‹ Pièces de théâtreChapitre 556 sur 1069 · ADÈLE, CLARA · texte numérisé non relu

ADÈLE, CLARA

ADÈLE , 5e rasseyml. Sais-tu pourquoi la vicomtesse ne paile plus que de médecine ?

CLARA . Sais-tu pourquoi , il y a un an, la vicomtesse ne parlait que de guerre?

ADÈLE. Méchante!

CL/\R\. Oui , le colonel Armand est parti , il y a un an , pour la guerre d'Alger. I\L le docteur Olivier Delaunay a été ]nésenté en son absence à la vicomtesse La guerre et la médecine se donnent la main. Et tu sais que notie clière vicomtesse est le reflet exact de la personne qui a le bonlieur de lui plaire. Dans trois mois viennent un jeune et bel avocat, et elle donnera des consultations, connue elle

LE MAGASIN THEATRAL

trayall des plans de baLaille , tomme eile vient de te presciiie uil rt-^jinie.

ADÈLE. Et qui vous a conlé tout cela, belle piovlnciale arrivée depuis quinze jours ?

CLARA. Est-ce que je ne la connaissais pas avant de quitter Paris ; et puis madame de Camps est venue hier pendant que tu n'y étais pas , elle m'a fait la biographie de la vicomtesse.

ADÈLE. Oh ! c{ue je suis aise de ne pas m'ètre trouvée chez moi ! Cette femme me fait mal avec ses éternelles calonmies.

CLARA , à un domestique qui entre. Qu'y a-t-il?

LE DOMESTIQUE. Une lettre.

CLARA , la prenant. Pour moi , ou pour ma sœur ?

LE DOMESTIQUE. Pour madame la baronne .

ADÈLE. Donne... C'est sans doute de mon mari.

(Le domestique sort.)

CLARA , hi lui remettant. Ce n'est point on écriture ; d'ailleurs elle est timbrée de Paris , et le colonel esta Strasbourg.

ADÈLE , regardant le cachet , puis l'écriture. Dieu !

CLARA. Qu'as-tu donc?

ADÈLE. J'espérais ne revoir jamais ni ce cachet ni cette écriture.

(Elle s'assied et froisse la lettre entre ses mains.)

CLARA. Adèle... calme-toi... l'uestoute tremblante I . . . Et de qui est donc cette lettre ?

ADÈLE. Oh! c'est de lui... c'est de lui...

CLARA, cherchant. De lui...

ADÈLE. Voilà bien sa devise , que j'avais prise aussi pour la mienne... Àdesso e sempre... « Maintenant et toujours. »

CLARA. Antony !

ADÈLE. Oui , Antony de retour... et qui m'écrit. . . qui ose m'écrire. . .

CLARA . Mais c'est à titre d'ancien ami , peut-être ?

ADÈLE. Je ne crois pas à l'amitié qui suit l'amour.

CLARA. Mais rappelle-toi, Adèle, la manière dont il est parti tout-à-coup, aussitôt que le colonel d'Hervey te demanda en mariage, lorsqu'il pouvait s'offrir à notre père qui lui rendait justice jeune,

paraissant riche aimé de toi car tu

l'aimais... il jiouvait espérer d'obtenir la préférence... mais point du tout , il part,

te demandant quinze jours stulemeut

le délai expire on n'entend pir.s païkr

de lui, et trois ans se passent sans qu'on sache en quel lieu de la terre l'a conduit son caractère inquiet et aventiueiiN Si

ce n'est une preuve d'indifférence , c'en es' au moins vme de légèreté.

ADÈLE. Antony n'était ni légerni indifférent... il m'aimait autant qu'un cœur profond et fier peut aimer ; et , s'il es' parti , c'est qu'il y avait sans doute , pour qu'il restât, des obstacles qu'une volonté humaine ne pouvait surmonter... Oh! si tu l'avais suivi comme moi au milieu du monde , où il semblait étranger , parce qu'il lui était supérieur , si tu l'avais vu triste et sévère au milieu de ces jeunes fous, élégans et nuls... si, au milieu de ces regards qui le soir nous entourent, joyeux et pétillans .. tu avais vu ses yeux constamment arrêtés sur toi, fixes et sombres , tu aurais deviné que l'amour qu'il? exprimaient ne se laissait pas abattre par

fjuelques difficultés et, lorsqu'il serait

parti... tu te serais dit la première : C'est qu'il était imjwssible cju'il restât.

CLARA. Mais peut-être que cet amour, après trois ans d'absence. . .

ADÈLE. Regarde comme sa main tremblait en écrivant cette adresse...

CLARA. Oh !moi , je suis sûre que nous n'allons retrouver qu'un ami bien dévoué. . . bien sincère...

ADÈLE . Eh bien ! ouvre donc cette lettre , car alors. . . moi. . , car moi, je ne l'ose pas.. .

CLARA , lisant. « Madame... » tu vois, madame...

ADÈLE, vivement. Il n'a jamais eu le droit de me donner un autre nom.

CLARA , lisant. « Madame , sera-t-il per- » mis à un ancien ami , dont vous avez » 2>eut-ètre oublié jusqu'au nom, de dépo- » ser àvospieds ses honunages respectueux; 1) de retour à Paris , et devant repartir » bientôt, souffrez qu'usant des droits d'une » ancienne connaissance, il se présente che? » vous ce matin.

» Daignez, etc.

ADÈLE. Ce matin... Il est onze heures,., il va venir...

CLARA. Eh bien! je ne vois là qu'une lettre très-froide , très-mesurée...

ADÈLE. Et cette devise...

CLARA. C'était la sienne avant qu'il ne

te connût, peut-être; il l'a conservée

Mais sais-tu qu'il y a vraiment de l 'amourpropre... car, qui te dit qu'il t'aime encore ?

ADÈLE , mettant la main sur son cœur . Je le sens là . . .

CLARA. Il annonce son départ...

ADÈLE. Si nous nous revoyons, il restera... Ecoule, je ne veux pas le revoir, je

ANTONT.

ne ie veux pas. . . Ce n'est point à loi , Clara, ma sœur, mon amie... à toi , qui sais que je l'ai aimé... que j'essaierai de cacher un

seul sentiment de mon cœur Oh ! non ,

je crois bien que je ne l'aime plus

D'Kervey est si bon , si digne d'être aimé, que je n'ai conservé aucun regret d'un aulie tems... JVIais il ne faut pas que je le revoie... Si je le revois... s'il me parle, s'il me regarde... Oh ! c'est qu'il y a dans ses yeux une fascination , dans sa voix un charme... Oh! non, non. Tu allais sortir, c'est moi qui sortirai. Tu le recevras, toi, Clara ; tu lui diras que j'ai conservé pour lui tous les sentiniens d'une amie... Que si le colonel d'Hervey était ici , il se ferait comme moi un vrai plaisir de le recevoir ; mais qu'en l'absence de mon mari... pom* moi , ou plutôt pour le monde , je le sup- [)lie de ne pas essayer de me revoir... qu'il |)arte... et tout ce qu'une amie peut faire de vœux accompagnera son départ. .. Qu'il parte , ou , s'il reste , c'est moi qui partirai... Montre-lui ma fille; dis-lui que je l'aime passionnément , que cette enfant est ma joie. . . mon bonheur. . . ma vie. Il te demandera si parfois j'ai parlé de lui avec toi.

CLAKA. Je lui dirai la vérité... Jamais.

ADÈLE. Au contraire, dis-lui oui quelquefois... Si tu lui disais non, il croirait que je l'aime encore, et que je crains jusqu'à son souvenir.

CLARA. Sois trancpiille... tu sais comme :1 m'écoutait. Je te promets d'obtenir de "ui qu'il parte sans te revoir.

LE DOMESTIQUE , à Cliira. La voiture de madame est prête.

ADÈLE. C'est bien. Adieu , Clara... Cependant sois bonne avec Antony ; adoucis par des paroles d'amitié ce qu'il y a d'amer dans ce que j'exige de lui... et , s'il a pleuré, ne me le dis pas à mon retour.. . Adieu...

CLARA. Tu te trompes , ce chapeau est le mien.

ADÈLE. C'est juste ! n'oviblie rien de ce que je t'ai dit.

(Elle sort.)

CLARA. Oh ! non. Pauvre Adèle ! je savais bien qu'elle n'était pas heureuse

Mais n'est-ce pas à tort que cette lettre l'inquiète. Enfin , mieux vaut qu'elle l'évite. {Elle i)fl au halcon et parle à sa sœur.) Prends bien garde , Adèle , ces chevaux m'épouvantent A quelle heure rentreras-tu ?

ADÈLE , de la rue. Mais peut-être pas avant le soir.

CLARA. Bien , adieu, {/l/ipc/anl un tlunir.yfi'iur.') Henri , défendez !a porte pour

tout le monde, excepté pour un étranger, IM. Antony ; allez — Quel est ce bruit?

Dans la rue. Arrêtez ! arrêtez!

CLARA , allant h la fenêtre. La voiture... ma sœur... mon Dieu ! Oh ! oui , arrêtez, arrêtez! Oh! je n'y vois plus... Au nom du ciel, arrêtez ! c'est ma sœur, ma sœur ! {Bruit et cris dans la rue. Clara jette un cri et oient retomber sur un fauteuil.) Oh ! grâce, grâce , mon Dieu î

HENRI , rentrant. Madame , ne craignez rien , les chevaux sont arrêtés ; un jeune homme s'est jeté au-devant d'eux... il n'y a plus de danger,

CLAKA. Oh ! merci , mon Dieu!

(lîruil dans la rue.)

PLUSIEURS VOIX. Il est tué , non , si , blessé. Où le transporter?

ADÈLE , dans la rue. Chez moi ! chez moi !

CLARA. C'est la voix de ma sœur I... il ne lui est rien arrivé... Mon Dieu !... IMes genoux tremblent, je ne puis marcher...

Adèle!...

(Elle s.QT\.) UX DOMESTIQUE. Qu'y a-t-il , madame?

CLARA. C'est ma sœm* , ma sœiu- ! une voiture! Ah ! c'est toi !

ADÈLE , entrant pâle. Clara. . . ma sœur. . . sois tranquille... je ne suis pas blessée, {yiu domestiq ie.) Courez chercher un médecin... M. Olivier Delaunay, c'est le plu.s voisin... Ou plutôt passez d'abord chez la vicomtesse de Lancy, il y sera peut-être... Faites déposer le blessé en bas , dans le vestibule : allez. {Il sort.) Clara! Clara!... sais-tu que c'est lui... lui... Antony ! CLARA. Antony !... Dieu!...

ADÈLE. Et quel autre que lui aurait osé se jeter au-devant de deux chevaux emportés?

CLARA. Et comment" ADÈLE. Ne coniprends-tu pas? Il venait ici... le malheureux! il aura eu le front brisé.

CLARA. Mais es-tu sur cjue ce soit lui? ADÈLE. Oh! si j'en suis siue ! et n'ai-je pas eu le tems de le voir tandis qu'ils l'entiaînaient? n'ai-je pas eu le temps de le reconnaître tandis qu'ils le foulaient aux pieds?

CLARA. Oh !...

ADÈLE. Ecoute , va près de lui , ou plus tôt envoie quelqu'un ; et, si tu doutes encore, dis qu'on m'apporte les papiers qu'il a sur sur lui, afin que je sache qui il est ; cai' il est évanoui, vois-tu, évanoui, peutêtre moitl Mais va donc! va donc ! et laismoi donner de ses nouvelles. {CLira sort.) .. De sesnoiivelies ! oh ! c'est moi qui devrais

LE MAGaSIM riltAXUAL.

on aHcr c!:cicliei !.. c'est moi qui devrais cti e là pcui lire dans les yeux du médecin a mort ou sa vie? Son cœuf devrait reomnienccr à battre sous ma main, mes yeux devraient être les premiers qu'il rencontrât. N'est-ce pas pour moi?... n'est-ce pas en me sauvant la vie!... Oii ! mon Dieu!... il y aurait là des étrangers, des indifférens , des gens au cœur froid qui épieraient! Oh ! mon Dieu? ne viendra-t-on pas me dire s'il est mort ou vivant. {J un domestique qui entre. ^^h bien?

LE DOMESTIQUE. lemetUint un portefeuille rt un petit poignard. Pour madame.

ADÈLE. Donnez. Comment va-t-il? a-t-il ouvert les yeux ?

LE DOMESTIQUE. Pas encore ; mais ?.I. Delaunay vient d'arriver , il est près de lui.

ADÈLE. Bien. Vous lui direz de monter, que je sache de lui-même... Allez. Si pourtant je m'étais trompée , si ce n'était pas lui... {Ouvrant le portefeuille.) Dieu, que j'ai bien fait... mon portrait! Si un autre que moi avait ouvert ce portefeuille, mon portrait qu'il a fait de souvenir... Pauvre Antony , je ne suis plus si jolie que cela, va !,.. Dans ta pensée j'étais belle... j'étais heureuse... tu me retrouveras bien changée... J'ai tant soufl'ert. {Continuant ses recherches.) Une lettre de moi!... la seule que je lui aie écrite. (Lisant.) Je lui disais 5jue je l'aimais... Le malheureux... l'imjrudent.. Si je la reprenais... c'est le seul témoignage... il n'a qu'elle , sans doute il l'a relue mille fois... c'est son bien , sa consolation... et je le lui ravirais ! Et quand , les yeux à peine rouverts... movuaut pour

moi... il portera la main à sa poitrine

ce ne sera pas sa blessure qu'il cherchera , ce sera cette lettre... il ne la trouvera plus... et c'est moi qui la lui aurai soustraite! oh! ce serait affreux I... qu'il la garde... D'ailleurs, n'ai-je pas gardé les siennes , moi!... Son poignard, que je m'effrayais de lui voir porter toujours. . . j'ignorais que ce fût son ponnneau qui lui servît de cachet et de devise... Je le reconnais bien à ces idées d'amour et de mort constamment mêlées... Antony !... Je n'y puis résister... il faut que j'aille... c{ue je voie moimême... Ah! uîonsieur Olivier, venez, venez! Eh Ijicn?

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