‹ Pièces et morceauxChapitre 24 sur 52 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

PAULIJNE, PAUL, apparaissant à la porte du fond et parlant à quelqu'un qu'on ne voit pas.

PAUL, sur la porte à quelqu'un qui est dehors.

Un instant, vous permettez? Je suis k tous dans un instant. (Gaîment à Pauline.) Tieus ! Henriette est partie !

Il descend en scène.

PAULINE, lo rejïardant avec un étonnement ironique.

Oui.

PAUL

Eh bien, ma' chère, vous ne direz pas que j'ai été longtemps, j'espère.

PAULINP]

Non, mais je dirai que vous avez mis le temps à profit. Il me semble que votre migraine s'est dissipée bien subitement.

PAUL

Mais je vois avec plaisir que votre santé n'a pas moins bénéficié que la mienne de cette courte absence. Je vous avais laissée languissante, étendue et je vous trouve debout et sans aucune trace...

PAULINE, ironique.

Le docteur n'était pas chez lui, sans doute?

P A U L Si!

PAULINE, surprise.

Ah!

PAUL

Et je l'ai amené.

PAULINE, étonnée.

Vous l'avez?...

PAUL, faisant un j)as vers la porte.

Il est là, peut-il entrer?

PAULINE

Attendez! Je voudrais auparavant vous poser quelques questions auxquelles je vous prie de répondre nettement et franchement... si c'est possible.

PAUL, avec une gravité risible.

La vérité, toute la vérité, rien que la vérité, je le jure!

PAULINE

Oh! ne plaisantez pas, monsieur de Cortelin.

PAUL, avec étonncment

Monsieur de Cortelin?...

PAULINE

Cet entretien peut avoir les plus graves conséquences pour vous et pour moi, je vous en avertis. Répondez, monsieur.

PAUL

Je suis prêt, madame.

PAULINE

Quand vous êtes sorti ce soir, où alliez-vous? (Paul sourit.) Je VOUS répète que vous avez tort de rire.

PAUL, souriant.

Pardon, mais c'est que vous m'interrogez là comme un juge.

PAULINE, gravement.

Et vous me répondez comme un coupable, c'està-dire que vous ne me répondez pas. Où alliezvous?

PAUL

Mais, chez le docteur, vous le savez bien.

PAULINE

Pourriez-vous me jurer qu'en me quittant ce soir, vous n'aviez pas d'autres intentions ?

D'autres?... Lesquelles?... Qui vous fait supposer?...

PAULINE

Vous ne répondez toujours pas à ma question. Eh bien, moi, je vais répondre à la vôtre. Ce qui me fait, non pas supposer, mais croire, mais être sûre qu'en sortant ce soir vous aviez d'autres intentions, c'est qu'avant-hier, par la troisième levée, vous voyez que je précise, vous avez reçu une lettre que vous ne

m'avez pas montrée ; que, depuis ce moment, vous avez été en proie à une forte surexcitation sous couleur de migraine; que, ce soir, vous êtes descendu très tard de votre chambre, et que vous avez, par deux fois, insisté pour me faire remonter dans la mienne, et qu'enfin, alléguant mon état de souffrance, vous vous êtes évadé sous le prétexte d'aller chercher un médecin ! Qu'avez-vous à dire?

PAUL, conciliant.

Voyons! Pauline...

P A U L I N E , sévèrement.

Qu'avez-vous à dire, monsieur?

PAUL

Eh bien, madame, j'ai à dire que si j'ai reçu avanthier, par la troisième levée, une lettre que je ne vous ai pas montrée, c'est que vous ne me l'avez pas demandé; que si, depuis ce moment, j'ai été en proie à une forte surexcitation, sous couleur de migraine, vous avez été en proie à la même surexcitation sous couleur de névralgie; que si, ce soir, je suis descendu tard de ma chambre, c'est parce que j'étais mal portant et c'est parce que vous étiez mal portante que je vous ai conseillé de remonter dans la vôtre , et qu'enfin, si j'ai dit que j'allais chercher le médecin,

ce n'était pas un prétexte pour m'évader puisque je suis ici et qu'il est là!

Montrant d'un geste la porte du fond.

P A U L I X E , froidement.

C'est tout ce que vous alléguez pour votre défense?

PAUL

Je ne me détends pas, je m'explique.

PAULINE

Et vous n'avez rien à ajouter?

PAUL

Rien.

PAULINE

Rien... à avouer?

Pas davantage.

PAULINE, sévère.

Monsieur de Cortelin, vous venez de perdre ma confiance. Jusqu'à ce que vous l'ayez regagnée, ce qui me semble diflîcile, j'estime que la vie en commun serait intolérable. Votre cbambre est ici, la mienne est là; voilà

votre flambeau, voici le mien. (EUe prend un flambeau.)

Ronsoir!

Pauline! Mais je n'entends i)as... (n prend le bougeoir

do Pauline et souffle la bougie.) je llC VCUX pas!... Eulin, de

quoi m'accusez-vous?

..ET VIOLENCE lOo

PAULINE

De m'avoir trompée.

PAUL

Moi?... Et quand cela, mon Dieu?

PAULINE

Ce soir.

PAUL

Pendant mon absence alors?

Pendant votre absence, oui!

Kilo rallume sa bougie.

PAUL

Mais c'est fou! Je suis resté dix minutes. Pour tromper les gens, encore faut-il une... un... Enfin, un temps moral...

PAULINE

Ali ! moral ! Le mot est heureux ! Mais ne feignez donc pas Tignorance! Vous savez très bien que ce n'est pas du fait que je vous parle, mais de l'intention.

PAUL, sévère à son tour.

Alors, c'est sur une intention, et que vous me prêtez encore, que je perds votre confiance, que vous me condamnez, que vous vous éloignez de moi! Sur l'intention!... Ah! par exemple, si habitué que je sois aux subtilités de votre jalousie, je ne m'attendais guère à celle-ci. Mais du moment qu'il s'agit de l'in-

tention, je trouve inutile de poursuivre une discussion puérile et pénible, (n prend son flambeau.) Je n'ai rien à vous dire. J'espère que demain vous aurez réfléchi. Jusque-là j'attendrai; et puisque vous le voulez absolument, madame, bonsoir!

PAULINE Ah! mais non! pardon! (KIIc lui prend son flambeau des

mains.) Pardon! Si vous n'avez rien à me dire, vous, ce qui est très possible mais trop commode! j'ai quelque chose à vous dire, moi. (eiib souffle la bougie de Paul.) Vous prétendez que vous ne m'avez pas montré la lettre que vous avez reçue avant-hier parce que je ne vous l'ai pas demandé... Je vous le demande.

PAUL, rallumant sa bougie.

Trop tard!... Je l'ai brûlée.

PAULINE

Naturellement, Mais vous pouvez du moins m'appreiidre ce qu'il y avait dedans.

PAUL

Est-ce que je me le rappelle, moi? Quelques mots insignifiants d'une écriture contrefaite...

PAULINE

Une lettre anonyme?

p A u L Anonyme, oui!

PAULINE

Sans signature alors?

PAUL

Signature inconnue.

PAULINE, s'animant de plus on plus.

Même de vous?

PAUL

Même de moi.

PAULINE, de mémo.

Vous en êtes bien sûr?

PAUL

Très sûr.

PAULINE, de même.

Et vous l'avez oubliée aussi?

PAUL

Je l'ai oubliée aussi.

PAULINE, avec Mat.

Ah!... Eh bien, monsieur de Cortelin. je vais vous rafraîchir la mémoire. Voici ce que contenait cette lettre : « Je vous attendrai vendredi prochain, à dix Jj, « heures du soir, rue de Bourgogne, en face la postè^ « de la Cliambre des députés. — Par pitié, Venez! « — Alexandre. » Est-ce exact?

PAUL, avec intention.

Étonnamment.

PAULINE

Vous voyez bien que vous ne l'avez pas oubliée! Ah! l'oublier! Mais depuis trois jours, vous ne pensiez qu'à ce rendez-vous?

PAUL

Moi!

PAULINE

Où VOUS êtes allé!

PAUL

Oh!

PAULINE, appuyant.

Où VOUS êtes allé!... Ah! tenez! Quand je songe à cette trahison, à cette insulte, à cette lettre, à cette femme, j'ai... je... Bonsoir!

Elle prend brusquement son flambeau et s'en va. PAUL, l'arrêtant.

Permettez à mon tour... (H soulfle la bougie de Pauline.)

Permettez!... Cette lettre de...

PAULINE, la rallumant.

D'Alexandre!

p A u L Comment se fait-il que vous en connaissiez si bien le contenu?

p A u LI N E, embarrassée.

Comment? Mais je... probablement parce que je... parce... (Résolument.) parcc quc je l'avais lue.

Ne serait-ce pas plutôt parce que vous Paviez écrite?

PAULINE, troublée.

Moi?...

PAUL

Vous l'avez écrite, madame, et vous m'accusez d'être allé à ce rendez-vous? Et comment y serais-je allé, quand je savais, entendez-vous? je savais que c'était vous qui me l'aviez donné?

PAULINE

Vous le saviez?

Oui.

PAULINE

Et comment le saviez- vous?

PAUL, embarrassé à son tour.

Vous voulez que je vous dise comment?

PAULINE

Oui! oui! oui!

Comment., je savais?.. Ah! ah! parce que...

(Trouvant une idée.) parcc que si Contrefaite qu'elle fut,

j'avais reconnu votre écriture!

PAULINE

Allons donc ! Impossible ! J'avais copié , calqué chaque mot, chaque...

PAUL, triomphant.

Ah ! vous voyez bien que vous l'avez écrite !

PAULINE

Eh bien, oui, je l'ai écrite!

PAUL, cherchant dans sa poche.

Parbleu! c'est assez clair... Vous allez voir... La voilà votre lettre !

PAULINE, triomphante.

Ail! vous voyez bien que vous ne l'avez pas brûlée?

PAUL

Eh bien, non, je ne l'ai pas brûlée!... c'est-à-dire que cela saute aux yeux! Vous allez voir!... (ii tire de sa

poche décote un papier et, à son insu, en fait tomber un autre vu même temps. Pendant que Paul lit et commente celui qu'il tient, il ne voit pas Pauline ramasser et lire tout bas avec des signes d'indignation, celui qu'il a laissé tomber.) Teiicz ! Regardez! les U faits comme les n les a comme les d. Et les C majuscules qui ressemblent à des 0! Et les / qui ne sont pas barrés. Vous ne direz pas qu'on peut s'y tromper, c'est bien de vous, c'est votre... c'est... c'est...

(Pauline lui met, sans rien lui dire, le papier qu'elle tient, sous les

yeux. Paul terrifié :) Le billet d'Henriette !

PAULINE, froidement indignée.

De votre cousine, oui, monsieur, (lisant). « C'est Pauline qui t'a donné ce rendez-vous, n'y va pas ! » Ali! elle n'a pas contrefait son écriture, elle !

PAUL, à part, se fouillant.

Maladroit !

PAULINE

Oh ! mais je comprends maintenant pourquoi vous n'êtes pas allé à ce rendez-vous. Elle vous avait prévenu! Elle aussi me trompait! Vous étiez tous deux contre moi! Alliés contre moi! Ça, par exemple, c'est plus fort que le reste! quoiqu'après tout bien naturel... Comment donc, mais, c'est même classique! On est cousin et cousine! On s(^ connaît depuis l'enfance, on se tutoie, on s'est aimé autrefois et, qui sait? On s'aime peut-être encore?

PAUL, saisi.

Hein?

PAULINI-:, se montant.

Oh ! mais je ne suis pas dupe de ses grands mots sur son indifférence et de ses tirades contre la passion, moi ! Il y a longtemps que je me doutais de quelque chose...

PAUL

Et de quoi donc?

PAULINE

Vous m'accorderez bien qu'il faut beaucoup mais beaucoup aimer quelqu'un pour devenir sa complice contre sa femme, et que cette complicité me donne le droit d'en supposer d'autres!

PAUL

Oh! vous soupçonnez Henriette?

PAULINE, froidement.

Vous comprenez qu'après cela, monsieur, ne fût-ce que par respect de moi-même, je ne resterai pas une minute de plus dans une maison où je ne suis plus rien!

PAUL, fortement agacé.

Oh! oh! oh!

Où tout le monde me trahit!

PAUL, conciliant.

Pauline, voyons, vous ne pouvez pas croire...

PAI'LINE

Oli ! maintenant je peux tout croire ! Et je crois tout !

Mais c'est odieux !

I* AU LIME, soufflant sa l)oup:ie.

Et tenez! je ne veux mrine pas rentrer dans ma chambre. On m'enverra ce dont j'ai besoin chez ma pauvre mère... Je pars, monsieur, et. cette fois, ce n'est pas bonsoir (pie je vous (Hs, c'est adieu!

PA U L, exaspéré.

Eh bien! soit, mafkime. Décidément, vous avez raison, la vie commune serait intolérable... seule-

. . .ET VIOLENCli 1 13

ment... (n raiiume la bougie de Pauline.) seulement ce n'cst pas vous qui partirez, c'est moi!

PAULINE, étonnée.

Vous?

PAUL

Oui, madame, moi! La maison est à vous, c'est à moi d'en sortir !

Il souffle sa bougie.

PAULINE, alarmée.

Mais pas du tout! Mais je ne l'entends pas ainsi!

(Elle rallume la bougie do Paul.) Partir, VOUS? Mais OÙ ilÙeZ- VOUS? (Avec méliauce.) Où doUC VOUlcZ-YOUS aller? PAUL

Ne VOUS en inquiétez pas, madame!

Il souffle sa bougie.

PAULINE

Comment? que je ne m'en inquiète pas, monsieur!

(Elle rallume la bougie de Paul.) MaiS je VeUX Ic SaVOir aU

contraire... Et d'abord, Je m'y oppose, entendez-vous? Restez! Paul! je vous ordonne de rester!

PAUL

Et moi je m'y refuse absolument.

Il souffle sa bougie.

PAULINE, la rallumant.

Non ! non ! monsieur, non ! C'est moi qui dois partir,

C'est moi qui ai le clioix, c'est moi qui suis l'ofTensée.

KUe souffle sa bougie.

PAU L, la rallumant.

L'offensée! madame! ce n'est pas vous, c'est moi.

Il souffle sa bougie à lui.

PAULINE, la rallumant.

Oh! inutile d'ergoter, monsieur, c'est moi qui partirai (Elle souffle sa bougie à elle.) Je VOUS demande pardon, monsieur, c'est moi!

P.VUL, la rallumant.

Non, non, non, c'est moi.

PAULINE

C'est moi!

PAUL

C'est moi !

Chacun d'eux prend alors sur la table sa liougie de la main droite et essaie do l'éteindre en soufflant dessus; mais, comme chacun d'eux a, en même temps, saisi de la main gauche, la main de l'autre (jui tient le flambeau et l'éloigné de ses lèvres, ils no peuvent y arriver. Ils traversent ainsi la scène en soufflant, tournant et répétant : « C'est moi! ("est moi! » jusqu'à ce qu'ils se soient dépris l'un «le l'autre.

PAULIN E et P A U L , ensemble.

Et moi, je vous dis que c'est moi!

Ils soufflent chacun sa bougie en même temps. Nuit sur la scène. PAULINE, se jetant en larmes dans les bras de Paul.

Ail! ne t'en va pas! Ne; t'en va pas! Je suis folle!

...ET VIOLENCE Ho

PAUL, très tendre.

M'en aller? Ma Pauline, est-ce que je le peux, est-ce que je le veux, est-ce que tu le crois?

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