SCENE YI
LAVEUSÉE, puis M. AUGUSTIIS' puis LA FOULE.
LAVERSÉE, seul, haussant les épaules.
Elle est furieuse! Ah! la vanité des femmes!..
(n se regarde dans la glace. On entend du bruit.) Ah! OU Vicnt.
AUGUSTIN, entrant sur la porte do la chambre.
On peut ouvrir ce salon, monsieur?
LA VERSÉE
Oui, monsieur Augustin.
M. Augustin disparaît; Laverséc va à la clieminéc, s'y adosse et prend une attitude. Les portes du fond s'ouvrent et montrent d'autres salons déjà pleins de monde. Plusieurs personnes se dirigent vers Lavcrsée et le défilé commence.
DURIVEAU, entre en s'épongeant, à un autre.
Ouf? Il faisait chaud là dedans !
UN MONSIEUR, serrant la main de Laverséo
Dur moment! Pauvre ami! Quel malheur!
LAVERSÉE
Merci !
DURIVEAU, à son ami.
Avec ça, je me congestionne facilement!
UN 2 ■= MONSIEUR, serrant la main de Laversée d'un air ]iénétré.
Vous me comprenez, Cliarles?
LAVERSÉE, de môme.
Oui, Ernest... Merci!
Quel affreux événement!
LAVERSÉE
Affreux
Car c'est un événement, un grand événement!
LAVERSÉE
Très grand! Merci!
Et comment madame de Laversée supporte-t-elle ce coup?
LAVERSÉE
Elle est dans sa chambre, toute à sa douleur.
Du courage!
LAVERSÉE
J'en aurai... Merci!
LE 5« MONSIEUR fait un pas pour s'éloigner, puis revenant :
Rappelez-vous le vers du poète :
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre N'en défend pas... même les ministres!
LAVERSÉE
Comme c'est vrai !
Je ne plains pas ceux ({ui partent, je plains ceux qui restent.
LAVERSÉE
Plaignez-les.
DURIVEAU, de môme.
Ah! mon ami! quelle surprise! Il parlait encore au Sénat, il y a sept jours.
LAVERSÉE
C'est vrai, mon pauvre Duriveau.
DURIVEAU
Il était bâti pour vivre cent ans, comme moi, nous avions le même âge, quatre-vingt-neuf ans!... Quatrevingt-neuf! (Avec ctonnomcnt.) Et (le qUOi CSt-il UlOrt? LAVERSÉE
D'une embolie.
Ab! il ne se ménageait pas assez, il faut se ménager, ménagez-vous, je me ménage, moi!
Quelques personnes causant avec Laversée, le défilé s'arrête. LE 2° MONSIEUR, au 3'= monsieur, dans un groupe.
Qu'est-ce que vous lui avez dit, vous?
LE 3» MONSIEUR, au 2'.
Oli! une banalité quelconque. Je ne sais déjà plus quoi. Et vous?
LE 2» MONSIEUR, au 3'.
Moi non plus.
LE 3-^ MONSIEUR, au 2'.
Ni lui non jdus, allez! Qu'est-ce (lue vous voulez qu'on (Use? Un rmcle quasi centenaire! Et d'ailleurs, pour lui ce n'est pas une perte, il fait un béritage superbe et il accrocbera bien une ou deux des vingt sinécures que son auteur laisse vacantes.
Ui\ GRAND ENTERREMENT 145
UN 6» MONSIEUR, à ceux de sou groupe.
A propos, j'ai demandé sa place de président de la Société économique.
BKENANT
Vous voulez dire des Économistes?
Mais oui.
BRENANT
Ah ! ce n'est pas la même chose.
Moi, on m'a promis celle d'administrateur des sulfates.
ALBERT, outrant dans le groupe.
Bon appétit, messieurs!
Tiens! Albert! Tout le cercle alors! Mais regardez donc quelle foule !
ALBERT
Oui. Son Excellence a toujours eu beaucoup de monde à ses réceptions.
Albert, Albert, laisse tes mots, voyons!
ALBERT
Pourquoi donc? Ce n'est pas un enterrement triste.
DURIVEAU, à Albert, se mêlant au groupe.
Ah! vous voilà vous, bonne lame? Il faut venir ici ])uur vous voir.
ALBERT
Tiens, Durideveau !
DU RIVE AT, souriant.
Toujours jeune, hein?
ALBERT
Et vous, toujours vieux?
DURIVEAU, souriant.
Mais oui! quatre-vingt-neuf! (changeant de ton ot subitement triste.) Eh bien! dites donc, ce pauvre Laversée, hein?
ALHKK r
Dame, à son âge!
DURIVEAU
Il avait le même âge que moi.
LE l-- MONSIEUR
Allons donc!
DUHIVEAU
Seulement, il ne se ménageait pas. Moi, voici mon régime. Tub le matin, réaction d'une heure sur mon vélocipède de chambre, premier déjeuner : une tasse de lait et un cigare après, jamais plus! Quelques lettres, mes journaux, je sors, une course ou deux, je
rentre, second déjeuner : œufs, viande froide et un autre cigare. Jamais plus! Alors, s'il fait beau, un tour en voiture au Bois, une station au Cercle, un wliist, les journaux du soir et je rentre dîner chez moi, toujours! Jamais en ville ni au cabaret! Gargotes tout ça! Après quoi, un dernier cigare...
ALBERT
Jamais plus!
DURIVEAU
Jamais! Et puis, une apparition à l'Opéra, et seulement jusqu'à dix heures... Passé dix heures, l'air est irrespirable, on l'a analysé! A dix heures et demie bouclé! Au lit! Et me voilà! Mens sanus in corpore sano.
BRENANT
Pas sanus, sana.
DURIVEAU
Sanumf Parbleu! Je sais ça!
BRENANT, insistant.
Sana. Mens sana, au féminin.
DURIVEAU
Pourquoi donc? Mens veut dire esprit... esprit est masculin.
BRENANT
Pas en latin.
DURIVEAU, agacé.
Au fait! Comme vous voudrez! tenez! (a pan.) Il est assommant cet ètre-là'.
11 s'i'luiinu' liirictix.
ALBEKT. au 7- monsi(Mir en montrant Durivoau.
Vous savez qu'il a ([uinze ans de moins que feu Laversée.
LE "f MONSIEUR
Mais il dit qu'il a le même âge?
ALBERT
Les très vieux se vieillissent toujours, comme les très jeunes,
Pourquoi?
ALlîKRT
Par cociuetterie.
Le 7'^ Mo.Nsj ia:K C'est drôle.
Le délilé reconinicnco.
LK S'' MONSIEUR, à Laversée.
Quelle perte pour la France, après tant d'autres!
LAVERSÈI-;. au fS'' Monsieur.
C'est ce que me faisait l'honneur de me télégraphier tout à l'heure Son Altesse Impériale et Royale le prince héritier...
l.K S' MONSIEUR
Le Prince! Oh! oli! félicitations!
IN r.KAND ENTERREMENT 141»
LA VERSÉE
Merci.
LE 9'^ MONSIEUR, tendant la main à Lavcrsée.
Je viens, mon cher collègue, vous exprimer...
LA VERSÉE, qui apeivoit lo général, va à lui sans
répondre au 9* monsieur.
Ah? Général...
LE 9« MONSIEUR, passant furieux et à part.
Eh hien! il est poli!... Je m'en vais!
Il va pour sortir, on le retient.
LA VERSÉE, au général.
Vous êtes donc revenu à Paris?.. Que je suis heureux, dans mon malheur!..
LE (;ÉNÉRAL, <ordialemeni brusque.
Ah ! ([u'est-ce que vous voulez, mon pauvre garçon? Aujourd'hui lui, demain vous!
LA VERSÉE, étonné.
Oh!
LE (iÉNÉRAL
Ou moi... après tout il n'a pas été malade, n'est-ce pas? Il n'a pas souffert, il n'a pas lamhiné, il est parti...
LAVER SÉE
Subitement, oui.
LE (iÉNÉRAL
Eh bien! est-ce que ça ne vaut pas mieux pour lui et pour les autres. Eh! oui, pour les autres!
loO PIÈCES ET MORCEAUX
Mais une fin si prompte...