‹ Pierre-Augustin Béclard et Jules-Augustin BéclardChapitre 1 sur 1 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

M3is, son aimable bienveillance n’a pu se priver de la satisfaction de m’accorder une si heureuse occasion, de remplir un pieux devoir, envers la mémoire d’un maître, qui me gratifiait, en même temps, de son inappréciable amitié ; dans l’intimité duquel j’ai eu l’honneur, et le plaisir de vivre pendant près de vingt ans.

Là est toute notre excuse, mon cher et vénéré Maître; vous, de m’avoir tenté ; moi, d’avoir succombé.

Là est aussi, Mesdames et Messieurs, le motif pleinement justifié d’une indulgence qui, je l’espère, ne me sera pas refusée.

11 est des noms prédestinés qui, dans le monde de l’esprit et de la science, constituent comme un patrimoine héréditaire.

De ce nombre est le nom de Béclard ; la ville d’Angers s’honore d’avoir été son berceau, que personnifiera plus tard, l’appellation consacrée de Béclard (d’Angers) ; et son origine scienfique et professorale marque une des époques les plus glorieuses, dans les Annales de la médecine.

La Dévolution française venait d’accomplir son œuvre de justice et de régénération; et en même temps que la grande révolution sociale et politique, s’accomplissait solidairement, une révolution, non moins grande, dans le domaine de l’intelligence et de la science.

Affranchi des entraves et des préjugés du passé, arraché aux obscurités et à l’esclavage scolastisques, comme il venait de l’être aux chaînes d'un servage avilissant; en possession de la charte des Droits de l’homme, parmi lesquels brillent, au premier rang, les droits et les prérogatives de l’intelligence et de la pensée, l’esprit humain put ressaisir sa liberté pleine et entière, et marcher à la conquête de la vérité, par la science et par la raison : c’est alors que préparée par les illustres ouvriers de Y Encyclopédie, la grande rénovation scientifique commença, sous l’impulsion créatrice des génies qui s’appelèrent, tour à

ÉLOGE DE PIERRE-AUGUSTIN BÉGLARD

tour Lavoisier et Bichat, et qui se continue aujourd’hui, sous l’égide féconde des Claude Bernard et des Pasteur.

Le nom patronymique de Béclàrd appartient à cette pléiade mémorable d’hommes, dont la précocité intellectuelle et la valeur ont fait et feront, toujours, l’étonnement et l'admiration des générations, qu’ils ont précédées et préparées.

« Les grands hommes, a dit le poète, naissent et poussent, comme les grands pins, dans la région des tempêtes. »

Ainsi, au souffle puissant et fécond de la tempête révolutionnaire, l’on vit naître et éclore des hommes d’État, des orateurs de haute et première marque, dès la vingtième année, tels que Camille Desmoulins, Danton, Lameth, Yergniaud, etc. ; des hommes de guerre, généraux à vingt-cinq et trente ans, comme Marceau, Hoche, Bonaparte..., et réalisant, comme Moreau, les plus extraordinaires campagnes : dans le domaine propre de la science — et pour ne parler ici que des sciences médicales — le divin jeune homme, cet incomparable génie qui, à trente ans, avait créé, de toutes pièces, Yanatomie générale , et la science expérimentale par ses recherches sur la Vie et la mort .

L’attrait prestigieux dont ces récents travaux de Bichat avaient entouré l’anatomie et la physiologie, entraîna, dès l’abord, vers ces sciences Pierre-Augustin Béclard, père.

Né à Angers, le 12 octobre 1785, de parents obscurs et peu fortunés, il sut triompher des premières difficultés par son ardeur pour l’étude : les succès qu’il obtint dans les sciences naturelles déterminèrent et dirigèrent sa vocation vers la médecine.

Il y avait déjà accompli son œuvre et une carrière des plus brillantes, à quarante ans à peine, âge auquel il fut enlevé par une mort prématurée, qui semblait être l’apanage des hommes exceptionnellement précoces de ce temps.

Après avoir suivi, pendant quatre ans, les cours d’instruction médicale à la Société de Santé et à l’Hôtel-Dieu d’Angers, Pierre-

ÉLOGE DE PIERRE-AUGUSTIN BÉCLARD

Augustin Béclard vint à Paris, en 1808, et sur ce théâtre approprié à ses précoces qualités, — il avait à peine vingt-trois ans — il conquit, dans les concours déjà florissants, une situation brillante qui monta rapidement, par degrés successifs, à son apogée:

Interne de la promotion de 1809 avec Ghomel, Lisfranc, Rostan ; nommé prosecteur en 1811, il emportait, l’année suivante (1812), de haute et brillante lutte, la place de chef des travaux anatomiques , dans laquelle il succédait à Dupuytren; et peu après, à la suite d’un autre concours, où il se distingua, aux côtés de Marjolin, le père, il reçut le titre de chirurgien à l'hôpital de la Pitié.

Dès lors, sa haute valeur et sa réputation étaient solidement établies ; et il y mettait le comble, lorsque nommé en 1818 à la chaire d'anatomie de la Faculté, il inaugurait ses leçons, restées célèbres, sur une science qui n’avait jamais été enseignée avec un pareil éclat, et qui attiraient, autour de lui, la foule empressée des élèves et des jeunes médecins, avides d’entendre et de recueillir sa parole pleine de savoir et d’éloquence : grâce, en effet, à sa merveilleuse lucidité, grâce aussi à sa connaissance approfondie — chose rare à cette époque — des travaux étrangers, et en particulier des travaux Allemands, ses cours eurent un retentissement extraordinaire, et c’est surtout comme professeur enseignant qu’il a marqué sa place, hors de pair.

Voici comment le caractérise, à ce point de vue, un de ses contemporains, en même temps son ami, qui fut aussi de notre époque, le savant bibliophile Raige-Delorme :

« ... Béclard fut un des plus savants anatomistes de son époque et posséda, au plus haut degré, le talent d’exposer ses vastes connaissances. Quoique, par ses talents variés, il pût prétendre à tous les genres de réputation, cependant sa place est marquée parmi les professeurs éloquents, qui ont servi la science, plutôt que parmi les auteurs originaux qui en ont reculé les limites. C’est qu’en effet Béclard fut, pour ainsi dire, le type idéal du professeur, qui sacrifie la gloire de passer pour inven-

ÉLOGE DE PIERRE-AUGUSTIN BÉCLARD

teur 1î l’intérêt de la science, et de ceux auxquels il est chargé de l’enseigner ».

Fait curieux d’observation psychologique qui rentre, certainement, dans l’intéressante catégorie des faits de répercussion et de transmission héréditaires, ces mêmes qualités maîtresses et prédominantes d’orateur enseignant, de vulgarisateur, d’une éloquence et d’une attraction exceptionnelles, des vérités scientifiques, à la découverte desquelles ils n’ont eux-mêmes que très peu participé, nous allons les retrouver, au même et haut degré, chez le fils, chez Jules Béclard; avec cette autre particularité analogique que ces qualités étaient éclairées et, pour ainsi dire, renforcées par une connaissance approfondie des langues et des travaux étrangers.

D’ailleurs, l’enseignement si complet de Y anatomie, auquel il se voua spécialement, n’empêcha pas Pierre-Augustin Béclard, de se livrer, avec un égal succès, à la pratique de la chirurgie : l’un des premiers, à notre époque, il préconisa et renouvela l’opération de la taille bilatérale; et il entreprit et réalisa des recherches des plus intéressantes sur un sujet, alors à l’ordre du jour : la ligature et la cicatrisation des artères.

Enfin, cet enseignement oral reçut le complément obligé, habituel, auquel ne manquent guère les vrais professeurs : le complément par le livre. Il y préludait, en 1821, par ses annotations à Y Anatomie générale de Bichat, et il donnait, bien-

tôt après, ses Eléments d’ anatomie générale , dont la première édition remonte à l’année 1823. Ils furent réimprimés deux ans après la mort de l’auteur, en 1827, sans autres changements notables que l’addition de notes, par le soin d’un de ses plus illustres compatriotes, Ollivier (d’Angers). Ce second tirage était épuisé, depuis longtemps déjà, lorsqu’en 1832, Jules Béclard, mettant au service de sa respectueuse et admirative piété filiale sa science et ses talents, d’une remarquable précocité, à l’égal de ceux de son illustre père, entreprit et réalisa la publication

ÉLOGE DE PIERRE-AUGUSTIN BÉGLARD

d’une troisième édition, avec notes et additions complémentaires des faits nouveaux, dont s’était enrichie la science, dans les trente années qui avaient suivi l’apparition du livre de Pierre- Augustin-Béclard.

Une quatrième édition suivait quinze ans après, en 1865, la troisième, toujours par les mêmes soins de l’intervention filiale, parvenue, de son côté, à sa maturité scientifique (Jules Béclard était alors professeur agrégé à la Faculté et membre de l’Académie de médecine), avec un ordonnancement mieux approprié des notes et additions, sur lequel nous ne voulons pas anticiper.

Qu’il me suffise de rappeler ici, en l’honneur de leur auteur, que les Eléments d'anatomie générale , caractérisent une époque dans l’histoire de l’anatomie; elle est marquée de l’empreinte géniale de Bichat, dont Pierre-Augustin Béclard peut et doit être considéré, à juste titre, comme le digne continuateur, et le plus éloquent vulgarisateur.

On retrouve, en effet, dans ce livre, les exceptionnelles qualités de clarté limpide, de précision, de méthode, qui furent l’apanage, à la fois personnel, familial et héréditaire des deux Béclard, tant comme orateurs enseignants que comme écrivains scientifiques.

La vie si bien remplie, si rapidement féconde de Pierre- Augustin Béclard, était tranchée, d’une façon brusque, presque subite, le 16 mars 1825 dans sa quarantième année : une méningite aiguë l’enlevait, en pleine apogée de la gloire, à l'admiration et à l’affection de ses disciples : elles se traduisirent en une telle explosion de regrets que jamais, ou bien rarement, on assista à des manifestations publiques 'pareilles à celles qui se produisirent, à l’occasion de cette mort.

La tradition, de l’Ecole de médecine de Paris a conservé et nous a transmis le récit des honneurs insolites, rendus à la dépouille mortelle de Pierre-Augustin Béclard, que ses élèves voulurent porter eux-mêmes, jusqu’à sa dernière demeure.

Écoutez ce récit touchant, que j’emprunte également à la plume de Raige-Delorme :

ÉLOGE DE PIERRE-AU GESTIN BÉCLARD

(( J^a sollicitude générale dont il fut l’objet, pendant sa maladie, la consternation publique que causa sa mort, sont le plus bel éloge de Béclard. Les professeurs de l’École de médecine, un nombre considérable de médecins de la capitale, plus de deux mille étudiants vinrent rendre les derniers devoirs à leur collègue, à leur ami, à leur maître.

« Les élèves se disputèrent l’honneur de porter, tour à tour, le cercueil jusqu’au lieu qui devait recevoir sa dépouille mortelle. Malgré les instances qui leur furent faites, ils ne voulurent pas abandonner ce dépôt sacré; et le char funèbre suivit, inutile, le convoi qui traversa la plus grande partie de la capitale.

« Le peuple étonné d’une pompe si extraordinaire, où il ne découvrait pas le signe de la puissance, se demandait sans le retenir, le nom de celui auquel était rendu un hommage si touchant.

« Les élèves arrivés au cimetière de l’Est, après des heures de marche, déposèrent leur précieux fardeau non loin de l’endroit où les disciples de Monge ont élevé un tombeau à cet homme illustre...

« ... Ces mêmes élèves, ajoute le biographe, qui n’ont pas abandonné, un moment, son cercueil, ne confièrent pas à d’autres mains le soin de couvrir de terre le maître chéri, dont ils étaient séparés pour toujours. Ce pieux devoir n’a pas été la dernière marque de leur œuvre : ils ont voulu consacrer, dans Lavenir, par un témoignage durable, le sentiment qui les animait, et ont ouvert spontanément une souscription pour élever un monument funèbre à celui qui leur sacrifia sa vie. »

De tels hommages disent mieux que les plus belles paroles, ce que cet homme de science et d’enseignement avait su inspirer d’amour et d’admiration à ses disciples, par son dévouement, son attachement, sa bonté incomparables; toutes qualités que nous allons voir renaître et se perpétuer chez son fils.

Et cependant, ces hommages ne sont pas les seuls dont fut entourée, en ce moment suprême, son illustre mémoire : discours,

ÉLOGE DE PIERRE-AUGUSTIN BÉGLARD

notices nécrologiques et biographiques, et jusqu’à la poésie élégiaque, partout, sous toutes les formes, on célébra ses mérites et ses vertus, avec la douloureuse marque des plus profonds regrets.

Ne pouvant citer tous les discours qui furent prononcés sur sa tombe, j’emprunte à celui de Pariset, secrétaire perpétuel de l’Académie de médecine, le passage suivant :

« Le vide que M. Béclard laisse après lui sera surtout sensible à l’Académie. Qui de nous, en effet, n’était charmé de la rectitude, de la variété, de la solidité, de l’éclat de ses idées, de la présence d’esprit qu’il portait dans la discussion, et de la lumière qu'il répandait sur les questions les plus subtiles et les plus épineuses? L’Académie doit surtout à sa vigilance, à son assiduité, et sans doute à la considération dont il jouissaitpersonnellement, l’extension et la consistance qu’elle a prises pendant les premières années de son institution. Personne plus que celui qui profère devant vous ces paroles, ne sait quel haut degré d’estime méritaient les travaux d’un tel homme; heureux, du moins, de sentir, avec toute l’Académie, que ce qui fait aujourd’hui pleurer sa perte, est aussi ce qui fera à jamais respecter sa mémoire. »

Je pourrais encore rappeler le discours si éloquent et profondément ému, dans lequel M. Roux, l’élève chéri de Bichat, parlant aussi au nom de l’Académie de médecine et de la section de chirurgie, traçait ce touchant rapprochement entre l’illustre jeune savant de génie, et son digne continuateur :

« ... Tout ici reporte ma pensée et la fixe, malgré moi, vers ce jour, non moins pénible où, rendant à Bichat les derniers devoirs, je déposai sur sa tombe le dernier hommage d’un disciple qu’il chérissait :

« Béclard a vécu quelques années de plus que Bichat, mais, « comme Bichat, il a succombé, n’en doutons pas, à l’excès du

ÉLOGE DE PIERRE-AUGUSTIN BÉCLARD

« travail; comme Bichat, il avait formé de nombreux disciples; « comme Bichat, dont il n’avait pas, peut-être, le génie créa- « teur, mais auquel il était supérieur sous d’autres rapports, il « laisse des témoignages durables d’un véritable et rare talent; « comme Bichat, Béclard sera compté parmi les hommes dont « la nature est avare, et dont les sciences ont droit de s’enor- « gueillir; comme Bichat, il emporte les regrets des élèves qui « se pressaient pour l’entendre; comme Bichat, enfin, il voit son <( cercueil environné de nombreux amis, et sa mort plonge dans « l’affliction tous ceux qui savent priser, à l’égal du talent, ia « pureté des mœurs, la droiture du caractère et la bonté du « cœur, toutes qualités que notre collègue possédait à un haut « degré. »

Enfin, je ne saurais passer sous silence le morceau poétique, douloureusement ému, qu’inspirait à notre ancien maître de l’hôpital des Enfants-Malades, M. Bouvier, la perte de son bienaimé maître, et intitulé : « Nos regrets ».

Rien ne manque, on le voit, aux hommages dus et rendus à

une mémoire, qui n’excita jamais autant et de si éclatants regrets.

Et cependant, elle n'avait jamais eu son éloge à celte Académie, qui compta, dès sa fondation (20 décembre 1820), Pierre- Augustin Béclard parmi ses membres de la section de chirurgie.

Loin de moi la prétention d’avoir, dans cette notice rétrospective bien imparfaite, comblé cette lacune : j’ai, toutefois, essayé de donner, dans nos Annales, à cette belle figure, sinon toute la place que lui eussent valu ses mérites — il eût fallu, pour cela, l’inimitable talent de son propre fils — du moins la place qui lui était due, et qu’il était nécessaire de marquer, avant celle du digne héritier de son nom, de sa science, de ses talents, et de ses vertus, dans lequel nous allons le retrouver et le voir revivre.

Jules- Augustin BÉCLARD

Pierre-Augustin Béclard, dont je viens d’esquisser la vie et la carrière, avait épousé l’une des filles du grand chirurgien Antoine Dubois, veuve de M. Granger de la Marinière, dont elle eut un fils, M. Louis Granger de la Marinière que nous retrouverons plus tard, en excellentes relations avec son frère utérin Jules Béclard; tandis que la seconde fille d’Antoine Dubois eut pour mari Cadet de Gassicourt, célèbre lui-même dans les sciences chimiques et pharmaceutiques, père de notre cher secrétaire annuel, que des liens étroits de famille et aussi ----- pourquoi ne le dirais-je pas quand je le pense sincèrement, et que vous avez tant de fois, ici même, ratifié par vos applaudissements cette pensée — et aussi d’esprit et de talent ratta-

chent à la famille Béclard.

La lignée était donc illustre, comme la souche, car j’ai à peine besoin de rappeler la place éminente que les deux Dubois, Antoine le père et Paul son fils, ont tenue respectivement dans la science et la pratique médico-chirurgicales de leur temps.

A sa mort si prématurée, en 1825, Pierre-Augustin Béclard laissait deux fils, nés à Paris :

Jules-Augustin, en 1817; Léon-Philippe, en 1821; âgés, par

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

conséquent, l’aîné de huit ans, le ^second de quatre ans à peine.

Sa veuve contracfa un troisième mariage avec M. Ferrus, le médecin aliéniste bien connu, un des anciens membres les plus distingués et les plus aimables de cette Académie.

Ce fut lui qui présida à l’éducation et à l’instruction première des fils Béclard, et qui décida de leur avenir et de leur carrière : l’aîné, Jules Béclard (dont nous allons nous occuper particulièrement), manifesta de bonne heure son goût et ses tendances pour les sciences médicales; le second, Léon-Philippe, embrassa la carrière diplomatique, et fut frappé, comme son père, d’une mort précoce à l’âge de quarante-trois ans (en 1864) étant, alors,

ministre de France, au Maroc.

M. Ferrus plaça les deux jeunes Béclard internes au collège Henri IV.

Il n’est pas sans intérêt de noter, dès ce premier âge, le caractère respectif des jeunes élèves. Celui de Jules se faisait remarquer par des tendances impulsives, turbulentes, et parfois d’une certaine violence, auxquelles se mêlaient une ténacité, une force de détermination qui, assurément, n’ont pas été sans influence sur la conquête rapide de la situation brillante qui fut la sienne. Je tiens de source authentique que, par suite de ces dispositions natives, les jours de sortie à la maison maternelle et co-paternelle se passaient rarement sans luttes, finissant par un pugilat, entre les deux frères, presque toujours à l’avantage de Jules, plus vif et plus emporté, tandis que Léon était plus doux et calme.

Et cependant Jules Béclard était doux, au fond, de cette douceur, que nous lui avons surtout connue plus tard, unie à la plus aimable bienveillance, mais qui, alors, dans l’ébauche du premier âge, semblait se cacher derrière une vivacité toute juvénile, et une ténacité peu commune, dont je tiens aussi à relever, dès à présent, un curieux témoignage :

Au cours de ses études médicales, Jules Béclard allait passer

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

ses vacances scolaires à Heidelberg, afin de se perfectionner dans la langue allemande, qu’il connut et posséda à fond. Il s’y trouvait en compagnie et sous la surveillance d’amis de son père et de son beau-père, entre autres du célèbre accoucheur Nægelé.

Or, ce jeune homme, très calme en apparence (à part les juvéniles impulsions de l’écolier de tantôt), et même, disait-on, un peu nonchalant, apportait, quand il le jugeait à propos, dans les actes de sa vie, une détermination et une ténacité que l’on n’eût pas soupçonnées en lui; c’est ainsi qu’en partant pour l’Allemagne, et durant tout le temps de son séjour, il s’imposait la privation absolue de l’usage de la langue française; si bien que son frère utérin Louis Grangier de la Marinière, étant venu le voir à Heidelberg, n’en put, quoi qu’il fit, rien obtenir que des phrases allemandes, qu’il n’était pas, lui, Grangier de la Marinière, en état de comprendre. Il dut se résigner, et s’en retourner sans avoir pu converser un seul instant d’une façon, par lui compréhensible, avec son frère.

Quelle que fût l’originalité, vraiment singulière, et en tout cas, d’exagération manifeste, de cette façon de relations, même de famille, elle n’en caractérisait pas moins, au fond, une nature dont il était permis de tout espérer, dans ses résolutions, et dans la poursuite de l’avenir.

La suite des études et de la carrière de ce tenace et entêté de bonne marque , ne tardait pas à le prouver.

L’intervention et l’influence du beau-père, M. Ferrus, dans sa spécialisation en pathologie cérébrale et mentale, où il tenait une place éminente, durent s’exercer, on le comprend, et peser d’un certain poids sur la première orientation du fils, et le choix de la route à suivre dans les multiples voies scientifiques et professionnelles de la médecine : ainsi s’expliquent ses premiers pas dans l’étude des maladies du cerveau, et son entrée à l’asile de Charenton, en qualité d’interne, où il resta du 1er décembre 1841 au 18 mars 1842.

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉGLARD

Dsfhs cette même année 1842, il soutenait sa thèse inaugurale de doctorat en médecine, dont le sujet : Les différentes formes de l’ictère , ne marque pas encore la détermination définitive de son choix.

Mais, cette détermination ne tardait pas à se produire dans le sens du goût et des tendances - — qu'il est permis d’appeler héréditaires — vers le côté proprement scientifique : Y anatomie et la physiologie. La forte empreinte laissée dans ces sciences par son père, dont il portait avec lui, avec un soin pieux, et comme son vade mecum , le mémorable témoignage dans les Eléments d’anatomie générale , qu’il devait bientôt enrichir de ses annotations, eût suffi, sans doute, pour Y entraîner dans cette voie; si une autre influence, non moins efficace et décisive, n’était venue fixer son choix définitif : l’influence d’un homme qui occupait alors une des plus hautes situations scientifiques, M. de Blainville, ami personnel du père de Jules Béclard, et qui incita celui-ci à opter pour la physiologie ; ce qu’il fit, sans plus d’hésitation.

Dès l’année 1844, deux ans à peine après son doctorat en médecine, il participait au concours d’agrégation en anatomie et physiologie, et il était nommé à la suite d’épreuves brillantes, où se révélaient déjà l’étendue et la solidité de son savoir, et les qualités maîtresses de son talent. Sa thèse sur Les principes immédiats azotés et leur distribution dans V organisme est un modèle du genre, et l’on y trouve des aperçus originaux, qui ne se rencontrent pas communément dans les travaux de cette sorte, imposés par le hasard du sort.

Ainsi, agrégé à vingt-sept ans, et déjà en mesure de se livrer, en toute liberté, à des travaux personnels, il y prélude par un mémoire ayant pour titre : Influence de la température sur le développement comparé des systèmes organiques.

Le choix d’un pareil sujet — il importe de le noter dès à présent — marque le point de départ d’études privilégiées qui vont être fidèlement poursuivies, — à de plus ou moins longues

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

échéances, — et qui rentrent à la fois dans les goûts dominants et les aptitudes personnelles du chercheur, et dans les questions d’actualité de cette période scientifique.

Cette période, en effet, est celle où, sous l’impulsion féconde des découvertes géniales de Lavoisier dans l’ordre chimique, de Bichat dans la sphère anatomique et physiologique, l’étude des phénomènes physico-chimiques de la vie prit un essor tout nouveau, auquel apportèrent successivement leur tribut les recherches de William Edwards, de Yauquelin, de Dumas et Prévost, de Chevreul, de Régnault, de Becquerel..., et de la brillante pléiade de physiciens et de chimistes de cette époque : époque de rénovation scientifique, dans laquelle les dissertations et les affirmations, plus ou moins spéculatives sur la vie, son principe et ses résultats, durent céder la place à la recherche positive, basée sur l’observation exacte, et la connaissance des phénomènes physico-chimiques, qui constituent le véritable substratum du fonctionnement de l’organisme; recherche guidée et éclairée par la méthode expérimentale.

C’est dans ce milieu et cet atmosphère scientifiques que le jeune agrégé Jules Béclard se formait à une participation personnelle aux recherches originales; et pour mieux s’y préparer et s’y adapter, il fit un stage sérieux dans les laboratoires de physique et de chimie, au contact et sous l’autorité de maîtres tels que Becquerel, Dumas, Orfila, Gavarret, etc.

Il se perfectionna à un tel point, dans l’étude de ces sciences dites accessoires, en réalité fondamentales, et dans leurs procédés, qu’il y était passé maître lui-même, et qu’il put les faire servir de base à ses travaux personnels de physiologie, avec une incontestable supériorité : tous, en effet, portent l’empreinte de cette spécialisation, depuis le premier en date, que j’ai déjà signalé, relatif à Yinfluence de la température sur le développement comparé des systèmes organiques , jusqu’à celui qui fut, on peut dire jusqu’à son dernier souffle, l'objet constant de ses préoccupations et de ses investigations : « La contracture mus -

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

culaîre dans ses rapports avec la température animale » ; question dont la solution regarde l’un des problèmes les plus importants, les plus élevés parmi ceux que soulèvent les mystères de la vie : le problème de son mécanisme intime, autrement dit de la transformation et de V équivalence des forces.

Ses recherches expérimentales sur le mécanisme de l'absorption et sur les phénomènes de V endosmose (1851);

Son mémoire relatif à l’influence de la lumière et des divers rayons du spectre sur le développement des animaux (1858), se réfèrent essentiellement à cet ordre de questions, et ils apportent à leur solution une contribution des plus remarquables, tant par la précision méthodique de la recherche qui y préside, que par les résultats obtenus.

En faisant connaître la force moléculaire, jusqu’alors ignorée, selon laquelle s’opèrent l’attraction et le mélange de deux liquides à travers une membrane organique, et qui reçut le nom d'endosmose, les mémorables recherches de Dutrochet avaient ouvert un champ nouveau à Fétude des phénomènes biologiques. L’un des premiers, Jules Béclard s’adonna à la culture de ce champ, dont il féconda et étendit les horizons, en orientant ses recherches du côté des phénomènes fonctionnels de l’organisme animal, de ceux, notamment, qui président à la nutrition générale, et qui ont ponr base l’absorption.

C’est ainsi qu’après avoir établi dans le mémoire précité, qu’il communiquait à l’Institut, le 7 juillet 1851, que la force attractive des liquides varie comme leur chaleur spécifique, de telle sorte que, dans les phénomènes d’endosmose, les liquides qui possèdent la chaleur spécifique la plus grande marchent vers ceux qui Font plus petite, il s’élevait hardiment à la généralisation du fait, en disant : « La force en vertu de laquelle les molécules liquides s’attirent, est en raison inverse de la chaleur de constitution; ce qui est également vrai pour les gaz, en les considérant sous le même volume et sous la même pression. Ainsi s’explique pourquoi l’eau qui, de tous les liquides, a la

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

chaleur spécifique la plus considérable, s’endosmose vers tous les liquides; pourquoi l’hydratation des liquides détermine ou change la direction du courant; pourquoi les animaux soumis au renouvellement perpétuel de matière perdent continuellement de l’eau par les sécrétions urinaires, cutanées et pulmonaires, pour mettre l’économie en mesure de recevoir dans son sein les matériaux dissous de la nutrition et de la chaleur. »

Ces divers points reçurent, d’ailleurs, un développement complémentaire dans la seconde partie de ce travail, qui marque une importante période de progrès, dans l’étude de ces questions de physique appliquée à la physiologie.

Il en est de même du mémoire, paru quelques années plus tard, relatif à l'influence de la lumière sur le développement des animaux.

Les travaux de Inghenouze, de Sennebier, de de Candolle, de Carradori, de Knight, de Payer, etc., avaient établi l’influence incontestable que la radiation solaire lumineuse exerce sur la respiration, l’absorption et l’exhalation des végétaux et, par suite, sur leur nutrition générale et locale, sur la direction des tiges et celle des diverses parties du végétal. Mais, à part les quelques expériences de William Edwards démontrant que le développement et les métamorphoses des œufs de grenouilles et de têtards ne s’accomplissent point dans l’obscurité, mais seulement à la lumière du jour; à part les travaux de Morren sur les animaux qui se développent dans les eaux stagnantes; ceux de Moleschot établissant que la respiration de la grenouille, mesurée par la quantité d’acide carbonique exhalé, est plus active à la lumière que dans l’obscurité, il n’avait pas été fait de recherches précises relativement à l’influence de la lumière blanche (lumière ordinaire), et, surtout, des divers rayons colorés du spectre sur les principales fonctions de nutrition. Jules Béclard entreprit de combler cette lacune, et il y réussit, en mettant en évidence, par d’ingénieuses expériences, un certain

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

nombre de résultats des plus curieux, parmi lesquels il nous suffira de rappeler les suivants :

Les rayons violet et bleu sont ceux qui activent le plus le développement organique, tandis que l'influence des rayons verts est, relativement, la plus inefficace.

Étendant ses recherches à un animal à peau nue, et dont la respiration cutanée est très énergique (et surpasse souvent la respiration pulmonaire), il démontrait, en prenant pour base cette fonction de respiration, qu’un même poids de grenouille produit, dans un même temps, une quantité d’acide carbonique plus considérable dans le rayon vert que dans le rouge; la différence pouvant être de plus de moitié, et généralement de un quart ou un tiers en sus. Il démontrait, en même temps, que la peau de l’animal (probablement par sa couleur) avait une influence déterminante sur les résultats précédents; car, en répétant l’expérience sur le même poids de grenouilles, mais dépouillées de la peau, il constatait que les résultats étaient changés; c’est-àdire que la quantité d’acide carbonique produite par les grenouilles dépouillées était plus considérable dans les rayons rouges que dans les verts.

Enfin, il démontrait que l’influence des rayons colorés du spectre sur les proportions d’acide carbonique exhalé dans un temps donné, se continue sur l’animal mort (respiration musculaire), et cesse aussitôt que la putréfaction commence.

Ce résultat — pour le dire en passant — est de nature à éclairer le problème biologique de la mort , dans le sens où Fa posé Claude Bernard, et que semblent confirmer des recherches récentes sur les fonctions latentes de l’organisme dans la mort apparente; c’est-à-dire dans le sens de la continuité de la vie sous une forme et avec des transformations nouvelles.

Parmi les organes de l’économie, il en est un qui, caché dans les profondeurs de l’organisme, a longtemps refusé le secret de ses fonctions, soupçonnées, cependant, de première impor-

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

tance : cet organe est la rate, dont les relations avec un système circulatoire spécial, système de la veine porte, rendent l’étude plus intéressante encore, et en même temps plus compliquée.

Dominé et entraîné par cet intérêt, sans reculer devant les difficultés, Jules Béclard entreprit cette étude et s’y livra avec un succès qui, pour la première fois, aboutit à des résultats positifs, et levait un coin du voile qui avait, jusqu’alors, dérobé la réalité sur ce sujet.

Pour se faire une juste idée des obscurités dont il était encore enveloppé à cette époque, il suffit de rappeler les nombreuses hypothèses qui avaient cours. Ainsi, en ce qui concernait la rate, elle servait, pour les uns, à la préparation de la bile; pour d’autres, à celle du suc gastrique.

Certains lui attribuaient la formation des globules du sang; tandis que d’autres la considéraient comme le siège de l’âme sensitive, du rire, du sommeil, de l’instinct de reproduction... Elle était, en un mot, la véritable panacée de notre ignorance.

Relativement à la veine porte, l’on supposait, sans aucune preuve directe, que le sang qu’elle charrie fournit les matériaux de la sécrétion biliaire ; le sang de l’artère hépatique paraissant plus spécialement destiné à la nutrition du foie. Et quant à la question de savoir pourquoi les veines de l’intestin, de la rate et de l’estomac se réunissent pour se diviser en un système capillaire particulier, avant de s'aboucher comme les autres veines au tronc commun de la veine cave inférieure, qui ramène au cœur le sang des parties correspondantes du corps, cette question n’avait pas encore reçu de solution.

Telle est la double étude qu’abordait, dans les conditions qui viennent d’être précisées, Jules Béclard, et que ses recherches expérimentales sur les fondions de la rate et sur celles de la veine porte , communiquées à l’Académie des sciences le M janvier 1848, éclairaient d’un jour nouveau, grâce à la précision, à l’exactitude de la méthode d’investigation, seule capable de

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

conduire à des résultats positifs et à la vérité scientifique : la méthode expérimentale.

Les questions diverses que soulevait ce problème physiologique délicat et des plus complexes, furent soumises par le jeune auteur à une analyse des plus pénétrantes, admirablement conduite, que mettent bien en relief et en valeur les résultats contenus et exprimés dans les conclusions générales de son travail, dont les suivantes suffisent, à elles seules, pour en marquer toute l’importance :

«... Le sang veineux qui revient de la rate contient toujours moins de globules que le sang veineux général;

« La transformation de l’albumine en globules du sang s’accomplit dans le système de la veine porte ;

« Les globules du sang se détruisent dans la rate. »

Ce résultat capital qui marque une ère nouvelle, dans nos connaissances sur les fonctions de cet organe, a été, depuis, confirmé par les recherches ultérieures des auteurs qui se sont consacrés, après J. Béclard, à cette étude, et au nombre desquels figurent, en première ligne, notre savant collègue Malassez, et son collaborateur Picard.

D’ailleurs, là ne se bornèrent pas les travaux de Jules Béclard sur ce sujet qui fut, pendant le cours de sa vie scientifique, un des sujets favoris de ses recherches; mais, comme beaucoup d’autres que nous aurons à signaler,, consignées dans des notes abondantes, dont nous possédons le précieux dépôt, ces recherches ne reçurent pas de publication spéciale, et servirent surtout à son enseignement, auquel nous allons le voir se consacrer presque exclusivement, et à la confection de son Traité élémentaire de physiologie.

Jules Béclard, en effet — j’ai hâte de le dire, et je le répéterai bientôt avec d’éclatants témoignages — fut de ces hommes de science qui ne se livrent pas tout entiers, qui ne

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

s’extériorent pas, pour ainsi dire : ils travaillent en dedans, méditant, mûrissant et perfectionnant sans cesse leurs pensées et leurs recherches, jusqu’au moment qu’ils croient, enfin, venu et opportun de les livrer à la publicité; moment, hélas! qui leur échappe trop souvent, sans qu’il soit possible de le ressaisir; soit que d’autres préoccupations incidentes, nées des obligations et des exigences d’une haute situation acquise, les détournent de leur projet; soit — ce qui est le plus malheureux et alors irrémédiable — que l’implacable guetteuse qui n’épargne et ne respecte nulle existence, pas même les plus nobles et les plus utiles, vienne les trancher avant l’heure et avant la réalisation des promesses, que l’on se fait à soi-même d’une façon si décevante, pour un avenir qui n’appartient à personne!

Cette vérité qui résume et représente, dans son triste et fatal réalisme, toute destinée humaine, ne se montra jamais aussi vraie, aussi éclatante, qu’à propos de Jules Béclard et de l’un de ses travaux personnels, sans contredit le plus important de tous et de la plus haute valeur : nous avons nommé son travail sur la Contraction musculaire dans ses rapports avec la température animale ,

Mais avant d’y arriver, il nous faut revenir un instant en arrière, et reprendre dans leur ordre d’exposition, la série d’événements qui marquent cette étape de sa carrière.

Pendant qu’il se livrait à ces recherches personnelles, et qu’il travaillait à l’acquisition de titres sérieux à l’avenir professoral, de tradition familiale, qu’il avait rêvé et auquel il se destinait, il remplissait ses fonctions d’agrégé et se trouvait, par elles, amené à suppléer, tour à tour, Breschet dans son cours d’anatomie, et Philippe Bérard, dans son cours de physiologie.

Dans cette double suppléance, il se révéla, du premier coup, avec ses qualités natives et déjà mûries par une expérience précoce, de maître en l’art d’enseigner et de vulgariser les notions scientifiques; qualités qui ne firent que s’accentuer dans la suite, jusqu’à un perfectionnement rare, auquel n’est peut-être

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

comparable que celui dont la tradition et les témoignages unanimes et les plus authentiques, nous ont laissé un exemple chez son père.

Telle était déjà, dès cette époque (1846), deux ans à peine après sa nomination d’agrégé, sa réputation et sa situation conquises d’homme de science et de professeur enseignant, qu’il se sentait autorisé à prendre part au concours pour la chaire d’anatomie, laissée vacante par le décès de Breschet, dont il avait été le suppléant, avec des compétiteurs tels que Bourgery, Chassaignac, Duméril, Giraldès, Sanson, Gosselin et Benonvilliers, qui fut nommé. Mais il est permis de dire que Jules Béclard s’y fit et y tint, par ses épreuves, une des premières places, et qu’il y préluda à une conquête assurée, dans un avenir plus ou moins prochain.

Les occasions appropriées à sa spécialisation en anatomie et physiologie devinrent rares dans les cinq années qui suivirent; mais ses aptitudes multiples et l’étendue de son savoir le prédisposaient à toutes autres spécialisations scientifiques en médecine, et lui permettaient d’affronter les divers concours qui s’y rapportent. C’est ainsi qu’il prenait également part au concours d’hygiène, qui eut lieu en 1852, pour la succession de Royer- Collard, et qui amena la nomination de Bouchardat.

Jules Béclard s’y distingua tant dans les épreuves écrites et orales (sur l’acclimatement, les vêtements, l’influence des poussières) que dans sa thèse dont le sujet fut! 'Hygiène de V enfance.

Mais il était, à cette époque (1852) sollicité par un travail plus en rapport avec ses goûts et ses pieuses préoccupations filiales : il présidait à une réédition du livre de son père les Eléments d’anatomie générale , avec de nombreuses annotations destinées à la mettre au courant de la science.

La première édition de cet ouvrage remontait à l’année 1823.

Deux ans après la mort de Pierre-Augustin Béclard (en 1827), il avait été réimprimé, sans changements notables, par les soins d’Ollivier (d’Angers).

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

C’était donc la troisième édition que publiait, en 1852, le fils, Jules Béclard, après que le second tirage était déjà, depuis longtemps épuiséj; il y introduisit, à l’aide de notes, les faits nouveaux, dont la science s’était enrichie, depuis trente ans; ces additions étaient disséminées dans le corps même de l’ouvrage, qui eut à subir, en même temps, quelques suppressions, d’ailleurs rares, et faites, selon l’expression même de l’annotateur, avec une respectueuse réserve, et dans le but de mettre de l’harmonie entre le texte ancien et le nouveau, et de conserver à l’ouvrage son unité»

Mais, plus tard, en 1865, dans une nouvelle et quatrième édition, édition beaucoup plus complète, considérant, avecjuste raison, que les Eléments d' Anatomie générale , caractérisaient une époque dans l’histoire de l’Anatomie, Jules Béclard crut devoir rétablir le texte primitif, en faisant uniquement disparaître le chapitre dernier, d’ailleurs fort court, intitulé : Des productions accidentelles , lequel ne paraissait plus digne d’être conservé en présence de la révolution opérée par l’intervention du microscope dans l’étude et la connaissance des produits pathologiques. Ce qui caractérisait surtout cette édition nouvelle et qui donnait au livre un vrai regain d’actualité, c’étaient les annotations imprimées à la suite de chacun des chapitres, en une série d’appendices, où se trouvent consignés les progrès jusqu’alors accomplis dans l’étude anatomique, et principalement dans la connaissance microscopique des tissus.

Il est permis de dire, avec leur auteur, que ces appendices, dans leur ensemble, représentaient une sorte de Précis d'histologie; avec des figures intercalées dans le texte pour rendre les descriptions plus claires; l’exposé des moyens pratiques propres à faciliter l’étude des divers tissus; le mode de préparation des pièces pour l’examen microscopique; enfin l’indication exacte des sources bibliographiques.

Jules Béclard était, d’ailleurs, admirablement préparé à cette besogne , par la connaissance approfondie de la langue allemande, qui lui avait permis, en même temps, de traduire, en

collaboration avec notre savant collègue et ami le Dr Marc Sée, d’importer et de vulgariser ainsi en France le Traité d'histologie humaine de Kolliker, devenu, alors, le Traité classique de cette science.

Les changements et les améliorations introduits dans les Eléments d’ Anatomie générale en faisaient un traité véritablement original et également classique, à l’actif et à l’honneur de l’annotateur qui, avec une application toute filiale, devenait ainsi, le digne collaborateur du père, après avoir déployé dans cette collaboration les qualités héréditaires de précision, de clarté, de méthode, sur lesquelles je me plais à insister, et que nous allons, maintenant, retrouver à leur apogée, pour ainsi dire, dans une autre publication toute personnelle.

Cette publicafion est le Traité élémentaire de Physiologie humaine , un modèle du genre, dans lequel, il faut le déclarer de suite — et l’incomparable succès du livre va en témoigner — - dans lequel l’auteur s’est surpassé, et a surpassé toute tentative de cette sorte.

A l’époque — 1855 — où parut, pour la première fois, le Traité élémentaire de Physiologie, la littérature médicale française (pour ne parler que de celle-là) possédait un certain nombre de traités de ce genre : quelques-uns avaient eu une grande vogue, grâce à la réputation scientifique et professionnelle de leurs auteurs, mais ils étaient, alors, plus ou moins démodés, n’étant plus au courant de la science physiologique, éminemment progressiste de sa nature; les autres, bien que plus d'actualité, ne remplissaient pas absolument les véritables conditions d’un traité classique, approprié et adapté à l'enseignement élémentaire de l’élève, soit à cause de l’excès d’étendue et de développement qui effraie le débutant et, ne met pas suffisamment à sa portée l’aliment scientifique; soit à cause de l’inachèvement d’un livre qui demande, avant tout, à offrir le programme complet des matières qu’il a à traiter, et qui représentent l’état actuel de la science.

Au nombre des premiers, et qui méritent une mention spéciale étaient : Les nouveaux éléments de physiologie, du professeur Richerand, dont la première édition en un volume in-8°, parut en 1801, et qui eurent successivement, dans le cours des trois années suivantes, dix éditions; la première et dernière parue en 1833, avec notes et additions de Philippe Bérard.

Le Précis élémentaire de Physiologie, de Magendie, dont l’intervention géniale dans la science expérimentale, base et essence de la Physiologie, exerçait alors une influence magistrale et prépondérante : ce livre, dont la première édition, in-8°, vit le jour en 1816, parvenait à sa quatrième édition, en deux volumes, en 1830.

Nous rapprocherons, pour simple mention, de ces deux traités, qui furent privilégiés à cette époque :

Ceux de G. Grimaud: Cours complet de Physiologie distribué en leçons , deux volumes (1818); de F.-E. Fodéré : Physiologie positive appliquée spécialement à la médecine pratique, trois volumes (1806) ; et de Y. -P. Adelon, le futur professeur de médecine légale, grand ami et protecteur de J. Béclard : la Physiologie de l'homme , en quatre volumes (première édition en 1823-1824; deuxième en 1829). Vers cette même époque, Gerdy publiait la Physiologie médicale didactique et critique, dont un volume unique a paru en 1829.

Broussais, l’illustre promoteur de la « Thérapeutique physiologique », ne pouvait rester étranger à la conception d’un traité didactique selon sa doctrine; et il publiait en 1834 un Traité de Physiologie appliquée à la Pathologie, en deux volumes.

Presque en même temps (1837), J.-L. Brachet (de Lyon) donnait en collaboration avec Fouilloux dans l’Encyclopédie des Sciences médicales, la Physiologie élémentaire de l'homme, un volume in-8°, qui, dans une deuxième édition en 1833, se dédoublait en deux volumes.

Un peu plus tard, en 1843, une traduction française par Jour-

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

dan et Littré, sur la cinquième édition allemande, transportait et vulgarisait, chez nous, le célèbre traité de Jean Muller ( Handbuch der Physiologie des Menschen , Manuel de Physiologie de V homme).

Peu de temps après, 1848, Philippe Bérard commençait, en fascicules séparés, la publication de son Cours de Physiologie, professé à la Faculté de Paris. Trois volumes seulement, et deux livraisons in -4°, ont paru de 1848 à 1865, de cet ouvrage qui devait avoir de huit à dix volumes; et dont l’étendue — à supposer même qu’il eût été complet — ne répondait pas aux véritables desiderata d’un traité précis et classique.

Mieux approprié, le Traité de Physiologie de Longet, l’un des expérimentateurs qui, avec Claude Bernard et Brown-Séquard, faisaient, alors le plus d’honneur à l’École de Magendie et dont les leçons libres, à l’École pratique, furent célèbres, était publié en 1850, en deux volumes; il s’augmentait d’un troisième dans les deux éditions successives, de 1860 et 1867-1869, de façon à former, par l’étendue et les détails, un véritable compendium de physiologie, qui n’était plus à la portée des élèves.

C’est dans ces conditions, qu’il n’était pas inutile de rappeler sommairement, que J. Béclard entreprenait la rédaction de son Traité. De son coup d’œil perspicace et déjà expérimenté, il avait aperçu et compris le vrai desideratum d’un tel livre, qui doit être avant tout un livre d’enseignement, c’est-à-dire un exposé de l’état présent de la science, sous une forme concise et suffisamment complète, en même temps, pour permettre de ne rien omettre d’essentiel; tout en glissant rapidement sur les parties de la physiologie, de moins en moins nombreuses, d’ailleurs, où les hypothèses tiennent plus de place que les démonstrations ; et réservant à l’exposition des faits acquis les développements nécessaires. Ce but, bien défini et visé par l’auteur, fut merveilleusement atteint, grâce à une connaissance parfaite et approfondie de la matière, grâce surtout aux qualités maîtresses

de son talent, qui font de lui le type achevé de l’écrivain didactique : la juste précision, la clarté constante, la méthode impeccable. Rien ne manquait à sa tentative, pour lui donner et justifier le grand succès, dont elle fut couronnée, du premier coup, et qu’elle garda sans désemparer, pendant plus de vingtcinq ans; à ce point que le Traité élémentaire de physiologie fut le vade mecum préféré et presque exclusif des générations d'élèves de cette période.

A dater en effet, de sa première apparition en 1835, les éditions se succédèrent régulièrement tous les deux ou trois ans, jusqu’à l’année 1870, de triste mémoire, date à laquelle parut la sixième édition : publiée à grand nombre les années suivantes, dans cinq tirages successifs, cette édition était épuisée depuis deux ans, lorsqu’une septième vit le jour en 1880; et si elle a été la dernière, il est permis d’affirmer que c’est parce que l’inévitable et implacable fatalité est venue trancher avec la vie de leur auteur, le fil ininterrompu de ces publications successives, qui se seraient certainement perpétuées avec la même vitesse et le même succès.

Sans modifier le plan et le fond primitifs de l’ouvrage, cette septième édition constitue une refonte presque complète par les nombreuses additions nécessitées par les découvertes nouvelles qui, dans ces dernières années surtout, ont renouvelé la face de la science; additions qui ont entraîné un changement de format sans le grossir démesurément, et lui enlever ses caractères extérieurs et intérieurs d’un Traité de vulgarisation.

Je considérerai toujours — qu’il me soit permis de le dire ici sans autre intention que d’ajouter un hommage personnel de plus à la mémoire du maître vénéré, — -je considérerai comme une des plus précieuses marques de sa bienveillance et de sa confiance, qu’il ne livrait pas facilement, d’avoir été admis par lui à la participation de cette septième édition, qui pourra longtemps encore être consultée avec fruit, et même être recherchée de ceux

qui voudront se familiariser avec les notions classiques de la

physiologie, en attendant — et il n'est pas téméraire d'affirmer que l’on attendra longtemps encore — que le livre de J. Béclard soit véritablement remplacé.

Si j’ajoute que le Traité élémentaire de pysiologie , en plus des sept éditions qu’il a reçues, a été traduit dans presque toutes les langues du monde civilisé : allemand, anglais, italien, espagnol, portugais, valaque, arabe... ; qu’il a constitué, dans ces pays, comme en France, durant ces vingt-cinq dernières années, le livre classique de physiologie, et qu’il y jouit encore d’une réputation qui survit à son auteur, malheureusement disparu, nous aurons dit tout ce que l’on peut dire, et qui n’exprime pas encore toute la réalité, d’un succès rare en ce genre de publication, et qui témoigne de ses mérites exceptionnels.

La réputation de l’auteur, comme homme de science et d’enseignement, à la lois écrivain didactique et professeur de premier ordre, était désormais acquise et fondée sur les titres les plus sérieux et les plus brillants; il ne lui manquait plus que la consécration définitive par l’élévation à la chaire professorale de sa spécialisation et de son choix, et cette consécration ne devait pas longtemps, se faire attendre : elle se réalisait en l’année 1872.

Déjà sur les rangs avec Longet pour la succession de Ph. Bérard, il dut alors céder le pas à l’ancienneté de son compétiteur, dont la Faculté avait à cœur de récompenser les services rendus, à la science, par ses remarquables travaux d’expérimentateur consommé, et à l’enseignement, d’un côté par ses cours libres de l’École pratique qui eurent un grand succès; de l’autre, par la publication de son grand Traité de physiologie. Mais ce ne fut là qu’un simple ajournement pour J. Béclard, dont la place dans cette chaire était désormais et inévitablement marquée.

Elle lui était en effet attribuée à l’unanimité, le 15 mars 1872, après la mort de Longet, n’ayant sur la liste de présentation et simplement pour la forme, d’autre compétiteur que M. le

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

Dr Gréhant, alors jeune physiologiste d’avenir, aujourd’hui professeur de physiologie générale au Muséum d’histoire naturelle.

Ainsi, en possession de sa chaire de prédilection, J. Béclard s’y montrait d’emblée le professeur enseignant, le vulgarisateur scientifique aux qualités maîtresses d’orateur plein de méthode, de clarté limpide, de précision élégante, doublées et agrémentées de cette animation, de cette verve entraînante, qui tiennent constamment en éveil et sous le charme l’attention de l’auditeur.

Ajoutez à cela une diction parfaite, les avantages et l’attrait d’une physionomie franchement ouverte, où se peignaient tant dans son expression habituelle que dans son aimable sourire, une bienveillance, une affabilité douces et profondes mises en jeu par la mimique expressive de l’orateur, et vous aurez le secret d’un succès professoral dont nous nous plaisons à retrouver et à rappeler l’exemple exceptionnel dans le souvenir historique du père, Pierre-Augustin Béclard.

J’ai d’ailleurs hâte de le dire à sa louange, moi qui ai vécu, pendant près de quinze années, au contact et dans l’intimité, — je n’ose dire dans la collaboration, bien que dans ma bouche ce mot ne puisse avoir d’autre prétention et d’autre signification que celle du respectueux et inébranlable dévouement de l’humble disciple; — au contact, dis-je, du professeur et du maître : quels que fussent les dons naturels de son talent, mûris par l’expérience et consacrés par un succès constant, jamais, dans sa sévérité pour lui-même et dans son insatiable désir de faire mieux, il ne les crut suffisamment perfectionnés ; et il s’appliqua durant toute sa vie professorale à ce perfectionnement, dont il se plaisait à constater lui-même, la réalité, sans nulle ostentation, dans la conscience sereine qu’il en avait.

Qu’il me soit permis de reproduire, à ce propos, ce que dans mes nombreuses Revues de l’enseignement, j’écrivais en 1877, à l’occasion de la reprise de ses cours.

« Certes, disais-je, si quelqu’un possède, à un haut degré,

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

ces'maîtresses qualités du professeur enseignant, c’est sans contredit, M. Jules Béclard ; et il ne semblait pas que l’on eût plus ou mieux à attendre de lui de ce côté. Mais pour celui qui veut et sait s’y appliquer (ce n’est pas toujours, il est vrai, le cas de MM. les professeurs, quand ils ont leur siège fait), le perfectionnement est toujours possible.

« Ce perfectionnement, chez M. Béclard, nous a paru résider dans une assurance plus grande et plus ferme encore que celle qu’il possédait déjà devant son auditoire : nous voulons parler de cette assurance qui, en donnant à l’orateur la complète et permanente possession de soi, permet à 1’improvisateur préparé de suivre son cours, d’un pas égal, et sans défaillance ; favorise le choix des termes appropriés, grâce à un débit mesuré, coupé par des pauses savamment calculées; en un mot, rend l’orateur d’autant plus maître de son auditoire qu’il est plus maître de lui-même.

« Supposez, dans ces conditions, un professeur d’une expérience consommée, habile dans le choix des matériaux de son enseignement qu’il possède à fond ; ne présentant rien d’inutile à ses jeunes auditeurs, c’est-à-dire proportionnant à leur capacité actuelle l’aliment scientifique, et le leur offrant avec une précision, une clarté de langage accomplies; debout, allant et venant, de façon à embrasser, pour ainsi dire, en même temps de sa parole, toutes les parties de l’amphithéâtre; reprenant et répétant la démonstration sous une forme nouvelle, jusqu'à ce qu’il sente qu’elle a dû pénétrer dans tous les esprits; tout cela avec une animation, un entrain, une verve, qui ne se ralentissent jamais... et vous aurez le professeur Jules Béclard... »

Du reste, ce n’est pas seulement pour lui-même qu’il travaillait à ce perfectionnement: et il le montra particulièrement, ainsi que nous allons le constater, lorsque, quelques années plus tard, il prenait, en qualité de doyen, les rênes administratives de la Faculté, et qu’il se consacrait aux soucis et aux desiderata de son organisation enseignante.

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

Depuis un certain temps déjà, il appartenait à l’Académie de médecine, où il était entré le 25 février 1862, en remplacement de Heller, dans la section d’anatomie et physiologie.

Frédéric Dubois (d’Amiens), alors secrétaire perpétuel, ancien ami de la famille Béclard, tenait en particulière estime le jeune savant, dont il appréciait hautement les mérites précoces : sous son patronage, Jules Béclard, quelques mois à peine après son élection à l’Académie, était élevé, le 22 juillet 1862, au titre et à la dignité de secrétaire annuel. C’est en cette qualité qu'il lit ses premières armes, par le compte rendu annuel des travaux du corps savant où il déployait déjà les qualités qui devaient, bientôt, faire de lui le modèle du penseur, de l’écrivain, de l’orateur académiques. Il était déjà désigné, tacitement, par Dubois (d’Amiens) lui-même, que la vieillesse et les infirmités inclinaient de plus en plus vers une impotence consciente, comme son futur successeur au secrétariat perpétuel; et pour mieux assurer les titres de son jeune collaborateur à cette haute candidature, autant que pour se ménager un repos nécessaire, il lui confiait le soin de quelques-uns des éloges annuels, dans lesquels il excellait lui-même, mais dans lesquels — il est permis de le dire sans offenser sa mémoire — il fut vite surpassé par son jeune remplaçant.

Ce remplacement définitif avait lieu à la suite de la mort de Dubois (d’Amiens), dans l’année 1873; et Jules Béclard prenait alors les fonctions, qui lui étaient confiées par la quasi-unanimité de l’Académie, de secrétaire perpétuel : il s’y consacra jusqu’à sa mort, en les partageant avec celles du décanat, que nous allons bientôt lui voir recueillir de la confiance de ses collègues de la Faculté, et avec ses devoirs de professeur.

Les fonctions de secrétaire perpétuel de l’Académie font de celui qui en est investi le véritable représentant moral et administratif de l’assemblée savante, dont il personnifie, pour ainsi dire, les traditions légendaires.

Certes, si quelqu’un fut et resta constamment attaché et

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

fidëïe à ce dépôt sacré et aux multiples devoirs qu’il impose, ce fut Jules Béclard; d’autant plus qu’éloigné de toute préoccupation professionnelle, adonné exclusivement, tout entier, à la science et à sa culture désintéressée, il était en situation la mieux appropriée, la plus parfaite, pour se consacrer à ces devoirs.

Et cependant, nous devons le reconnaître et le déclarer ici, — sans craindre, d’ailleurs, que cette déclaration, uniquement inspirée par le souci et le respect de la vérité, puisse porter la moindre atteinte à la réputation et aux mérites du secrétaire perpétuel, — Jules Béclard laissa à désirer par un côté de ses fonctions, la plus délicate, il est vrai, la plus difficile : celui qui consiste à réclamer de ses collègues, et à leur imposer au besoin, l’exactitude et la ponctualité dans l'accomplissement de leur mission officielle d q rapporteurs, principalement en ce qui concerne le rapport sur les prix décernés par l’Académie, et qu’elle doit proclamer dans la séance solennelle de fin d’année, autant que possible à la même date. Ceux qui ont connu et apprécié — et ceux-là sont nombreux, je puis dire unanimes, parmi ceux qui l’ont approché et fréquenté - — la bienveillance extrême de Jules Béclard, ne s’étonneront pas qu’elle ait souvent fléchi devant les nécessités d’une rigueur, à laquelle il lui répugnait de se plier et d’obéir : c’est là une circonstance atténuante d’une de ces faiblesses de tempérament, qui ne saurait, cependant, passer pour une excuse absolue, depuis que l’Académie a appris, et a pu constater, combien il était possible, facile même de concilier la bienveillance la plus vraie et la plus aimable, avec la rigueur indispensable au bon fonctionnement et à l’exactitude académiques ; ai-je besoin de prononcer le nom du secrétaire perpétuel qui a admirablement résolu ce délicat problème, sans le froissement de personne, et à la satisfaction de tous? Ce nom est dans toutes vos bouches, e t il représente et personnifie, de la sorte, un complément indispensable à une succession, dont il s’est montré, à tous autres égards, si digne.

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

Mais ce qu’il convient de louer sans réserve, en Jules Béclard, c’est sa supériorité incontestable et incontestée dans l 'éloge académique ; c’est son éclatant triomphe dans ce genre.

Tout ce que je pourrais dire ici de ces éloquentes biographies, dont la série, au nombre de douze, depuis la première en date, celle de de Blainville en 1863, alors qu’il venait à peine d’entrer à l’Académie, jusqu’à la dernière, celle de Claude Bernard, conçue et réalisée dans toute la maturité de son talent, — et après les éloges de Delpech, de Villermé, de Gerdy, de Rostan, Velpeau, Trousseau, Louis, Cruveilhier, Nélaton, Andral, — constituent autant de chefs-d’œuvre, où l’élévation et la magnificence de la pensée le disputent à l’élégance et à la perfection de la forme; — tout ce que je pourrais dire, dans les termes les plus admiratifs, ne saurait en donner la véritable idée à ceux qui n’ont pas eu l’avantage de les lire, et surtout de les entendre.

Car Jules Béclard ne s’y est pas seulement montré le penseur et le critique profond, doublé du merveilleux écrivain ; il possédait, de plus, et il mettait en œuvre, à la tribune de l’Académie comme en toute autre occasion, un talent de diclion, un talent oratoire des plus remarquables, qu’il s’était appliqué à perfectionner au contact et avec les conseils de maîtres tels que Samson et Beauvallet, de la Comédie-Française, ses amis.

La plupart de mes collègues qui me font l’honneur de m’écouter, et auxquels il a été donné de l’entendre, à cette tribune, prononcer un de ses éloges, n’ont certainement pas oublié l’art infini avec lequel sa parole, au timbre clair, sympathique, et pénétrant, nuançait les éloquentes périodes de sa prose d’une précision et d’une sobriété toujours élégantes, sans nulle prétention.

Très soucieux, en effet, de la forme, il s’était fait, pour son usage, une série de petits carnets, que nous avons eus sous les yeux, et sur lesquels se trouvent inscrits les mots synonymes de toutes les langues, qu’il possédait d’ailleurs, à fond : l’allemand,

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

l'anglais, l’italien, l’espagnol et jusqu’au sanscrit qu’il s’était, assimilé.

L’on s’explique, ainsi, comment, avec ses prédispositions natives et acquises, où se rencontraient à la fois et où se sont développés dans l’exercice de facultés de premier ordre, le savant, le penseur, le philosophe, l’artiste et meme le poète; et avec les moyens de perfectionnement que' nous venons de lui voir mettre en œuvre, il se soit élevé à ces hauteurs de l’éloquence académique.

Le titre de savant, nous n’avons plus à le justifier, bien que cette justification doive s’accentuer encore par la suite, et d’une façon qui ne s’est pas suffisamment révélée.

Le penseur... il est et se montre à chaque page, presque à chaque ligne de ces admirables éloges, dont il me faudrait retracer de si nombreux passages.

Ecoutez celui-ci emprunté à l’éloge de Nélaton, et que l’on croirait écrit d’hier, tellement il s’adapte au moment présent des péripéties de la profession médicale :

« ... Tandis qu’à la cour des souverains d’Asie, nos confrères de l’antiquité faisaient assez bonne figure, il n’en allait pas tout à fait de même en Occident. À Rome, où l’esclave n’était rien et l’affranchi peu de chose^ le médecin ne comptait guère. Il est vrai que, dans notre pays, une partie de la nation, qui a longtemps passé pour la plus éclairée, a vécu dans cette illusion puérile qu’on déroge par le travail, et qu’il est plus noble de ne rien faire. Les mains royales, plus recherchées que celles des médecins les plus habiles, jouissaient alors de vertus particulières, et je ne sais plus quelle grande dame du temps de Louis XIV léguait, en mourant, une pension viagère au chirurgien qui l’avait opérée, parce que, disait-elle, il ne serait plus appelé pour soigner personne.

« Aujourd’hui que l’idée d’égalité s’est dégagée comme une loi de justice, le médecin n’est l’inférieur de personne. Par la

ÉLOGE DE JULES-ALGUSTIN BÉCLARD

grandeur de son objet qui est l’homme même, la médecine est de toutes les sciences la plus mêlée à toutes les autres, et le médecin digne de ce nom, un des types les plus élevés de culture intellectuelle et morale. La mission sociale qu’il est appelé à remplir, l’étendue et la variété des connaissances qu’elle exige, le nombre et l’importance des applications qui en découlent, lui assignent dans notre société un rang, qui ne le cède à aucun autre. Il a le droit de se faire partout sa place, et il lui appartient de garder fièrement dans le commerce des puissants du jour, ce que d’autres y perdent : la sincérité et l’indépendance. »

Mais, c’est surtout dans l’éloge de Claude-Bernard qui fut son chant du cygne, et où il s’est surpassé, que Jules Béclard a marqué la vigoureuse empreinte du penseur et de l’écrivain. Il serait difficile, croyons-nous, de trouver dans notre littérature médicale, et même dans la littérature en général, des pensées d’une inspiration plus élevée, exprimées en un plus beau langage, que celles de l’exorde suivant :

« Il en est qu’attirent les théâtres retentissants, où l’inconstante popularité accorde et retire ses faveurs; où l’on voit, tour à tour, aux élévations soudaines succéder des chutes profondes et des retours inattendus : combattre pour la justice, assurer le triomphe de la raison, telle est leur espérance, tel est le but de leurs constants efforts; trop souvent il leur échappe au moment où ils croient l’atteindre, et c’est au milieu d’une perpétuelle mobilité, et d’une perpétuelle incertitude, qu’ils goûtent les jouissances troublées de l’ambition.

« D’autres élèvent leur cœur plus haut : épris des divines beautés de la nature, ils brûlent de l’irrésistible désir de soulever les voiles qui la couvrent. Obscurs ou glorieux, marqués au front de la céleste flamme, ou perdus dans la nuit profonde, il n’importe; serviteurs désintéressés de la cause à laquelle ils ont donné leur vie, dominés par une seule pensée, ils ne cal-

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

cuient ni ce que colHe l’amour de la vérité, ni à quel prix elle se

donne; et dans l’oubli de soi-même que la science inspire à ses adorateurs, ils trouvent les plus pures jouissances. Possédés de cette noble fièvre dont ils ne doivent pas guérir, ils ne suspendent, un instant, leur marche que pour s’élancer en avant avec une ardeur nouvelle : « Toujours plus loin, toujours plus « haut », telle est leur devise. »

Et ailleurs, dans ce même chef-d’œuvre, où tout serait digne d’être cité avec une admiration toujours nouvelle, quel morceau plus éloquent et plus pénétrant de douce, et en même temps profonde et poétique philosophie, que celui-ci :

« ... L’intervention du surnaturel dans l’ordre si admirablement réglé des réalités tangibles n’est qu’une conception primitive et provisoire, qui disparaît peu à peu, à mesure que l’humanité s’instruit et s’éclaire. Quant à l’idéal, qu’il ne faut pas confondre avec le surnaturel, il n’a de place nulle part dans la nature, et cependant il gouverne le monde : il est l’infiniment grand et l’infiniment petit, aussi insondables Fun que l’autre; il est l’infini de la durée que nous ne pouvons concevoir qu’en l’ajustant à la mesure de notre vie, et à la longueur de nos jours; il est le sentiment de la mesure, de la proportion et de l’harmonie; c’est lui qui inspire les chefs-d’œuvre de Fart; il est l’amour, cet immortel magicien qui égare aussi bien la raison du philosophe que l’imagination du poète ; il est ce que la nature humaine comprend, sent, admire et aime par-dessus tout; il est le dévouement et le sacrifice; c’est par l’idéal que notre espèce s’élève au-dessus des êtres qui l’entourent, hiérarchie farouche et sans pitié, où la lutte pour la vie ne désarme jamais, aristocratie sauvage qui ne connaît d’autre loi que la force. »

Ah ! Messieurs, cet idéal, flambeau et rayonnement des espérances et des aspirations de ceux, qui vivent réellement par l’esprit et l’intelligence; levier puissant qui nous soulève et nous

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

transporte, par la volonté et le travail, au-dessus et par delà le niveau de rinfime condition humaine, de ses misères et de ses souffrances, jusqu'aux hauteurs et aux régions sereines du génie... Que de fois nous l’avons invoqué et entrevu dans nos épanchements intimes du laboratoire, où se sont écoulés nos heures et nos jours les plus heureux, dans la recherche des vérités scientifiques!...

Cet idéal, qu'il ne faut pas confondre, comme vient de le dire le Maître, avec le surnaturel, avec un « au delà » invisible, est intangible.... Mais l’idéal vrai, celui dans lequel nous nous sentons — - de notre vivant même — nous survivre par nos œuvres, après en avoir éprouvé, durant l’existence, les pures satisfactions, les satisfactions sans mélange, consolatrices des inévitables amertumes de la vie! L’idéal qui est aussi — l’un ne pouvant aller sans l’autre — qui est aussi l’amour, « l'immortel magicien » de tantôt, qui égare aussi bien la raison du philosophe que l’imagination du poète, et qui, de plus, soumet, tôt ou tard, à sa conquête et à sa domination, le savant luimême !...

Le savant, plus tard, peut-être, que tout autre, car il est, avant tout, le noble fiancé de la Science.

Jules Béclard en fut un exemple, et nous allons le voir, en effet, ne se donner une compagne que dans un âge relativement avancé, et alors qu’il crut avoir trouvé celle qui convenait le mieux à ses goûts mûris par l’expérience, et dans lesquels, je me plais à le répéter, le poète et l’artiste se reflétaient en même temps que le savant et le philosophe.

Ce n’est pas seulement dans son style, où la sobriété la plus élégante s’allie à la peinture expressive et imagée de la pensée que Jules Béclard se révèle artiste et poète : il a, de plus, justifié ces titres dans des productions inédites, que ne dédaignerait pas de signer un poète de profession.

J e ne résiste pas au désir — que vous approuverez certainement — de citer le passage suivant d’une idylle charmante, où le

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

sentiment le plus exquis de la nature s’épanche dans le plus poétique langage :

Du flambeau de la nuit, quand les pâles clartés Pénètrent l’Océan de leurs traits argentés,

J’aime dans le miroir aux surfaces mouvantes Voir les perles du ciel tomber étincelantes Au gouffre de l’immensité.

Au loin, le vent murmure à travers le feuillage,

Le pêcheur attardé qui retourne au village Mêle ses chants d’amour à l’hymne de la nuit,

Et l’onde en gémissant abandonne son lit Pour expirer sur le rivage.

Où vas-tu, belle étoile, et toi, souffle léger?

Avec vous prenez-moi, rapides messagers;

Je vous enseignerai de riantes contrées Des ombrages charmants, et de vertes vallées Que vous ne pourrez plus quitter.

Sylphes mystérieux, mon cœur vous accompagne :

Venez, je vous conduis, par delà ces campagnes Aux rives de l’Iton, dans un sol bien-aimé,

Plein d’ombre et de silence, au sein de l’amitié ;

On est si bien dans la montagne î

Salut douce retraite, asile fortuné;

Remède bienfaisant à l’esprit fatigué.

Quel bonheur de fouler l’herbe de tes prairies !

Qu'il est doux le parfum de tes rives fleuries Par une belle nuit d’été !

Un jour de l’année 1876, en entrant, selon son habitude, au laboratoire, il nous abordait, avec l’aimable et fin sourire que nous lui avons tous connu ; mais animé, à ce moment, d’une expression particulière et interrogative, qui semblait dire :

« Vous ne devinez pas ...? »

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

Et comme je restais en suspens, et dans un certain étonnement :

« Eh bien! dit-il, avec une visible satisfaction, apprenez que je me marie.... j’ai trouvé la compagne de mes rêves... »

Et il me la dépeignait aussitôt avec le pinceau qu’animait de ses plus douces et poétiques inspirations « l’immortel magicien », comme il l’appelait lui-même, et qui venait de le toucher à son tour, de son aile enchanteresse : « Elle était belle, elle était bonne, et, par surcroît, grande artiste »; que fallait-il de plus pour conquérir cette âme d’élite ?

L’aurore nouvelle d’une jeunesse qui ne l’avait pas quitté se levait pour lui : lejoursolennel de l’hyménée, en le voyant marcher, droit et ferme, vers l’autel, son sourire aimable et bienveillant aux lèvres, la distinction dans toute sa personne, restée svelte, malgré la maturité de l’âge, ceux qui ne le connaissaient pas se disaient à l’oreille : a Quel est donc ce jeune homme ? »

Et ceux qui, comme nous, n’ignoraient rien d’une réalité qu’il déguisait naturellement si bien, ne pouvaient s’empêcher d’admirer cette exceptionnelle verdeur; en vérité, et comme il se plaisait à le dire lui-même, les distances étaient effacées.

Ce que fut, dans la pratique, cette union tardive, mais si heureusement assortie, je pourrais le dire; mais quel témoignage plus authentique pourrais-je en donner, que celui qu’exprime et résume cette confidence, qui me fut plus d’une fois répétée :

« Nous avons fait du mariage, cette loterie de l’existence, si diversement appréciée, et réalisée selon les circonstances, les milieux, le contraste et le conflit des caractères, nous en avons fait un charme perpétuel de la vie à deux, à côté et au sein de la vie scientilîque. »

Ce charme et ce bonheur n’avaient pas tardé, du reste, à être couronnés par ceux de la paternité, que Jules Béclard exerça au

ELOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

milieu de ses travaux, dont elle était le plus doux délassement, avec une sollicitude, une tendresse qui n’avaient d’égales que celles de la mère modèle qui vivait à ses côtés.

Il est dans l’existence de Jules Béclard une période à laquelle il nous faut, un instant, remonter, qui n’est ni la moins curieuse, ni la moins caractéristique de cet esprit aux multiples et précoces aptitudes : je veux parler de la période politique.

Si l’on envisage la politique par le côté étroit des ambitions personnelles, égoïstes, qu’elle fait naître, et qu’elle alimente, trop souvent hélas I au détriment, et pour ainsi dire aux rebours des grands intérêts sociaux et nationaux qu’elle est appelée à servir, elle constitue alors, incontestablement, une occupation indigne d'un esprit sérieux, consciencieux et pondéré; et de plus, détournée, ainsi, de sa véritable et utile destination, elle devient, aux mains de ces ambitieux, un réel et grave danger.

Mais conçue et comprise comme elle doit l’être, dans le sens de la recherche et des applications les plus utilitaires à l’organisation, et à l’évolution progressive et civilisatrice de la société humaine, et du gouvernement du pays, elle représente non seulement une science digne d’être cultivée à l’égal et à côté des autres sciences, mais elle est, en outre, un devoir pour tout homme, pour tout citoyen capable de comprendre les intérêts communs, auxquels il doit d’autant plus sa participation, qu’il est à une échelle plus élevée de l’intelligence et du savoir.

Cette conception, ce sentiment les plus vrais, les plus élevés à l’égard de la politique, devaient être nécessairement ceux d’un esprit tel que Jules Béclard; et si l’on y joint les élans du sentiment patriotique fraîchement éclos dans un cœur plein de jeunesse, et de la générosité qui en est l’apanage, au souffle d’une révolution en harmonie avec ses ardentes aspirations vers le progrès et vers la justice, on s’expliquera facilement l’intervention précoce de Jules Béclard dans les choses de la politique, comme dans les choses de la science.

Il recevait, en effet, comme tous les jeunes de cette géné-

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

ration, le baptême républicain, en 1848, avec un enthousiasme, dont le souvenir et l’impression ne se sont pas effacés ; et dès cette époque, — il avait à peine vingt et un ans, — il prenait une part personnelle à l’étude et à la discussion des questions, où se posaient les problèmes sociaux les plus ardus, alors à l’ordre du jour, tels que : « Le droit au travail. » Il publiait, cette même année (1848), à la librairie Joubert, rue des Grès, une brochure intitulée : Qu' est- ce que le droit au travail? dans laquelle on serait vraiment étonné de trouver un savoir aussi approprié et aussi profond, allié à un bon sens, à une sagesse de vues et de déduction d’une telle maturité, chez un tout jeune homme, exposés avec une dialectique d’une puissance et d’une clarté remarquables, si l’on ne connaissait déjà l’exceptionnelle précocité de cet esprit universel.

Ecoutez cette péroraison, que l’on dirait écrite d’hier — tellement dans cette évolution périodique des événements politiques, où la scène et les décors sont dans un perpétuel changement, tandis que le fond reste toujours à peu près le même, étant le fond humain — , tellement, dis-je, elle retrace l’actualité :

« De quelque côté que nous l’envisagions, la solution du problème du travail est devenue nécessaire. Jamais opportunité ne fut plus manifeste.

« Quoi que vous fassiez, cette question se dressera toujours contre vous. Emparez-vous d’une espérance qui ne peut plus s’éteindre. Otez aux passions ennemies de l'ordre social, aux ambitions qui sommeillent et qui attendent, tout prétexte à de nouvelles agitations. Ne rejetez pas entre les bras des factions cette masse flottante et incertaine, appoint courageux et inexpérimenté de tous les ambitieux et de tous les parfis.

« Ne laissez pas aux écoles dites phalanstériennes et communistes le monopole des idées sociales. Tout monopole est dangereux. Portez les défections dans leur sein, et frappez-les d’impuissance. Songez que demain, peut-être, on aura à lutter sur le champ de bataille de l’Europe....

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

> A l’œuvre donc vous tous qui voulez l’ordre; à l'œuvre, vous tous qui voulez le progrès, garantie éternelle de l’ordre. »

Ces préoccupations suscitées et un moment entretenues par des influences accidentelles, qui s’exercèrent alors sur tant d’esprits prédisposés et mis en éveil, durent bientôt se calmer et s’assoupir, à la suite d’un de ces événements, qui marquent, d’ordinaire, les inévitables péripéties de la politique, par une réaction d’autant plus fatale, que la poussée en avant a été plus rapide et plus violente : un régime d’autorité compressive et despotique succéda aux aspirations trop impatientes, peut-être, quelque légitimes qu’elles fussent, sous un régime de liberté et de justice; et Jules Béclard dut s’y soumettre, et le subit, en silence, comme tous ceux qui partageaient ses idées, et qu’une révolte héroïque, mais impuissante, ne livra pas aux rigueurs de la force brutale ou de l’exil.

Les travaux scientifiques, les devoirs de l’agrégation et la rédaction du Traité de physiologie l’occupèrent jusqu'à l’époque où, à la suite d’un effondrement terrible, dans lequel faillirent sombrer la nation et ses destinées, la liberté et la justice recouvrèrent leurs droits inprescriptibles.

Le tocsin de l’année terrible, en sonnant les malheurs de la patrie, avait sonné, en meme temps, le réveil des grandes âmes et des patriotismes sincères... et de ceux-là fut Jules Béclard. 11 comprit qu’à ce moment suprême où le sort du pays était en jeu, le devoir et le dévouement civiques devaient primer tous les devoirs; et il s’empressa de mettre au service de la cause nationale en péril sa coopération personnelle et ses efforts, auxquels ses antécédents politiques de 1848, et son inébranlable fidélité aux principes républicains et démocratiques, donnaient un caractère particulier d’opportunité et d’importance. Aussi ses concitoyens de Gharenton, où il résidait dans la petite et pittoresque maison qu’il y occupait, et où il se livrait, dans cette solitaire retraite, à ses travaux scientifiques de prédilection; ses concitoyens, dont

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

il avait depuis longtemps conquis l’estime, s’empressaient-ils de l’appeler à siéger dans leur conseil. Il y prit rapidement, grâce à sa réputation scientifique, déjà acquise, et à ses hautes qualité de bon sens, de raison et d’intelligence perspicace des choses administratives, une autorité et une prépondérance marquées, qui le désignaient, comme candidat prochain, à une de nos assemblées parlementaires.

Les élections législatives de 1876 firent naître cette occasion ; et la candidature de Jules Béclard à la députation se posait, pour ainsi dire, d’elle-même, dans l’arrondissement de Charenton avec la certitude du succès.

Mais une intervention et une influence au moins regrettables vinrent, très inopportunément, contrarier ce résultat.

Cet incident de la vie de J. Béclard, qui ne fut pas sans l’affliger, mérite d’être rappelé, ne fût-ce que pour montrer son amour de la vérité en toutes choses, et son empressement à abjurer les erreurs, auxquelles il avait pu être entraîné.

Parmi ses amis de haute situation politique, Jules Béclard comptait comme l’un des plus intimes et des plus influents, Jules Simon, dont il acceptait volontiers et respectueusement la direction en cette matière.

Or, quels que fussent les grandes qualités, les mérites incontestables et incontestés du philosophe, de l’écrivain, de l’admirable artiste oratoire, du citoyen qu’était Jules Simon, il avait — tribut fatal et universel payé à la nature humaine — ses faiblesses; l’une de celles dont il fut et se montra particulièrement atteint à cette époque, résidait dans la méconnaissance, de parti pris, des services que rendait, alors, au pays, un autre grand citoyen, nouvellement éclos à la vie politique, mais qui y avait pris d’emblée, grâce à ses qualités puissantes et à son patriotisme enflammé, une place prépondérante : j’ai nommé le « Sauveur de l’honneur national », Léon Gambetta.

11 est vrai que ces injustes préventions que pouvaient, seules

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

et^âla rigueur, justifier, dès l’abord, l'exagération des nobles sentiments dont s’inspiraient les actes du plus pur patriotisme, furent, un instant, partagées par l’illustre « libérateur du territoire » qui s’oublia, lui aussi, jusqu’à prononcer les mots de « Fou furieux »; mais il ne tardait pas à abjurer son erreur, et la retentissante injustice qu’elle avait suggérée; et il s’appliqua, on peut le dire, à les réparer, en toute occasion, durant le cours de sa haute magistrature de premier Président de la République, en faisant à celui-là même qu’il avait, autrefois, qualifié de « Fou furieux », l’insigne honneur de le prendre, en toute confiance, pour son confident et son conseil intimes.

Telle ne fut pas — il faut encore une fois le déplorer pour lui et pour sa mémoire — la conduite de Jules Simon qui, lui, n’abdiqua pas ses préventions et qui continua, en toute occasion, une guerre sourde, au jeune émule politique dont il ne paraissait pas pouvoir se résigner à supporter l’illustration précoce, et à reconnaître les services.

C’est dans cet esprit qu’il avait réussi à communiquer à son ami que, pour opposer un compétiteur d’une réelle valeur et d’une haute notoriété à la candidature sénatoriale de M. de Freycinet, le candidat de la Défense nationale, et par conséquent le candidat justement préféré de Gambetta, il avait choisi et incité, pour cette compétition, Jules Béclard.

Obéissant à cette incitation et à cette influence, celui-ci négligea et abandonna même, un certain temps, ses projets de candidature à la députation pour la candidature sénatoriale.

Mais, confident journalier de ses pensées et de ses détermitions, je n’eus pas de peine à lui faire comprendre qu’il faisait fausse route; et que non seulement il courait à un insuccès, mais, qu’en outre, il se faisait, sans peut-être s’en douter, l’instrument d’une passion personnelle. Et afin de mieux et définitivement le convaincre, et de le mettre en mesure de juger par lui-même de la situation réelle des choses, et de l’homme qui dominait légitimement cette situation, et sur lequel il s’était laissé aller à partager d’injustes préventions, je lui pro-

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

posai, après l’avoir préparée, une entrevue avec Gambetta.

Elle fut acceptée avec empressement de part et d’autre. J’ai à peine besoin de dire que la séduction et la conversion furent complètes, et que l’enlacement de ces deux mains faites pour se comprendre et s'entendre, inaugura et scella des relations d’une profonde cordialité, qui ne devaient pas avoir seulement pour résultat de faire cesser une fausse manoeuvre politique, mais encore celui de favoriser plus tard l’organisation et la dotation des laboratoires scientifiques.

En sortant de chez Gambetta, Jules Béclard rompait avec ses projets de candidature sénatoriale, pour reprendre la candidature à la députation.

Mais il était trop tard! Le candidat adverse, le candidat du radicalisme intransigeant d’alors, et son comité, avaient gagné suffisamment de temps dans la campagne, jusqu’alors sans opposition effective qu’ils avaient menée, pour rendre stériles tous nos efforts.

Je dis « nos efforts », car, par un surcroît de fatalité, J. Béclard fut pris, à ce moment psychologique, d’une indisposition assez sérieuse pour le contraindre de s’aliter, et il me confia la délicate mission de le remplacer, pour soutenir et défendre sa candidature, dans les réunions publiques.

Le remplacer, je n’y pouvais prétendre, car il m’eût fallu son autorité et son talent; mais j’y apportai, secondé par des amis dévoués, dont je me plais à rappeler ici les noms, le docteur Delthil (de Nogent-sur-Marne) et le docteur Galippe, qui comptera bientôt, je l’espère, parmi nos collègues de l’Académie, tout mon attachement au candidat et à la cause qu’il représentait.

Ainsi sombra la candidature politique de Jules Béclard.

Faut-il regretter cet échec? Je ne le pense pas, et beaucoup seront sans doute de mon avis, qui savent les services d’une autre nature, que Jules Béclard était appelé à rendre, et que nous allons lui voir accomplir.

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉGLARD

La démission (le 17 novembre 1881) du regretté professeur Vulpian venait de laisser subitement vacante la place et les fonctions de doyen à l’Ecole de médecine, dans des conditions particulièrement délicates, qu’il est inutile de rappeler ici. Jules Béclard fut, immédiatement, et de raccord unanime de ses collègues, désigné pour cette succession, que lui seul parut capable de recevoir, dans ces circonstances ; et un décret signé par le nouveau ministre de l’Instruction publique, Paul Bert, l’appelait au décanat deux jours après la démission de son prédécesseur (le 19 novembre 1881).

L’accueil exceptionnel, unanimement favorable que reçut cette désignation, et dont on trouverait, peut-être, difficilement un exemple dans les annales du décanat, ne se manifesta pas seulement dans les sphères officielles, et dans tout le personnel de la Faculté, depuis le plus inférieur jusqu’au plus élevé, mais encore en dehors de l’Ecole, dans tout le monde médical et extrascientifique ; les élèves en médecine qui avaient, dès longtemps, appris à connaître et savaient apprécier le dévouement du maître, sa bienveillance et sa sollicitude toutes paternelles, firent un accueil particulièrement sympathique et enthousiaste à la nomination de celui qu’ils appelaient déjà « leur père », titre qui devait être encore mieux mérité, et consacré par son administration.

Il s’y adonna tout entier, en homme que la vraie compréhension et la conscience de ses devoirs, rendent esclaves des fonctions qu’ils ont acceptées. Sans abdiquer la bienveillance, qui était le fond de sa nature, il ne transigea jamais avec la fermeté, la force de volonté et de détermination commandées par les intérêts supérieurs qui lui étaient confiés : c’est grâce à cette heureuse alliance de qualités foncièrement aimables et attractives avec les nécessités et les exigences administratives qu'il présida, avec une sollicitude et une surveillance constantes, non seulement à tous les détails matériels de son administration, mais qu’il accomplit, en plus, dans la sphère des desiderata et des réformes de l’enseignement, des actes d’une haute importance.

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

Parmi ces actes, sur lesquels il convient et il me plaît d’insister particulièrement, je rappellerai, d’abord, la part active et prépondérante qu’il prit à la réédification des bâtiments de l’Ecole pratique, à l’installation et à l’organisation des laboratoires.

Après la terrible et encore saignante épreuve de 1870, le relèvement, et pour ainsi dire le sauvetage du pays, étaient devenus la préoccupation dominante, obsédante de tous ceux qui se faisaient une juste idée du terrible danger qu’il venait de courir, et de sa situation présente et à venir ; et c’est dans le relèvement intellectuel et scientifique qu’apparaissait à tous le vrai et pressant remède.

Nul mieux que Jules Béclard ne sentit, en sa patriotique sollicitude, cette vérité et cette nécessité ; et il s’appliqua, de tous ses efforts, dans sa sphère sociale et administrative, à leur donner toute la satisfaction possible. Il activa et poussa vigoureusement la reconstitution languissante des nouveaux bâtiments. Il fit mieux : comme il s’aperçut bien vite que, dans les projets de construction, selon une déplorable coutume et des mœurs dont nos architectes ont etassumentla responsabilité, l’appropriation et l’adaptation des établissements techniques étaient subordonnées et sacrifiées, dans leur véritable but, aux seules préoccupations architecturales, il s’empressa d’intervenir, de toute son autorité, pour remédier, autant qu’il était encore possible, à cet état de choses : il fit appel aux compétences autorisées et respectives pour apporter les modifications nécessaires aux plans déjà réalisés, et qui avaient même reçu, dans le gros œuvre, un commencement d’exécution dont il n’était plus permis de rectifier le dispositif; il fallut chercher dans des palliatifs la réparation possible au fait matériel accompli. Rien ne fut épargné pour arriver à ce résultat, quelque fatalement incomplet qu’il dût être ; et afin d’être en mesure de bénéficier des applications les plus précises, on se décida tardivement (c’est par là qu’il eût fallu commencer!) à aller puiser, à l’étranger, dans les exemples les

52 ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BRCLARD

plus perfectionnés d’alors, les indications nécessaires pour la meilleure réalisation de nos propres projets.

C’est à l’initiative et à l’intervention de Jules Béclard que l’on doit ces déterminations et leurs conséquences pour les aménagements rectifiés, autant que cela se pouvait, de nos nouveaux établissements scolaires.

Par tout ce qu’ils laissent encore à désirer, malgré ces palliatifs, on peut juger de ce qu’ils eussent été, en l’absence et à défaut de cette précieuse intervention.

En même temps qu’il s’efforcait de donner satisfaction à ce côté matériel de la situation, il se préoccupait, avec non moins de sollicitude, des desiderata de l’organisation de l’enseignement, et des réformes plus ou moins impérieuses et urgentes qu’elle réclamait.

Le côté pratique de ces réformes attira et occupa surtout son attention; et la première à laquelle il donna tous ses soins, en favorisant et en secondant les efforts d’un collaborateur, dont il sut apprécier les puissantes qualités d’organisateur, — nous avons nommé le professeur Farabeuf, alors chef des travaux anatomiques, — fut la réorganisation de l’Ecole anatomique et de dissection, dont il serait superflu de redire ici les mérites et l’excellence, aujourd’hui généralement connus, appréciés et consacrés.

Après l’une des branches fondamentales de la science et de l’instruction médicales, V Anatomie, Jules Béclard dut s’attacher d’autant plus à l’autre branche, sœur et solidaire, la Physiologie, qu’il y était personnellement convié, et impliqué, en quelque sorte, par sa spécialisation professorale.

Déjà, dès le moment où j’eus l’honneur d’être appelé par lui aux fonctions de préparateur, rompant avec les précédents qui faisaient du cours de Physiologie un exposé purement didactique et théorique, il avait introduit et ajouté à ses leçons le complément nécessaire de l’enseignement physiologique bien compris et véritablement fructueux : la démons-

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

tration expérimentale ; et bientôt ce complément du cours magistral prit une extension nouvelle, en harmonie avec les desiderata et les exigences de renseignement en question, grâce à la création et à l’organisation des travaux pratiques de Physiologie, ou, pour mieux dire, — car le mot de « travaux » ne saurait être applicable, attendu que l’on ne peut faire de chaque élève en médecine un expérimentateur improvisé, — des démonstrations physiologiques.

Le développement progressif de cette organisation, les résultats consacrés par une pratique — et il nous est permis de e dire — par un succès de plus de quinze années, ont réalisé, dans l’enseignement de la physiologie, la plus désirable et la vraie réforme qu’il comportait, celle qui est de son essence, et qui n’a plus qu’à être maintenue et continuée.

Cette continuation est, d’ailleurs, assurée par une autre réforme, qui a été la conséquence, le corollaire immédiat de la précédente : la spécialisation du concours d’agrégation, en physiologie, qui entraîne nécessairement et permet la préparation et la formation d’un personnel véritablement approprié, par une double et solidaire compétence, le physiologiste et l'expérimentateur.

Ce n’est pas tout : dans ce même ordre de modifications dans l’organisation enseignante, l’on doit à l’initiative et à l’insistance convaincues de J. Béclard une autre réforme, de haute importance : l 'institution définitive des cours auxiliaires et complémentaires.

Par une de ces anomalies singulières, qui sont loin d’être rares dans notre organisme vieux et routinier, il était interdit, sinon en principe, du moins dans la réalité, aux agrégés de se préparer, par la pratique et l’expérience de l’enseignement, en dehors des occasions tout accidentelles d’un remplacement, de se préparer, dis-je, à l’exercice du professorat, auquel ils sont, cependant, et foncièrement destinés. En effet, hors de l’agrégation, pas de canditature professorale

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

possible, c’est-à-dire acceptée; à pioins d’exception tellement rare qu’elle ne compte pas. L’enseignement libre pouvait, du premier abord, constituer pour l’agrégé, comme pour tout homme d’enseignement public, une occasion précieuse, une ressource toute naturelle pour cette préparation indispensable ; car, quelles que soient les dispositions natives et le savoir acquis, le vrai professeur ne s’improvise pas.

Mais, l’agrégé candidat-né au professorat, les yeux fixés sur l’avenir de cette réalisation de ses vœux les plus chers, quelque aléatoire qu’elle soit, pouvait-il, en toute liberté, se livrer et s’exercer à l’enseignement public, à côté, parallèlement, et en concurrence des professeurs titulaires, qui détiennent son futur sort en leurs mains, c’est-à-dire au bout de leurs suffrages ? Aussi, à part quelques exceptions justifiées par une réputation dont la précocité assurait l’indépendance d’action, l’agrégé candidat au professorat se tenait-il, prudemment, dans un intérêt purement personnel, silencieux jusqu’au grand jour de la désignation officielle; et alors, c’est dans sa chaire qu’il était obligé de faire son apprentissage.

Telles étaient les conditions dans lesquelles, avec la préoccupation bien légitime déporter remède à cette situation, J. Béclard, alors doyen, conçut le projet, déjà étudié, d’ailleurs, avec une participation implicite, dans certains organes de la presse médicale qui s’occupaient de ces questions d’enseignement, de création et d’organisation de cours auxiliaires réguliers, confiés aux agrégés.

Peut-être ceux qui ne le savent pas déjà, ne seront-ils pas étonnés d’apprendre que la proposition soumise au conseil des professeurs reçut, tout d’abord, l’accueil le plus défavorable : J. Béclard fut et resta, dans cette première tentative, à peu près seul de son avis. Mais, lisant de son droit personnel et discrétionnaire de professeur, il institua, pour son propre compte, un cours auxiliaire de physiologie ; et il eut l’heureuse chance de pouvoir choisir, pour cet essai, un jeune agrégé, dont le talent et la réputation, déjà connus et acquis, étaient d’avance la

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

garantie d’un succès qui, dans la réalité, dépassa les espérances : le nom de Mathias Duval suffit — plus encore aujourd’hui — pour justifier cette affirmation.

L'exemple, des plus démonstratifs, ne tarda pas à porter ses fruits; et bientôt, grâce à l'insistance convaincue de l’initiateur, l’institution des cours auxiliaires et complémentaires par les agrégés, passa, d’un accord unanime, à l’état de fait accompli. Il est vrai que depuis, et pour des motifs d’ordre purement budgétaire (le budget n’est-il pas toujours, hélas! le grand et fatal impédiment, la pierre d’achoppement plus ou moins infranchissable de toute réforme?), il est vrai que les cours auxiliaires se sont changés en conférences ; mais qu’importe le titre, si la chose existe avec ses conséquences doublement utilitaires, et pour l’enseignement, et pour les hommes destinés à le pratiquer, avec les responsabilités qui s’y attachent.

La situation de doyen désignait naturellement Jules Béclard pour une place au Conseil supérieur de l’instruction publique, où il était appelé à siéger en 1881, comme représentant des Facultés et Ecoles de médecine.

Déjà, en 1878, étant secrétaire perpétuel de l’Académie, il avait été délégué par le corps médical à ce même Conseil, à la suite d’une élection mouvementée, que n’ont peut-être pas oubliée tant ceux qui y prirent une part directe, que ceux qui y assistèrent en simples spectateurs.

L’on vivait alors dans une période, heureusement passagère, de réaction et d’opposition aux institutions qui avaient pris naissance dans les terribles événements de 1870, institutions basées sur les idées et les principes de liberté, de justice et de progrès. La réaction et l’opposition s’exercaient sous toutes les formes, et en toute occasion; et la composition du Conseil suprême qui siège près de l’Université, et aux mains duquel se trouvent les destinées de l’éducation intellectuelle et morale du pays, cette composition dis -je, qui est, en elle-même et en principe, d’une importance capitale, en acquérait une particulière au

moïfient de la fondation des Universités catholiques, et de la nomination aux chaires supplémentaires des Facultés de l’État. C’est pourquoi le choix au sein de l’Académie, d’un candidat en qui se personnifiaient les idées de progrès, de liberté, de fidélité aux institutions présentes, contre une compétition adverse, dont la signification ne pouvait être douteuse, était devenu l’objet des plus vives, des plus légitimes préoccupations; et lorsque après une lutte, chaudement disputée, le nom de Béclard sortit de l’urne, triomphant, ainsi que l’a écrit un témoin de cette joute académique : « un large soupir de soulagement et de satisfaction s’échappa des poitrines du public nombreux qui assistait, non sans émotion à cette bataille; car tout ce monde (qui n’était pas l’ancien...!) a vu là, non seulement le triomphe du mérite vrai, de la compétence, de l’autorité acquise, de la franchise et de la sincérité des allures et du caractère, mais encore et surtout le triomphe de cet esprit de liberté et de progrès, qu’était celui de tous les vrais patriotes ».

Dans sa participation aux travaux du grand conseil de l’Université, J. Béclard apporta, comme partout ailleurs, les qualités distinctives d’esprit sagement pondéré et de haute raison, qui faisaient particulièrement apprécier et rechercher son intervention et ses avis. Je ne saurais mieux faire, à ce propos, que d’emprunter à un de ses plus éminents collègues, M. le recteur O. Gréard, de l’Académie française, les propres paroles par lesquelles il rappelait, en les caractérisant, les qualités personnelles de l’homme, auquel il rendait alors un suprême hommage :

« Son intervention dans les débats n’avait jamais rien d’empressé, mais elle était toujours utile, et il était rare qu’elle ne fût pas décisive, tant il y apportait de bonne grâce et de bon sens. Rien n’égale la force de ces esprits discrets et tempérés lorsqu’ils croient le moment venu d’accuser leur opinion : ils s’imposent par la confiance qu’ils inspirent, et c’est justice, parce que leur habileté ne va qu’à faire passer chez les autres,

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

pour le bien commun, les convictions qu’ils ont eux-mêmes silencieusement mûries.

« Celte aimable sérénité de raison s’alliait, chez M. Béclard, à la chaleur du sentiment. Il était né généreux. Il avait l’esprit comme le cœur ouvert à tout ce qui honore l’humanité. Lorsqu’une question pouvait donner lieu à deux interprétations contraires, on pouvait être sûr qu'il inclinait naturellement vers la plus large, et qu’il s’y fixerait. Modestement, mais inflexiblement fidèle, dans la maturité de l’âge, aux idées qui avaient nourri et charmé sa jeunesse, il suivait les évolutions de notre transformation sociale d’un regard attentif, sans complaisance comme sans prévention, avec le juste discernement des besoins de la démocratie moderne et un patriotisme élevé.

« De tels hommes constituent le fonds le plus solide de la richesse intellectuelle et morale d'un pays. Longtemps après qu’ils ont disparu, on les recherche autour de soi. »

Au milieu et au cours de ses nombreuses occupations officielles, auxquelles il s’adonnait avec la conscience la plus scrupuleuse, il ne perdait pas de vue ses travaux scientifiques personnels, et particulièrement ceux qui furent l’objet constant et privilégié de ses préoccupations, parmi lesquels et par-dessus tout : l’étude de la contraction musculaire dans ses rapports avec la température animale.

C’est en l’année 1861 que furent publiées, dans les Archives générales de médecine , après avoir été communiquées à l’Institut, l’année précédente (1860), les premières et mémorables recherches dans lesquelles il posait les véritables termes du problème : problème fondamental de la vie, s’exprimant par la transformation et V équivalence des forces dont il donnait, en partie, la solution.

L’on savait déjà qu’il se développe une certaine quantité de chaleur dans les muscles au moment où ils se contractent. Ce fait avait été mis hors de doute par les recherches de Becquerel et

Breschet, en 1835, et par celles plus récentes de Helmholtz (1848).

Mais personne jusqu’alors n’avait établi, à ce propos, l’importante, la capitale distinction suivante :

Volontaire ou provoquée, la contraction musculaire peut se manifester de deux manières et dans deux conditions très différentes :

1° Tantôt les muscles se contractent sans qu’il y ait d’effet apparent, c’est-à-dire de mouvement produit — les leviers sur lesquels ils s’insèrent restent immobiles, dans des positions variées ;

2° Tantôt, au contraire, en se contractant, non seulement ils mettent en mouvement les leviers osseux qui sont soumis et obéissent à leur puissance en même temps que les parties molles dont ils sont garnis, mais encore ils peuvent soulever des poids additionnels, vaincre et surmonter des résistances variées.

Dans le premier cas, la contraction musculaire n'est pas suivie d 'effets mécaniques extérieurs , elle est simplement équilibrée sur place. J. Béclard la désigne sous le nom de statique ; tandis que, dans le second cas, il s’agit d’une contraction avec effets positifs, c’est-à-dire accompagnée d’effets mécaniques extérieurs : il l’appelle contraction dynamique.

Ces distinctions essentielles et nécessaires une fois établies et appuyées d’exemples topiques, il se propose, dans son mémoire, d’examiner les deux actions musculaires, statique et dynamique, sous le rapport thermique ; c’est-à-dire d’apprécier, à l’aide d'une méthode expérimentale nouvelle et rigoureuse, les diverses quantités de chaleur développées dans ces deux états différents, de comparer les résultats obtenus et d’en tirer les conséquences.

« Tous ceux auxquels l’étude des sciences physiques est familière, disait-il au début de son travail, comprendront, sans qu’il soit besoin d’y insister, l’intérêt d’une semblable étude, car elle

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

touche à la grande question de la transformation et de Yéquivalence de forces. 11 s'agit, en effet, de rechercher si les phénomènes de mouvement et de chaleur qui s’accomplissent dans la machine animale sont régis par des lois propres, et s’ils obéissent aux lois générales du mouvement et de la chaleur. »

La question ainsi posée, avec cette précision et cette clarté limpides, familières à son esprit, il se livre aux recherches préliminaires des procédés les meilleurs, les mieux appropriés au but et à la solution désirés, etii fait preuve, dans cette investigation, d’un sens critique, d’une exactitude, d’une ingéniosité, qui le placent au rang des expérimentateurs les plus accomplis.

En possession de ces procédés de choix et les mieux justifiés, il poursuit ses délicates expériences sur les animaux d’abord, et ensuite sur l’homme, avec une patience, une variété dans les détails dont il serait difficile de trouver, dans les annales de la science, un exemple en dehors de la célèbre balance de Sanctorius.

C’est ainsi, en effet, qu’on se le représente et qu’il s’est fait représenter lui-même, dans un dessin pris sur nature (1), assis sur sa chaise d’expériences, dans le grenier, son laboratoire d'alors, de la petite maison de Charenton, réalisant les formes diverses et les conditions de contraction musculaire destinées à fournir, en fonction de température, la solution du problème dans le double état statique et dynamique.

Cette solution , déduite des résultats expérimentaux qui la contiennent, et interprétée en même temps dans son expression la plus haute et la plus générale, se trouve clairement représentée dans les conclusions suivantes :

<e La chaleur produite par la contraction musculaire peut se métamorphoser en travail mécanique extérieur, et la quantité de chaleur disparue peut être retrouvée dans le travail mécanique produit. »

(1) Deuxième série d’expériences de ses Mémoires, brochure in-8°, p. 35.

E» un mot, le travail mécanique extérieur produit par Faction musculaire n’est que de la chaleur musculaire transformée, et autant qu’il est possible de fixer la représentation mécanique de cette transformation, c’est au chiffre approximatif et plutôt inférieur à 700 kilogrammètres que doit être rapportée Y équivalence mécanique de la chaleur musculaire.

Puis, s’élevant à la conception plus élevée de l’origine, de la la source même de cette chaleur de contraction musculaire, il arrive à cette déduction justifiée par ses expériences : que la métamorphose entre Faction chimique , dont le tissu musculaire est le théâtre et le travail mécanique extérieur, peut être envisagée comme immédiate, de sorte que la chaleur qui apparaît dans le muscle au moment où il accomplit son travail mécanique extérieur, n’est que complémentaire de ce travail, et qu’en défîtive, la somme du travail mécanique et de la chaleur correspondent à la force chimique dépensée.

C’est, conséquemment, cette force chimique envisagée dans sa plus haute et complète expression, qui constitue la véritable source de la chaleur et du travail mécanique extérieur, dans lesquels se réalisent la transformation et l’équivalence.

Enfin, tirant de ces faits les conséquences pratiques qui s’y rattachent, J. Béclard n’a pas omis de les signaler, en rappelant certains phénomènes pathologiques qui y trouvent leur explication rationnelle : tel le frisson de la fièvre, qui n’est qu’une succession de contractions musculaires, constituant une des forces les plus curieuses de la contraction musculaire statique; Fon constate, en effet, durant le frisson et surtout après, une élévation de température qui peut aller jusqu’à 3, 4 et 3 degrés au-dessus de la température normale. Tel encore le tremblement que détermine le froid et qui est évidemment un procédé instinctif de l’économie, cherchant à résister à l’abaissement de la température par la contraction statique des muscles.

Un travail de cette nature et de cette portée, qui marquait une étape nouvelle et significative dans l’étude des plus hauts et des

plus importants problèmes, le plus important peut-être de la biologie, devait avoir un certain retentissement dans la sphère scientifique; et il fût, en effet, le point de mire et de départ des recherches ultérieures, que provoque cette question.

Mais, j’ai le devoir de le répéter ici, — car je l’ai déjà dit et prouvé ailleurs, — l’on n’a pas rendu, à ce sujet, toute la justice qu’il méritait à l’auteur des recherches sur « la contracture musculaire dans ses rapports avec la température animale » ; bien plus, l’on a été à son égard injuste à ce point que lui, la modestie personnifiée, ennemi juré de ces sortes de réclamations, comme nous allons l’entendre bientôt le déclarer luimême, il s’est cru obligé de sortir de cette réserve, et d’en appeler de cette injustice.

Le 3 mars 1888, un peu plus d’une année après sa mort, remplissant un pieux devoir envers la mémoire de mon vénéré maître, j’intervenais, à ce propos, par une lettre adressée à la Revue scientifique , et portant ce titre : Jules Béclard et la thermodynamique physiologique d'apres des documents inédits.

Et j’y disais en propres termes :

Dans un article magistral sur le travail physiologique et son équivalence, publié dans la Revue scientifique du 4 février dernier (1er trimestre 1888, 3e série, n° 3), il est dit, dès les premières lignes :

« ... M. Hirn a institué la première expérience physiologique — restée, du reste, unique dans son genre — sur l'équivalence thermique du travail de la machine animale. »

Il y a, disais-je, dans cette assertion, une erreur courante d’attribution qu’il importe, dans l’intérêt de la vérité scientifique et de la justice distributive, de ne pas laisser se perpétuer.

La première application expérimentale et physiologique de l’équivalence thermique a été faite par Jules Béclard et non par M. Hirn, qui n’avait tout d’abord posé et envisagé la question qu’au point de vue de la physique pure.

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

J.<Béclard, dont en connaît l’extçëme modestie, n’a fait de revendication à ce sujet, que dans une de ses Leçons du cours de physiologie de 1880, et dans la 7e édition de son Traité de physiologie, page 552.

Le hasard m’a fait trouver dans ses papiers la note dans laquelle il formule lui-même cette réclamation, dans les termes textuels que voici :

«... J’ajouterai — dit-il après avoir donné le résumé de ses recherches — qu’on n’a pas toujours rendu à leur auteur la part qui lui est due : probablement parce qu’il n’a pas l’habitude de ces sortes de réclamations, et aussi parce qu’on ne s’est pas toujours donné la peine d’étudier la question.

« J’entends dire et j’ai même lu quelquefois (il pourrait encore le lire aujourd’hui, s’il existait, dans l’article qui motive cette lettre) que M. Hirn (de Colmar) m’a précédé dans l’application expérimentale de la transformation et de l’équivalence des forces, dans le domaine physiologique : c’est là une erreur. M. Hirn a débuté, dans cette voie, avec beaucoup d’autres, en physicien, mais non en physiologiste. Ses premières recherches ont paru, dès 1846 et 1848 dans les Bulletins de la Société d'histoire naturelle de Colmar. Il a résumé, beaucoup plus , tard, tous ses travaux dans un ouvrage publié en 1868, sous le titre : la Thermodynamique, ouvrage de premier ordre.

« Les questions de cette nature ne peuvent se juger que par des dates ; les voici :

« Les résultats des expériences de M. Hirn sur l’homme ont été exposés : 1° en 1862 (c’est le 5 mars 1860 que mon travail a été soumisparM. Becquerelpèreàl’Académie des sciences, et qu’il a paru dans les comptes rendus) : 1°, dis-je, en 1862, dans le compte rendu de la même Académie; 2° la même année, dans des conférences faites sur ce sujet par un physicien de premier ordre, mort au moment où il allait prendre le premier rang, Yerdet ; 3° en 1863 dans les Bulletins de la Société des sciences naturelles de Colmar. »

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

Suit le résumé de ces expériences qui, ajoute M. Béclard, « répondent, d’une manière directe, au desideratum que j’exprimais dans la sixième conclusion de mon travail ; elles confirment, d’ailleurs, de point en point, les résultats que j’avais obtenus ».

Béclard fait, en outre, remarquer en passant, que dans les expériences de M. Hirn « la mesure de Faction chimique n’est pas donnée exactement par l’acide carbonique produit ».

Ce n’est pas le lieu d’insister sur ce point de critique. J’ai voulu seulement — et je crois remplir en cela, je le répète, un devoir envers la mémoire de mon regretté maître - — rétablir un droit d’antériorité qui, dans la juste limite où il est renfermé, celle du point de vue de l’application proprement physiologique, me paraît incontestable.

Cette réparation ne saurait rien enlever, bien entendu, de leur mérite aux travaux de « premier ordre », ainsi que Béclard les qualifie lui-même, de M. Hirn, l’un des plus glorieux initiateurs de ce grand problème scientifique.

A l’époque même où il crut devoir s’imposer (car sa modestie dut assurément en souffrir) cette juste revendication, il travaillait plus que jamais, en silence, et avec la détermination de ne le livrer que le jour où il serait en sa possession complète, à la solution complémentaire du grand problème, dont il avait déjà soulevé un coin du voile, ainsi qu’il l’a dit lui-même dans une de ses pensées, qui surgissent des méditations et delà conscience intimes de la personnalité :

« Dans la pensée du vrai savant, que de choses auxquelles il rêve toujours, et dont il ne parle jamais ! »

C’était, en effet, son rêve incessant, auquel j’ai, pour ainsi dire, assisté dans sa réalité apparente, de poursuivre et de trouver la démonstration pratique la plus simple, la plus claire,

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

iiGro véritable démonstration de cours, de ce problème fondamental de la vie. « La transformation et l’équivalence des forces » ; et lorsqu’après ses longues et patientes recherches consignées dans un monceau de notes, où Ton constate les connaissances multiples et les plus approfondies du physicien, du mathématicien, du chimiste, du physiologiste... il croit enfin avoir trouvé, et tenir cette démonstration florsque nous lui entendions, dans une de ses confidences trop discrètes, prononcer avec une légitime satisfaction, le fameux « Eurêka »... il disparaissait, emportant avec lui le secret qu’il ne s’était pas suffisamment empressé de divulguer, et qu’il nous a été, jusqu’à présent, impossible de saisir dans sa réelle et complète expression, même avec les compendieux documents qu’il nous a laissés à ce sujet, et avec le petit appareil qui, clans sa pensée, devait réaliser la démonstration pratique en question, telle qu’il nous la promettait, la veille même de sa mort.

Le petit appareil, le voici : je n’ai pas absolument abandonné l’espoir de déceler son maniement et son application à la démonstration expérimentale dont il s’agit, et dont je ne cesse de poursuivre, de mon côté, la recherche, avec la double préoccupation d’honorer la mémoire du maître et de servir la science.

En attendant, et quoi qu’il advienne de cette recherche, qui pourrait bien ne pas aboutir en mes humbles mains, j’exprime le vœu que cet appareil reste déposé dans le laboratoire où est éclose l’idée qui lui a donné naissance ; il pourra y servir de guide à de plus heureux que moi pour la découverte qu’il recèle; et, en tout cas, il y constituera un précieux témoignage de l’effort suprême de l’esprit, qui l’enfanta, et comme son testament scientifique.

Je l’ai déjà dit et je suis amené à le répéter plus opportunément que jamais, à ce moment de sa vie, qui touche au moment suprême :

Jules Béclard ne s’est pas montré tel qu’il fut, en réalité, dans sa personnalité et dans ses œuvres, qui sont restées, en grande

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

partie, inédites et ignorées, bien que ce que Ton connaît de lui suffise à son illustration.

Ce n’est pas seulement à propos du travail, le plus important, dont il vient d’être question, et qui fut l’objet, jusqu’à son dernier souffle, de sa constante et dominante préoccupation, que se trouve justifiée cette affirmation, avec les regrets qu’elle est de nature à inspirer; l’œuvre malheureusement inachevée de J.Béclard comprend un certain nombre d’autres projets inspirés, surtout, dans la période d’expérience et de maturité du professeur et du savant, par la pensée de vulgariser les notions scientifiques acquises. Certains de ces projets étaient même parvenus à la veille d’une réalisation possible et prochaine, ainsi qu’en témoignent les manuscrits qu’il a laissés.

Deux de ces projets méritent particulièrement d’être signalés :

Le premier, qu’il indique lui-même en ces termes : « Un petit livre, pour Fume », est bien, dans sa pensée, un livre de vulgarisation, comme l’indiquent le titre, et surtout le sous-titre :

a La Vie, Entretiens sur la physiologie de l'homme. »

Il est doublement intéressant d’en donner le plan, dessiné dans les têtes de chapitre qui sont les suivantes :

Introduction. — La plante, l’animal, l’homme.

Chap. I. — La naissance et la mort.

— IL — La vie organique et la vie de relation.

— III. — La nutrition.

— IV. — La sensibilité et le mouvement.

— V. — Les organes des sens.

— VI. — La voix , la parole , le langage.

— VI [bis). — U intelligence.

— VIL — Le sommeil.

— VIII. — Le plaisir et la douleur.

— IX. — L'amour.

— X. — Perfectibilité' et sociabilité.

J’ai retrouvé et je possède, à propos de ce livre projeté et

ÉLOGE DE JULES -AUGUSTIN BÉCLARI

presque complètement rédigé, und curieuse lettre de l’éditeur dont il n’est pas sans intérêt de faire connaître le passage suivant :

« Paris, 2 février 1866.

« Mon cher Monsieur Béclard,

« Je suis enchanté du plan de votre livre. Le titre, le sous-titre et les sommaires sont parfaits. Quant au chapitre ix (chapitre intitulé « l’Amour »), je crois que vous auriez tort de le retrancher. Avec votre nom, on verra de suite que c’est un ouvrage sérieux, et personne ne sera alarmé du titre. Pour les lectrices timides, ce sera l’histoire du fruit défendu, elles voudront le lire quand même.

« Je partage tout à fait votre avis sur la beauté des figures. Il vaut mieux en mettre 150 très belles que 200 ordinaires.

«• Je vais prévenir M. Pochet.

a Le titre est déposé . »

Le second projet, étroitement lié au précédent, mais conçu et préparé d’après un plan plus compréhensif et plus étendu, a pour titre :

Les grands problèmes de la Physiologie , la Pierre philosophale au ixe siècle, causeries scientifiques.

Il se propose d’y étudier successivement : L'action du milieu et le transformisme; /’ esthétique ; la philosophie; la physique ; la biologie.

Il a laissé de nombreuses notes préparatoires sur chacun de ces sujets, avec indication des divers chapitres et de leurs sommaires. L'enveloppe qui les contient porte, écrits de sa main, ces mots : « Notes pour un volume in-12, pour Hetzel, par Dralceb. »

Dralceb est son nom renversé.

La préface qu’il destinait à cet ouvrage commence ainsi :

« Quel est le caractère du xixe siècle? C’est d’avoir commencé la déroute du surnaturel.

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉGLARD

u Dans l’ordre scientifique, le principe d’autorité n’est qu’un principe d’erreur. »

Et invoquant immédiatement le grand problème biologique dont il s’est particulièrement occupé, il ajoute :

« La théorie de la transformation des forces, quoique d’origine récente, domine déjà la science tout entière...

« Chaleur, lumière, électricité, magnétisme, ne sont pas des agents distincts, des fluides impondérables, comme on disait autrefois. Ce sont des modes de mouvement . »

Et dans une série de chapitres successifs et coordonnés, il esquisse le plan des matières diverses qui se réfèrent à l’objet du livre. La partie philosophique s’y trouve compendieusement indiquée par une analyse de presque toutes les doctrines des principaux philosophes anciens et modernes : Platon, Aristote, Lucrèce, Leibnitz, Descartes, Spinosa, Bacon, Locke, Voltaire, etc.

La partie proprement physiologique y est représentée sous cette rubrique : « l’Animal, l’Homme ».

L’on peut juger, par ces quelques indications, de ce qu’eût été un livre de cette sorte et de cette conception, aux mains, et sous la plume de J. Béclard ; et en exprimant ici le profond regret qu’il n’ait pu voir le jour, nous sommes assuré que ce regret sera partagé par tous ceux qui apprécient, à sa vraie et haute valeur, les qualités de son esprit et son talent d’écrivain.

Il avait trop compté sur le temps, qui fuit à tire-d’aile, et qui nous emporte pour nous abandonner en route, au moment imprévu, plongés dans le néant irrémissible. Il s’oublia, comme tant d’autres, dans les trompeuses illusions des « longs espoirs et des vastes pensers » qui n’appartiennent plus aux réalités de

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

ï’âge, à son couchant. Chez lui, àda vérité, ces illusions d’ordre foncièrement humain, se conçoivent d’autant plus que, d’une part, elles étaient alimentées par les attributs d’une jeunesse et d’une conservation exceptionnelles; et que, d’autre part, il était particulièrement de ceux qui mûrissent, sans cesse, leurs pensées et leurs travaux, avant de les livrer à la publicité. Il avait, de plus, tellement la modestie du vrai mérite, qu’il ne semblait pas avoir conscience de ce mérite, et il s’ignora lui-même, à ce point et si longtemps, que l’ambition la plus légitime pour un savant de sa trempe et de sa situation, cette ambition qui caresse, tourmente et entraîne tant d’autres, à peine dans l’éclosion de leur carrière et de leur réputation : faire partie du suprême aréopage scientifique « l’Institut de France »; cette ambition ne vint à J. Béclard qu’au moment tardif, où il ne lui était plus possible de la réaliser. Et encore est-il juste de recon naître qu’il n’en eût pas, pour ainsi dire, l’initiative, et qu’elle lui fut inspirée par des suggestions amicales et insistantes, auxquelles il ne crut pas devoir résister plus longtemps.

L’histoire de ce projet de candidature in extremis , restée ignorée de bien des gens du monde médical et scientifique, même de beaucoup de collègues, est vraiment curieuse : elle est écrite, de sa propre main, dans une série de lettres adressées au grand savant, son ami et son confident intime, Brown- Séquard, qui avait été le principal instigateur de cette détermination, et qui a eu la délicate attention, dont je remercie publiquement sa mémoire, de me léguer, à la mort de J. Béclard, ces précieux documents.

Ecoutez les épanchements de cet homme, qui cherche à se prouver à lui-même et à prouver aux autres, dans une timide appréciation de ses titres, qu’il n’est pas indigne du siège qu’il aurait dû occuper depuis longtemps à l’Académie des sciences ; et même, nous ne craignons pas de l’ajouter, à « l’Académie française », également conquise et méritée par ses admirables éloges académiques.

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

« Permettez-moi, écrit-il dans une première lettre (18 novembre 1886), de vous adresser une question à laquelle je vous prie de répondre avec une entière sincérité.

« La mort si tragique et si inattendue de M. Paul Bert laisse à l’Académie des sciences une place vacante dans la section de médecine et de chirurgie, j’ignore quels sont les candidats qui se produiront...

« Si l’ambition, un peu tardive, d’être des vôtres me prenait, aurais-je la bonne fortune de rencontrer auprès de vous un accueil sympathique?

« Je connais personnellement un grand nombre de membres de l’Académie des sciences; je suis lié avec beaucoup d’entre eux ; beaucoup de mains amies me sont ouvertes.

« Mais je ne chercherai leurs suffrages qu’à une condition, c’est que la section voulût bien m’adopter. Vous comprendrez que. dans la situation que j’occupe, je ne veuille rien entreprendre, avant de connaître votre sentiment. »

La réponse fut certainement satisfaisante, car, dans une deuxième lettre (1er décembre 1886), après avoir fait part de l’excellent accueil qu’il a rencontré auprès de tous les membres de l’Académie, qu'il a déjà vus (plus de la moitié), et après avoir supputé les chances des divers candidats présents, il ajoute :

« ... Il me semble pourtant, laissez-moi vous le dire, que ma cause ne serait pas mauvaise à défendre. Je ne parle pas des services rendus à l’enseignement ni de mon livre qui, réimprimé depuis 1855, dans des éditions successives et sans cesse rajeunies, a servi à l’instruction de tant d’élèves; ce sont là des mérites qui ont reçu ailleurs leur récompense.

« Voici, ce me semble, des titres d’un autre ordre :

« A l’époque où je me suis expérimentalement occupé des fonctions de la rate, des qualités du sang qui circule dans la veine porte et dans la veine splénique, et, surtout , des conditions

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARB

spéciales de la circulation dans ley système porte , ce sujet était absolument neuf, et tout cela est aujourd’hui monnaie courante.

« On pourrait aussi, ce me semble, rappeler mes nombreuses recherches expérimentales sur les conditions physiques de l’osmose.

« Mes recherches expérimentales sur l’absorption des matières grasses; absorption absolument étrangère aux phénomènes de l’osmose, et qu’on ne saurait concevoir que comme la conséquence d’une action mécanique ; absorption qu’on ne rencontre nulle part chez les végétaux, et qui nécessite l’intervention d’une pression que seules les parois musculaires de l’intestin peuvent fournir.

« Recherches expérimentales sur l’action des divers rayons colorés du spectre sur le développement des êtres inférieurs.

a On pourrait rappeler mes recherches expérimentales relatives aux phénomènes thermo-biologiques, qu’à l’époque où j’ai entrepris ces recherches on supposait se produire à peu près également partout, et dont je crois avoir ramené la principale source à la contraction musculaire.

« On pourrait surtout insister sur les recherches délicates et fertiles en applications, à l’aide desquelles je suis arrivé à démontrer que les quantités de chaleur dégagées dépendent des divers modes de la contraction, et que pour une égale consommation de matière, il peut y avoir des quantités très variables de chaleur produite, suivant que la contraction est ou non accompagnée d’un travail mécanique extérieur, etc., etc.

« Ce n’est pas le moment de développer ce sujet qui prêterait à tant de développements, ni de rappeler d’autres travaux encore.

« Je voulais seulement vous rappeler, mon cher collègue, que j’ai touché à beaucoup de sujets d’un haut intérêt, et que tout ce que j’ai avancé étant le résultat d’expériences précises, est définitivement acquis.

« Voilà, je crois, ce qu’on pourrait dire pour le candidat, qui a

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

eu peut-être le tort de ne pas le dire assez lui-même, et qui se dit votre tout dévoué

« J. Béclard. »

Enfin, trois jours après, le 3 décembre, la détermination est définitivement arrêtée, et il l’annonce à son illustre confident, en ces termes :

«... J’ai cédé aux invitations amicales et pressantes qui m’ont été faites : me voici candidat à l’Académie des sciences dans la section de médecine.

« J’ai déjà vu le plus grand nombre de ses membres, et bien que je ne puisse pas dire — je suis trop sincère pour cela — que des promesses m’aient été faites, je crois pouvoir affirmer que si la section m’adoptait, son choix serait sanctionné par la majorité... »

Hélas ! il était trop tard : la place marquée, depuis longtemps, sous l’illustre coupole, et qu’il n’aurait dépendu que de lui d'occuper, si sa modestie et sa réserve extrêmes ne l’avaient retenu au rivage, devait rester vide pour lui.

Depuis quelque temps, déjà, sa santé solide et robuste, sous de frêles apparences, avait sensiblement fléchi. Un événement qui, une fois encore, devait mettre en évidence son inépuisable bienveillance, et stm profond attachement à tous ceux qu’il honorait de son estime et de son affection, fût l'origine de la maladie qui devait l’emporter.

L’on connaît — nous nous sommes plu à le rappeler — le vif intérêt et la part qu’il avait pris, en le secondant de toute son autorité administrative et professorale, à la réorganisation et à l’installation de l’Ecole pratique d’anatomie et de dissection, dont l’heureux réformateur fut M. Farabeuf.

Ce dernier ne tardait pas, grâce à l’intervention de M. J. Béclard, toujours fidèle à l’équité, à recevoir la juste récompense de ses efforts, dans l'attribution honorifique de la croix de la Légion

d’henneur, récompense que complétait et couronnait, un peu plus tard, la nomination de professeur d’anatomie.

Cette nomination fut, selon l’habitude consacrée et fêtée dans un banquet offert au nouveau professeur par ses amis et ses collègues. J. Béclard était le président tout désigné de ce banquet; et bien que sa santé laissât, en ce moment, à désirer, il ne voulut pas se soustraire au désir et au plaisir d’apporter à cette manifestation sa haute et cordiale participation.

En sortant, dans un état visible de fatigue, d’un milieu surchauffé, à une heure avancée, il trouvait, à lextérieur, une atmosphère chargée d’un épais brouillard, par conséquent froide et humide : c’est en vain que nous l’engageâmes, avec insistance, mon ami le Dr Magnan et moi, à monter dans la voiture de ce dernier; il s’y refusa obstinément préférant, disait-il, chercher le réchauffement dans l’exercice de la marche.

Je l’accompagnai jusqu’à la porte de la Faculté, convaincu, d’après des apparences non trompeuses, qu’il n’avait réussi, dans cette courte mais imprudente traversée de la rue de Rivoli à l’Ecole, qu’à aggraver la prédisposition et l’imminence maladives dans lesquelles il se trouvait.

En effet, dès le lendemain, il s’alitait avec les signes d’une broncho-pneumonie qui, après quelques alternatives d’amélioration et d’espoir, et malgré les soins qui lui furent prodigués par ses collègues les plus autorisés et par son entourage, avec un dévouement inexprimable, prit rapidement les allures d’une gravité fatale et irrémissible.

Le 9 février, à 3 heures — heure d’une tristesse inoubliable 1 il expirait dans cette modeste et vieille chambre de l’Ecole de médecine, qui fut son dernier asile, au milieu de la consternation et des larmes de ceux qui l’entouraient, à ce moment suprême : ses affectueux et dévoués collègues, M. le professeur Potain, qui lui prodigua, jusqu’à la dernière minute, les secours, hélas! impuissants de sa science; M. le professeur Brouardel, qui

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

devait être son digne successeur au décanat; ses élèves intimes, irrémédiablement frappés dans leur attachement au plus aimé et plus aimable des maîtres, et inconsolables ; sa femme, sa digne épouse, luttant dans une dernière et cruelle illusion, contre la fatale réalité : je la vois encore cherchant avidement une dernière lueur d’espoir, dans un appel suprême, suspendue à ses lèvres inanimées, muettes désormais, et sans écho.... s’écriant au milieu des larmes et des sanglots :

« Dix années de bonheur, sans un seul nuage, brisées à tout jamais!...

« Sans un nuage !... » Quel aveu plus significatif, quel témoignage plus éloquent, en ce moment solennel, des vertus conjugales de celui qui disparaissait, emportant avec lui tout ce bonheur, qu'il eût pu goûter au milieu de ses chers enfants, à peine éclos, et dont il ne lui a pas été donné de suivre le développement !

Mais la mère restait, mère incomparable, je me plais^à le redire, qui a couvert ses pauvres déshérités de l’amour paternel, de sa constante, inépuisable et intelligente sollicitude, avec la préoccupation dominante du souvenir et du respect inspirés par le nom qu’ils portaient!... En ses mains pieuses, d’une profonde et absolue fidélité à ce souvenir, ce nom ne périclitera pas, perpétué et soutenu par son fils, prêt à mettre en oeuvre les dons précieux d’un héritage intellectuel, auquel nous espérons qu’il ne faillira pas dans l’avenir.

— Ainsi s’éteignait, à l’âge de soixante-neuf ans, le professeur Jules Béclard, dans ses fonctions de doven de la Faculté de médecine, et sur leur théâtre même : c’est la première fois, dans les annales du décanat, que s’accomplissait un pareil événement; et cette considération, doublée du respect de tous pour la mémoire du collègue et de l’homme qui n’avait inspiré que des sympathies, provoqua immédiatement la pieuse pensée d’une

ÉLOGE DE JüLES-AUGUSTSN BÉCLARD

souscription des professeurs titulaires et agrégés de l’Ecole, pour ses funérailles.

Elles furent, sous tous les rapports, dignes de celui auquel elles étaient destinées, ces funérailles, que n’oublieront jamais ceux qui y assistèrent; et ceux-là étaient non seulement tout le monde scientifique et médical, dont la présence était possible, mais le monde médical entier de France, dans l’esprit et le cœur duquel le nom de J. Béclard. était inscrit en lettres ineffaçables, grâce aux services rendus à son instruction, par le professeur et par son admirable livre de vulgarisation.

Le deuil fut universel ; et si le cercueil renfermant sa chère dépouille, n’eut pas l’exceptionnel honneur d'être, comme celui de son illustre père, réellement porté par ses élèves, il est permis de dire, après les manifestations touchantes et unanimes qui l’accompagnèrent à son dernier asile, que cette pieuse pensée et ce désir étaient virtuellement dans leurs cœurs.

Et quelle explosion de regrets marquée au coin d’une sincérité éclatante, soit dans les notices nécrologiques qui lui furent consacrées dans la plupart des organes de la presse médicale et scientifique, soit dans les discours qui furent prononcés sur sa tombe !

Qu’il me soit permis d’emprunter à l’un de ces discours, celui que prononçait au nom de la Faculté, avec toute son affectueuse reconnaissance pour le maître et le bienfaiteur, M. Mathias Duval, les paroles suivantes, traduction et expression fidèles de notre pensée et de nos sentiments communs :

« En rappelant tous ces titres à votre reconnaissance, nous n’évoquons que bien imparfaitement l’image du maître regretté. Cette image, nous Lavons tous présente, et nos souvenirs de quelques jours à peine nous le montrent avec cette affabilité bienveillante, ces qualités aimables, ce caractère attractif qui faisaient de lui l’ami de ses collègues, et le véritable père de toute la jeunesse de notre Ecole. Il savait comprendre cette jeunesse,

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

car il était resté réellement jeune, tout en profitant de l’expérience de l’âge; et ses idées libérales, alliées à une grande sagesse et à un bon sens profond, avaient consacré le prestige de son autorité. »

Une autre manifestation du deuil et du respect publics ressentis à la mort de J. Béclard, et qui complète la touchante analogie des regrets inspirés par le fils, comme par le père, ne tardait pas à se produire :

Sur le tombeau qui les réunit, existait, au haut d’une modeste colonne, le buste en bronze de Pierre-Auguste Béclard, fruit d’une souscription de ses collègues, de ses élèves, de ses amis.

L’image du père nous inspira à nous-mêmes la pensée d’y joindre celle de son fils, et de compléter ainsi leur union dans l’intimité de l’éternel repos.

A peine ouverte, la souscription, à cet effet, se couvrit de signatures; et il nous plaît de rappeler, en particulier, l’empressement des élèves dans leur pieux et public hommage à celui qui fut — il faut le répéter sans cesse à son honneur — et qu’ils appelaient « leur père ».

Un an, jour pour jour, après sa mort, le 9 février 1888, nous inaugurions, dans le plus touchant des anniversaires, le buste du fils à côté de celui du père; buste qui reproduit, en les faisant revivre avec un vrai talent artistique, les traits de cette sympathique figure, dont la douce expression reflète et personnifie les plus belles, et à la fois les plus aimables qualités du cœur et de l’intelligence.

D’éloquentes paroles, puisées dans le sentiment du plus profond respect et d’admiration pour cette chère mémoire, furent prononcées à cette solennité par M. le professeur Brouardel, digne successeur et continuateur de Jules Béclard dans l’administration de la Faculté; parle vice-recteur, M. Gréard, dont l’appréciation autorisée, est un des plus précieux témoignages des hautes qualités de son collègue au Conseil supérieur de l’Instruction publique; par M. le Dr Jules Bergeron, qui avait

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉGLARD

suceédé à Jules Béclard dans les fonctjonsde secrétaire perpétuel à l’Académie, et qui a pu, mieux que personne, se rendre compte personnellement de l’importance de ces fonctions, qu’il remplit, lui-même, avec une autorité et une conscience difficiles à égaler*

Enfin, en inclinant respectueusement leur drapeau devant l’image du plus dévoué et du plus aimé de leurs maîtres, qui fut le premier protecteur de leur jeune association , les étudiants rendaient à sa mémoire l’hommage suprême qui pût lui être le plus agréable, et couronnaient dignement et le plus heureusement cette solennité.

Aussi, celui qui en était l’objet, pouvait-il, maintenant, selon les paroles d’un de ses plus attachés élèves, « se reposer tranquillement dans la perpétuité du souvenir, assurée dans le bronze impérissable, comme elle l’était dans la science et dans les cœurs ».

Tel fut le savant, d’une précocité exceptionnelle, le professeur incomparable, l’écrivain à la fois didactique et littéraire de premier ordre, doublé du philosophe, de l’artiste et du poète; le maître à la bienveillance inépuisable et paternelle pour tous; l’administrateur consciencieux, profondément dévoué et fidèle à ses devoirs de toute sorte; plein de sollicitude pour l’amélioration et les progrès moraux et matériels de l’instruction médicale, et de son organisation ;

L’homme privé, aux qualités les plus aimables, les plus attractives, d’une finesse d’esprit et d’intelligence, que reflétait l’inexprimable expression d’un sourire et d’un regard, à la fois profondément scrutateur et bienveillant ;

Enfin, l’époux et le père modèles, auquel il n’a manqué qu’une existence plus longue, pour le bonheur de ceux qu’il affectionnait et qui lui rendaient celte affection; et pour son propre bonheur.

Il m’eût fallu, pour le représenter, le peindre et le louer dignement, son propre pinceau et son talent inimitables; à

ÉLOGE DE JULES-AUGUSTIN BÉCLARD

défaut desquels, j’ai mis ici tout ce que je possédais : mon cœur et ma reconnaissance.

J’emporte, en descendant de cette tribune, la profonde satisfaction d’un pieux devoir accompli, qui éclaire d’un doux rayon le couchant de mon humble carrière; et de même qu’en y montant — et plus encore — j’éprouve le besoin de répéter à celui qui m’a procuré cette satisfaction, et de dire à tous ceux, ici présents, qui m’ont prêté une si bienveillante et indulgente attention :

« Merci. »

Paris. — ■ L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette.

ir V , : - •V;tî : - ,

Page 1