RAYMOND, JULIE
JULIE. Ah ! mon père !..
RAY3I0ND. Allons. . . allons , mon enfant," un peu de courage... ce mariage est un malheur , sans doute , mais un malheur indispensable, c'est la seule réparation que toi et moi pouvons accepter.
JULIE. !3Iais , mon père... je ne suis point coupable. . . pourquoi donc me punirais-je en unissant mon sort à celui d'un homme que je n'aime point, que je n'aimerai jamais?...
RAYMOND. Quand il sera ton époux...
JULIE. Mais vous savez bien que cela ne se peut pas . . . Adrien.
RAYMOND. IMon enfant, il ne faut plus penser à Adrien...
JULIE. N'y plus penser?
RAYMOND. Les hommes sont souvent si injustes!... cette passion d'un grand seigneur... l'éclat qui s'en est suivi...
JULIE. Quel ombrage en poiu-rait-il prendre?., je renonce pour lui à tous les avantages d'un rang brillant, je dédaigne une grande fortune pour me contenter d'une existence simple et modeste ?
RAYMOND. Oh! oui!., et dans les premiers momens, tout entier à son bonheur, Adrien te tiendia compte d'aussi grands sacrifices. . . il les attribuera à ton amour pour lui !.. il en sera tout fier, tout glorieux!.. Mais qu'il faudia peu de choses pour changer son cœur !.. le moindre mot sorti de la bouche d'un indifférent... un sourire équivoque... un regard ironique... une plaisanterie quelquefois innocente , mais dans laquelle Adrien croira découvrir une méchanceté... une envie de te nuire... viendront blesser son amour... humilier son amour-propre !... et une fois que le soupçon sera entré dans son ame ! . . . ta maison sera un enfer!
JULIE. Le soupçon !.. îMais, mon père , tous les jours de ma vie seront employés à lui prouver mou amour, ma tendresse, ma fidélité!.,. Ah ! renoncer à lui!...
22 LK MAGASIM
liAYMOND, aoec ame. Et crois-tu donc qiie je ne sente pas tout ce qii'il t'en coûte!... que mon cœur ne saigne pas de la blessure qu'il fait au tien... va, tu n'as pas une rlonleur que je ne comprenne — pas une larme qui ne retombe siu- le cœur de ton pauvre père., mais, clière enfant, il n'y a pas moyen de te soustraire à ce mariage... ton honneur l'exige.
JULIE. Il me semble qu'en refusant la main de M. .e duc... je me place au-dessus des attaques de la calomnie.
RAYMOND. Oui , si M. le duc t'avait de lui-même offert sa main.... s'il n'avait pas montré pour ce mariage , auquel l'obligeait la parole du prince , une hésitation qui témoignait assez de son mauvais vouloir !... Dans quelques jours, ma fille, cette aventure sera répandue partout...
partout , tu deviendras l'objet de toutes les conversations... Et ne vas pas t'imaginer que tu trouveras, même parmi ceux de notre classe, un cœur pour te plaindre, une voix pour prendre ta défense... Non,
non , le monde n'est pas ainsi fait! Et
peut-être au milieu de ce débordementde paroles étourdies , folles, envieuses , mensongères , il y en aura d'amères , de cruelles, d'épouvantables... cjui t'accuseront de fausseté, d'ambition, de coquetterie!.. Cet enlèvement, tu l'auras provoqué, consenti!... Tu seras allé de toi-même au-devant de ton déshonneur î . . .
JULIE. Mon père !...
RAYMOND. Voilà , mon enfant , voilà ce que dira le monde qui, par un raffinement de méchanceté , ne te laissera ignorer aucune de ces ignobles accusations !... Et la calomnie grandira tous les jours.... et les elïorts que tu feras pour la réduire au silence deviendront des preuves qu'elle invoquera eu sa faveur... Toi, avoir refusé le duc!... eh non! c'est le duc qui , par un reste de pitié pour sa victime, a bien voulu .se prêter à ce manège !...
JULIE. Mais c'est infâme , ce que vous dites là , mon père...
RAY3I0ND. N'est-ce pas? Eh bien!
veux- tu vivi'e sous le poids de ces odieuses flétrissures!... vcux-tu exposer ton père à les entendre.''... Adrien à les venger?...
JULIE. Adrien!
RAYMOND. Veux-tu qu'après dix combats où la mort aura fermé la bouche à ses adversaires , sans diminuer le nombre de tes calomniateurs , veux-tu qu'on te le rapporte blessé, moui-ant, assassiné, peutêtre...
JULIE, effraye. Assassiné!...
R.'^YMQND, avec force. Dis , le veux-tu ?
îBEATRAt.
JULIE , dans le plus grand trouble. Vous m'épouvantez... je ne sais plus où j'en suis...
RAYMOND, avec amertume. Ah ! c'est terrible d'épouser un homme qu'où n'aime pas!.... mais exposer volontairement à chaque instant du jour la vie d'un homme qu'on aime, c'est affreux aussi..,. Eh! tu n'as pas ici le choix du malheur... obéis au prince... épouse le duc de la Vaubalière.
JULIE. Mon père...
RAYMOND. Force au respect , à l'estime, ceux-nièmes qui désapprouveraient cette
union Ton pauvre père t'en prie... il
t'en conjure à genoux... jusqu'à présent il a vécu respecté, honoré... qu'il descende au tombeau sans que la calomnie...
JULIE , avec une résignation déchirante. Mon père, je vous obéirai.
(Elle se jette dans ses bras.)
RAYMOND. Dieu t'en récompensera.
(Ils s''embrassent , Julie sort.)