SCÈNE VI
(La saulëe s'enir'ouvro. Il en sort une figure voilée de blanc, et qui s'approche du dormeur à demi réveillé.)
DAPHNIS, GALATÈE
DAPHNIS
Elle!... On n'en peut clouter cette fois, c'est bien elle,
Qui vient au fond des bois visiter son ami !
Dans la blanche vapeur qui me voile à demi
Sa beauté de déesse, et pourtant la révèle !
Je la vois ! Phœbé, reste, ne t'en va pas 1
Le Ciel pour s'éclairer a bien assez d'étoiles.
Laisse tomber pour moi, laisse tpmber ces voiles :
Que je puisse de près adorer tes appas.
Tu ne sais pas depuis combien de temps je t'aime !
Depuis combien de temps, plein de ma folle amour.
Coogk
GALATÉE. 4 5
Dont je n'ai confié le secret qu*à moi-même,
Je pleure ton départ, je guette ton retour.
Grimpé sur les rochers, assis sur quelque cime,
Pendant que mon troupeau prend au bord de Tabimc,
Les yeux toujours fixés où blanchit l'horizon.
J'attends — bercé d'un rêve où se perd ma raison —
J'attends l'heure où là-bas, dessus la moisson blonde,
Ta faucille d'argent se lève... et par moment
Je la vois sous mes pieds dans le miroir de Tonde,
Comme tombée au fond d'un autre firmament I
Et je me sens gagné d'une si douce ivresse.
Si vif est mon désir, si puissante, ma foi !
Que je no doutais pas, ô divine maîtresse,
De te voir un beau jour descendre jusqu'à moi !
GALATÉE
Ainsi tu crois m'aimer ? un enfant de la terre Est épris à ce point de ma pure lumière !
DAPHNIS
Qu'entends-je, cette voix ! Je connais cette voix.
GALATÉE
Vraiment, tu la connais ! Je crois bien. Chaque fois Que nous sentant touchés de quelque sympathie De descendre sur terre il nous prend fantaisie. Pour ne pas nous montrer comme au Ciel, vrais et nus. Nous prenons d'autres traits, et les premiers venus. Tantôt d'un amoureux, tantôt d'une maîtresse. Pouvais-je, connaissant ta secrète tendresse. Prendre un autre visage et qui te fut plus cher ?
DAPHNIS
Diane, Galatée?... Oh, ceci n'est pas clair.
4 6 GALÂTËE.
Laisse-toi voir.
Galatée entr* ouvre rapidement son voile.
Oh ! non. tu n'es pas Galatée.
quelle différence ! Ainsi la voie lactée S'efface, quand Vesper paraît à Thorizon.
GALATÉE ironiquement Alors, je suis plus belle ?
DAPHNIS
Oh ! sans comparaison !
Entre vous deux peut-être un trait de ressemblance Se fait voir, il est vrai. Mais quelle différence : Cette taille, ce port, ce front haut et serein Qui donne à tout ton être un charme souverain ! Et le son de ta voix ! Cette voix de Déesse, Qui commande, qui veut, et cependant caresse.
Il pose la main sur son cœur.
C'est là que je l'entends. C'est étrange et nouveau : Je l'entends dans mon cœur !
GALATÉE
Ou bien dans ton cerveau, Car du soir au matin tu l'as dans ton oreille, Sans en avoir jamais remarqué la merveille.
DAPHNIS
N'espère pas, Phœbé, te dérober ainsi Avec ta ressemblance et ton air de famille.
C'est toi que j'aime... et non une petite fille ! C'est toi que j'attendais, que j'appelais ici ! Que te sert de ruser ? la mine est éventée...
GALATÉE, s' oubliant Es-tu simple, Daphnis i mais je suis Galatée...
GALATÉE. n
DAPHNIS
Non, tu veux m'échapper. Eh bien nous allons voir. Le Dieu qui se revêt d'une forme mortelle — Palémon me Ta dit — perd soudain son pouvoir : Rien ne peut m'arrêter.
GALATÉE
Mais tu perds la cervelle, Où vas-tu ?
DAPHNIS
Les pasteurs, à cette heure du soir, Dans la lumière bleue où baignent les clairières Ramènent devant eux les troupeaux aux lisières : Je vais les appeler ici.
GALATÉE
Pourquoi ?
DAPHNIS
Tu verras bien.
Et nous allons bientôt reprendre l'entretien.
Ëxit, On entend le son d'un cornet.