ROBINEAU, FIFINE
FIFINE , un bougeoir à la main , entre en mangeant des cerises. Ah I me voilà libre , enfin, c'est pas malheureux... Bonsoir, bon ami.
nOBiXEAU. Bonsoir, bonsoir. Qu'est-ce que vous mangez donc là , Fifine ?
FIFINE. Vous le voyez bien , ce sont des cerises.
ROBINEAU. Et VOUS jetez les noyaux dans
ma chambre! c'est joli , c'est propre
vous en avez eu soin de ma chambre, c'est bien rangé ici.
FIFINE. Ah I c'est comme ça que vous me remerciez!... je vous enverrai des bavaroises, moi, je vous avais défendu de toucher à votre bonnet I . . , Qu'est-ce que tu as donc, loup-loup, tu as le nez plus long qu'à l'ordinaire?...
UOBINEAU. Voyons, Fitine , il n'est pas question de rire...
FIFINE. Ah bien ! moi , je n'ai pas envie de pleurer ; si tu veux que je pleure, j.ouenioi une scène de mélodrame... joue-moi Balthasar comme monsieur Francisque de l'Ambigu ; quand le tonnerre sera au moment de foudroyer l'impie, je te jetterai une cerise à la tète...
ROBiNE.AU. Fifine , je t'en prie , parlons raison...
FIFINE. Eh bien! viens t'asseoir à côté de moi , que je te pince ; d'abord ce soir j'ai une terrible envie de pincer.
ROBlNE.\D.Je n'ai pas le lempsde jouer. .
FIFINE. Dieu! qu'il est aimable! mon amant...
ROBINE.VU. Fifine, je vous en supplie, écoutez- moi...
FIFINE. Est-ce que tu vas pleurer?...
ROBiNCAU. Pour aller chez le baron de Marcey... mon ami intime.
FIFINE. Ah ! on va chez un baron. . . alors je prends la bavaroise, moi.
ROBINEAU. Certainement... un bal magnifique... tu m'en laisseras un peu...
FIFINE. C'est donc ça qu'on ne peut pas vous regarder en face?..
ROBINEAU. Ah! Fifine, c'est mal ce que vous me dites là... je ne suis pas de ces gens que les grandeurs peuvent changer... qu'on me nomme chef de division , que j'hérite de mon oncle d'Alger, et vous verrez... C'est si ridicule de faire le fier, le suffisant , parce qu'on a quelques pièces jaunes de plus dans son gousset !..
FIFINE. Vous m'épouserez, au moins?
ROBINEAU. Je crois bien ! plutôt trois fois qu'une...
FIFINE. Car enfin , pour vous je refuse un très-bon parti , Carafon.. . le petit limonadier d'en bas... un garçon bien sage, bien rangé , qui m'adore , et qui me mettrait dans un comptoir...
ROBINEAU. Un comptoir !... fi donc!., jd te mettrai dans un tilbury, moi , voilà ta place , un tilbury avec deux chevaux , ua
LU MAGASIN THIÉATRAL.
noir eluii blanc... m^is en attendant, il faut songer à ma toileue.
FIFI.\E. Je te vois venir, tu veux que je te mette des papillotes.
ROBii\EAU. Ca me ferait plaisir, avec ça que vous les mettez dans la perfection... mais il y a une autre chose dont j'ai im besoin urgent... ce sont mes bas de soie, Fifine : qu'en avez-vous fait?...
FiFiiVE. Ah ! ils sont Lien loin, s'ils courent toujours...
ROBiiVEAU. Qu'est-ce que ça veut dire ?. . .
FIFINE. Ça veut dire que je les ai prêtés à Fédora pour jouer la veuve du Blalabar, et elle m'a avoué qu'elle les a laissé mettre à son amant ; et comme il a le mollet trèsgros , il a fait partir cinq ou six mailles...
liOBl.XEAU. Aller prêter mes bas pour jouer la veuve du Malabar I... c'est-à-dire que voilà mes bas perdus... mais c'est indigne.'... si ce conunerce-là continue, je ne pourrai pas y tenir... Fifine , vous nxc dévalisez...
FiFirvE. Eh! mon Dieu! voilà bien du bruit pour une paire de bas...
ROBi\EAU. Ecoutez-moi, mademoiselle, je ne suis pas un capitaliste, un marchand de nouveautés, jen'ai jamais prélendufaire le seigneur avec vous...
FiFi\E. Oh ! ça se voit de reste... Il faut en aller acheter d'autres, voilà tout, on en vend en face...
ROBLXEAU. Oh I c'est ça... acheter... c'est facile à dire... il ne fallait pas me faire dépenser douze francs dimanche dernier chez le traiteur.
FIFINE. Nous en dépenserons quinze dimanche prochain, bon ami...
ROBiîVEAiJ. Avec ça que vous êtes gourmande!... toujours ce qu'il y a de plus cher!...
FIFINE. Il n'y a rien de trop bon pour moi ! . . .
ROBiNEAU, D'abord, si j'achète des bas, adieu notre partie de campagne projetée , je vous en préviens...
FIFINE. Ca commence à m'attendrir...
Allons , cabnez-vous... vous êtes bien heuîeux d'avoir une amante qui aitdel'imaginative ! Je vous trouverai des bas... embrassez votre Fifiiie.... Ah! comme votre barbe pique...
ROBINEAU. On va la faire , méchante, et on t'en donnera l'étrenne. Ah ! dis donc , si tu mettais en même temps le fer chauffer chez la voisine ?...
FIFINE. Ab! oui, chez la blanchisseuse; elle a un feu éternel celle-là... je vais me dépêcher... mais à condition que tu me
rapporteras quelque chose de ton bal
ROBiNEAi. Ah! ma chère, je ne peux pas njcttre des glaces dans ma poche.
FlFî.\y:. On ne pi end pas que des glaces, monsieur..
ROBîNE \U. Au fait , il y aura un souper. Eh bien! oui... je te rapporterai des oranges , des écrevisses.
FIFIXE. Eh! oui, des écrevisses... j'ai'in; bien ça.
RObinf.au, ;Mais dépêche-toi , je t'en piie.
Air : PonU ile la prison d'Kilirnhonri^.
Vous me frijcrez, fpiidie amie ; Allons, Fifine, plus d'Iiumeur; G] Ace à celle main si jolie , Je veux avoir V;nv scduoteur !
Il fanî toujours le sulisfaiic.
il faut <[ue tout aille à son gre !
Aux autres, monsieur, clierclie à plaire.
Et c'est moi qui le coifferai.
ENSEMBLE
D'être frise par votre amie , Bientôt vous aurez le boulieur Glace à moi, je vous certifie Que vous aurez Tair séducteur !
[Elle sort.)
ItOBIKEAU.
Vous me friserez , etc.