‹ Pièces de théâtreChapitre 647 sur 1069 · JULIE, LE DUC · texte numérisé non relu

JULIE, LE DUC

JULIE, aoec beaucoup de candeur. IMonsieur le duc, hier j'ai dû me soumettre, et ne point élever la voix contre une réparation que mon père a cru de son honneur d'exiger de votre seigneurie. Le prince ,

en m 'ordonnant de recevoir votre main , m'a jugé digne de porter votre nom. Celte opinion me suffit désormais.

LE DUC. Je ne comprends pas bien.

JULIE, trts-simplement. Je renonce à l'honneur de vous appartenir.

LE DUC. Vous ! Julie?.. Mais cela ne se peut plus.

JULIE. Je n'ai point été élevée pour un rang aussi brillant. Ce mariage ne vous rendrait pas heureux.

LE DUC, avec galanterie. IMais vous êtes dans l'erreur.

JULIE, toujours candide. Non, monsieur le duc. La distance est trop grande entre nous; nos manières de voir, de sentir, trop différentes. Je serais comme une étrangère au milieu de vos dames de qualité.

LE DUC, avec chaleur. Ah! plus d'une paierait de son rang, de son opulence, votre beauté, votre fraîcheur.

JULIE. Ce qui ne les empêcherait pas de m'évi'ter, de fuir à mon aspect, d'établir entre elles et moi une ligne de démarcation humiliante , qui se renouvellerait à chacune de mes apparitions. Je me connais, il me serait difficile de les suppoiter, et peu faite aux usages du grand monde, ma franchise pourrait ni'entraîner à des paroles dont j'ignorerais l'importance , le danger. Habituée à dire ce que je pense, à le dire tout haut, je blesserais , sans le vouloir, celles qui se sciaient fait un jeu de mes blessures.

LEDUC, légèrement. Ah! Julie. Votre esprit sera de mise partout. A la cour, on ne s'exprime pas avec plus d'élégance , et je suis sûr que mon bonheur m'y fera bien des jaloux.

JULIE. Votre bonheur... Vous ne l'attendez pas de moi... vous ne m'aimez point.

LE DUC. Qu'est-ce à dire?.. Je ne vous aime pas, Julie, moi?..

JULIE, continuant la phrase. Qui vous ai enlevée, qui , par cet acte de violence, ai montré que je briserais tous les obstacles qui s'opposeraient à mes projets!.... n'estce pas là ce que vous alliez dire?... Non, monsieur le duc, vous ne m'aimez pas, et j'en suis enchantée.

LE DUC. Enchantée!.. Vous êtes piquante !

JULIE. Oh ! ne pensez pas qu'il y ait du dépit dans ma joie!.. Non!.. J'aurais été bien malheureuse de votre amour!... Si vous m'aviez aimée, je vous aurais plaint. ]Ma pitié pour un sentiment vrai, profond, eût enchaîné mes aveux... Jugeant de vos soufi'rances par les miennes, j'aurais re-

LA DUCHESSE BE LA VAUBAUERE

gardé comme un crime d'y ajouter encore. Si vous m'aviez aimée, monseigneur, je n'amais jamais eu la force de vous dii-e, je ne vous aime pas.

LE DUC. Julie!

JULIE. Yous voyez qu'il est impossible que je vous épouse.

LE DUC. Je sais, moi, qu'il est impossible que je ne vous épouse pas.

JULIE. Vous ne voudriez pas traîner à l'autel une femme dont le cœur appartient à un autre.

LE DUC. A un autre?.. En vérité, je suis ici pom* entendre de singulières paroles!

JULIE, avec candeur. Oui, monseigneur, j aime... oh! bien plus que je ne puis vous le dire !. . . j'aime de toutes les fojces de mon ame un homme simple et bon , qui n'a fait briller à mes yeux aucun des avantages que vous possédez, qui pour toucher mon cœur n'a pas eu besoin de louer ma figure, qui ne fii'a point environnée de pièges, de séductions, qui s'est borné à me dire, je vous aime!.. Ah I dans sa bouche que ces mots ont de puissance et de douceur! Comme ils vont à l'ame ! . Comme ils vous saisissent!... Comme ils vous enivz'ent ! . . . Vous voyez bien, monseigneur, qu'il est impossible que je vous épouse.

LE DUC, piijuè. Et moi, je vous répète, Julie, qu'il est impossible que je ne vous épouse pas.

JULIE. Vous m'effrayez, monseigneur.

LE DUC. Vous avez une mémoire implacable, et vous exercez sur moi une vengeance cruelle ! ... la vengeance la plus féminine!!.. Mais à tout cela, je n'ai qu'un mot à répondre. .. Vous serez à moi, Julie, car c'est l'ordre exprès de sa majesté.

JULIE. Et parce que vous êtes de la cour, vous n'osez demander la révocation d'un pareil ordre ? Eh bien ! moi, monseigneur, je l'oserai. Je n'ai rien à attendre, rien à redouter du prince.. Il ne peut rien sur mon avenir... J'irai me jeter à ses pieds, lui déclarer...

LEDUC. Non, Julie... vous n'irez point., il y va de ma liberté, de ma fortune.

JULIE. De votre fortune?

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