ALFRED, ERNESTINE
ALFRED. Ah ! ma protectrice inconnue.
'Seretniirnoiif.) Ernestine de Rieux 1
ER\ESTl\E. Non , monsieur , madame ae Varcy.
ALFRED. Ah ! voilà qui est d'une exactitude scrupuleuse , madame... Je vous avais donné rendez-vous dans le monde au JDout de combien? de... huit mois, je crois... en robe de bal , des perles au cou, «les fleurs sur la tète. Vous avez devancé l'époque... et cependant, madame, rien ne manque à l'exactitude de la toilette dans laquelle je comptais vous rencontrer.
ERNESTINE. Oui , VOUS ètes un prophète d'infamie ; oui , et tout ce que vous m'avez prédit est arrivé.
ALFRED. Madame... ceci m'a l'air d'ime confidence ; et je vous ai promis de ne pas vous demander par quels moyens...
ERNESTîNE. Mais je me suis promis de vous le dire , moi. En vous quittant je suis revenue à Paris résolue à m'enfer-
mer... à ne voir personne Ah ! je lisais
mal au fond de mon creur Fe voulais
bien m'éloifjner du monde ; mais je ne voulais pas que le monde s'éloignât de moi. J'espérais qu'il viendrait me chercher... il m'abandonna... sansm'oublier..
Mon absence servit de texte à ses conversations, de but à ses calonmies.. . on allait jusqu'à supposer des choses que ma présence seule pouvait démentir... je n'osais rentrer dans la société. Cependant... isolée... comme je l'étais sans ajipni.. ..
j'en trouvai un... un soutien puissant 1
je compris que le monde est ainsi l";iit, que lorsqu'on ne inarche pas sur les préjugés, ils marchent sur vous; qu'il faut les
THEATRAL
fouler aux pieds si l'on ne veut pas qu'il vous écrasent... On avaitinéprisé la pauvre femme, humiliée et repentante... je me couronnai de ma honte... et l'on m'adora comme une reine.
ALFRED. Amsi vous ètcs l'amie du ministre...
ERNESTINE. Oh! monsieur, point de vaine pudeur de mots , dites sa maîtresse.
ALFRED. Il n'en est que plus méritoire à vous, dans celte haute position, de vous rappeler encore vos anciens amis.
ERNESTINE , amèrement . Comment voulez-vous que je vous oublie?
ALFRED. Oh I mais je m'entends... vous les rappeler... pour leur être utile... voilà ce cjue je veux dire ; ear si je suis bien informé, c'est à votre protection, madame, que je dois ma nomination.
ERNESTINE. Oui, monsieur, et j'ai voulu vous en remettre moi-même le brevet.
ALFRED , Vuiiorant. Vous êtes trop bonne... {Lisant.) IMais il y a une erreur, madame... mon départ est fixé à trois jours.
ERNESTINE. Ce n'est point une erreur.
ALFRED. Mais je ne puis partir en ce moment.
ERNESTINE. Eh bien, vous ne partirez pas.
ALFRED. Mais alors...
ERNESTINE. La place de ministre plénipotentiaire étant vacante , et ne pouvant rester inoccupée à cause de son importance... à votre refus, une autre personne y sera envoyée.
ALFRED. Ah! ah',... je commence i comprendre... et je vois maintenant d( quelle manière vous vous souvenez de vo; anciens amis. Vous avez su mon prochain mariage, et...
ERNESTINE. Je lie sais rien , monsieur.
ALFRED. Savez-vous , madame , que nous jouons un jeu qui pourra bien devenir une guerre?
ERNESTINE. Quelque nom que vous lui donniez, monsieur, et à quelque consétjuence qu'il entraîne, je suis ])rete à faire voire partie.
ALFRED. Eh bien, je jouerai cartes sur table ; vous savez que je suis franc. J'aime la comtesse de Gaston...
ERNESTINT. Tiens!... Je croyais que c'était sa fille.
ALFRED. A ous ètes puissante ; mais elle n'est pas sans crédit... je lui dois beaucoup.
ERNESTINE. De l'amour , du dévouement!... Je ne vous reconnais plus, monsieur, et vos principes...
ALFRED. M'ont conduit à mon but.
ERNESTINE. Vous n'y touchez pas encore.
ALFRED. Peu de chose m'en sépare du moins.
ERXESTINE. Vous estimez bien peu ma volonté , ce me semble.
.\LFi\i3D. Savez-vous que vous me veiid liez fat?
ERNESTINE. Oh! VOUS auriez lort de le devenir.
AlFKED. Votre dépit ressemble tant à un reste d'amour.
ERNESTINE. Dites à un commencement de haine...
ALFRED. Contre moi^'...
ER.\ESTiNE. Ohl oli! non, je ne vous hais pas.
ALFRED. 3Iadame...
ERXESTINE. Je marque un point... vous vous fâchez...
ALFRED. Madame... c'est assez plaisanter.
ERNESTIXE. Aussi je cesse Partirez-
vous , monsieur ?
ALFRED. Je ne partirai pas.
ERXESTIXE. Vous avez trois jours pour vous décider.
ALFRED, lut remettnni le brevet. Voici ma réponse.
ERXESTIXE. Très-bien... Voulez-vous m'offrir la main pour entrer au bal ?
ALFRED. Voici madame de Gaston qui va vous y inti-oduire.
SCErs^E YI.
LesPrécédens, la comtesse, entrant.
LA COMTESSE. Pardon , madame , on est, il est vx'ai, venu me dire que vous étiez ici... mais forcée de faire un premier quadrille... je n'ai pu venir qu'après la contredanse... Vous vous êtes présenté tout seul, monsieur, à ce qu'il parait?
ALFRED. J'avais déjà eu l'honneur de rencontrer madame.
LA COMTESSE. Voulez-vous entrer?
nous manquons de jolies femmes.
ALFRED. Je voudrais bien vous parler.
LA COMTESSE. Moi aussi.
ALFRED. Je vous attends, alors.
LA COMTESSE. Ici?
ALFRED. Oui.