JOSEPH, VAUTRIN
Vautrin paraît avec un surtout couleur de tan , garni de fourrures , dessous noir ; il a la tenue d'un ministre diplomatique étranger en soirée.
JOSEPH
Maudite fille I nous étions perdus.
VAUTRIN
Tu étais perdu. Ah çà ! mais tu liens donc beaucoup à nepas te reperdre, toi? Tu jouis donc de la paix du cœur, ici?
JOSEPH
Ma foi, je trouve mon compte a être honnête.
Et entends-tu bien l'honnêteté?
JOSEPH
Mais ça et mes gages, je suis content.
VAUTRIN
Je te vois venir, mon gaillard. Tu prends peu et souvent, tu amasses, et tu auras encore l'honnêteté de prêter à la petite semaine. Eh bien I tu ne saurais croire quel plaisir j'éprouve à voir une de mes vieilles connaissances arriver à une position honorable. Tu le peux, tu n'as que des défauts, et c'est la moitié de la vertu. Moi, j'ai eu des vices, et je les regrette... comme ça passe! Et maintenant plus rien! il ne me reste que les dangers et la lutte. Après tout, c'est la vie d'un Indien entouré d'ennemis, et je défends mes cheveux.
JOSEPH
Et les miens?
VAUTRIN
Les liens?... Ah! c'est vrai. Quoi qu'il arrive ici, tu as la p.irole de Jacques Collin de n'être jamais compromis; mais lu m'obélras en tout?
JOSEPH
En tout?... Cependant...
VAUTRIN
On connaît son code. S'il y a quelque méchante
besogne, j'aurai mes fidèles, mes vieux Es-tu depuis long-temps ici?
JOSEPH
Madame la duchesse m'a pris pour valet de chambre en allant à Gand, et j'ai la confiance de ces dames.
VAUTRIN
Ça me va ! J'ai besoin de quelques noies sur les Montsorel. Que sais-tu?
JOSEPH
Rien.
VAUTRIN
La confiancedes grands ne va jamais plus loin Qu'as-tu découvert ?
JOSEPH
Rien.
VAUTRIN, à pari.
Il devient aussi par trop honnête homme. Peutêtre croit-il ne rien savoir? Quand on cause pendant cinq minutes avec un homme, on en lire toujours quelque chose. (rTiiui.)Où sommes-nous ici?
JOSEPH
Chez madame la duchesse, et voici ses appartemens; ceux de monsieur le duc sont ici au-dessous; la chambre de leur fils unique le marquis est au-dessus, et donne sur la cour.
VAUTRIN
Je t'ai demandé les empreintes de toutes les serrures du cabinet de monsieurle duc, où sont-elles? JOSEPH, avec hésitation.
Les voici.
Toutes les fois que je voudrai venir ici, lu trouveras une croix faite à la craie sur la petite porte du jardin : tu iras l'examiner tousles soirs. On est vertueux ici, les gonds de celte porte sont bien rouilles; mais Louis XVUI ne peut pas êtr;> Louis XV! Adieu, mon garçon; je viendrai la nuit prochaine. [A pari ) Il faut aller rejoindre mes gens à Ihôtel de Christoval.
JOSEPH, à part.
Depuis que ce diable d'homme m'a retrouvé, je suis dans des transes...
VAUTRIN, revenaui.
Le duc ne vit donc pas avec sa femme?
JOSEPH
Brouillés depuis vingt ans.
VAUTRIN
Et pourquoi ?
JOSEPH
Leur fils lui-même ne le sait pas.
VAUTRIN
Et ton prédécesseur, pourquoi fut-il renvoyé?
JOSEPH
Je ne sais, je ne l'ai pas connu. Ils n'ont monté leur maison que de[iuis le secon 1 retour du roi
VAUTRIN
Voici les avantages de la société nouvelle: il n'y a plus de liens entre les maîtres et les domestiques ; plus d'attachement, par conséquent, plu.s
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de trahisons possibles. {A Joseph.) Se dit-on des mots piquans a table?
JOSEPH
Jamais rien devant les gens.
VAUTKIW
Que pensez-vous deux, à l'ottice, entre vous?
JOSEPH
La duchesse est une sainte.
VADTRIN.
Pauvre femme 1 Et le duc?
JOSEPH
Un égoïste.
VAUTRirf.
Oui. un homme d'état. [A pan.) 11 doit avoir des secrets, nous verrons dans son jeu. Tout fjrand seigneur a depetites passionspar lesquelles on le mène; et si je le tiens une fois, il faudra bien que son fils... (A Joseph.) Que dit-on du mariagedu marquis de Montsorel avec Inès deChrisloval?
JOSEPH
Pas un mot. La duchesse semble s'y intéresser fort peu.
Elle n'a qu'un fils! Ceci n'est pas naturel.
JOSEPH
Entre nous, je crois qu'elle n'aime pas «on fils.
VAUTRIN
lia fallu l'arracher cette paroledu gosiercomme on tire le bouchon d'une bouteille de vin de Bordeaux! Il y a donc un secret dans celle maison? Une mère, une duchesse de Montsorel qui n'aime pas son fils, un fils unique ! Quel est son confesseur T
JOSEPH
Elle fait toutes ses dévotions en secret.
VAUTRIN
Bien ! je saurai tout : les secrets sont comme les jeunes filles, plus on les garde, mieux on les trouve. Je mettrai deux de mes drôles de planton à Saint-Thomas-d'Aquin : ils ne feront pas leur salut, mais... ils feront autre chose. Adieu.