuis trois jours n'est-il qu'un songe?
UN SECOND MASQUE , le prenant sous le bras. Non , mon beau gentilhomme , c'est une réalité.
DON JUAN. Illusion ou réalité , je ne me plains que d'une chose , c'est qu'elle m'»''chap pe !
LEMASQUE.Toujours le même, don Juan.
DON JUAN. Touioius honuue de sensa-
tions avant tout; il m'en faut, quelles qu'elles soient, je ne puis vivre sans elles, et quand le plaisir me manquera , je crois que je chercherai la douleur.
LE MASQUE. Et tu la trouveras , sois tranquille !
DON JUAN. Ce ne sera pas sur tes traces, je l'espère ?
LE MASQUE. Peut-être!
DON JUAN. Eh bien! soit! si tu es assez belle pour qu'il y ait compensation.
LE MASQUE. On m'a dit souvent que j'étais la perle de Séville, et Séville est le diamant de l'Andalousie.
DON JUAN. Fais-en l'épreuve, et si tu es telle que tu dis, je te suivrai.
LE MASQUE. Partout?
DON JUAN. Jusqu'en enfer !
LE MASQUE. C'est parole donnée?
DON JUAN. Sur l'honneur!
VITTORIA , ôlant son masque. Eh bien ! juge !
DON JUAN. Vittoria!
viTTOniA , s'enfonçant en terre. A bientôt , don Juan , à bientôt !
DON JUAN, ooidant la sinWe. Des flammes sortent de terre. C'est bien ! attends-moi ; tu as pris le bon chemin pour me revoir , A'^ittoriail.^et je suis plus sûr de ne pas manquer à ma parole que si tu étais nioiiîéc au ciel !
Deux masques s'approcheat do don Juan par dcnicrc et lui picnneiit les deux bras.)
LE MASQUE à gauche de don Juan. Don Juan, je t'aime!
LE MASQUE de droite. Don Juan , je te déteste !
LE MASQUE de gauche. Don Juan , tu es le plus beau, le plus séduisant cavalier qu'il y ait sous le ciel !
LE MASQUE de droite. Don Juan, tu es l'homme le plus perdu et le plus inlùnve qui ait habité sur la terre !
DON JUAN. Ne vous disputez pas, mes jalouses car vous avez raison toutes deux.
LE MASQUE de gauche. Suis-moi , don Juan, je te conduirai dans jnon palais de cristal ; tu marcheras sur un sable d'or, et tu n'auras qu'à te baisser pour ramasser les perles et cueillir le corail.
LE MASQUE de droite. Moi , don Juan, mes domaines sont des landes arides et des bruyères sauvages , et les seules visites que j'y reçois sont celles des sorcières et des bohémiennes qui viennent à minuit y cueillir la jusquiame et la belladone, cette fleur des plnltrcs et ce fruit des empoisonnemens.
LE MASQUE de gauche. J'habite le Mançanarès aux rives embaumées, et lorsau«
DON JDAN DE HARANA.
je lève la tète au-dessus des eaux, les orangers et les lauriers-roses me jettent leurs fleurs pour que je m'en fasse une couronne.
LE MASQUE de droite. Moi, j'habite les champs désolés où l'on jette les cadavres des suicidés, et lorsque je parcours mon domame, marchant triste et pâle sur des ossemens humains , les seules (leurs qui pleuvent sur ma tète sont les flocons de neige qui descendent du ciel.
DOX JUAN, quitlanl le bras du masque qui a parlé le dernier. Décidément , mon ondine, toutes mes sympathies sont pour vous, car vous me paraissez plus tendre et surtout moins mélancolique que votre compagne.
LE MASQUE de druiie. Mais si, toute triste et sauvage que je suis, j'étais plus belle qu'elle ?
DON JUAN. Alors, je vous aimerais toutes les deux, afin d'épuiser à la fois toutes les voluptés de la vie... Acceptez- vous le traité, mes déesses?
TÉUÉSINA, se démasquant \oici ma réponse.
DON JUAN. Térésina !.. je m'en doutais î ( à lues.) Et toi , tu es Inès , n'est-ce pas ! (Inès se démasque.) Je te retrouve; tant mieux ! Eh bien î femme ou fantôme, toi du moins {saisissant son domino), cette fois, tu ne m'échapperas pas.
TÉnÉSLNA. A ce soir, don Juaii, àce soir.
INÈS. Dans'une heure, don Juan, dans une heure!
DON JUAN. Suis-je donc dans l'île des illusions? est-il possible qu'un homme vivant voie de pareilles choses autrement qu'en rêves?.. Suis-je bien éveillé.^ voyons , et ce qui m'entoure a-t-il un corps ou n'est-ce qu'une ombre? Ceci est-il un mur ? (// touihe le mur et successit^ement les objets qu'il nomme.) Ceci est un dressoir; ceci , une coupe.
UN SERVITEUR, voyant don Juan une coupe la muin. Que voulez-vous que je vous verse, monseigneur ?
DON JUAN. De l'eau. {Portant la coupe à sa bouche et l'écartant aussitôt. Qu'est-ce que cette eau?
l'homme au mantevu. Les larmes que tu as fait répandre.
DON JUAN, jetant Veau et tendant la coupe. Du vin !
nos 3i}\s ., porte la coupe à sa bouche. Qu'est-ce que ce vin ?
l'homme au manteau. Le sang que tu as fitit couler.
DON JUAN, laissant tomber la coupe. Et toi, qui es-tu?
DON SANDOVAL, é'or.'ant son manteau et 1
montrant sa chemise ensanglantée. Don SoDdoval d'Ojedo.
DON JUAN. Je croyais t'avoir mieux tué. — Qu'as-tu fait de ton épée?
DON SAN DOVAL . Je l'ai laissé tomber au moment où la tienne m'a traversé la poitrine.
DON JUAN. EU bieul va la chercher, et reviens.
DON SANDOVAL. Es-tu donc las d'attendre la justice divine?
DON JU.\N. Oui, car j'en entends éternellement parler, et je ne la vois jamais venir... Ecoute, Dieu m'a donné un heure pour me repentir... je lui donne un quart d'heure pour me foudroyer.
DON SANDOVAL. C'est juste I (Sortant.)Celui qui frappe du glaive périra par le glaive.
SCElNE IV.
DON JUAN seul, puis MARTHE.
DO.N JUAN. C'est bien, mon maître, je ne sais si c'est à moi que s'applique le divin proverbe... Mais ce dont je puis répondre, c'est que le fer qui me passera au travers du cœur ne le sentira pas trembler.. . ( Marthe entre avec une longue robe blanche et une couronne de roses blanches sur la tête.) Ah ! vous voilà Marthe, ange sauveur de la vie... venez à moi... Pourquoi m'avezvous abandonné au milieu des magies , des spectres et des prestiges qui m'environnent? et pourquoi vous-même venez-vous me retrouver avec cette robe et cette couronne?
MARTHE. C'est la couronne de l'innocence, don Juan, n'en soyez pas jaloux; c'est la robedu cercueil, ne me l'enviez pas.
DON JUAN. Vous deviez vous préparer pour le lit nuptiale et non pour la tombe; il ne s'agit pas de funérailles, mais de noces. Des larmes, soit; mais des larmes de bonheur, d'ivresse et de félicité !
MARTHE. Eh bien ! don Juan, je puis encore verser de pareilles larmes , et cela dépend de vous.
DON JUAN. Que voulez-vous? que demandez-vous? mon cœur, mon amour, ma vie?
MARTHE. Votre repentir...
DON JUAN. Mou repentir ! je l'ai cfTert à Dieu , et il l'a repoussé. Moi, me repentir !... et de quoi? d'avoir été heureux et de l'être encore? Oh! non, pour me repentir il faudrait que je n'eusse pas devant les yeux Marthe, ma toute chérie!... il faudrait qu'en étendant les bras, je te sentisse m'échapper, comme les fantômes de ma fièvre ou de ma folie, que j'ai déjà oubliés, ou plutôt que je n'ai jamais vus.
MARTHE. Tu as oublié ces fantômes?
oh ! malheur à toi ! car ces fantômes sont ceux de tes victimes I Don Juan , si perdu
LE MAGASIN THÉÂTRAL
que tu sois, je n'aurais pas cru que tu 'pouvais oublier Carolina, dom Mortes, Vittoria, Sandoval, Térésina, Inès ma sœur, et don Josès ton frère.
DON JUAN. Marthe ! qui t'a dit ces secrets de sang?
MA.RTHE.Les morts savent tout, don Juan DON JUAN. Les morts!
MARTHE. Oui, regarde-moi : mes yeux sont ouverts, c'est vrai , mais la flamme de la vie y est éteinte , mon cœur est toujours dans ma poitrine , mais il a cessé de battre. Mais mes mains peuvent encore se joindre et te supplier, mais elles sont froides et glacées comme le marbre. Pouvaistu t'y tromper, don Juan, et prendre pendant tout un jour la mort pour la vie ?
DON JUAN Oh! mais cela ne se peut pas ! et tu voudrais me faire croire à un prodige pour m'échapper encore , comme lu l'as déjà fait. Oh ! Marthe ! Marthe ! tu ne m'aimes pas, tu ne m'as jamais aimé.
MARTHE. Je ne t'ai jamais aimé, don Juan! je ne t'ai jamais aimé! oh! mais j'étais un ange du Seigneur ! et, par amour, j'ai perdu mon auréole pour toi ; je suis devenue une femme, je suis descendue du ciel sur la terre, et par amour, j'ai perdu la raison pour toi. Et ce n'est pas tout : au mouîent de ma mort , pour te revoir encore , pour te revoir une fois , pour te je voir un jour, j'ai donné mille ans de mon éternité ! Sois heureux , don Juan ! je suis tombée de si haut, et je suis arrivée si bas , que l'œil humain ne peut pas mesurer ma chute ; sois fier, car tu as dit un jour que tu voulais eftacer \a. renommée de don Juan Tenorio ; sois fier, don Juan de Marana , car lui n'avait séduit que des femmes, et toi, tu as perdu un ange.
DON JUAN. Un ange! oui, j'aurais dû m'en douter, à ta voix , à ton visage , à ton parfum du ciel. Oui, tu es un ange, et lu es lasse de la terre , n'est-ce pas ? et tu regrettes tes splendeurs divines, et tu le crois morte parce que tu vis de notre : vie à nous? Eh bien! Marthe, je te ren- 1 drai le ciel que tu as perdu , je te ferai un ! éd en d'amour à croire que tu es rentrée dans ton paradis, et alors ce ne sera plus moi qui t'aurai précipitée c'est toi dontles ailes m'enlèveront... Je suis déjà plus qu'un homme, puisqu'un ange m'a aimé. Marthe!... un mot de toi, et je serai l'égal d'un Dieu !
MARTHE. Malheureux! tu parles de félicités célestes, à peine s'il te reste quelques in- 6t,ans pour échapper aux flammes infernales! DON JUAN. Quelques instaus de bonheur divin valent mieux qu'une éternité de félicités humaines.
MARTHE. ï\îais ne vois-tu pas ces lumières qui s'éteignent?
DON JUAN. Le plus beau moment d'une fête nuptiale est celui où l'on souffle les flambeaux.
M.ARTHE. Regarde! écoute!
DON JUAN. Quel est ce bruit, quel est ce changement?
MARTHE. Ne vois-tu pas que nous sommes enfermés dans un sépulcre, sans portes, sans issues?
DON JUAN. Tant mieux ! personne n'y entrera.
MARTHE. La mort entre partout! (Jî/Zg tombe à genoux.) Don Juan, au nom du séjour bienheureux où, dans mille ans, nous pouvons nous retrouver ensemble; au nom dé ton père, qui est le seul homme quiprie pour toi au ciel ; en mon nom , à moi, qui suis la seule femme qui prie pour toi sur la terre, repens-toi, don Juan ! repens-toi !
DON JUAN. Marthe! Eve n'était pas si belle que toi , et Adam a perdu le paradis pour elle.
MARTHE. Malheureux ! malheureux !
DON JUAN. Marthe, Marthe, ma bienaimée !
MARTHE , jetant un cri. Ah !
DON JUAN. Qu'as- tu?...
MARTHE. Minuit!
DON J u AN .Nous achevons un jour de bonheur, et nous entrons dans un jour heureux. MARTHE , s' affaiblissant au Jur et à mesure que l'heure sonne. Ce jour, c'est le dernier; cette heure, c'est la dernière; do/i Juan , repens-toi ! repens-toi !
DON JUAN. Demain.
M.ARTHE. Je meurs!... Mon Dieu! Seigneur ! ayez pitié de lui !
nOTiSX^DOX AL, paraissant den'ière le tombeau, uneépée à la main .Me voilà, don Juan. DON JUAN, furieux. Sandoval !... tu prends mal ton heure.
DON SANDOVAL. Es-tU prêt?
DON JUAN. Toujours...
DON SANDOVAL. En garde, donc!
DON JUAN , blessé. Enfer ! ( Sandoval disparaît. ) Disparu! et moi, blessé! (// chancelle.) Blessé à mort ! Marthe ! Marthe! ah ! malédiction !
LE MAUVAIS ANGE, à gauche. Yengeancel LE BON ANGE , à droite. Miséricorde l l'ange du JUGEMENT , descendant du ciel. Justice!
(Ces trois mots écrits en lettres de feu aux deux côtés et derrière le tombeau, forment un triangle de flammes (£ui enferment les corps de Marthe et de don Juan. La toile tombe.)
FIN