PAULINE, HENRIETTE
Pauline ontre par la porlc do droite, un flambeau allumé à la main. Elle va le déposer sur la table. Kilo paraît agitée. Henriette étonnée la suit.
henriI':tte Ah çà ! voyons , Pauline , qu'est-ce que cela signifie? Tu m'invites à dîner pour sept heures précises, je suis là, à huit heures exactement. Personne !
Enfin vous arrivez; Paul de son côté, toi du tien; tu es songeuse, il est rêveur, il n'y a que moi qui parle; on se met à table, tu as mal aux nerfs, il a mal à la tète, il n'y a que moi qui mange... Et, à peine au dessert, sans même me laisser reprendre de cette crème frite que j"adore... n'oublie pas de me donner la recette... tu te lèves, tu m'emmènes et nous plantons là ce pauvre Paul.
PAULINE, agacée.
Ce pauvre Paul! Paul! Toujours Paul! Pourquoi appelles-tu mon mari Paul?
HKMIIKTTE
Comment veux-tu (|ue je l'appelle? Cousin? Ami? Cortelin? Vicomte? Monsieur?... Comment alors? Hum? Eh psitt!... Ah! tu sais, si tu veux, je l'appellerai Psitt!
l'AUI^INE, avec reproche.
Henriette! Ah! je n'ai pas envie de rire, va!
HENRIETTE
Qu'est-ce (pi'il y a encore?
PAULINE, soupçonneuse.
Pourquoi es-tu décolletée? Je t'avais écrit que nous dînions dans la jdus stricte intimité.
iii;n];i etii-:
D'abord, en te quittant, je vais chercher mon mari
à l'Opéra. On joue la Fa/%ne... Pauvre homme! J'irai de bonne heure... Et quant à ta plus stricte intimité, je la connais : c'est toujours une quinzaine de personnes dont dix femmes bien plus décolletées que moi.
PAULINE
Oh! c'est fini cela, décolletées ou non, tu ne verras plus de femmes ici, je n'en veux plus !
HENRIETTE
Ah bah!
PAULINE
J'en ai assez de ces péronelles qui ne viennent chez moi que pour faire la cour à mon mari. Et toutes! Oui! Toutes! jusqu'à cette pédante de madame de Lévan... tu la connais?
HENRIETTE
Oui.
Une vraie planche...
HENRIETTE
Sans aucun nœud!
PAULINE
Ne s'était-elle pas imaginé d'entrer en correspondance avec Paul... Elle lui écrivait des billets du matin... Avec ça qu'elle est béte comme ses pieds!
HENRIETTE
Plus bête! Ses pieds sont jolis, ce qui est l'esprit des pieds.
PAULINE
Et la grosse Revayron qui, sous prétexte de faire admirer ses bracelets à Paul, lui fourrait son énorme bras sous le nez, comme si Ton avait besoin de cela pour le voir. Elle a les bras comme des jambes.
HENRIETTE
Oui. Mais il paraît qu'elle a les jambes comme des bras, ça fait compensation.
PAULINE
Et la vieille de Vaton, figure-toi, qui lui envoyait sa pbotograpbie!
HENRIETTE
En buste! Oui, Je l'ai admirée, avec une dédicace brûlante et la pose de son âge. Tu sais qu'on pourrait très bien deviner l'âge des femmes à la pose de leurs portraits : les jeunes sont de face, les nnires de troisquarts, les blettes de profil et les vieilles de dos... La mère Vaton était de dos... Mais tout ça ne me dit pas...
PAULINE
Et ce qu'elles m'envient, ce qu'elles m'éplucbent, ce qu'elles m'éreintent! J'ai la bouclie trop grande.
les yeux Irops petits, la taille trop courte... et trentecinq ans... trente-cinq! quand je n'en ai que trente!
HENRIETTE
Hum!
PAULINE
Trente-deux, là! Mais il n'y a que toi qui le sais... Ali ! trois ans de plus que Paul, c'est encore trop!
HENRIETTE
Ne t'inquiète donc pas de leurs potins. Tant (qu'elles «liront du mal de toi, c'est que tu en vaudras le plaisir ; quand elles en diront du bien par exemple, il faudra te méfier... Mais explique-moi donc pourquoi, ce soir?..
PAULINE
Olî! les femmes! Il n'y en a pas une qui ne soit perfide, menteuse, dépravée, il n'y a que toi et moi qui... Et encore, toi!...
HENRIETTE
Comment moi ? Alors tu me prends pour une femme à aventures? Ah! tu tombes bien! Ma chère, je n'ai jamais été ni curieuse, ni ennuyée, et avec ces deux vertus-là, vois-tu, on ne connaît pas la passion. Mon mari suffit à mon affection, ma fille à ma tendresse, ma maison à mon activité et le monde à mon amusement. Oh! la passion!... Tyrannique, égoïste, bru-
taie, haineuse! Je l'ai en horreur. Quand une femme est libre, c'est bête, quand elle est mariée, c'est malpropre; merci! Je me contente d'être aimée, moi, je ne tiens pas à être adorée. On peut regretter de ne pas avoir eu un amant, on ne s'en repent jamais! Et puis, et puis... je suis flère et je n'entends pas qu'un Monsieur, sous le prétexte qu'il m'adore, commence par m'insulter en me faisant comprendre qu'il veut de moi et finisse par m'insulter en me faisant comprendre qu'il n'en veut plus. Je suis paresseuse, et je ne me vois pas quittant, l'hiver, mon coin du feu, ou, l'été, le bon huit ressorts capitonné dans lequel je promène mes chères toilettes, pour aller, déguisée en femme de chambre et masipiée d'un triple voile, me blottir au fond d'un fiacre sale et me faufiler dans une maison à double issue. Je suis gourmande, et autant j'éprouve de plaisir à manger commodément, tranquillement, de bonnes choses dans de belles choses, autant j'en éprouverais peu à ftiire, sur un coin de table mal éclairée comme celle-ci, et. dans de la vaisselle douteuse, de petits repas clandestins, entremêlés de plats refroidis et de souvenirs réchauffés... Sans compter la perspective du commissaire de police entrant au dessert pendant que je reboutonne-
rais mes bottines avec une épingle à cheveux!... Ah! non! non! non!... Et maintenant, qu'est-ce qu'il y a de nouveau ici? Voyons! Un nuage? Hein? Quoi? Qu'est-ce que tu as? Parle donc!
PAULINE, avec un sanglot.
Je suis jalouse!
HENRIETTE
C'est ça qui n'est pas nouveau. Depuis quinze mois, tu es remariée et, depuis quinze mois, tu es jalouse.
PAULINE
Ah! quelle folie j'ai faite d'épouser un homme à succès, un homme à femmes... et plus jeune que moi encore !
HENRIETTE
Tu es plus riche que lui. Ça se balance. D'ailleurs, ton premier mari était trop vieux, le second est trop jeune, ça devait arriver. Mais, au fait, qu'est-ce que tu as à lui reprocher à ce malheureux Psitt? Il t'adore, il fait ce que tu veux, c'est-à-dire rien; il ne te quitte pas, il a lâché son cercle, il ne va même plus à la chasse, une manière de découcher qui, pour nos maris, a remplacé la garde nationale de leurs pères. Eh bien, alors?.. Tu dis que les femmes courent après lui, soit! mais il ne court pas après elles.
PAULINE
Qu'en sais-tu?
HENRIETTE
Et toi?
PAULINE
Moi, rien encore, mais, ce soir, je le saurai.
HENRIETTE
Pauline ! Tu vas faire une bêtise !
PAULINE
C'est fait!
Mais...
PAULINE
Ah! pas de conseils! pas de sermons! Ce serait inutile ! Je ne peux plus vivre comme ça, je souffre trop! Tu comprends bien, n'est-ce pas? qu'un homme coureur et couru comme l'était monsieur de Gortelin, qui se range tout à coup, qui ne quitte pas sa femme, qui est tout à elle, ce n'est pas naturel et j'ai voulu en avoir le cœur net.
HENRIETTE
Oui, enfin, comme il n'y avait rien, tu en us conclu qu'il y avait quelque chose. C'est logique la passion ! . . . Alors?...
PAULINE
Alors, j'ai cherché.
HENRIETTE
Et?
PAULINE
Et j'ai trouvé.
HENRIETTE
Hein?
PAU LI N E, confidentiellement.
Avant-hier, en fouillant dans sa corbeille à papiers, sous son bureau...
Ah! tu chifTonnes? c'est joli!
PAULINE
J'ai trouvé ça.
Elle lui montre un morceau do papier déchiré. HENRIETTE
Qu'est-ce que c'est que ça?
PAULINE
Le fragment d'une lettre de femme.
HENRIETTE
Pourquoi de femme ?
PAULINE
Regarde donc l'écriture !
HENRIETTE
Oh! deux lignes... un papier déchiré...
PAULINE
Oh! mais il en dit plus qu'il n'est gros... Écoute : (Lisant.) « Las!... )) c'cst déchiré, ça veut dire : hélas!
HENRIETTE
Hélas, ou las, ou chasselas...
PAULINE
Et le point d'exclamation! (Lisant.) « Hélas! Paul! »
(Rageusement.) Paul! (En pleurant.) Paul ! (Lisant.) a Héks !
Paul, c'est déjà si triste de ne plus vous... » c'est encore déchiré, mais ça se devine : de ne plus vous avoir à moi, vous tenir! vous embrasser! vous!..
HENRIETTE
Là! là! calme-toi! Tu te montes! Tu te montes! Ah! si l'Indien Gustave Aymard t'avait connue, il t'aurait appelée « la tête qui marche », toi! Voyons l'autre ligne.
PAULINE, en pleurant.
Oh! c'est d'une ancienne maîtresse, j'en suis sûre!
HENRIETTE
Voyons l'autre ligne !
PAULINE, lisant, en essuyant ses yeux.
«... tié. » C'est encore déchiré. Il y avait pitié.
HENRIETTE
Ou amitié ou moitié ou...
PAULINE
Non! non! il y avait pitié et même par pitié, vois le point d'exclamation!
HENRIETTE
Encore 1
PAULINE, lisant.
« Par pitié! faites que je vous voie du moins, ne fût-ce qu'un instant » signé... « Alexandre. »
Un nom d'homme?
PAULINE
Oui, puisque c'est d'une femme.
HENRIETTE, étonnée.
Ah!
PAULINE
Alexandre!.. Voilà donc ce que j'ai trouvé avanthier, chez lui... Qu'est-ce que tu aurais fait, toi?
HENRIETTE
Moi j'aurais remis le papier dans la corbeille comme si je n'avais rien vu...
PAULINE
Et tu n'aurais rien su. Eh bien, moi... (Regardant à la pendule.) Neuf hcures vingt!... attends!
Elle va à la porte de gauche, l'ouvre et écoute. HENRIETTE, à. part.
Oh! mais, voilà qui est mauvais.
PAULINE, redescendant.
Non! Il est encore là, chez lui, je l'entends qui
marche. (Riant nerveusement.) Il s'apprête... il se fait beau. (a Henriette.) Eli bien, moi, je lui ai écrit.
HENRIETTE
Toi? Moi!
A Paul?
A Paul !
Mais quoi?