SCENE PREMIERE
M^e GIBRALTAR/COCO.
Au lever du rideau, M""» Gibraltar arrange des ailes d'amour avec des plumes d'oie. Coco mange une tartine et attrape des mouches.
M""* Gir.r.AT.TAR , ussise près de la table. En voilà une qu'était dans un joli étal! C'est
pas malheureux que nous ayons raangé hier une oie, pour avoir de quoi remplumer les ailes de l'amour 1 {Elle se lève.) AIi çà, Coco, j'espère que ça n'arrivera plus... je n'ai pas le moyen de manger de la volaille tous les jours, je ne suis pas actionnaire du théâtre, moi... Et puis, monsieur, tâchez d'être plus sage à l'avenir : le régisseur se plaint de vous.
MAGASIIN THEATRAL.
coco.
Le régisseur? c'est une vieille bête !
C'est possible! mais ça n'empêche pas qu'avant
de descendre du ciel, vous dégradez toujours les
nuages de l'administration ; hier encore vous
avez endommage le ciel avec du jus de réglisse.
coco.
Tiens, faut bien que je joue un peu I On me laisse là-haut, pendant des heures, comme un n'hanneton 1
Sl""e GIBKALTAa
Vous n'êtes point un n'hanneton, monsieur... vous êtes Cupidon, l'enfantde Cythérée. Tu ferais mieux de travailler à te faire un état, petit sanscœur, pour pouvoir un jour aider ta pauvre racre. Si t'avais des entrailles, t'y penserais à ta pauv' mère. ( Coco se retire au fond en faisant la qrimace ; il passe au fond ù gauche A elle-même.) A mon âge, me retrouver concierge et habilleuse d'un théâtre, après avoir été première figurante danseuse au théâtre de Bordeaux! Quelle chute I C'est qu'il y a une fière besogne"! garder la loge tout le jour, et le soir, habiller ces dames; sans compter les bouquets, les billets doux à recevoir et à remettre sans se tromper d'adresse i Après ça, je ne me plains pas des correspondances, c'est là le plus clair de mes profits. Dam! faut bien avoir quelques petits revcnans-bons, pour faire bouillir son pot au feu et remplir sa tabatière. {Elle veut prendre une prise.) Tiens, en parlant de tabac, j'en suis veuve, je n'en ai plus un grain. Arrive ici, Coco. ( iU™" Gibraltar fouille à sa poche. Coco continue d' attraper des mouches dans le fond à gauche.) Eh bien ! est-ce que tu ne m'entends pas? T'auras pas benlôt fini d'attraper
des meuches?
coco *.
Me v'ià, m'man.
Va-t'en me chercher un once de tabac; v'ià dix sous ; tu feras attention à la monnaie qu'on te rendra. Refuse les sous de Monaco, et surtout ne te laisse pas donner du tabac mouillé... ça fraude le poids; ces gens-là se mettraient dans la balance, s'ils osaient. Cours vite : quand tu seras revenu, je t'essaierai tes ailes, coco.
Oui, m'man.
En sortant il manque de faire tomber Bloquet qui enlre par le fond.
BLOQUET, Mn^e GIBRALTAR.
Bi.OQL'ET, trébuchant.
Hein? qu'est-ce que c'est? qu'est-ce qui m'a passé entre les jambes?
M"e GIBRALTAR.
C'est rien, père Bloquet; c'est Coco qui va me chercher du tabac.
* Coco, M™' Gibraltar.
BLOQUET.
Votre héritier! il n'en fait jamais d'au(res; un peu plus je prenais un billet de parterre, sans droits. Quel démon vous avez engendré là, mère Gibraltar!
51""" Ginr.ALTAR.
Ces enfans, c'est si volage!
RLOyl'ET.
Au fait, nous avons passé par là. Eh bien, petite maman Gibraltar, comment que ça va?
A la douce ; et la vôtre?
BLOOLET.
Moi, je suis sur les dents. Figurez-vous que je viens de poudrer trente perruques pour la pièce nouvelle de demain... Trente, rien que ça! Dieu! ces auteurs sont-ils fastidieux avec leurs pièces à la Louis Quatorze !
Dites donc à la Louis Quinze; vous savez bien que c'est Louis Quinze quj a inventé la poudre.
BLOQIIET.
Parbleu , quatorze ou quinze!... en fin comme vous voudrez. Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'exècre leur genre Pompadour! toujours de la poudre, toujours des perruques; autant d'acteurs, autant de perruques I c'est assommant... pour le perruquier du théâtre. Encore des marquis, des comtes, encore des ijeux-de-ba'uf !
M^fi GIBRALTAR.
Des wils-de-bœuf, vous voulez dire.
El.OQl'ET.
Des œils? vous croyez?
J'en suis sûre.
Bi.oyrET.
Des œils? ça me parait singulier. Enfin, comme VOUS voudrez. C'est égal ! trente perruques à poudrer!... Voulez-vous que je vous dise? ça ne sera pas encore fameux, c'te pièce-là.
Mais si, on dit l'ouvrage assez belle : j'en ai entendu hier la moitié d'une scène, ça m'a paru fort bien écrit.
BLOQL'ET.
Ça, c'est l'affaire du copiste. Et qu'est-ce qui remplit le rôle du fadre, là dedans?
jime GIBRALTAR.
Comment ça, du fadre?
BLOfjCET.
Eh bien ! oui, l'amoureux, le joli garçon, la bouche en cœur.
Ah ! le fat 1 le fat ! c'est que vous dites le fadre, je ne vous saisissais pas. Eh ! parbleu, c'est encore M. Florigny, le jeune premier. En voilà un de muguet que je ne peux pas souffrir, avec ses grands airs et ses gants de bal ! Il vous marcherait en plein dessur l'estomac, qu'il ne vous dirait pas gare!
BLOQUET.
Ajoutez qu'il n'est jamais content de ses fri-
LES COULISSES
sures ni de ses coups de vent. Tenez, c'est à peu près comme sa sylphide, vous savez bi«n, M''^ Pirouelte?
M">'^ CIIinALTAr..
M"« Rosine? noire première danseuse?
IiI,f)(JUET.
Ah çà, à propos d'amoureux , est-ce que nous n'avons pas un début, pour ce soir?
M™e GIBUALTAR.
Mon Dieu, oui, un début; quand je prononce ce mot-là, ça me fait venir l'eau à la bouche.
BLOQUF.T.
Ah! dam! c'est que vous avez circulé aussi sur les planches, vous, mère Gibraltar.
M™e GIDUALTAR.
Un peu, et j'y ai mené une belle existence, je peux le dire.
Air : Vaitdei'ilte de Itlutistdclie.
Oui, j'ai brillé sur le llie'âlre, J'eus mon temps de faveur.
Et de bonlieur.
Oui, de moi l'on fui idolâtre !
Ah ! dans ce souvenir Que de plaisir!.,.
J'ai commence' petite enfant, Dans Geneviève de Brabant!...
El je devins danseuse en grandissant.
Dans le ballet, dans mon emploi, J'eus des succès de bon aloi.
Que de lorgnetl's on dirigeait vers moi! Puis vint l'époque des faiblesses, Desséduisans billets Et des bouquets.
Quant au nonjbre de mes tendresses.
Je ne m'en souviens plus, Pourtant j'en eus; Mais c'est en vain qu'un Espagnol M'offrit un jour un entresol ; Quoiqu'il fût riche autant qu'un grand Mogol, Je refusai, car pour amant J'avais un pompier, un sergent, Qui m'épousa pour prix d' mon dévoûment. J'étais joyeuse, sans richesses.
Sans chagrin, sans regrets.
Dans mes ballets Je Tsais si souvent les princesses.
Que je me figurais Que je l'étais.
C'était pour moi le paradis.
De nymphe que j'étais j;tdis.
Je suis portière, hélas! dans ce taudis. Eh bien! malgré cela, pourtant.
Ce souvenir est consolant. Je suis heureuse encor en me disant :
Oui, j'ai brillé sur le théâtre!
J'eus mon temps de faveur Et de bonheur.
Oui, de moi l'on fut idolâtre!
Ah! dans ce souvenir Que de plaisir!
M^c clBRALTAi;.
Oui, de moi l'on fut idolâtre, etc.