CARMEN PIERRE
Toujours ?
CHASSÉ - CROlSfi 23
CAHMEX
Ce cœur fermé, Et que j'avais cru mort, mort avec ma jeunesse, Sent se rouvrir en lui des trésors de tendresse, Au son de ta parole, au feu de ton regard :
Je t'aime !
PIERRE
Redis-le.
CARMEN
Je t'aime 1
PIERRE
Le hasard, Qui par un soir d'été m'a mis sur ton passage, De ce fou que j'étais a fait soudain un sage.
CARMEN
Un sage, en vérité ?
PIERRE
S'il est vrai que l'amour Est le premier des biens en ce triste séjour, — Ce n'est pas moi qui parle. — Aimer est la sagesse.
CARMEN, elle se lève * Peut-être. Mais hélas ! ces amours de jeunesse, Sont comme ces croquis, brossés avec ardeur, Pleins d'entrain et de vie, éclatants de couleur... Et mal conçus ! le plan cloche ; le ciel fait tache ; Et l'auteur refroidi lui-même s'en détache :
Travail de premier jet, charmant, plein de fraîcheur
Mais qui d'être signé n'aura jamais l'honneur I
> Pierre, Carmen.
PIERRE
Je t'aime, ma Carmen, et de toute mon âme !
C'est dire que Suzon ne sera pas ma femme.
CARMEN
Et comment ferez-vous ?
PIERRE
Ma foi ! je n'en sais rien.
Mais je n'épouse pas 1 cela, je le sais bien.
CARMEN
Et votre oncle ?
PIERRE
Oui, c'est vrai. Ce cher oncle, je l'aime ; Je l'aime bien aussi ; c'est la tendresse même : Une âme douce et grande, éprise d'idéal !
Voilà précisément pourquoi ce serait mal De ne pas l'avertir. Cher homme ! il se figure Que de tous ses bienfaits il comble la mesure En me donnant Suzon. Elle, de son côté, Ne rêve que tendresse et que félicité...
Je dois les détromper, mais comment nous y prendre ?
CARMEN
Pierre, êtes-vous bien sûr qu'elle soit aussi tendre... J'entends, à votre endroit ?
PIERRE
Trop, malheureusement Est-ce que vous doutez ?
CARMEN
Un peu, terriblement.
Su/on vous aime bien, et son cœur est sincère ;
.Mais ce qu'elle aime en vous, c'est Tami, c'est le frère... Et rien de plus.
PIERRE
Tant mieux. Puissiez-vous dire vrai I
CARMEN
Cela vous vexe au fond.
PIERRE
Certes, j'en recevrai Avec joie et bonheur une preuve certaine.
CARMEN mélancoliquement Cela n'est pas bien sûr ! .Oh, la faiblesse humaine ! Eh bien ! laissez- moi faire et dites comme moi.