‹ Pièces de théâtreChapitre 776 sur 1069 · SCENE XII · texte numérisé non relu

SCENE XII

Les Mêmes, UN DOMINO, JEANNETON, suivie de Quatre ^scla\i.s portant des carreaux; LE VICOMTE, cpcc son masque, Cour.

CHCHîUR.

Air

Elle a quitte la Circassie Pour venir nous divertir...

Que le plaisir, que la folie, Sur sa trace fasse accourir!

Astre brillant d'orient, honneur!

A ton éclat, à ta splendeur !

JEAXXETON, à part. Enfin, nous voilà en

présence ! ça n'a pas été sans peine. . . {Bas àLauzun, lui montrant le domino.) Quand je vous disais que le roi m'amènerait près d'elle... ^

M°^ DUBARRY. Cette gentille Circassienne vient d'un peu loin pour nous divertir. ..je ne veux pas êtie la dernière à la compH- Dienter.

JEANNETON. Oui, complîmente-moi, je te le conseille.

LE DOMINO. Elle a de l'esprit... et je ne sais quelle singularité dans le langage — elle va nous raconter, m'a-t-clle dit, les aventures assez scandaleuses d'une haute et puissante dame.. . cela promet d'être piquant !

M™<= DUBARRY. Eh bien ! nous allons l'entendre... tout est permis dans un bal masqué.

LE VICOMTE, has à Jeanneton. Songe à ne pas aller trop loin.

M^" DE SAINT-YON. Avancez donc un siège à la gentille Circassienne...

JEANNETON. Oh ! merci '...dans mon pays on s'assied par terre... et les jambes croisées... comme les tailleurs...

(On rit.)

jjrae DUBARRY, fl/jaz-r. Cette voix ne m'est pas inconnue.

LE DOMINO. Son langage est fort original, n'est-ce pas?

W^" DUBARRY, Cl part. Quelle peut être cette femme?..

M""" DE SAINT-YON, à pari. Ah! M. de

Lauzun... M. deLauzun!

JEANNETON. Mais avant que je com»

mence... souvenez-vous , beau domino, que vous m'avez promis de me faire voir le soleil de Versailles.

LE DOMINO, bas aux dames. En effet, je viens de lui faire cette promesse.

3ime DUBARRY. De qui voulez-vous donc parler ?

JEANNETON. Tiens !.. est-ce qu'il y a deux soleils à présent !.. je veux parler de M">'= la comtesse Dubarry.

LE DOMINO, vii^ement, montrant M^" Diiharij. Voici celle que vous désirez voir.

LE VICOMTE, has ci Jeanneton. Comtesse, prends bien garde à toi !

JEANNETON, de même. Soyez tranquille!

voici le moment de notre vengeance.

LE VICOMTE, à part. J'ai bien peur de ne pas rentrer chez-moi cette nuit.

JEANNETON. Ainsi donc, madame la sultane rose et soleil de Versailles, de

Paris, etc., etc., ... puisque j'ai le bonheur de paraître devant votre liautesse, je vous demande la permission de vous raconter mon histoire... et celle d'une cousine... belle... oh! mais, belle comme vous... et comme moi î . .

(On rit.)

M'"^ DUBARRY, il part. Elle pique vivement ma curiosité!..

LE DOMINO. Je voudrais bien voir sa figure... Priez-la donc, mesdames, d'ôter son masque.

LA COMTESSE DU TONNEAU

M»^ BE SAÏNT-YON, hpoH. Ciel!

j|me D^BARRY. Ail! oui, oui . . nous nous flattons, aimable étrangère, que vous ne nous déroberez pas plus long-temps ce joli visage.

JEANNETON. Oh ! si Cela vous fait bien plaisir... d'ailleurs, qui va me reconnaître ici... j'arrive de Circassie.

(Elle ôte son masqae.)

M""^ DUBARRY. Grand Dieu!... ma cousine!..

LE DOMINO, aux courtisans. Elle est cliarmantc !.. {A M""^ Dubarry.) Mais, ce n'est pas une dame de la cour... la connaissez-

W^^ DUBARRY. Non, non... mais son langage, ses manières... croyez-vous qu'il soit bien convenable ?..

LE DOMINO. Sans doute... elle m'amuse.

M""' DUBARRY, à M""' de Saint-Yon. Marquise, cette femme est la créature de Lauzun!.. comment se trouve-t-elle chez vous?..

M™" DE SAINT-YON. C'est une horrible trahison !..

LE DOMINO. Aimable étrangère, nous voilà prêts à vous écouter.

M""^ DUBARRY. Nous cspéroiis que la piquante Circassienne que nous allons entendre se souviendra qu'il est ici d'autres usages que ceux de son pays, et que la cour de Versailles ades convenances que tout le monde doit respecter.

JEANNETON. Puisque je ne vais parler que d'une aventure arrivée en Circassie...

M™^ DE SAINT-YON. Nous recevons votre promesse.

JEANNETON. C'était en l'an de grâce. ... {Le vicomte lafrappe légèrement sur l'épaule.) De Mahomet... 1760 ou 61... il y a cinq ansde ça... nous vînmes... ma cousine et moi... de Circassie à Bagdad... dans lacariole... d'un colporteur alsacien... qui vendait des turbans... de coton... nous avions quinze ans chacune... d'assez jolis yeux... beaucoup de fraîcheur... des sabots... et pas le premier sou... ce qui fait que nous nous mîmes à border des pantoufles et des brodequins... {même jeu du vicomte ) turcs! ma cousine et moi, nous nous élious logées, rue de la \\\ic\\e[.te{même jeu) à Bagdad... à six livres tournois par mois, liôtel du Grand-Croissant d'or... le numéro de l'hôtel, je l'ai oublié!., le numéro de notre appartement... il n'en avait pas, attendu que c'était le grenier.

LE DOMINO, à madame Buharry. Pauvre fille !

M™* DUBARRY. Où vcut-elle en venir?

JEAKNETON.

Ain de la Catacuua.

Nous étions au septième ctagc, Nous n'avions qu'un lit pour nous deux, Un seul gobelet en partage, Une chaise, faute fie mieux, Deux assiett's de form' non pareille.

Sur une table en vieux noyer...

Un sucrier.

Pour encrier, Pour rideaux blancs deux feuilles de paj)ier, Et pour miroir une bouteille, Servant aussi de chandelier.

TOUS, riant aux éclats. Ah ! ah ! ah!

jjme DUBARRY, bas a madame de Saint- Yon. C'en est assez !

M"« DE SAINT-YON. C'est bien!... c'est bien, belle Circassienne !.. à la fin du bal nous entendrons le reste.

LE DOMINO, à madame de Saint- Fo/j .Pourquoi?... pourquoi?., ce ton grotesque est fort divertissant... je veux entendre jusqu'au bout.

M°'"DE SAINT-YON c/ DUBARRY. Mais...

LE DOMINO. Parlez, mon enfant, parlez!

JEANNETON. A la bonne heure... car je ne peux pas rester ici jusqu'à demain , je pars cette nuit pour la Circassie, par le coche de Strasbourg... Or donc, beau soleil des eaux de Versailles et des cascades de Saint-Cloud, vous saurez que ma cousine fut d'abord courtisée par un joli garçon du ministère de la marine... {même jeu du vicomte) turque... toujours turque; mais elle ne l'écouta pas, attendu qu'il n'était que commis surnuméraire ou, pour mieux dire, sans numéraire.

M""^ DUBARRY, à part. Oh! j'étoufferai!

JEANNETON. Enfin il arriva que ma cousine rencontra dans une promenade de Bagdad , au Luxembourg , je crois , un grand seigneur qui la trouva gentille... Il était tout reluisant d'or... ma cousine l'adora... et, un beau matin, elle me planta là; pour s'en aller avec le monsieur qui reluisait, qui l'épousa, à ce qu'on dit... et l'emmena à la cour.

LE DOMINO , à madame Dubarry. A la cour! de qui veut-elle donc parler?

Bi'"' DUBARRY. Je lie devine pas...

LE DOMINO, a Jeanneton. A la cour de France?

JEANNETON.* Eh! non... à la cour de Circassie... Quant à moi qui n'aime point par intérêt... je me fis ravaudeuse... dans le plus beau quartier de Bagdad... le faubourg Saint-Honoré... ma cousine avait

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un riche hôtel... mol j'avais un tonneau... encore pas tout entier ; c'était un tonneau coupé en deux... mais je ne me plaignais pas; mon commerce allait assez bien, et je n'aïuais jamais songé à quitter mon domicile de futaille .. sans une circonstance que je veux vous dire... Cette cousine...

«""'DLBARRY, se levant fièrement. J'espère bien que vous n'oserez pas la nommer ici?

JEANNETOIV. La nommer?... non.'., car elle me Fa défendu sous peine de m'envoyer à la prison de Bagdad... qu'on appelle Saint-Lazare... je lui ai obéi... je n'ai dit à personne que j 'étais sa parente. . . sa cousine germaine ; mais je me suis faite comtesse. . . comtesse turque ! . . . pour arriver jusqu'au calife... et, maintenant que le calife m'entend... car on m'a dit qu'il était ici... en domino rose... je lui dirai que cette cousine or.gueilleuse se pavane dans une étoffe de Lyon, avec laquelle, moi, comtesse du Tonneau... j'ai à peine daigné me faire un tapis de piedl...

LE DOMiivo. La comtesse du Tonneau !..

JEAiviVETOiv. Esclaves, portez ce tapis aux pieds de nia belle cousine, il lui servira pour racconnnoder sa robe quand elle s'usera.

(Elle déploie le tapis.) M™^ DE SAiiVT-YO\. C'est votre étoffe , comtesse !

M'"'= DUBARRY. C'en est trop !

LE DOMINO. Madame Dubarry ! quelle infamie !

M""^ DUBARRY, erfl.fpc>Ê''c, (77/ domino. Un ordre! sire, un ordre! ou je quitte Versailles à l'instant même.

ENSEMBLE

k\v. He la Provii.

D'une telle insolence Hâtons le châtiment !

II faut h ma venç;e;incc Un exemple ticlutant !

L)e cette calomnie Nous devons ia punir; Bientôt, je le parie, La prison va s'nuviir,

JEANNKTON, à Jlllll .

Je ris de sa vengeance !

Et j'ai diî bravement Punir son insolence Et son air arrogant!

CHOEUR

Une telle insolence Me'rite un cliâtimeiit !

Il faut à sa vcnt^eance Un exemple i-clalant!

De cette calomnie Le roi va ia punir; Bientôt, je le parie, La prison va s'ouvrir.

(Af™* Dubany sort seule, te domino suivi de toute ia cour sort sur ses pas. )

QOQfiOOOOOCOOOOOOOOC

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