‹ Pièces et morceauxChapitre 31 sur 52 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

LAVEIÎSÉE, M. AUGU.'^TI.N, cmrant atlair

L A ^• !■: R s i': i<; Ah! c'est vous, monsieur Aui^ustin?

UN GRAND ENTERUEMtNT 12'J

AUGUSTIN

Monsieur n'a pas retrouvé l'Éléphant?

LA VERSÉE, étonne.

L'élé...?

AUGUSTIN

Oui, l'Éléphant de Siam, de feu M. votre oncle?

LAVEKSÉE

Ah ! la décoration ! Non !

Quel contretemps! Une de ses plus helles. Il nous la faut absolument. Elle manquerait sur le coussin!. Si je l'envoyais chercher à la maison? Nous en avons un jeu complet.

LAVERSEK, arranj,'eant ses croix.

C'est ca, envoyez!

AUGUSTIN, s'en allant.

Tout de suite! (iisarr.Hc.) Ah! je me suis permis de faire allumer les salons. Le brouillard est tellement épais aujourd'hui qu'on n'y voyait pas clair. Un vrai temps de deuil.

LAVERSÉE

Vous avez bien fait. Est-ce qu'il y a déjà du monde?

AUGUSTIN

Oh! très peu encore, monsieur, il n'est que midi et c'est pour une heure. Mais, dans quelques minutes,

je serai probablement forcé de faire ouvrir ce troisième salon.

LAVERSÉE

Quand VOUS voudrez. Je suis prêt.

AUGUSTIN, s'en allant.

Bon! (Revenant.) Monsieur a-t-il jeté les yeux en bas, sur le drapé de la porte et la disposition du luminaire?

LAVIORSÉE, qui arrange toujours ses croi.x.

Oui, c'est très bien.

AUGUSTIN

Je n'ai fait draper... Pardon! si je me permets une

observation, (indiquant la croix de commandeur de Laversée.)

Dessus, la cravate !.. . sur le cordon!...

LAVER.SÉE

Ah!

AUGUSTIN

Oui, le blanc sur le rouge, c'est mieux porté. Je n'ai fait draper que la grande porte de l'hôtel, celle qui donne sur la rue Louis-le-Grand, quant à celle de l'autre façade, celle du n" 21 de la rue d'Antin, je l'ai laissée nue et grande ouverte. De cette façon, une partie de la foule pourra accéder aux salons par le second escalier, ce qui déchargera d'autant l'autre.

LAVERSÉE

Oui. l'idée est bonne.

AUGUSTIN

Alors, monsieur est content?

LAVERSÉE

Très content! (se reprenant.) C'cst-à-dire. . . Hum!.. Le mot est si étrange en un pareil jour...

AUGUSTIN, saluant.

Oh! j'en comprends bien le sens. Monsieur... (n fait

un pas pour s'en aller et revient.) Ail!... j'y peUSe... J'ai

poussé tout à l'heure une reconnaissance jusqu'à l'église. Le décor est superbe. Et. quand cet immense vaisseau sera plein, on aura un coup d'œil vraiment féerique! Et avec cela, les chœurs du Conservatoire, la musique de l'Opéra, des solistes comme madame Garon, Bréval, Alvarez, Delmas, sans compter la maîtrise qui n'est pas négligeable!... Gest-à-dire que ce sera l'événement de la saison, monsieur.

LAVERSÉE

J'y compte, monsieur Augustin. Je vous l'ai dit, je tiens absolument à ce que le service de mon oncle de Laversée ne soit pas inférieur à celui du poète Nathan et du général de Varangris et, surtout, dépasse de beaucoup celui de ma belle-mère.

AUGUSTIN

Madame Pélissac? Oh! monsieur, ce ne sera pas comparable.

Vous vous le rappelez?

AUGUSTIN

Parfaitement.

LAVERSÉE

C'est vous qui l'avez ordonné?

Non, monsieur, non! C'était la maison Samonet. Mais je l'ai vu. j'y étais, je l'ai étudié. C'était bien, sans doute; Samonet est un garçon de mérite, mais superficiel, léger... Il fait des vaudevilles, monsieur, on ne peut pas courir deux lièvres « Age quod agis »... C'était bien, mais quelconque, ça manquait de nuances. Dans notre profession, il faut avoir du tact, du... enfin du monde... Madame Pélissac était une; grande artiste, je veux bien, mais une artiste, après tout.

LAVERSÉE

Parbleu !

AUGUSTIN

Et son service aurait tout aussi bien convenu à n'importe quelle ])ersonne riclie : il n'avait aucune signification, aucuni;. Oh! mais soyez tranquille, le vôtre aura plus de cachet que cela.

LAVERSÉE, inquiet.

Le mien?

Pardon! Celui de M. votre oncle. Oh! je n'en tire aucune vanité; celte fois, nous avons en main tous les atouts. Pensez donc : S. E. Feu M. de Laversée avait de titres et d'honneurs, tout ce qu'on peut avoir. Il faudrait être bien disgracié de la nature pour ne rien faire avec ca. Nous aurons le chef de l'État, ou quelqu'un de sa maison, le Sénat, la Chambre, les Ministres... pas ses collègues d'il y a huit jours, on les a...

LAVERSÉE

Oui, je sais.

Mais ceux qui les remplacent... Ajoutez-y vingtdeux délégations, huit cordons, huit discours. Il y avait dix-sept demandes, mais il faut se borner, on n'en a accepté que huit... Non, pardon, neuf.

LAVERSÉE

Comment! Neuf?

Oui, j'ai fait inscrire, ce matin, pour parler en dernier, M. Marius Pégomas.

LAVERSÉE. cherchant.

Pégomas ?

Le chef de la députation du Caligou, ville natale de

feu M. de Laversée. Il paraît que M. votre oncle avait, de son vivant, rendu à ce jeune homme de grands services et il tient absolument à en exprimer publiquement sa reconnaissance.

LAVERSÉE

Mais cependant...

AUGUSTIN

Laissons-le faire, monsieur, croyez-moi! Après les éloges officiels, nécessairement un peu froids, cette note intime et émue ne peut que produire un excellent effet.

LAVERSÉE

Au fait...

AUGUSTIN

Croyez-moi!... Pour en revenir au cortège, nous comptons encore le carrosse du clergé, le char splendidement orné, soixante brancards pour les couronnes, autant de voitures de deuil, sans parler des voitures de maître. Maintenant, comme grand-officier de la Légion d'honneur, votre oncle a droit à un régiment d'infanterie avec le colonel, la musi(iue et le drapeau, deux escadrons de cuirassiers et une batterie d'artillerie et, dans un cortège, les uniformes font toujours très bien; connue grand maître de l'Université, il

aura les professeurs en robes multicolores qui ne font pas mal non plus, enfin, comme membre de l'Institut... Mais je ne cite que pour mémoire les académiciens, la foule les confond toujours avec des officiers de paix... Oh! oh! l'heure s'avance, il faut... Ah! j'oubliais! on ma prié de vous remettre ces épreuves.

LA VERSÉE

Ah! oui, du journal, l'article de ce soir, donnez!

AUGUSTIN

On les attend.

LA VERSÉE, lisant vile.

« Après celles du poète Nathan et du général de Varangris, la mort d'Auguste, Abdon de Laversée... (n lit en bredouillant.) te! te ! Le génie... la hauteur des pensées, te! te » (Très ncttoment.) Ail! « SOU ucvcu, l'illustre critique esthète... » Bien! « te! te! te! te! » Bien! « et dont il est le digne héritier par son talent et par son caractère ». Très bien!... Comment, c'est tout! Trop court! Une colonne seulement... (n écrit sur les

épreuves tout en parlant) . . . CC u'cst paS Suffisant. (H lit. ) « Sa

femme, madame de Laversée junior est fille de madame Péhssac, lïllustre pastelhste »... Trop long! beaucoup trop long, ce dernier paragraphe! (n crayonne

une note sur les épreuves) Qu'oii augmente Ic premier paragraphe et qu'on diminue le second!.. Car enfm, qui est-ce qui est mort? Est-ce mon oncle ou ma bellemère? C'est mon oncle, n'est-ce pas? Eh bien, puisque c'est lui, ce n'est pas de madame Pélissac et de sa fdle qu'il faut [)arler, mais de lui... et de moi.

AUGUSTIN

Très juste !

LA VERSÉE

Vous voudrez bien faire remettre ces épreuves à l'envoyé du journal avec mes annotations.

Bon.

LAVERSÉE

Ah! et puis ces télégrammes avec prière d'insérer.

AUGUSTIN J'y cours. Ah! (ll s'en va et s'arrête.) Je n'OSC VOUS

demander comment madame de Laversée supporte ce malheur?

Comme vous pouvez le penser. Elle est là, dans sa chambre, toute à sa douleur.

AT'(;USTIN

Pauvre dame? Maintenant je vais... (n sarrrte.) 11 me semble (pie j'oublie encore (juelque chose...

Ah! rÉlépliant... Je vais envoyer chercher l'Éléphant !

Il sort précipitamment.

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