DANS L’ÉGLISE DE CHARTRES
L’histoire de la Sainteté se dressant en face de l'absolutisme, pour défendre la vertu et le droit, est bien ancienne dans le monde. C'est Grégoire VU mourant en exil, intrépide champion de la justice opprimée ; c'est Anselme, victime de son zèle à protester contre les iniquités et les désordres de Guillaume-le- Roux ; c'est enfin Thomas Becket, primat d’Angleterre, archevêque du même siège de Cantorbéry, défenseur de la liberté de l’Eglise, proscrit et réduit de chercher asile en Erance. Il semble que, plusieurs siècles à l'avance. Dieu ait voulu le proposer en exemple, à sa patrie, et en particulier à l’épiscopat anglais. 11 leur montrait le chemin du devoir, pour l'heure critique, où Henri VII voudrait, comme Henri H, asservir l'Église, et établir sur sa ruine, sa suprématie universelle. Car, sous cette dénomination trompeuse, « d'Hncienues coulunies » il est juste de voir autre chose qu'une simple divergence d'opinion.
Le souverain anglais se réservait de prononcer, en dernier ressort, dans les causes ecclésiastiques. 11 supprimait ou, ce qui était à peu près la même chose, faisait dépendre de son bon plaisir le recours à Rome. Le schisme et l'usurpation de l'autorité spirituelle étaient donc, en germe, dans les fameux articles de Clarendon.
Et saint Thomas, par sa courageuse résistance aux prétentions du prince, a été le précurseur et le modèle de ces hommes vénépables, dont l’Église ne prononce le nom qu'avec admiration, l'immortel évêque Fisher et le chancelier Morus.
Ayant vécu dans l’intimité d’Henri, il connaissait à fond son caractère. Plus tard, dans une lettre à un ami, écrite sur la terre étrangère, il le dépeint comme le tj^pe de la duplicité, prêt à jouer tous les rôles pour arriver à son but. On se demande quel intérêt avait ce monarque à élever, malgré lui, Thomas au siège
PIF.CES DÉTACHÉES 3fi
primatial de Canturbéry V Les faits ultérieurs semblent avoir sulfisamment mis en relief son intention secrète : faire d'un homme, jusc{ue-là comblé de ses faveurs, etconc^uisà son amitié, un évêque courtisan, prêt à lui livrer les immunités, en même temps que les biens de l'Église. Ses calculs furent déjoués. A la place du chancelier complaisant, il ne trouva plus qu'un évêque incorruptible.
La France accueillit l’illustre proscrit avec toute sa sympathie et sa vénération. Elle vit en lui, une noble victime du devoir, le mérite associé à la sainteté persécutée.
Le roi Louis YIl devint son protecteur avéré, et nulle part n’éclate mieux la magnanimité de ses sentiments, c|ue dans ses relations avec le vénérable exilé. Après le diocèse de Sens, notre pays chartrain est celui cj^ui se rattache à lui, par les liens et les souvenirs les plus touchants. Thibaut, comte de Champagne et de Chartres, Guillaume-aux-Blanches-Mains, son frère, évêqueélu de cette dernière ville, se montrèrent les amis fidèles et dévoués du saint archevêc^ue. Pendant la durée de son exil, notre évêcj^ue prit sa défense, plaida sa cause auprès du pape, se préoccupa de sauvegarder sa liberté dans un projet de convention ménagé par les légats et l'accompagna à Frète val. Après son martyr, Guillaume, de concert a vec l’archevêcjue de Sens, demanda justice de sa mort, au Souverain Pontife.
Notre diocèse avait été sillonné par les pas du pieux exilé. Déjà, au temps des splendeurs de sa vie de chancelier, il avait, en la ville du Mans, contresigné en qualité de témoin, une charte de donation du roi Henri II, en faveur de l'abbaye de Thiron, au diocèse de Chartres : Toma cancellariusK Car le monarque anglais, cjui s’enrichissait aux dépens des églises de son royaume, se plaisait à faire des libéralités en France.
Vers 1169, Henri, devenu depuis quelcjues années, acquéreur des domaines de Montmirail et de Fréteval, aimait à visiter ses nouvelles possessions. Montmirail, assis au sommet d’une colline, environnée de forêts, avait des charmes pour lui. Il fit tracer une route, reliant cette seigneurie à celle de Fréteval. Elle s’ajDpelle encore le chemin de Jleni'i. Ces deux localités étaient
' CarLalaire de 77ii>on, par L. Merlet, ch. cccvni% (1154 à 1164) ; « Toma cancellarius. »
comprises, alors, dans le diocèse de Chartres. Ce fut à la même époque que le saint archevêque eut une entrevue, près de Fréteval, à l’entrée d'une grande prairie. Le roi s’avança, à cheval, au devant de l'archevêque, et le salua le premier, en se découvrant.
Il s’entretint ensuite, avec lui, sur le ton de l’aimable familiarité, c[ui présidait à leurs anciennes relations. Thomas présenta alors sa requête au roi, avec humilité et modération, mais sansrien rabattre des conditions dictées par sa conscience. En présence des illustres personnages témoins de cette scène, Henri promit tout, de bonne grâce. Une autre entrevue, dont Montmirail fut le théâtre, avait précédé celle-ci, et n’eut point de favorable résultat. Dans la plupart de ces rencontres, Henri jouait un double rôle, tantôt aflectant un air hautain pour essayer d’intimider l’exilé, et tantôt une hypocrite bienveillance, en vue de se concilier l’opinion.
C’est à l’occasion de ces entrevues de Montmirail et de' Fréteval, que Thomas Becket vint à Châteaudun, ville qui, comme l’on sait, en est voisine. Humble et mortifié, il ne recherchait point les opulentes demeures. Pauvre, il préférait la société des pauvres. A ce titre il vint demander l’hospitalité de l’Aumône, c’est-à-dire de l’Hôtel-Dieu de Châteaudun. Il était ouvert, non seulement aux malades indigents, mais encore à ceux c(u’un pieux pèlerinage conduisait à quelque lointain sanctuaire. Tout récemment, un riche bourgeois de la ville avait lé^ué une maison à l’ikumône, en vue de l’aider à donner le gîte aux pèlerins de Jérusalem. Un maître, généralement prêtre, avait la direction de l’établissement. Il était aidé dans son œuvre bienfaisante par des frères, puis par des sœurs oblates, parfois de famille noble, et quelques serviteurs. A la date du passage de saint Thomas, Pierre et Robert administraient la Maison-Dieu, Eudes et Richard y servaient les pauvres. Ne possédant dans son exil, ni or ni argent, le primat d’Angleterre voulut cependant laisser un ' souvenir : ce furent les objets mêmes qui étaient à son usage, )■ dont son esprit de détachement trouva moyen de faire une libéralité. La postérité les garda comme le plus précieux des trésors.
— Un inventaire du notaire Dunois Jacques Eoucault, de l’an 1G18, va nous faire connaître ces gages de la reconnaissance du saint archevêque.
« Inventaire des meubles, ornements, reliques, de l’Hôtel-
'< Dieu de Chàteaudun . . . . , La gibecière, la bourse de soye « verte, la mitre de taffetas, une paire de gandz bordez de soye « verte que l’on tient d’antiquité estre de Monsieur Saint-Tho- « mas de Canturbye. » — Les reliques du glorieux proscrit, furent religieusement conservées par les Frères de la Maison- Dieu. Un autel était dressé à l'extrémité de la grande salle des malades, sous le vocable de Saint-l'homas de Cantorbérju Sur cet autel, on exposait, au jour de sa fête, les précieux objets, sanctifiés par son usage. Ifauteur de VJJisloire de Chàleaudun, l'abbé Bordas, constate leur présence et en fait la description, au siècle dernier.
Les salles où on les exposait, venaient d'être détruites, pour faire place à de nouvelles constructions : mais les reliques furent conservées avec respect jusqu’à la Révolution de 1789. — La tourmente révolutionnaire les fit disparaître avec tant d’autres richesses, chères à la piété.
Après la dilapidation des trésors de toutes les églises, la vente de tous leurs biens, la France ne se trouva pas plus riche que Henri VIII, après ses immenses spoliations : l’une était ruinée, l’autre tendait la main.
Saint Thomas, après avoir reçu l’hospitalité à l’abbaye de Saint-Victor, de Paris, y laissa de semblables dons.
Le trésor de la cathédrale de Sens cjui renferme tant de précieux joyaux, est fier d'offrir, à la vénération des fidèles, l’aube et les ornements de l'illustre martyr.
Leurs proportions indiquent un prélat de haute taille.
Un autre point de notre ancien diocèse garde le souvenir de la présence du grand Pontife. C’est l’abbaye d’Abbecour, près de Poissy. En revenant de Corbeil, où les besoins de sa cause l'avaient conduit, près du légat Vivien, il fit un court séjour dans ce monastère. On y conservait le lit, où il avait pris son repos. Nous pensons que le saint ne trouva, à cette date qu’un rudiment d’abbaye. Car sa fondation est de dix ans postérieure à la mort de Thomas. On lui a attribué, mais à tort, la consécration de l’église. Ce fut Renaud de Bar, évêque de Chartres qui, en 1191, présida à cette cérémonie.
Après sa mort. — Le saint archevêque, éclairé des lumières d’En-Haut, savait qu’en rentrant dans sa patrie, il marchait
à la mort. Le roi de France et le comte de Boulogne, mus par un sentiment d’amitié et de vénération, le dissuadaient de toutes leurs forces, et lui prédisaient l’assassinat.
Mais la victime était prête. 11 était écrit que le champion invincible de l’Église serait immolé dans le lieu saint. Lorsqu’on visite aujourd’hui le théâtre de ce drame sanglant, sous l’émotion d’un religieux souvenir, voici comment l’on reconstitue la scène. La demeure de l’archevêque est au nord : elle est en ruines, et comme le monastère voisin, triste et solitaire, semble porter le deuil du saint Pontife, qui s’est sacrifié pour la cause de Dieu, de l’Église et des pauvres. De ce palais abandonné, l'on passe immédiatement par les cloîtres de l’abbaye, contiguë à la cathédrale. On se sent impressionné en foulant ces dalles, si souvent sillonnées par les pas d’un saint, en longeant ces portiques qui le virent passer, à son dernier jour.
Du cloître, le visiteur entre dans la cathédrale, par une petite porte latérale. C’est vers cette porte que se dirigeait saint Thomas, pour sortir, lorsque les assassins C|ui, par leurs clameurs et leurs menaces, avaient interrompu les vêpres, et forcé les moines de fuir, lui barrèrent le passage dans le latéral nord, près d’un petit autel adossé à la muraille. Une marque de plomb, inscrustée daris la pierre, indique au pèlerin catholique, le lieu où l'immortelle victime répandit son sang. On est heureux d'y coller ses lèvres. Les religieux voulurent donner à l’archevêque les moyens de se dérober à la fureur des assaillants. Les combles, la crypte, pouvaient lui offrir un asile. A cette heure du déclin d'un jour d’hiver, il eut pu y être en sûreté. Car, sous le chœur de la cathédrale il y a une confession. De là surélévation de cette partie de l’église. Du côté de l’épître, qui fait face à la ville, les marches sont usées par les pas des nombreux pèlerins, accourus de toute part, pendant quatre siècles, pour vénérer la châsse du glorieux martyr. La crypte ou confession comprend toute la largeur de la basilique. Avec ses nefs multipliées et ses lourds piliers, qui portent le temple supérieur, elle est imposante. Elisabeth l’avait donnée pour lieu de réunion, aux réfugiés français.
On n’en compte plus que quatre ou cinq aujourd’hui.
Si nous parlons de la mort de l’illustre primat, c’est que nous avons trois rectifications historiques à faire.
1“ Le saint n'a point été frappé avec un cnuleau ou une dague, comme la pieuse légende chartraine que nous citerons le prétends, mais ce fut uniquement sur sa tête que s’abattirent les lourdes épées des chevaliers et autres gens de guerre. Son sang ruissela sur le pavé ; des clercs, des fidèles y vinrent tremper pieusement des linges. On voit donc la possibilité, pour .lean de Salisbury, de conserver une fiole de ce sang précieux.
2° Il est faux que ce soit ce dernier, secrétaire de Thomas, qui lui ait fait un rempart de son bras, mais c'est Edouard Grim, son porte-croix, seul demeuré près de lui, qui eut cet honneur. En voulant le défendre, il eut l’avant-bras presque coupé.
3" Parmi les c[uati'e chevaliers, auteurs du crime, il en est un, nommé BepnauU FUz-urse. Or quelques écrivains ont voulu voir, dans ce personnage. Régnault fils d'Ursion, de Eréteval. On comprend que pour asseoir une accusation aussi grave, il faut autre chose qu'une ressemblance fortuite de nom. L’historienne doit pas peser les faits, avec moins de circonspection, que le juge intègre.
Pour nous, après mure réflexion, nous sommes opposés à l'identification de Fitz-urse, avec le fils du seigneur de Eréteval.
En cela nous sommes d’accord avec Monsieur l’abbé Metals, (Caii. Blésois de Marmoulier, LX.). Avec lui, nous disons qu’il est invraisemblable que, tandis que le père était ['adversaire des Anglais, le fils se soit fait cnurlisan àe Henri II, devenu le suzerain de Eréteval.
Nous voulons, à ces raisons, en ajouter de nouvelles.
P S’il est dans le génie de la langue anglo-normande de désigner des fils de chevaliers, sous les noms de Fitz-urse, Fitz- Gérald, Fitz-John, etc., ces sortes d’appellations ne sont point usitées chez nous.
2" Lorsque Régnault interpelle l’archevêque, avant de le frapper : (( Me voilà : je suis l’archevêc{ue, répond Thomas. Régnault, « je l'ai rendu de grands services. Quel est maintenant ton but? » Cette allusion aux services rendus nous reporte, évidemment, à l’époque où Thomas, investi de la fonction de chancelier, était tout-puissant auprès du roi et distributeur des grâces. Or, en quoi le ministre favori pouvait-il être si utile à un chevalier étranger, vivant, loin de l’Angleterre, au cœur de la France? Evidemment, il s’agit ici ou d’un Anglais ou d’un Anglo-Normand, sui-
vant la cour, et admis dans la familiarité du roi. — Mais voici un argument nouveau :
3“ Selon une tradition respectable, Regnauld Fitz-urse fut touché de la grâce, bientôt après ; il repassa la mer et vint expier son crime dans une forêt, située sur la limite des diocèses du Mans et d’Angers. Il y vivait dans une grotte solitaire, et dans la pratique de la plus austère pénitence. Henri II, chassant un jour dans cette forêt, rencontra l’hermite, le reconnut et lui fit bâtir un petit monastère sous le patronage de Notre-Dame et de Saint- Jean-Baptiste. Telle fut l’origine de l’abbaye de Mélinais, de l’ordre de Saint- Augustin., Régnault Fitz-urse y mourut vers 118Ü, et les miracles qui éclatèrent sur son tombeau, et qui n’ont pas cessé, même de nos jours, témoignent que sa pénitence fut sincère. Il est honoré dans la contrée, le 2 août, sous le nom de Saint-Regnault. (Dom Piolin. Ilisl. Eçjl. du Man.s. T. IV. p. 132).
Le lieu de la retraite du chevalier pénitent était situé sur les limites du Maine et de l’Anjou. Or, le Vendômois auquel appartient Fréteval, est trop voisin du Maine, pour que Régnault, fils d'Ursion, fut resté inconnu dans son propre pays. Et puisque l’histoire contemporaine ne le rattache point à la famille de Fréteval, c'est qu’il s'agissait d’un étranger.
Culte a la Cathédrale de Chartres. — Dans ses pérégrinations à Fréteval et à Montmirail, saint Thomas visita la ville de Chartres, pria dans notre Cathédrale : non pas celle que nous voyons, mais la basilicjue, bâtie par saint Fulbert, dont, à l’occasion de récentes excavations, nous avons pu admirer un transept en belles pierres de taille.
L’œuvre de Fulbert fut détruite par un incendie, en 1194.
La prière des saints, cjui combattent et souffrent pour la cause de Dieu, est bien puissante auprès de Lui. Ce n’est pas une témérité de penser que le Ciel, en faveur du confesseur de la Foi, nous accorda successivement deux évêc[ues, pris parmi ses meilleurs amis et ses admirateurs : Jean de Salisbury et Pierre de Celles. L’un, son secrétaire, le compagnon de son exil, persécuté et dépouillé de tout, en Angleterre, à cause de son bon maître, commence ses lettres par ces mots : « Jean, par la miséricorde divine et les mérites de saint Thomas, humble ministre de l’église de Chartres. » Accouru l’un des premiers auprès du
Pontife expirant, il recueillit son sang dans un vase de cristal, et en enrichit la cathédrale de Chartres, lorsqu’il fut devenu évêque de cette ville. Guillaume-aux-Blanches-Mains, qui du siège de Chartres, était passé à celui de Sens, unissait dans une même affection Thomas et son vci'tueux compagnon, déjà illustre dans le monde littéraire. Ce fut à sa recommandation, que Jean fut promu à l’épiscopat. Le doyen du chapitre, Geoffroy de Bérou, le chantre Richer et le chancelier, qui devait être alors Théodéric, vinrent à Cantorbéry, demander le consentement de l’élu.
En quittant le tombeau de son maître bien-aimé, il emportait, avec lui, comme nous venons de le dire, son sang précieux et le (fictive qui lui avait ôté la vie. Le dernier forcené, qui déchargea sa fureur sur la tète du martyr, brisa la lame de son épée. Nous sommes porté à croire que c’était là la seconde relique, conservée et vénérée dans notre cathédrale. Le livre des miracles de Notre- Dame de Chartres mentionne ces deux objets, honorés du respect des fidèles :
Et seint Thomas de Cantorbere
De cui sanc ot illuec partie
Et son coustel d'aucesserie (occisionis).
Nos historiens attestent que ce sang restait liquide. Mais comme on fit part plus d’une fois, aux princes, aux illustres pèlerins, de ce précieux dépôt, à la fin du XVP siècle, il avait disparu.
Jean de Salisbury appelait de tous ses vœux, et trouvait trop lente à venir l’heure de la canonisation du martyr de Cantorbéry. U Sur le tombeau du Saint, écrit-il, les miracles se multiplient avec une incomparable puissance. » Avec Pierre de Blois, il se réjouit de l’honneur qui en rejaillit sur l’Eglise d’Angleterre. Aussi l’on juge, avec quelle allégresse, fut accueillie la lettre de Alexandre III, adressée à l’archevêque de Sens et à ses suffrageants, par conséque-nt à l’évêque de Chartres, en 1181, leur annonçant la canonisation solennelle de Thomas, proclamé martyr de la sainte Eglise, et enjoignant de célébrer sa fête, chaque année. Jean de Salisbury avait quitté la terre, avant cette décision. Mais déjà, d’accord avec le vœu des populations, il avait consacré une chapelle, dans sa Cathédrale, à son illustre maître. D’autres furent érigées, en son honneur, sur la surface du
diocèse : à Villiers le Morbier, à Chàteauneuf-en-Thimerais, à Mommagny, à Boissy-sous-Saint-Yon, à Moulineux, à Armenonville-les-Gatineaux, et ailleurs. La présence des reliques du Saint, le souvenir encore récent de son séjour dans nos contrées, tout contribua, avec l’affection particulière de nos évêques, à rendre vivant et populaire, chez nous, le culte de saint Thomas.
Lks Vitraux. — A Jean de Salisbury succédait Pierre de Celles, sur le siège de Chartres. Une vieille amitié l’unissait à Thomas Becket et à son illustre secrétaire. Pendant les années de la proscription, ce dernier avait reçu une généreuse hospitalité à l’abbaye de Saint-Remy de Reims, près de Pierre, son ami.
Les lettres que nous avons de l'abbé de Saint-Remy, ne respirent que l’admiration et le culte le plus vif pour les vertus de saint Thomas. Il se regarderait comme bien heureux, s’il pouvait franchir la mer et aller porter l'hommage de sa piété à son tombeau. La providence, en le plaçant à la tête de l’Eglise de Chartres, lui permit, tout au moins, de vénérer le sang qui avait coulé pour*une noble cause.
Qu’on ne s’étonne pas si cette mémoire bénie, pieusement conservée par deux de nos évêques, ses admirateurs, a trouvé place dans les monuments de notre belle cathédrale du XlIP siècle. Deux verrières reproduisent les traits et l'histoire du Martyr de Cantorbéry. Le sixième grand vitrail, à partir du clocher neuf, est surmonté d’une grande rosace. On y reconnaît saint Thomas de Cantorbéry, vêtu en archevêque, et assis entre deux guerriers, en cotte de mailles, qui le prient, en joignant les mains : on lit : Saint Thomas. Mais une rose ne suffirait pas à l’illustration d’un Saint, dont les fidèles vénéraient les reliques, dans cette église même. Aussi, la 37” verrière, de l’étage inférieur (à partir du clocher neuf), lui est entièrement consacrée. Toute son histoire, depuis son sacre jusqu'à la scène de son martyre, s’y déroule en un très grand nombre de médaillons. L’un deux éternise la vénération de la France, pour le saint exilé : « Le « clergé français conduit saint Thomas jusqu’au vaisseau qui « doit le ramener en Angleterre. » — Dernier médaillon : le saint est étendu dans son tombeau : deux anges l’encensent : des malades viennent à sa tombe et obtiennent des guérisons. (L’abbé Bulteau),
Le Miracle de saint 'I'homas en faveur d’un habitant de SouRs. — La ville de Chartres possède le manuscrit du livre des Miracles de Notre-Dame, traduit du latin, en vers romans de 1 époque, par un clerc, nommé Jehan Le Marchant, prébendier de Péronne. Ce poème est contemporain de la reconstruction de notre cathédrale. Mais il renferme des récits d’une date antérieure. Car, l’auteur lui-mème affirme que l’original fut trouvé dans le trésor des chartes de l’Eglise, où il pouvait être déjà ancien. Une de ces légendes raconte la merveilleuse guérison d’un habitant de Sours, près Chartres'.
L’an 1200^ un paysan, nommé Guillaume de Lavardin, le jour de saint Germain, sans tenir aucun compte d’une fête chômée sans respect pour le Patron de la paroisse, se raidissant contre toutes les remontrances que les fidèles lui faisaient en passant, une faucille à la main, sciait son avoine. Tandis que toute la paroisse allait à l’office^ il continua du matin juscju’au soir, son travail scandaleux. Il allait déposer, à terre, sa dernière poignée d’avoine, quand il s’aperçoit que ses mains crispées ne veulent plus se desserrer : chacune retient l’objet qu’elle tenait : l’une, la faucille, l’autre le faisceau d’avoine. Impossible de les ouvrir. Il se rend à l’église pour y trouver soulagement : peine perdue. Les bons villageois s’escriment à lui détendre les doigts. Ce fut en vain. On commence à s'apitoyer sur son sort. La nuit écoulée, toute la paroisse forme le projet charitable de conduire le patient à l’église Notre-Dame de Chartres.
Les voici dans la basilique. Guillaume agenouillé, les larmes aux yeux, prie de tout son cœur.
Toute la paroisse prie avec lui. C’est sans résultat. On le fera passer sous la sainte châsse. Il s’y tient longuement. Mais l’état de ses doigts noirs et enflés, ne faisait qu’empirer. Un bon chanoine, rempli de la crainte de Dieu, Guillaume de Coltainville. essaie d’arracher quelques brins de paille. D’autres essaient avec lui. Ils n’y parviennent pas. Le prêtre de Sours, voyant l’affliction et le découragement de tout son peuple, l’exhorte à la confiance en la Vierge Marie, fait espérer la guérison.
Il émet l’avis de se rendre au tronc, où les aumônes destinées à la construction de la maison de Dieu, sont déposées. On se rend tous ensemble devant la châsse de saint Lubin.
^ Le Livre des Miracles de Notre-Dame de Chartres, p. 167.
Agenouillés et unis, dans une même prière, les habitants de Sours, avec beaucoup de larmes et de gémissements, implorent, avant tout, la benoîte Vierge Marie, puis saint Lubin et saint Germain, enfin, saint Thomas de Cantorbéry, dont on conserve les reliques en ce lieu. Le clerc, qui en était le gardien, fait toucher la main droite du patient, rivée à la faucille, au (jlaive de saint Thomas] la main s'ouvre aussitôt et les doigts se détendent. 11 opère le même attouchement à la main gauche ; on voit tomber la poignée d’avoine, et la main reprendre sa souplesse.
Ce fut une clameur universelle de joie et d'action de grâce. Tous revinrent à Sours en bénissant Dieu.
Marquis,
Curé d'IUiers.