SOUVENIR D ETRETAT
Toi. qui te carres devant Tàtre Soir et matin, la nuit, le jour.
Tandis que la flamme bleuâtre De tes flancs lèche le contour, Malencontreuse céramique Qui, sans égards pour les frileux.
Intercepte le calorique Aux pieds gelés si précieux, J'étais tenté de te maudire, O Potl déjà transporté de fureur.
J'allais contre toi sur ma Lyre, Faire vibrer un vers vengeur!...
Mais du couvercle qui s'agite L'eau soulève en bouillant le poids.
Et du flanc creux de la marmite Semble s'échapper une voix.
« Ingrat, tu maudis ma présence, Tu me pousses du pied!... crois-moi Si je me tiens en permanence, Si je vais au feu, c'est pour toi !
Vois ces brèches, vois ces brûlures, C'est à mon poste, c'est ici, Que j'ai reçu tant de blessures, Toujours bouillant, toujours noirci I
V Le matin, d'un thé délectable
C'est moi qui déroule la fleur.
Ris, ô théière et que la table
Se parfume de ma vapeur!
La théière s'étale et brille
— Du sort hélas! tel est le jeu ! —
C'est elle qu'on fête en famille
Et moi, je reste au coin du feu !
Cependant voyez l'injustice!
Si je persiste à te gêner.
C'est pour te rendre encor service ;
C'est que je pense à ton diner !
Lorsque ce soir, la nappe mise, Tu verras, parmi les flambeaux, Pour allécher ta gourmandise.
Briller faïences et cristaux.
Tu béniras la ménagère :
Aux angles de chaque flacon.
Aux bords des plats, sur chaque verre, Vient se poser quelque rayon.
Mais sans moi, qu eût-elle pu faire?
La Nymphe accoudée et songeant, De son urne, parmi le lierre.
Laisse glisser un flot d'argent!
Toi, si tu peins ta cuisinière.
Que ce soit ma queue à la main !
Épanchant une eau salutaire, Qui fume en tombant dans Tairain.
Mais quoi! la causerie, en cercle, Amuse les heures du soir, Par la fente de mon couvercle.
Je ris aussi, dans mon coin noir.
Je mo chauffe, ne te déplaise !
Je me chauffe toujours pour toi,
Il fait froid, tu pousses ta chaise, Tu poses ton pied près de moi !
Mais déjà l'Heure qui s'avance Guide par la main le Sommeil ; Adieu foyer, douce influence, Toi qui consoles du soleil !
Il faut te quitter. Dans la chambre, Où Teau gèle, où les grands carreaux.
Brodés par la main de décembre, S'émaillent de fleurs, de rinceaux, Tu gagnes ton lit. Froide couche.
Draps glacés — on dirait d'un bain — A peine le pied nu vous touche.
Que claquent les dents. Mais soudain, Du fond, dessous la couverture, Une vapeur monte et s'épand.
Moite, chaude; plus de froidure!
La jambe, qui pliait, se tend ; Le pied s'allonge, et, sous la toile.
Cherche le cruchon bienfaisant ; Et Tœil ensommeillé se voile ; Et nargue de l'hiver cuisant I Dehors il pleut. Par intervalles.
Le vent pleure comme un enfant; Et la mer, parmi les rafales, Alterne son gémissement.
O du lit chaude jouissance !
Bon petit cruchon 1 Cependant, Quelque pauvre nef en soufl'rance Passe à l'horizon sous le vent, m
Ainsi je rêvais devant Tâtre Borcé par le bruissement Du pot, dont la flamme bleuâtre Lèche le contour reluisant ; Et par la fente du couvercle La vapeur qui s'échappe en rond, Emporte en un lumineux cercle Mon esprit toujours vagabond!...
Mais bientôt la monotonie De cette eau qui jase toujours.
Assoupissant ma rêverie Met fin à ces vagues discours, Et dès lors, rapporte Thistoire, On n'ouït plus — duo flatteur ! — Que le rire de la bouilloire Et le murmure du dormeur !
Un songe alors, aimable songe.
Vient dérouler devant mes yeux Le joyeux et triste mensonge.
Le mensonge des jours heureux!
Chers souvenirs, femmes aimées, Dans la lumière du foyer
Vous passez!... ainsi des aimées On voit la ronde tournoyer.
Mais, tout s*efface ; la nuit sombre Se pique d'un point radieux Qui, grossissant, trace dans Tombre Un nimbe d'or mystérieux ; Et dans ce cadre de lumière, Tout noirci, fumant et vainqueur.
Avec sa mine douce et fière, Surgit le Pot consolateur !
fitretat. Janvier 1871.
SUR I;âLBUM D'UNE DAME
AU-DESSOUS d'une AQUARELLE REPRÉSENTANT UN MOULIN
Ce moulin est charmant et sa chute me plait.
Voyez, Teau dans la roue en écumant fait rage ; Retombe avec fracas, puis s'écoule et se tait. Un vieux saule en pleurant y traîne son feuillage. Dans la blanche poussière, on voit incessamment Passer et repasser la charpente noirâtre :
Aux ais disjoints, s'accroche une mousse verdâtre Où le soleil suspend quelques perles d'argent. Oui ! la chute est jolie, et l'aimable rivière Entr'ouvre dans sa fuite un gracieux lointain !...
Mais, à la chute du moulin, Ce qu'on préférerait, sans être libertin.
C'est la chute de la meunière.
Décembre 4 867.