SCENE XV
Les Mêhes, M-»" DUBARRY.
LE VICOMTE. Ma foi î je n'y comprends plus rien!
M""' DUBARRY. JMonsicur le vicomte , laissez-nous. [Auxsuldats.) Eloignez-vous !
JEANNLTO», à part. Comme elle commande aux troupes de terre tX. de mer !
l'espéuance. Je iioyais qu'elle m'aurait reconnu... physiijuement parlant.
(Ils sortent tous,)
M"* DUBARRY. J'ai birn voulu , mademoiselle, me rendre auprès de vous.
JEANNETON. Merci de la couiplaisance. ..
M"*^ DUBARRY. Vous m'avcz fait remettre... un coffret que j'avais égaré...
JEANNETON. Il s'égare tant de choses à la cour...
M""^DLî5ARRY. Ecoutez! le temps presse. .. vous avez sans doute quelque chose à me dire?
JEANNETON. Avant de partir pour Saint- Lazare... j'ai voulu vous faire savoir que j'avais entre les mains de quoi vous y faire venir avec moi.
M"^ DUBARRY, à pari. Grand Dieu!
{Haut. ) Ce coffret renfermait des lettres?..
JEANNETON. Oh! mon Dieu, oui... des lettres adressées à ce pauvre Henri Duval... mort d'un coup d'épée que vous lui avez fait donner par un de vos...
M""* DUBARRY. Silence, malheureuse!., ou je vous fais enfermer pour la vie!...
JEANNETON. Jeanne!... si je suis ici...
c'est une preuve que je n'ai pas peur de toi.
M""* DUBARRY , à pari. L'arrogante !
( Haut , appelant.) Fareuil ! {Un valet (pu était aujond s'approche.) Portez cette bague au duc d'Argenson.
(Le valet sort.)
JEANNETON. Jeanne! — nous sommes seules... Ecoutez-moi... Duval est mort... fugitif... proscrit, assassiné!.. Peut-être voulait-on le forcera rendre ces lettres... que vous lui avez écrites dans un de ces momens où l'amour rend imprudentes, même les favorites des rois... Ces lettres, il m'a chargé , en mourant, de vous les rendre... et depuis long- temps vous les
auriez... si vous ue m'eussiez traitée
moi, la cousine germaine de ce pauvre Duval... avec une fierté que vous n'aviez pas eue pour lui... mais vous me direz qu'il était votre cousin... et que je ne suis que votre cousine.
jjme DUBARRY. Ccs lettres... si vous avez eu l'indiscrétion de les lire... ne renferment rien, je suppose, qui puisse porter atteinte à mon honneur ?
JEANNETON. A votre houneur ? non ! ..
mais à votre crédit, à votre fortune... IL y a déjà long-temps que ces lettres sont écrites... et peut-être , depuis ce temps, vous en avez écrit tant de semblables, que vous ne vous rappelez plus ce que renferment celles-ci... une surtout... c'est la dernière !..
M"'^ DUBARRY. Et ces lettres... vous les avez toutes avec vous?..
JEANNETON, à part. Je le vois venir...
{Haut.) Scraîl~il Mon prutlont d'exposer tons ces gages à la fois?.. Un seul doit suflire... (^Lisant.) « A mon boa Henri ! » C'est le nom de ce pauvre Duval. « Mou » bon Henri, mou véritable roi. » Votre véritable roi. « Vous savez aimer comme » Henri IV, vous , et vous méritez bien » mieux que mon roi de Versailles le sur- » nom de Bien- Aimé. Venez me voir ce » soir à mon petit pavillon. . . Fareuil vous » introduira dès que j'aurai congédié mon » royal et maussade maître... je ne vous » ferai pas attendre. Adieu , mon bon » Henri, mon véritable roi, votre Jeanne la » folle... de vous ! »
M™® DUBARUY. Jamais je n'ai pu écrire dépareilles infamies, et...
JEA.NNETO\. Malheureusement, comme on dit... ce qui est écrit, est écrit !.. et pour dire de si jolies choses, on ne prend pas de secrétaire.
jime DUBARRY, ai>ec Jiautcur. Rendez-moi ces lettres !
JEANNETON. Oui... je VOUS lesrendrai...
je ne suis ici que pour ça... mais vous savez à quelles conditions.
jjjme DUBARRY. Je les ai acceptées, mademoiscll(\ pour me délivrer d'une aussi cruelle ennemie que vous.
JEANNETON. Cruelle ennemie !... moi qui étais venue toute pleine d'affection et d'espérance, il y a trois mois, vous demander le congé d'un pauvre soldat qui voulait m'épouser. . . et que vous avez reçue avec tant de hauteur, de dureté !.. Votre ennemie ! moi qui depuis pouvais vendre ces lettres une fortune... à vos nombreux ennemis... à M. de Lauzun, surtout... que vous avez si injustement persécuté... Votre ennemie ! moi qui ai borné ma vengeance à l'emporter sur vous par des parures, des équipages, des étoftes... quand d'un mot je pouvais vous écraser — car, lorsque le roi me donnait le bras , tout-àl'heure (je savais que c'était lui) qui m'empêchait de lui dire comme vous : « La France, la Dubarry se moque de toi, et si lu en veux la preuve, la voici !»
M'"^' DUBARRY, à part. Je frémis en songeant au danger que j'ai couru. ( Le valet repient aocc des papiers et les remet à la Dubarr-f.) Ah ! ce bon d'Argenson ! voici ce que vous m'avez demandé.
(Elle lui donne les papiers.)
JEANXETON. Allons donc... j'en étais sûre... Voici vos lettres...
jjme Dxjp,A.RnY. Ah ! je les tiens , à la fin ! JEANNETON. Tout y est bien !..
m""" DURARRY, aprè'; les avoir jetées au feu ui>ec empressement. Et maintenant, "e je ne vous crains plus, sortez à l'instant de cette demeure... Ces brevets arrachés par la ruse seront révoqués dès demain ! et je vais donner l'oidre. . .
JEANNETON. A votre aise !.. mais si c'est là comme vous tenez votre royale parole. ..
jjme DJLTBARRY, radieuse. Pauvre sotte... tu ne connais pas la cour...
JEANNETON. Oh 1 si ! si ! je la connais... et c'est pour ce\a.... (^montrant une autre lettre a\>cc malice) que j'avais gardé votre meilleure lettre... celle que vous adressiez à votre véritable roi...
W^^ DUBARRY. Grand Dieu !
JEANIVETON. Vous voyez , comtesse Dubarry, que la comtesse du Tonneau a plus d'esprit cjue toi,
M™« DUBARRY, à part. Elle a raison !..
JEANNETON. Je puis donc traiter de puissance à puissance. .. avec le cabinet de Versailles Veux-tu la guerre?., veuxtu la paix?.. Tu ne me réponds pas...
Air des Laveuses du Couvent.
Le sort qui t'a fait grande dame A mis, je le vois, dans ton ame, Un orgueil qui change le cœur.
Quant à moi, je ne suis pas fic;c , Et je viens à toi la première.
Malgré ton nom et ta grandeur, (liis.)
Jeanne ! (bis.) Te souviens-tu de notre enfance ?
Jeanne !
Même après îa défense,
De nos beaux jours
Je me souviens toujours!
Toujours, oui, toujours!
jjme DURARRY. Eh bicn ! oui... ( à oniv basse ) tu m'as vaincue! ma cousine... je suis coupable... bien coupable envers toi Tu peux me perdre
mais je compte sur ta générosité , et je
t'offre à tout jamais mon amitié la
veux-tu ?
(Elle lui tend la main.)
JEANNETON. Oh ! si tu le prends sur ce ton-là... Jeanne... je te dirai... c'est moi
qui ai tort d'être venue ici devant
tout le monde... tiens... tiens... reprends cette lettre, et brûle-la comme les autres!..
j|me DUBARRY, la prenant çioement. Ah!
ma cousine!
JEANNETON. Je suisunebonue fdie... je me mets à la discrétion...
M"'^ DUBARRY , (/ part. Elle en a peutêtre encore une... ( Haut.) IM'avoir fait une pareille scène... dans un bal, devant
LA COMTESSE DU TONKEAU
tout le monde... Que va penser toute la cour ?. .
JEANNETON. Il y a un moyen de tout réparer.
jiime DUBARRY. Comment?
jEANNETOi\. En mettant tous les torts de mon côté.
M"* DUBARRY. Ah !
JEANNETON. Ecoute... j'ai vu dans une comédie... un roi de France... celui qui est sur le Pont-Neuf, le grand-père de ton La France...
M""® DUBARRY. Hemi IV?
JEANNETON. C'est ça même... Il disait à un gros joufflu qui se mettait à genoux devant lui... Relevez-vous donc, mon garçon , on croirait que je vous pardonne. Moi... je vais me mettre à tes genoux devant toute la cour... et tu me pardonneras, Jeanne... ça te fera encore honneur.
»■"« DUBARRY, à part. Quelle leçon !..
(Musiqne.)
JEANPïETON. On vient ! reprends ces papiers... {elh lui donne les brevets) tu me les rendras devant tout le monde, si tu veux... quant à tes lettres, sois tranquille, je n'en ai plus. . . foi de Jeanne ! . . Les voici ! . . (elle se met a ses genoux.) Tu le vois... je suis à mon rôle... c'est à toi de faire de ceci un drame ou une cçmédie.
( rendant tout ce qui piecc'de , la musi(juc a continue. Ici les portes du fond s'ouvrent et tout le monde reparaît.)