ACTE I , SCÈNE IV
ORTOLAN
Hé, hé... il n'a pas une très mauvaise vue ce garçon-là... hé, hé, hé. (Il rit avec prétention.) CHRISTOPHE , à part.
Attends , méchant !.. c'est bête ce qu'il a dit là , c'est plat... oh 1 le plat !
CHINCHILLA
Monsieur vient sans doute retenir des places pour ce soir... Demandez, Monsieur; les premières sont à douze, les secondes, à quatre... il y a même des places à deux sous.
ORTOLAN, riant.
Et, de plus, les enfans et messieurs les militaires ne paient que moitié place... je sais ça , je sais ça... mais ce n'est pas ce qui m'a poussé vers ces lieux. Séduisante danseuse , je m'appelle Ortolan , j'ai une position, des titres... je suis fort à mon aise... et je viens, près de vous, dans l'espoir de toucher votre cœur...
CHRISTOPHE, devant la toile , chantant : Va-t'en voir s'ils viennent , Jean, Va-t'en voir s'ils viennent !
ORTOLAN , se retournant.
Hein?
CHINCHILLA
Ne faites pas attention... ce n'est pas de vous qu'il parle.
ORTOLAN
A la bonne heure... mais c'est égal, il me gène... est-ce que je ne pourrais pas m'en débarrasser à force d'argent... quelques gros sous suffiraient , je pense.
CHINCHILLA
Mais , Monsieur , je ne vois pas pourquoi vous voulez être seul à seul avec moi?
CHRISTOPHE , à part.
Oh I bien répondu.
ORTOLAN
Pourquoi , chère amie.:, parce que je vous ai vue hier annoncer votre spectacle par la ville ; parce que vous m'avez impressionné... parce que j'ai soif de vous dire que je vous idolâtre... que je suis fort à mon aise... et que rien ne m'arrêtera.
CHRISTOPHE, devant sa toile. (Il chante.) « Gusman ne connaît pas d'obstacle. »
ORTOLAN
Il est bien insipide le sourd... qui a la vue basse.
CHINCHILLA
Mais, Monsieur, c'est donc une déclaration que vous avez l'intention de me faire...
Oui, charmante artiste , oui , c'est une... je le déclare ouvertement.
Air : !Satif du faubourg du Temple.
.le hrul' d'un amour extrême.
ciiuisTOPUE, Teignant de peindre.
Avec un peu d' j'aun' sur 1' nez.
ORTOLAN
Je mérite que l'on m'aime.
CHRISTOPHE, de même.
Les g'noux sont trop mal tournés.
ORTOLAN
Réponds-moi, charmante brune ; Je veux faire ton bonheur.
Je veux faire ta fortune.
CHRISTOPHE , de même.
Oh ! Dieu ! la mauvais' couleur !
ORTOLAN
Que l'amour te conseille.
CHRISTOPHE, de même.
J' vas t'alonger l'oreille.
ENSEMBLE
ORTOLAN
Ah ! réponds à mes feux.
Mes feux amoureux.
Ça devient scandaleux ; J' vas t' noircir les yeux.
CHRISTOPHE , quittant son tableau, fil fredonne sur la ritournelle.)
Tra, la, la, la, la.
ORTOLAX
Décidément je crois que ce drôle se moque de moi... si ça continue, je vais lui faire accepter un soufflet...
CHRISTOPHE , s'approchant vivement d'Ortolan.
Monsieur a parlé de portrait?... monsieur m'appelle... monsieur désire sa lithographie... je suis à vos ordres... je peins le grotesque aussi bien que le beauidéal... Votre portrait à l'huile, ça sera dix écus... Si vous fournissez l'huile, je vous diminuerai quelque chose.
ORTOLAN , lui criant à l'oreille.
Sourd ! vous m'ennuyez, allez-vous-en !
CHRISTOPHE
A la détrempe? je ne vous conseille pas , ça ne durerait pas. (Bas à Chinchilla.) Mais renvoyez-le donc ! faites le fuir...
CHINCHILLA, bas.
Est-ce que je peux ? je voudrais vous voir à ma place.
CHRISTOPHE, de même.
Moi, je le frapperais... ces gens là, on les frappe. ORTOLAN, qui a fouillé dans sa poche et en a tiré une pièce de monnaie.
C'est le seul moyen... (A Christophe.) Tenez, l'ami , voilà un écu de trois livres... pour vous... mais... vous... partir , vous flch' le camp... vous comprenir. (Il lui fait signe de s'en aller.)
CHRISTOPHE, prenant l'argent.
C'est un à-compte que Monsieur me doime... mes pinceaux sont à vos ordres... je vous brosserai quand vous voudrez. ^ (Il va se remettre à peindre.)
ORTOLAN
Il est bête à manger de la paille... 'A Chindiilla. Je suis désolé, belle enfant, <]ue ce gro.ssier ail troublé notre léte-à-télo... heureusement qu'à tout hasard, j'avais préparé un billet dans lequel je vous
BOBÈCHE ET GALLMAFRÉ.
énonce mes intentions... vous vojez que ce ne sont pas des paroles en lair, c'est écrit... daignerezvous lire ce poulet, et me rendre bientôt une réponse. • (Il lui tend le billet, i CHRISTOPHE, à part.
Elle va lui jeter sa lettre au nez.
CHI>CHILLA, prenant le billet.
Je lirai votre lettre , monsieur, je pèserai le pour elle contre... et après, je répondrai... CHRISTOPHE, très haut.
Oh; trop fort... tropjfort... elle a pris le poulet !.. oh 1 trop fort ! je m'en vas. (A part.) Je cours chercher le père Galimafré, je lui dirai tout. Haut et passant au milieu.) Oh ! trop fort! trop fort ! je m'en vas ! fil sort en sautant comme un fou.)