RAYMOND, LE DUC, MORISSEAU
LE DUC. Eh bien ! monsieur Raymond, voire éloquence a dû réussir où la mienne avait échouée.
RAYMOND. jMa fille fera son devoir, monsieur le duc !
MORISSEAU. Puisque nous voilà réunis, lisons tout de suite le contrat; c'est une cérémonie fort ennuyeuse, mais il laiU toujours en passer par là.
LE DUC , s' asseyant dans un fauteuil.
J'écoute.
(Morisscau s'assied à la table , Raymond continue à rester debout. )
MORISSEAU. Au nom de sa majesté trèschrétienne, Louis XV roi de France et de Navarre, etc., etc., par-devant les notaires royaux soussignés furent présens à Paris, le
LA DUCHESSE DE LA VAUBAT.Tï-pw
28 novembre 1722... Vos noms , monsieur le duc ?
LE DUC. Louis-Paul-Auguste Crissé de laVaubalière, duc de la Vaubalière, comte d'Arcy, baron de Saint-Morée.
MORISSEAU. Les noms de la future ?
RAYMOivD. Louise Julie.
LE DUC. Demoiselle Louise Julie.
MORISSEAU, à lui-même. Oui, oui, je :onçois. . . demoiselle est un terme de quaité.
RAYMOND. Fille de Georges Raymond.
LE DUC. Vous êtes né?
RAYMOND . A Vezelai , en Basse-Bourgogne.
LE DUC, à Morisseau. Raymond de Vezelai.
MORISSEAU, à demi-roix. Bien, bien, cela a un faux air de noblesse...
RAYMOND. Et de Louise-Marie Dubourget.
LE DUC, h Morisseau. Et de dame Louise- Marie Dubourget. Séparez le du... et faites-en un article...
MORISSEAU , a lui - même. La vanité se raccroche à tout.
RAYMOND. Morisseau, vous battez là de la fausse monnaie. . .
MORISSEAU. Laquelle demoiselle Louise- Julie apporte en mariage audit duc de la Vaubalière
RAYMOND, interrompant. Une belle ame...
une jolie figure... et la bénédiction de son père. . .
MORISSEAU. Apporte cent mille écus de dot.
RAYMOND. Ne mettons pas de ces plaisanteries-là !.. ma fille a des qualités, tout ce qu'une créature humaine peut en avoir... mais pour de l'argent... néant, pas un denier!...
MORISSEAU. C'est ce qui vous trompe , la dot de votre fille est de cent mille écus ; c'est le cadeau de noces du roi.
RAYMOND. Le roi donne...
MORISSEAU. Sur sa caisse ?
RAYMOND. Trois cent mille livves?
MORISSEAU. A votre fille...
RAYMOND. Je ne puis pas m'y opposer.
MORISSEAU. De plus , ladite demoiselle s'engage à payer les dettes du susdit duc. . . .
RAYMOND. Et avec quoi ?
MORISSEAU. Lesquelles dettes montent à douze cent mille livres environ...
RAYMOND. Mais, avcc quoi... bon Dieu !
ce ne peut pas être avec les cent mille écus que le roi lui donne , et du chef de son père ma fille n'a rien... rien... rien...
MORISSEAU. Lesquels douze cent mille livres M. Morisseau , l'un des notaires
soussignés , déclare avoir reçus à l'instant..
RAYMOND. Les douze cents mille livres.
MORISSEAU. Oui.
RAYMOND. Des mains de ma fille!
LE DUC. En considération de mon ma' riage avec elle , le roi a bien voulu me faire cette faveur insigne.
RAYMOND. Comment , monsieur le duc, c'est à ma fille que vous devez tout cela.
MORISSEAU. Eh ! mon Dieu! oui.
RAYMOND , avec sentiment. Raison de plus pour l'aimer, pour la rendre heureuse...
LE DUC, légèrement. Certainement... certainement. . .
RAYMOND , avec bonhomie. Si vous m'en croyez , une fois marié , ne songez plus à toutes ces folies de jeune homme qui n'ont abouti qu'à vous mettre deuis l'embarras. ( Ai'ec une malicieuse bonhomie. ) Julie ne pourrait peut-être pas vous en tirer une seconde ioxs... (^ A^>ec sentiment. ) Ayez de l'amitiépour elle.. , traitezla avec bonté , avec douceur. . . Une fois votre femme , elle n'auia plus que vous pour appui , pour soutien...
MORISSEAU. Et vous donc , monsieur Raymond , est-ce que vous l'abandonnez?
RAYMOND. Moi ! le contrat signé, le mariage conclu , on ne me reverra plus au château...
LE DUC. Et pourquoi?...
RAYMOND. Je ne suis pas philosophe , moi... je suis raisonnable. Chaque classe de la société a sa manière d'agir et de penser. Je comprends fort bien que monsieur le duc ne verrait pas avec plaisir un beau-père de ma façon...
MORISSEAU. N'êtes-vous pas un honnête homme?
RAYMOND. Si ma Julie ne se gâte pas au milieu des grandeurs , elle viendra voir son père... pas souvent... mais enfin, toutes les fois que son mari le lui permettra... mais pour remettre les pieds ici , moi ! non. . Mes visites feraient du tort à ma fille... elles porteraient atteinte à sa tranquillité , à son bonheur. Ma présence mortifierait M. le duc... en lui rappelant de quelle pauvre famille sa femme est sortie. ( Avec un peu de gaîté. ) Quoiqu'après tout. , . par la grâce de Dieu et avec les bontés du roi , ma Julie a fini par devenir im assez bon parti.
LE DUC, à part. C'est singulier!... ces gens-là raisonnent... ce qu il dit est de bon sens...
MORISSEAU. 11 est stipulé en outre. . . que si M""" la duchesse mourait sans enfant...
les trois cents mille livres formant sa retourneraient à sa faniille.
RAYMOND. Je ne veux pas de ça.
LE DUC. Comment , je ne veux pasl
RAYMOND. Non , je ne le veux pas. Ma fille n'a que moi de parent. . . et si la pauvre enfant mourait... je partirais bien vite pour la rejoindre. ( A'ec sensibilité. ) Si monsieur le duc avait le malheui- de devenir veuf, la seule grâce que je lui demande , c'est de ne pas faire placer ma fille dans un tombeau trop magnifique. . . afin qu'on puisse m'enterrer à côté d'elle.
MORISSEAU. Yoilà des idées bien gaies pour un mariage !
LE DUC. Monsieur Raymond , ces cent mille écus vous reviennent de droit.
RAYMOND. Je vous les abandonne ..
je ne tiens pas à l'argent, mais , de grâce , rendez-la heureuse.
LE DUC. Elle le sera. . . elle le sera, mon cher monsieur. Elle aura tout ce qui fait le bonheur d'une femme ! . . .
MORISSEAU. Yoici notre contrat en règle, il n'y manque plus que la signature des époux...
(Uayraond va h la porte et parle à un valet.)
RAYMOND. Priez ma fille de se rendre Ici... près de nous.
MORISSEAU. J'espère , monsieur le duc, que vous n'êtes pas le dernier à vous fé~ tlicitei de ce que les choses ont ainsi tom'né.
LE DUC. J'en suis ravi. Le régent y a mis tant de grâce ! . . J'aurais été au désespoir de le désobliger.
RAYMOND, à Morisseau. Je vous disais bien : c'est vous qui ferez le contrat de mariage de ma fille.
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