Pierre Eskrich
ous nous sommes occupé plusieurs fois des graveurs sur bois de Lyon, nous attachant surtout à ceux, artistes ou artisans, qui ont pris part à la décoration du livre au xvic siècle (2).
Une période s’est étendue à peuprèsde 15462 1566 que Bernard Salomon a marquée de son empreinte person-
(1) M. Natalis Rondot a laissé de nombreux travaux inédits, parmi lesquels se trouvait cette notice sur Eskrich, entièrement terminée et préparée pour l’impression. Néanmoins, l’administration de la Revue du Lyonnais, d’où ces pages sont extraites, a fait appel, pour cette publication, à l’obligeance de M. Alfred Cartier, qui a bien voulu colliger le texte et revoir les épreuves.
(2) Les graveurs sur bois et les imprimeurs à Lyon au XVe siècle, 1896. — Bernard Salomon , peintre et tailleur d’histoires à Lyon au xvi° siècle, 1897. — Graveurs sur bois à Lyon au xvie siècle, 1898.
nelle (i); une autre période a succédé qui a pris fin vers 1 6 io. Dans celle-ci, les imitateurs du Petit Bernard ont été d’abord en majorité, et l’on observe qu’il y a eu chez plusieurs d’entre eux plus de largeur et de hardiesse, plus aussi de diversité dans la manière. Nous avons compté dans ce temps-là, dans la seconde moitié du xvie siècle, plus de soixante graveurs sur bois (2). Aucun d’eux n’a marqué par son originalité, mais quelques-uns ont eu, comme compositeurs, dessinateurs, graveurs, une habileté supérieure. Un jour viendra où l’œuvre de chacun de ceux-ci sera déterminé, nous doutons toutefois qu’on puisse assigner à chaque œuvre un nom avec certitude.
Un de ces maîtres nous a fort intéressé. Il appartient aux deux périodes que nous avons indiquées ; il a travaillé, en effet, à Lyon depuis 1548 jusqu’à 1590. C’est de Pierre Eskrich que nous voulons parler. Nous lui avons consacré déjà une partie de notre étude sur les graveurs sur bois de Lyon; notre entreprise était alors prématurée et nous avons souvent hésité à la poursuivre. Nous ne reviendrons donc pas sur cette première tâche, mais nous nous proposons de lui donner un complément qui nous paraît nécessaire.
(1) Nous disons de 1546 à 1566. La carrière de Bernard Salomon comme dessinateur et graveur paraît limitée entre 1545 et 1560. Il est probable que le Petit Bernard est mort à Lyon en 1561, peut-être en 1562.
(2) Nous donnerons, à la fin de cette étude, la liste des tailleurs d’histoires ou graveurs sur bois, dont nous avons le nom, qui ont travaillé à Lyon dans la seconde moitié du XVI' siècle.
PIERRE ESKRICH Son origine et son nom
Dessinateur, peintre, tailleur d’histoires, brodeur, Pierre Eskrich, qui a porté le nom de Pierre Cruche et celui de Pierre Vase ou Du Vase, était fils d’un graveur sur métal (i) allemand. Il est né à Paris, probablement vers 1518-1520.
Son père, Jacob Eskrich, ainsi appelé dans un mandement à lui délivré, à Paris, en 1519 (2), était né à Fribourg en Brisgau.
La forme primitive de son nom était probablement Krug (3) qu’on prononçait Kruche ou Kriche. Ce mot Krug signifie en français cruche, et ce dernier mot est devenu le nom le plus habituel de Pierre, le tailleur d’histoires. C’était d’une part, une lecture assez naturelle, en France, du mot allemand, et, d’autre part, la signification littérale de ce mot. Cruche a donc été une altération française du mot Krug ; Kriche en a été une autre, celle-ci consignée dans des actes à Genève, et Vase était le synonyme du mot cruche.
Notre tailleur d’histoires a été le plus connu sous ces
(1) Ou graveur de jetons.
(2) En paiement du prix des « jetons de madame de Nevers », femme de Charles d’Albret, comte de Nevers. (Bibliothèque de la Sorbonne, H, 1.9, f° 223 V°),
(3) On n’a trouvé dans les archives de Fribourg en Brisgau aucune mention de ce Jacob Krug ou Eskrich.
deux noms de Cruche et de Vase. Il a toujours signé Cruche au moins à Lyon (i). Il a été aussi toujours inscrit sous ce nom dans les chartreaux de l'impôt, les rôles des pennonages et les comptes (2).
Une autre altération s'est produite, et Pierre Cruche, s’il en a été l’auteur, n'a fait que suivre l’exemple de son père. 11 a signé, en 1566 et en 1568, du nom de Petrus Eskricheus, Petrus Escricheus, Petrus Eskrichius, des histoires et des cartes dessinées et gravées par lui. Eskrich était une forme différente du nom primitif Krug, Crich ou Kriche. C’est celle que nous avons adoptée, parce que Jacob Krug portait ce nom en France, et aussi parce que Pierre a signé de ce nom, en latin, trois de ses ouvrages, et a passé marché sous ce même nom avec Jean-Baptiste Trento pour la Mappemonde papistique (3). Mariette et Papillon (4) ont retenu cette désignation. Nous la retrouvons aussi dans l'édition de l’ Histoire de l’ancien et du nouveau Testament donnée par Jean-Thomas Hérissant en 1771 (5).
C’est déjà un fait singulier qu’un graveur, au xvie siècle, ait produit sous son nom des pièces de sa main (6); les avoir produites sous trois noms différents est encore plus
(1) Nous avons sous les yeux des quittances et des actes signés de la sorte en 1574, en 1575, en 1584, en 1585 et en 1587.
(2) Quelquefois aussi sous les noms de « maistre Cruchi, maistre Cruchy, maistre Cruzy. »
(3) Dans plusieurs des arrêts du Conseil de Genève, à l’occasion du procès avec Trento ; le nom est orthographié Eckriche et Eccriche.
(4) J. M. Papillon, Traite (te ta gravure en bois, 17 66, t. I, p. 522.
(5) Cette édition contient un grand nombre de gravures de Pierre Eskrich.
(6) Les graveurs sur bois, au xvie siècle, ont signé rarement leurs
ouvrages.
extraordinaire. Pierre Krug s’est fait connaître, en effet, sous les noms de Pierre Vase, de Pierre Cruche et de Pierre Eskrich, et il a signé de ses ouvrages P. V., Cruche et Petrus Eskricheus.
Il y a quelque chose de plus étrange. Dans une bible publiée par Guillaume Roville en 1569 (1) et dont la plus grande partie des vignettes sont de la main d’Eskrich, celui-ci a figuré, au folio 388 verso, le prophète Jude tenant des tablettes sur lesquelles on lit : onesi | uoeni ( 2) | MONI. Ce n’est pas tout : on voit, au folio 391 verso, au chapitre X de l’Apocalypse, les lettres IM sur un livre que saint Jean présente à l’ange (3).
Mariette avait en sa possession des pièces signées par Eskrich, pièces qui provenaient, suivant lui, de la « bible d’Eskricheus ». Il connaissait donc ce graveur, mais il n’a pas vu, dans les deux vignettes dont nous venons de parler, la main d’Eskrich, et, comme il ne s’expliquait ni ce mot de Moni, ni les initiales IM, il a attribué et le nom de Moni et les initiales à l’auteur de ces figures. Cet auteur, dessinateur et graveur, aurait donc été Moni, Jean Moni.
Telle est l’origine de cette légende. Papillon a suivi Mariette, il a même été plus précis. Il regardait comme étant « de dessin et de la composition de Moni » la bible de Roville de 1570 avec les huitains de Claude de Pontoux et les actes des apôtres de Barthélemy Honorati de 1582 (4).
(1) Biblia sacra, ad vetustissima exemplaria castigata, nécnon figuris et chorographicis descriptionibus illustrata. In-folio.
(2) Ou uop'mi ou uopni.
(3) Ces mêmes vignettes sont dans les bibles de Roville de 1570, de 1581 et de 1598.
(4) Traité de la gravure en bois, t. I, p. 229.
Tous les historiens du livre illustré, même Renouvier qui était assez indépendant (i), ont accepté l’opinion de Mariette et de Papillon. Hérissant a reproduit les assertions de Papillon. Ambroise-Firmin Didot s’est arrêté sur ce sujet et a affirmé avec plus de fermeté que ses prédécesseurs l’existence de Jean Moni, dont « le dessin est, à son avis, plus énergique et plus savant que celui du Petit Bernard (2). » Cette partie de Y Essai de Didot n’est fondée, nous regrettons de le dire, sur aucun document original, sur aucun fait positif.
Cela dit, il ne faut pas s’étonner que, dans des articles de critique, dans les catalogues de bibliothèque ou de livres en vente, Moni soit mentionné au même titre que Bernard Salomon (3), et le soit de la façon la plus formelle.
Il nous reste à faire la remarque que les mots écrits sur les tablettes du prophète Jude n’ont pas plus de sens que ceux qui sont tracés sur d’autres vignettes gravées par Eskrich. Mais il est étrange qu’Eskrich ait, une seule fois, il est vrai, sur une vignette de dessin et de gravure médiocres, tracé ce mot de Moni en petites lettres capitales. Nous ajoutons qu’il n’y a eu à Lyon, à aucune époque, de peintre ou de tailleur d’histoires du nom de Moni (4).
(1) 11 semble que Renouvier ait fait ses réserves quant aux assertions de Papillon et de Zani. (Des types et des manières des graveurs, xvi e siècle, 1854, p. 205.)
(2) Essai sur l’histoire de la gravure sur bois, 1862, col. 261 à 263.
(3) On n’a qu’à voir la Galette des Beaux-Arts, notamment la livraison de septembre 1883, et le Catalogue des livres à figures du cabinet de M. E. Gonse (1894), cabinet qui avait été formé en vue de l’étude de l’ornementation du livre.
(4) Le nom de Moni n’a été non plus trouvé nulle part ailleurs. Mais nous devons à M. J. Baudrier, l’auteur de la Bibliographie lyonnaise du
Moni n’est pas un personnage imaginaire, c’est le nom qui est d’une invention singulière, et l’on a vu dans quelle circonstance cette invention s’est produite. Moni a existé sous un autre nom. Le Moni de Mariette et de Papillon, le Jean Moni de Didot, n’est autre que Pierre Eskricb. Les figures qu’on a attribuées à Moni sont, sans aucun doute, d’Eskrich. On a assez de dessins et de gravures de la main de celui-ci pour connaître avec certitude sa manière et pour lui restituer son oeuvre à peu près tout entier.
xvie siècle, cette double remarque, que le nom de Moni serait, en patois lyonnais, comme en patois bressan, une forme du nom de Monnier, et qu’il y a eu à Lyon, au milieu du XVIe siècle, un peintre du nom de Jean Monnier ('1557).
Son premier séjour à Lyon de 1548 à i55i
Pierre Eskrich devait être bien jeune quand il a quitté Paris; nous ignorons à quelle époque. Il était, comme nous l’avons dit, peintre et tailleur d’histoires. Nombre de peintres n’étaient que des dessinateurs. Il est probable qu’il est allé directement à Lyon ; il y était en 1548 et y serait resté quelques années sous le nom de Pierre Vase. Il y était encore en 1551. Il a épousé Jeanne Berthet, protestante comme lui.
L’imprimerie était alors la principale industrie à Lyon. Elle était par elle-même un des instruments de la richesse de la ville, elle était aussi un des éléments de son commerce et le plus lucratif; elle avait produit une activité intellectuelle dont la ville était aussi hère que de cette sorte d’indépendance qu’elle s’efforcait de garder.
L’ornementation par la gravure a été introduite à Lyon dans le livre en 1478, peut-être en 1477. Le travail était dans les premiers temps fort inégal. Dans certaines gravures, il est rudimentaire et quasi barbare ; dans d’autres, on observe un art véritable qui n’était pas sans élévation. Nos graveurs se sont inspirés en plus d’une occasion de Part des Flandres comme aussi de l’art allemand, et le caractère français est cependant marqué dans la plupart des bois gravés. Nous n’avons pas à parler ici des imprimeurs qui ont su donner grand air à leurs œuvres, de Guillaume
Le Roy, de Jean Du Pré, de Michel Topié et de Jean Trechsel (1).
Ce que nous tenons le plus a dire, c’est que la décoration du livre a été transformée après 1546. Jean de Tournes mettait à profit l’habileté qu’il avait puisée chez Sébastien Gryphe (2). De même que, sans être érudit, il mettait en lumière une littérature originale, d’une langue mieux formée et d’une correction dont on savait le prix; de même, sans être artiste, il avait l’intelligence des arts du dessin. Un écrivain, dont il a publié plusieurs ouvrages, Jacques Peletier, a dit de lui qu’il était « un homme de toute diligence et de nulle épargne aux choses de son estât (3). »
Jean de Tournes avait organisé excellemment chez lui le travail en toutes ses parties ; il s’était préparé à imprimer un caractère nouveau à la confection du livre, et, comme il avait un sentiment très juste du goût de son temps, il devait entreprendre d’introduire dans les choses de l’art qui confinaient à son métier les raffinements qu’on recherchait avec une sorte de passion. Ce mouvement devait être accéléré par le nombre et la hardiesse des lettrés, et ce qu’il y a de plus singulier, c’est que, dans le même temps, en présence de cet art délicat qui procédait de l’école de Fontainebleau, qui visait à l’élégance et y sacrifiait la justesse, dont Bernard Salomon était le spirituel inspirateur, l’art
(1) On peut en juger par 1 ’lstoyre de la belle Maguelonne, le Recueil des histoyres de Troyes, la Mer des hystoires et les Comédies de Térence (Terentius. Comoediae cum Guidonis Juvcnalis interpretationé).
(2) Peut-être aussi chez Melchior et Gaspard Trechsel, mais la preuve qu’il a été au service de ces imprimeurs n’est pas acquise.
(3) L’auteur du Dialogue de l’ortografe (1555), cité par MM. Alfred Cartier et Adolphe Chenevière dans leur étude sur Antoine Du Moulin (1896, p. 14), étude intéressante de tout point.
français, plus sévère, plus noble et plus correct, était représenté à Lyon par un maître d’un haut mérite, par Corneille de Septgranges, qui est encore ignoré de nos jours(i). L’enseignement de ce maître devait être perdu.
L’exemple donné par Jean de Tournes devait être suivi. Balthazar Arnoullet, Guillaume Roville et Mathieu Bonhomme étaient attentifs à cette direction nouvelle qui Gisait prévoir que leur métier, déjà si prospère, le serait encore davantage. Guillaume Roville, qui n’était que libraire, n’avait certes pas le génie de de Tournes, mais il était très entreprenant, très curieux, d’ailleurs très instruit et fort entendu à son commerce. Tandis que Jean de Tournes paraît avoir chargé Bernard Salomon de l’illustration de ses éditions à figures, sans abandonner la conduite de ce travail et celle de l’atelier de gravure, ce qui a produit l’unité relative qu’on remarque dans cet œuvre, Guillaume Roville a eu recours à plusieurs ouvriers du crayon et de l’outil, de valeur inégale, et leur a laissé une indépendance qui explique tant de négligences. S’il est difficile de porter un jugement avec quelque certitude sur le mode d’exécution des livres illustrés, publiés par lui, c’est qu’ils sont pour la plupart l’œuvre de trois ou quatre artisans différents, dessinateurs ou graveurs.
Nous avons dit que l’ornementation du livre est, sous l’impulsion de Jean de Tournes, devenue tout autre après 1546. Roville, qui s’était formé à Paris, s’est établi à
(1) Nous avons fait connaître Corneille de Septgranges en 1888, dans notre livre sur les Peintres de Lyon, mais M. Julien Baudrier, qui a eu la bonne fortune de découvrir des ouvrages de ce maître, a su lui assigner le rang auquel il convient de le placer. ( Bibliographie lyonnaise du XVIe siècle, 2e série, 1896, p. 371 à 381.)
Lyon en 1548. C’est en cette dernière année qu’Eskrich y est venu. N’y a-t-il pas été amené ou appelé par Roville ? Il portait alors le nom de Pierre Vase, et Pierre Vase a travaillé presque toujours pour Roville. Nous y reviendrons en parlant des ouvrages dont l’illustration est de la main d’Eskrich.
Eskrich était protestant; sa femme, Jeanne Berthet, l’était aussi.
En 1548, et dans les années suivantes, il y avait à Lyon une rare modération en matière de religion. La vie commune avec tant d’étrangers, les uns appelés aux foires, les autres engagés dans les métiers, avait habitué à la tolérance; l’intérêt de la cité commandait de ne pas inquiéter les étrangers, et d’ailleurs les lettrés lyonnais, même les plus hardis, ne paraissent pas avoir eu l’esprit de la Réforme, encore moins l’esprit de révolte (1). Mais un changement survint, qu’avaient amené l’action de Calvin et du Gouvernement de Genève et surtout celle du parti protestant français adversaire des Guise. Le cardinal de Tournon avait remplacé à Lyon le cardinal de Ferrare. Eskrich jugea prudent de prendre domicile à Genève.
(1) M. F. Buisson l’a reconnu dans son livre sur Sébastien Castellion sa vie et son œuvre (1892, t. I, p. 50 à 58).
Son établissement à Genève et son séjour en cette ville de i553 à i565.
Nous venons d’expliquer par suite de quelles circonstances Eskrich se décida à quitter Lyon et à aller s’établir à Genève (i). On va voir que ce ne fut pas sans hésitation qu’il prit ce parti.
Il était marié avant de venir à Genève, mais c’est dans cette ville qu’il fit baptiser son premier enfant :
Septembre 1552. « Vendredy 9e dudit mois au sermon de 4 heures a esté baptisé Jean fils de Pierre Vase et de Jeanne sa femme, présenté par Jean Pettereau. [En marge:] Par moy Sainct Andrey (2). »
L’établissement définitif d’Eskrich à Genève ne date toutefois que de la fin de 1554, époque à laquelle il demanda au Petit Conseil, sous le nom de Pierre Vase, l’autorisation d’habiter la ville (3), dans laquelle il n’avait dû faire, jusque-là, que des séjours temporaires et, dans
(1) Les documents d’archives relatifs au séjour d’Eskrich à Genève nous ont été communiqués par M. Alfred Cartier.
(2) Archives de Genève, Registres des Baptêmes, Église Saint- Pierre.
(3) Archives de Genève, Registre des étrangers reçus habitants de Genève, 17 décembre 1554. Le nom est écrit « Pierre Rase, natif de Paris. »
les intervalles, retourner à Lyon. Il sollicita, le 9 mai 1555, toujours comme Pierre Vase, « painctre », d’être reçu bourgeois (1), et ne fut reçu que cinq ans plus tard, en 1560 :
« Du 16 mai 1560. Pierre Vase natif de Paris, filz de Jacob Kriche, de Fribourg en Brisco, ayant deux enfans masles Jehan et Théodore, ayant présenté requeste pour estre receu à bourgeois, a esté receu gratuitement en considération des services qu’il pourra faire à la ville, en paiant le seillot (2). »
Eskricb, reçu bourgeois de Genève, abandonna le nom de Vase et prit celui de Cruche. Mais il est à remarquer, qu’en toute occasion, il prit soin de rappeler ses deux pseudonymes. Voici comment il est inscrit au Livre des Bourgeois(3) : « Pierre Cruche, dict Vase, natif de Paris, filz de Jacob Cruche, de Fribourg Inbriscob (sic) a esté receu à bourgeoys gratuitement eu esgard des services qu’il peult à l’advenir faire à la seigneurie, ayant Pierre Jehan et Théodore ses filz (4). Gratis. »
Notre graveur a eu, de sa femme, Jeanne Berthet, en tout dix enfants, dont neuf sont nés à Genève, de 1552 à 1564 (5). Le dernier enfant est né à Lyon, en 1568.
(1) Archives de Genève, Registre du Conseil, vol. 49, f° 71, v°.
(2) Archives de Genève, Registre du Conseil, vol. 56, f° 39.
(3) 1560, 16 mai. f° 99.
(4) Il faut lire: « Ayant (ledict) Pierre, Jehan et Théodore ses filz.»
(5) Les actes de baptême de ces neuf enfants sont dans les registres des églises de Saint-Pierre et de la Madeleine (Archives de Genève). Nous retrouverons à Lyon un de ces enfants, Jean, qui a été baptisé à Genève, le 9 septembre 1552. Théodore de Bèze « ministre du saint Evangile », fut, le 29 septembre 1559, le parrain d’un autre de ces enfants auquel il donna son prénom.
Pierre Eskrich demeurait à Genève : en 1555, « derrier Sainct Germain »; en 1561, « en la Cité »; en 1563, « à la rue du Grand-Mesel. »
Il paraît n’avoir pas trouvé souvent un travail lucratif à Genève ; il est vrai que cette ville n’était pas, en ce temps-là, pour un artiste un milieu favorable. Il est certain qu’Eskrich y était dans l’indigence en 1562, puisqu’il dut recourir à l’assistance publique, et celle-ci lui fut refusée. Furieux de ce refus, il s’emporta et injuria les gouverneurs de la bourse des pauvres. De là, poursuites, condamnation à l’emprisonnement et finalement amende honorable de l’irascible graveur (1). Il faut croire qu’il était parfois peu disposé à travailler, qu’il aimait mieux « demourer ung fainéant et vagabond et obstiné », comme les gouverneurs de la bourse des pauvres le lui ont reproché, car c’est précisément en 1562 qu’il devait faire, pour l’éditeur Jean-Baptiste Trento, cette Mappemonde papistique dont nous parlerons plus loin.
Une occasion s’offrit de revenir à Lyon, où il avait conservé des relations avec Guillaume Roville et d’autres libraires.
(1) Nous avons publié les procès-verbaux des séances du Consistoire de l’église de Genève et de celles du Conseil, dans lesquelles il est fait mention de ce singulier incident. — Archives du Consistoire, procèsverbaux des séances, 1562, f°s 138, 142 et 191 ; Archives de Genève, Registre du Conseil pour les affaires criminelles et consistoriales, 1562, fos 63 et 64. — ( Graveurs sur bois à Lyon au xvie siècle, p. 28 à 30.)
PIERRE ESKRICH Son deuxième séjour à Lyon en 1564
Charles IX devait faire en 1564 sa première entrée à Lyon. Le peintre qui avait la direction des travaux de décoration pour cette entrée, le maître Thomas, dont le nom patronymique est resté inconnu, fit venir de Genève Eskrich pour faire « certains portraictz et modelles. »
Il est singulier que ce soit, à l’occasion de cette entrée, la seule fois que le nom de ce maître Thomas soit mentionné dans les actes consulaires, et ce maître 11e figure sur aucun des chartreaux de l’impôt.
Eskrich avait pris, comme on l’a vu, le nom de Pierre Cruche. Il fit alors un séjour d’un mois à Lyon, et reçut, le 15 mai 1 564, 40 livres pour les frais de son voyage (1), mais le prix de ses travaux personnels ne se trouve pas énoncé séparément dans le compte. Sa tâche achevée, Eskrich retourna à Genève.
Il fut chargé à cette époque (en 1564) par le Conseil de Genève de faire pour l’amiral de Coligny un pourtrait (vue ou plan) de la ville. Il eut quelque peine à se faire payer.
(1) Archives de Lyon, CC 1139, f° 92. — « A Mre Pierre Cruche, peyntre et brodeur, quarente livres à lui ordonnez pour les fraiz de son voiage d’estre venu exprest de Genefve en ladicte ville pour fajre certains portraictz et modelles pour ladicte entrée, où il auroit fait grand séjour, cy XL liv. »
Il avait demandé vingt écus pour ce pourtrait, dessiné ou peint; on ne lui en a alloué que douze (i).
Eskrich, outre qu’il était d’humeur vagabonde, ne se trouvait jamais satisfait du prix qu’on mettait à ses services. Mécontent, il quitta Genève et se rendit à Lyon ; il avait formé le projet de s’y établir de nouveau.
On lit dans le registre du Conseil de Genève : « Du 5 mars 1565. Pierre Cruche a Dit présenter requeste par sa femme affin de luy permettre de demeurer avec sa famille à Lyon où il est maintenant. Arresté qu’on die à sa femme qu’il vienne luy mesme se présenter en personne, puis on y advisera (2). »
Il ne paraît pas qu’il se soit présenté.
(1) Archives de Genève, Registre du Conseil, vol. 59, fos 115, 118 et 1 1 9 ; 5-16 oct. 1564.
(2) Archives de Genève, Registre du Conseil, vol. 60, f° 21.
Le travail de Pierre Eskrich de 1548 à i563 La Mappemonde papistique de i563
La vie de Pierre Eskrich peut être divisée en deux parties.
L’une comprend son séjour à Paris pendant sa première jeunesse, un séjour à Lyon de 1548 à 1551, son arrivée à Genève et son séjour en cette ville jusqu’en 1565, un deuxième séjour à Lyon en 1564(1).
L’autre partie comprend son établissement définitif à Lyon en 1565 et le séjour qu’il y a fait jusqu’en 1590. Pendant ces vingt-cinq dernières années, il a fait des absences dont nous ignorons la durée. Il a travaillé pour des imprimeurs à Genève et nous savons qu’il s’est rendu en 1584a Aix en Provence.
Nous avons donné, dans notre essai sur les Graveurs sur bois à Lyon au xvie siècle, un aperçu de l’œuvre gravé d’Eskrich. Il sera d’autant plus nécessaire de revenir sur ce sujet que nous disposons à présent de renseignements certains sur nombre de pièces de cet œuvre.
Nous avons parlé de la première partie de la vie d’Eskrich. Disons ce qu’il fit pendant ce temps.
On ne sait rien de lui quand il était à Paris.
Eskrich, pendant son premier séjour à Lyon, a produit quelques ouvrages qui ont attiré l’attention des historiens
(1) Il est probable qu’Eskrich a séjourné à Lyon en 1562 et en 1563.
de l’art et dont aucun de ceux-ci n’a pu découvrir l’origine. C’est qu’Eskrich, le Parisien, pour un motif ignoré, avait caché son nom à la désinence germanique, sous une sorte de pseudonyme, et n’était connu que sous le nom de Pierre Vase.
Au xve et au xvie siècle, les peintres ne signaient pas leurs œuvres ; à plus forte raison les dessinateurs et les tailleurs d’histoire, placés dans une condition d’infériorité, ne devaient pas avoir la pensée de sortir de l’obscurité où on les laissait. Eskrich a fait exception. On en aura plus loin la preuve. Mais déjà, lors de ses premiers travaux, il a voulu s’affirmer. Il a signé des initiales de son pseudonyme P. V. (Pierre Vase).
Nous avons dit quelles étaient les pièces signées de la sorte (i), nous les signalerons de nouveau.
Eskrich a naturellement exercé à Genève sa profession de dessinateur, de peintre et de tailleur d’histoires, mais là il n’a rien signé. Nous lui avons attribué plusieurs ouvrages; nous ne l’avons fait que parce que nous y avons reconnu sa manière. Cette manière est bien marquée dans les trentesix vignettes de Y Antithcsis que Zacharie Durand a publié en 1557. Elle ne l’est pas moins dans la bible (in-folio) imprimée par Jacques Reboul, en 1561.
C’est à Genève qu’Eskrich a Dit son œuvre la plus importante, œuvre importante autant pour la composition que pour le dessin et la gravure.
Cette œuvre est celle de YHistoire de la mappemonde papistique (2); elle est encore si rare et si peu connue que
(1) Graveurs sur lois à Lyon, 1898, p. 60 à 65.
(2) Voici le titre du volume de texte : Histoire de la \ Mappemonde papistiqve \ auquel est delaire tout \ ce qui est contenu et pourtraict en la grande Table, | ou Carte de la Mappe-Moiide.
nous devons la décrire de nouveau (1), et, à dire vrai, si nous avons repris notre étude sur ce graveur, c'est à l’occasion de ce travail.
Cette histoire se compose de deux parties, chacune d’un format différent. La première partie est un volume de texte, in-40, de 6 feuillets non chiffrés et de 190 pages; la seconde partie est une sorte d’atlas, un recueil de seize planches in-folio atlantique, gravées sur bois, lesquelles étaient destinées à être réunies et à former comme une grande carte murale. Chaque planche, ou feuille séparée, a 3 3 5 millimètres de haut sur 425 millimètres de large. Cette carte présente une surface totale de 1 mètre 346 de haut sur 1 mètre 700 de large. Tout en haut, entre deux frises satiriques, est le titre, gravé sur bois, en grandes lettres capitales romaines : Mappe-mo \ nde nous \ elle papist | iqve.
Des prêtres et des moines sont figurés avec des têtes d’âne, de porc, de mouton ou de perroquet. Est-ce en réplique que l’éditeur des livres du chanoine Gabriel de Saconay, Benoist Rigaud, jouant sur le mot huguenot, a, sur les vignettes de ces livres, donné des têtes de singes aux Réformés ? L’auteur inconnu des dessins coloriés du poème de Tristibus Francise a fait de même.
L 'Histoire de la Mappemonde, dont l’auteur a pris le pseudonyme de M. Frangidelphe Escorche-Messes, a été « imprimée en la ville de Luce nouvelle, par Brifaud Chassediables ». Elle a eu deux éditions, l’une qui porte la date de 1566 et l’autre la date de 1567. M. Alfred Cartier a
(1) Nous avons décrit cet ouvrage dans notre essai sur les Graveurs sur bois à Lyon au XV I? siècle (p. 88 à 101). Gustave Brunet a publié en 1855 une notice à ce sujet, dans le Bulletin du bibliophile (12e série, 1855-1856 ( Variétés bibliographiques ), p. 94 à 96.)
découvert, dans les registres du Conseil de Genève, que l’impression, autorisée par le Conseil le 27 novembre 1565 (1), a été faite à Genève par l’imprimeur François Perrin. On retrouve les fleurons et les lettres ornées de la Mappemonde, dansd’autres publications de Perrin (2).
Nous savons aussi, par M. Alfred Cartier, qu’un italien, Jean-Baptiste Trento, venu de Vicence, reçu bourgeois de Genève, en 1559, a été l’inspirateur de cette entreprise assez audacieuse (3).
Il est probable que Trento a pris part à la composition de cette histoire, si même elle n’est pas tout entière de lui (4). On peut regarder comme certain que Théodore de Bèze, auquel on l’a attribuée, n’en est pas l’auteur.
Cet ouvrage, écrit dans une langue incorrecte, appartient à la littérature satirique du milieu du xvie siècle. C’est un pamphlet violet contre la papauté et le clergé catholique, et
(1) Archives de Genève, Registre du Conseil, vol. 60, f°s 120, r° et 124 r°.
(2) Lettre de M. Alfred Cartier, du 16 mai 1898.
(3) Du 20 novembre 1565. « Jean-Baptiste Trente a présenté requeste pour avoir permission de faire imprimer une mappe monde papale avec le livre déclaratif d'icelle. Arresté qu’on en aye advis. » (Archives de Genève, Registre du Conseil, vol. 60, f° 120 r°). — Le 27, Jean- Baptiste Trento et François Perrin obtiennent la permission d’imprimer les livres qu’ils avaient présentés précédemment (parmi eux Y Histoire de la Mappemonde), « estant ouy le raport des ministres ». (Registre, vol. 60, f° 124 r°.)
(4) Dans un passage où l’auteur parle des contes et nouvelles contenant des histoires de moines, il ne cite (p. 178) que des écrivains et des ouvrages italiens. Il n’y avait aussi qu’un italien qui pût parler des dames de Congruo et de Condigno et pour inventer ce nom de Pimçocaires (pinzochcri, bigots, hypocrites), qui est purement italien.
il n’y a pas moins de grossièreté dans les images. Ces excès étaient dans l’esprit du temps (1).
Il ne faut pas dès lors s’étonner que ce pamphlet ait été détruit. Il paraît n’en être resté que quatre ou cinq exemplaires, et le seul exemplaire complet que nous connaissions se trouve dans le cabinet des estampes du musée de Berlin ; il provient du cabinet de M. de Nagler.
Ce livre n’a de prix et n’offre d’intérêt que par son illustration.
Le dessinateur et le graveur étaient inconnus, mais ces planches, a-t-on dit, sont dans le style et la manière de Bernard Salomon. Ce nom aurait dû être écarté, car le petit Bernard est mort en 1561, et ni le dessin ni la gravure ne sont de ce merveilleux artiste. Cependant ce travail, quoiqu’on y observe une vigueur et une expression inattendues, nous paraissait avoir été fait en quelque sorte sous l’influence de ce maître, mais certainement par une autre main, et nous écrivions dans notre essai sur des Graveurs de Lyon au xvie siècle :
« Quinze tailleurs d’histoires dons nous avons les noms ou les ouvrages vivaient à Lyon à cette époque (au temps où parut la Mappemonde ). Un d’eux avait un mode de travail, par le crayon et par l’outil, qui rappelle l’ouvrier qui a servi en cette occasion la passion des Calvinistes. Cet homme est Pierre Eskrich... Les personnages de la Mappemonde ont une haute stature, la tête allongée, proportionnellement petite et étroite, le front haut. On peut en juger par les figures de 1 ’ Arménien et de Y Aphricain, par la
(1) Ce n’était pas seulement des presses de Genève que sortaient ces pamphlets. Il en a été publié à Lyon au moins une vingtaine.
figure de 1 ’Hermite (r). On en voit de semblables dans la Bible de Roville. Le dessinateur du premier de ces ouvrages et celui du second ont une égale habileté ; ils excellaient dans le naturel, la justesse et la vivacité des mouvements et des attitudes. Les arbres ont le même feuillage touffu. Bref, Pierre Eskrich, un des dessinateurs et des graveurs de la bible de Roville, nous paraît être des tailleurs d’histoires de ce temps le seul auquel on puisse attribuer l’illustration du pamphlet de Frangidelphe Escorche-Messes (2). »
La conjecture que nous avions formée à la suite de l’examen des caractères iconographiques de l’ouvrage et à raison du style du dessin et de la gravure a été confirmée. C’est encore à M. Alfred Cartier que nous devons de pouvoir prouver que les planches de la Mappemonde papistiqitc sont l’œuvre d’Eskrich.
L’archiviste de l’Etat de Genève, M. Dufour- Vernes, a remarqué le premier que mention d’Eskrich était faite dans la série, rarement consultée, des registres du Conseil de Genève, dits des Particuliers, qui ne contiennent que des décisions concernant les particuliers. M. Alfred Cartier, déjà familier avec l’histoire de la Mappemonde, a recherché ceux de ces documents qui étaient de nature à nous intéresser et a bien voulu prendre copie des arrêts rendus par le Conseil dans le litige pendant entre Eskrich et Jean- Baptiste Trento. Nous les donnons ci-après. Ces actes fournissent la preuve que les seize planches dont il s’agit ont été flûtes par Pierre Eskrich qui est intervenu dans ces actes sous les noms d’Eskrich, d’Eckrich et de Cruche (3).
(1) Il y a d’autres figures du même genre, celles de V Egyptien, du Cordonnier, etc.
(2) Graveurs sur bois à Lyon , 1898, p. 99 et 100.
(3) Archives de Genève, Registre du Conseil pour les affaires particulières, vol. XIII, 1562-1564.
La Mappemonde papistique. — Arrêts dans le procès entre Jean-Baptiste Trento et Pierre Eskrich i562-i563
« Jeudi 17e de septembre 1562. Jean-Baptiste Trento contre Pierre Eckriehe.»
« A requis contraindre ledit Ekriche à luy faire certaine besogne de son mestier qu’il luy a promis faire et dont il l’a payé quarante escus (1) il y a ung an et demy, qu’il luy devoit rendre troysmois après. Estant iceluy ouy disant que la besogne est desjabien advancéeet que, Dieu aydant, il la rendrait parachevée dans six sepmaines. Arresté qu’il la face donner (2) au contenu de sa promesse. »
« Vendredi 26 de février 1563. Jean-Baptiste Trento contre Pierre Cruche. »
« A présenté requeste tendante aux fins luy faire justice contre ledit Cruche qui ne tient compte de satisfaire à l’injonction contre luy donnée par le sr Lieutenant et comminations en l’Evesché (3) pour à quoy obvier il tient mayson sans se monstrer et 11e le peut appréhender. Arresté qu’il soit apellé céans et soit ouy. »
« Lundy premier de mars 13 63. Jan-Baptiste Trento contre Pierre Eckriehe pinctre. »
« A répété la requeste par luy vendredi dernier présentée,
(1) Environ 1.500 francs en tenant compte du pouvoir de l’argent à cette époque.
(2) Qu’il la livre.
(3) Devenu la prison, depuis la Réforme.
requérant provision sus icelle puys que sa partie qui avoit esté icy remise en personne ne compart. Arresté qu’il soit apellé pour estre comminé de satisfaire audit suppliant, aultrement Messieurs y adviseront. »
« Mardy 20e d’apvril 1563. Jan Baptiste Trento contre Pierre Cruche. »
« A requis contraindre ledit Cruche à luy parachever sa mappe monde (1) au contenu de la submission par luy faicte le 2 de mars dernier (2), d’y satisfaire dans ungmois lequel est expiré. Et estant ouy ledit Cruche aiant apporté ce qu’il a desja de faict de lade besogne, laquelle il promet rendre parfaicte dans la sepmaine prochaine. A esté arresté qu’il la parface donner (3) suyvant sa promesse dans led. temps à peine de punition de sa personne. A quoy il s’est submis. »
« Lundy 17e may 1363. Jan Baptiste Trento contre Pierre Eckriche. »
« Led. Pierre Eckriche ayant icy apporté la besogne de Mappemonde qu’il dict estre parfaicte (4) a requis le faire satisfaire par led. Trento du surplus de lade besogne veu qu’elle vault beaucoup plus et pour ce, faire visiter la besogne par gens à ce cognoissans, attendu mesmes que led. Trento luy a promis le récompenser en présence de gens. Estant ouy led. Trento tenant à son contract, et arresté qu’on commet les srs syndic Lect, Jaques Blondel et Jan
(1) Ce passage de l’arrêt (sa mappe monde) doit être remarqué; il semble confirmer que Trento est l’auteur du texte.
(2) Soit le lendemain de l’arrêt précédent La décision à laquelle il est fait ici allusion n’a pas été consignée dans le registre.
(3) Qu'il l’achève et la livre.
(4) Commencée en avril 1561 (voir l’arrêt du 17 septembre 1562), la Mappemonde n’avait donc été achevée que deux ans après.
PIERRE ESKRICH 2p
Collauda pour les appoincter s’il est possible, sinon on les laisse en droict (i).
« Mardy iSe de may 1563. Jan Baptiste Trento contre Pierre Eckriche. »
« Estant rapporté que ledit Trento se pleinct de ce qu’on a commis le sr Jan Collauda pour les appoincter, d’aultant qu’il est compère dudit Eckriche. A esté arresté qu’on commet en son lieu Pierre Favre pinctre, joinctz avec le sr Blondel et luy, monsieur Crespin (2) et Henry Estienne.
« Jeudy 20e de may 1563.
« Pierre Cruche a présenté requeste tendante aux fins commettre oultre les aultres commis Me Jaques Hermet ingénieux, monsieur de Beauregard, Pierre Favre, Nicolas Barbier et François Estienne (3). Arresté que oultre les aultres desja commis, on commet encore ledit sr de Beauregard et maistre Jaques Hermet. »
« Mardy 25e de may 1563. Pierre Eckriche contre Jan Baptiste Trento. »
« A présenté requeste tendante aux fins ouyr la relation des srs commis à les appoincter veu que ledit Trento ne veut accepter la prononciation qu’avoit esté faicte à vingt escus oultre tout ce qu’il a receu de luy, sçavoir quarante d’une part et dix de l’aultre (4). Estant sus ce exhorté ledit Trento de accepter lade prononciation, n’y a voulu consentir. Estant ouy ledit noble Lect commis avec aultres disant que plusieurs expertz et cognoissans en telles matières dient qu’on nesçauroit faire tel labeur à moingsde cent cinquante escus. Arresté, puys qu’ainsy est qu’il luy paye lesd. vingt
(1) C’est-à-dire qu’on laisse le procès suivre son cours devant les tribunaux.
(2) Jean Crespin, le célèbre imprimeur.
(3) Ces deux derniers, imprimeurs.
(4) Soit en tout 2,600 francs environ, valeur actuelle.
escus oultre tout ce qu’il a receu de luy et que monsieur le syndic Lect luy commande de ce faire, que s’il n’y veult obtempérer qu’on les laisse en droict. »
« Jeudy 24e de juin 1563. Jan Baptiste Trento contre Pierre Cruche. »
« Led. Cruche a présenté requeste tendante aux fins luy proveoirde remède nécessaire à ce que leur cause soit tenue de jour à jour nonobstant fériés et que ledit suppliant ne soit contrainct de se désaisir de ses ouvrages comme a esté ordonné. Estant ouy ledit Trento avec Delestre son procureur, a esté arresté qu’en esgard des choses suppliées, lad. cause soit tenue de jour à jour nonobstant fériés et sans aucun sallaire sinon qu’ilz se puissent accorder.
« Vendredi 16e juillet 1563. Pierre Escriche contre Jan Baptiste Trento. »
« A présenté requeste tendante aux lins ordonner que ledit Trento le satisfera promptement des vingt escus qui ont esté ordonnez qu’il luy deust bailler pour le surplus de la besongne qu'il a faict pour luy, suyvant l’accord faict par M. le marquis (1) et M. de Beauregard, par eulx accepté, qu’il produit, etc. Estant ouy ledit Trento disant qu’il s’est offert de satisfaire pourveu qu’il [Eskrich] parface encor quelque besogne restante, etc. Arresté qu’on se tient audit accord et que s’ilz ne se peuvent accorder du reste, on les laisse en droict (2). »
(1) Galeas Caracciolo, marquis de Vico, napolitain, le plus illustre et le plus considéré des membres du refuge italien. On l’avait prié sans doute d’user de son ascendant sur son compatriote Trento, pour amener celui-ci à payer plus équitablement le travail de Pierre Eskrich.
(2) Comme il n’est plus fait mention de l’affaire dans le registre, il est probable que les parties finirent par s’entendre et que Trento paya les vingt écus fixés par les arbitres.
Son établissement définitif à Lyon et son séjour dans cette ville de i565 à i5go
Il semble, d’après des actes et des documents genevois, qu’Eskrich a habité Genève pendant treize années, de 1552 à 1565. Mais nous inclinons à penser que, dans ce temps, il a fait plusieurs séjours à Lyon.
On a vu qu’il s’était décidé, en 1565, à quitter Genève et à s’établir à Lyon avec sa famille. C’est après être parti qu’il avait chargé sa femme de solliciter l’autorisation de ce déplacement. Il lui fut répondu qu’il eût à présenter sa demande en personne (1).
Le caractère du personnage est assez connu pour qu’il ne faille pas s’étonner que, sans s’inquiéter « de son debvoir » envers Genève, comme on disait alors, il ait pris tout de suite domicile à Lyon. Il y est allé se loger du côté de Fourvière.
Il a occupé successivement plusieurs logements; nous n’en pouvons indiquer que deux avec certitude, d’après des baux conservés dans les archives de la Chambre des Notaires de Lyon (2). Il a demeuré, en 1573, dans une maison de la rue de la Vieille-Monnaie (bail du 18 novembre 1573),
(1) Voir plus haut p. 20.
(2) Ces baux ont été passés au nom de « Pierre Du Vase, dit Cruche, peintre et bourdeur (brodeur) de Mgr de Mandelot, gouverneur pour le Roy à Lion. » Us sont dans les minutes de Delaforest, notaire.
et, en 1575, dans une maison de la rue du Garillan (bail du 7 janvier 1575).
La rue de la Vieille-Monnaie avait fait partie de l’ancienne rue Tramassac et est devenue la rue du Bœuf. La rue du Garillan est la voie qui, partant du bâtiment du Petit Collège, aboutit à peu près au milieu de la montée Saint-Barthélemy.
Eskrich a toujours été inscrit sur les chartreaux du côté de Fourvière : aux rôles des Establies en cas d’effroy en 1568 (1), et aux rôles de l’impôt pour 1571, 1572, 1573 et 1581 (2).
Un de ses fils, Jean, né à Genève en 1552, s’était établi à Lyon et habitait aussi du côté de Fourvière. Il était Cartier de 1571 à 1573 et portait le nom d’Escryt (3); ce qui confirme qu’Eskrich était le nom de la famille.
On a vu que, malgré l’esprit de tolérance qui était dans les habitudes de la population, une première fois, notre graveur protestant était allé se fixer à Genève. Il y aurait eu certainement imprudence à revenir plus tard à Lyon en y faisant profession de la religion réformée. Eskrich sut s’accommoder au temps et au lieu. Protestant à Genève, il se déclara catholique à Lyon. 11 eut, en 1568, de sa femme Jeanne Berthet, un fils qu’il fit baptiser à l’église Sainte-
(1) « Forvière. — Despuis le petit palaiz à commencer aux maisons de. . . tirant au coing du grand palaiz entrant en la Rue de tramassac et de la monnoye jusques au coing de la Rue de la bombarde. Penon Baraillon. (Archives de Lyon, EE, 1568, Chappe IV, p. 19811, n° 121).
(2) Archives de Lyon : CC 150, f° 30 r°; 152,1° 6 v°; 153, f° 31 v° ; 154, f° 6 v° (« au pennonage du conseiller Baraillon »), et CC 156.
(3) Archives de Lyon : CC 152, f° 27 r°; 153, f°3i v° ; 154, f° 31 r°; 155.
Croix (i), et il tint même à ce que ce baptême eût quelque éclat, puisqu’il donna à son bis pour parrain un personnage important, Nicolas de Langes, lieutenant-général civil et criminel en la sénéchaussée et siège présidial de Lyon (2). Ce qui n’est pas moins significatif, c’est qu’il entra, comme peintre et brodeur, au service de Mgr de Mandelot, gouverneur pour le roi à Lyon. Il est probable qu’il sollicita cet office pour n’être pas inquiété à raison de ses attaches avec Genève et au cas où l’on douterait de la sincérité de ses sentiments religieux (3). 11 faut aussi considérer qu’il avait été employé par Guillaume Roville, catholique très ferme et qui fut trois foiséchevin.
Eskrich fit des travaux de peinture pour le Consulat. Un de ces travaux ne doit pas être passé sous silence. Henri III fit son entrée à Lyon en 1574, à son retour de Pologne, monté sur un bateau richement décoré. Notre artiste a « conduict toute l’œuvre » de l’ornementation de ce bateau, et fit même une partie des peintures; il avait pris pour collaborateurs une quinzaine de peintres, parmi lesquels Jean Perrissin, Jean Vandermère, Nicolas Durand, Charles Decrane (4).
Encore, au xvie siècle, même à Lyon, un seul métier.
(1) Cet enfant est né le 15 avril 1568; il est singulier qu’il ait eu trois marraines : Madeleine Thevenon, Claude de Réault et Innocente Pignon. (Archives de Lyon, paroisse de Sainte-Croix, GG 384, f° 373, n° 2555).
(2) Nicolas de Langes avait le goût des antiquités et des choses d’art.
(3) Le peuple était sans doute attaché à la religion catholique, mais la raison politique l’avait rendu menaçant pour les protestants. Ce qui se passa à Lyon, le 31 août 1572, huit jours après la Saint-Barthélemy a montré qu’il y avait péril pour eux.
(4) Archives de Lyon, CC 1225, pièce 16, CC 1232, f°4i v° et42r°.
une seule tâche, n’aurait pas suffi, sauf exception, pour faire vivre un artiste. Aussi les artistes s’adonnaient souvent à l’exercice de plusieurs arts. La division du travail avait sans doute sa raison d’être, mais elle ne s’imposait pas dans l’état de l’industrie en ce temps-là. Eskrich fut brodeur aussi bien que dessinateur, peintre et graveur. S’il n’a jamais pris à Genève que la qualité de peintre et de tailleur d’histoires, il s’est présenté à Lyon, en quittant Genève en 1564, comme peintre et brodeur, et, pendant son long séjour à Lyon en dernier lieu, c’est de cette profession de brodeur qu’il se faisait honneur. Ainsi, on le trouve à Aixen-Provence, chargé d’un travail dont nous ignorons la nature, et il y déclara, dans un acte de notaire du 1 5 juin 1 5 84, être « Pierre Vase, dit Cruche, maistre peinctre et brodeur à Lyon. » L’année suivante, le 20 février 1585, il signa comme témoin par devant notaire une quittance délivrée par le libraire Jean Huguetan, pour une rente payée par la ville, et c’est encore en se disant maître brodeur, et seulement brodeur (1). La broderie était, même à la fin du xvie siècle, un art, l’art de la peinture à l’aiguille.
Quoiqu’il ait été très occupé à Lyon dans ses différents métiers, Eskrich voulut, en 1 578, revenir se fixer à Genève. Voici, à ce sujet, deux arrêts du Conseil, découverts récemment, qui le prouvent (2) :
Du 6 mai 1578. « Pierre Eccriche dict Cruche pinctre a présenté requeste tendante à luy permettre l’habitation de la ville [de Genève] de laquelle il est bourgeois, nonobstant
(1) « Honorable homme pierre Cruche, maistre brodeur. » (Archives de Lyon, CC 1337, pièce 37.)
(2) Archives de Genève, Registre du Conseil, vol. 73, f° 94 v° et f° 98 r°.
qu’il s’en soit retiré dès l’an 1566 (1), Arresté, d’aultant qu’il n’est point venu rendre son debvoir en la nécessité (2) et qu’il est suspect (3) qu’on le luy refuse. »
Du 13 mai 1578. « Pierre Eccriche. Estant raporté qu’il ne s’est pas retiré de la ville comme luy avoit esté enjoingt, et estant apelé, luy a esté réitéré le commandement. »
Eskrich revint à Lyon, mais il conserva des relations avec Genève. Tout en continuant d’entreprendre l’illustration d’éditions lyonnaises, il fut employé par des imprimeurs et des libraires genevois.
Quoiqu’il ait exécuté beaucoup de travaux de plusieurs sortes, et il y en a eu dans le nombre de quelque importance, il paraît avoir été dans une modeste condition de fortune. Il était taxé à Lyon, en 1571, « pour son meuble et industrie », à deux livres tournois. Ses voisins étaient taxés : Jean Du Courtil, verrier et peintre, à deux livres, l’orfèvre Martin de Malines, à quatre livres, l’orfèvre Claude Du Four, à six livres, Me Claude le musicien, à six livres, le banquier lucquois François Sanamy, à quatre-vingts livres et le banquier allemand Christofle Velzel, à cent livres (4). Mais, quand sa fille Jeanne se maria à Genève en 1590, elle apporta en dot la somme de 140 écus d’or au soleil, « tant en deniers comptans que bons meubles et maison », qu’elle tenait probablement de son père. Cela
(1) Eskrich avait quitté Genève en 1565.
(2) Soit à l’occasion des entreprises du duc de Savoie contre Genève. Les bourgeois s’engageaient, par leur serment, à venir en personne prendre part à la défense, quand la ville était menacée.
(3) Le protestant Eskrich, qui avait fait à Lyon profession de la religion catholique, devait être tenu pour suspect à Genève.
(4) Archives de Lyon, CC 150.
donne à penser que celui-ci avait fait quelques épargnes à la fin de sa vie.
Nous ignorons si Pierre Eskrich a eu des descendants à Lyon. Cependant un maître peintre du nom de Cruche était député du métier des peintres de 1752 à 1755. Ce Cruche était-il issu en ligne directe de notre Eskrich? Nous ne le pensons pas. Nous avons trouvé : de 1742 à 1750, Charles Double, dit Cruche, peintre, marié en 1742 à Françoise Vanguèle et en 1750 à Marie Tardy ; de 1743 à 1746, Noël Double dit Cruche, peintre, marié à Marguerite Balme.
PIERRE ESKRICH Son œuvre gravé signé de son nom
Pierre Eskrich était inconnu à Lyon il y a une trentaine d’années (i).
M. A. Steyert a, le premier, appelé l’attention sur Eskrich, dessinateur et graveur et l’a identifié avec Cruche (2).
Nous avons fait mention de ce maître en 1883 (3), comme ayant été « un des plus habiles tailleurs d’histoires de la seconde moitié du xvie siècle » ; nous l’avions jugé d’après quelques planches gravées sur bois d’une bible que nous avions découverte au cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale (4) et d’après une des planches du livre des Funérailles deGuichard. Nous ignorions alors que M. Steyert
(1) Nous répétons que le nom d’Eskrich ( Eslrichcus ) est cité dans le Traité de la gravure en lois de Papillon (1766, t. I, p. 514 et 522). Papillon lui a attribué l’illustration d’une bible dont il n’a pas donné la date.
Je crois qu’il s’agit de celle d’PIonorati, qui avait acquis les figures des héritiers Junte; ceux-ci ne paraissent pas les avoir utilisées, du moins on n’en connaît aucune édition donnée par eux. A. C.
(2) Restitutions artistiques. Notes sur Terrissin, Tortorel et quelques autres artistes lyonnais du xvie siècle. (Revue du Lyonnais , 3e série, t. VI, 1868, p. 179 à 195). — Notes critiques sur quelques artistes lyonnais, (Revue du Lyonnais, 3e série, t. XIX, 1875, p. 142 à 160).
(3) Les artistes et les maîtres de métier étrangers ayant travaillé à Lyon. 1883, p. 12.
(4) Nous décrirons plus loin ces planches qui ont un intérêt particulier.
l’avait déjà fait connaître, mais il nous avait paru certain qu’Eskrich était ce peintre du nom de Cruche qu’on avait fait venir de Genève à Lyon pour travailler aux décorations de la ville lors de l’entrée de Charles IX en 1564, et le président Baudrier nous avait appris que Cruche était connu à Lyon, sous le nom de Vase ou de Du Vase (1). Quand l’occasion s’est présentée en 1888 de parler de nouveau d’Eskrich (2), nous hésitions à nous prononcer sur lui, tant il y avait de diversité dans les ouvrages qu’on pouvait lui attribuer; l’inégalité de la gravure nous portait à voir en lui plutôt un dessinateur qu’un graveur, et nous nous étions arrêté à cette conclusion.
Une longue étude des éditions illustrées de l’imprimerie lyonnaise au xvie siècle et la recherche des tailleurs d’histoires qui ont excercé à Lyon en ce temps-là, nous ont conduit à assigner à Eskrich une plus large place dans l’histoire de la décoration du livre à Lyon.
Bien qu’il y eût quelque hardiesse à exprimer cette opinion, nous l’avons fait dans notre notice de Bernard Salomon (3), mais c’est, il y a deux ans, en 1898, que nous nous sommes décidé à exposer notre sentiment sur cet artiste dont la vie a été si agitée, dont l’œuvre est si divers, et l’on peut dire si étrange (4). Nous nous sommes engagé toutefois avec prudence dans cette voie, et, tout en affirmant que, « pour nous, Pierre Eskrich, dont le surnom était Cruche ou Vase ou Du Vase, est le même que Moni, et que, pour nous aussi, les initiales P. V. désignent Pierre
(1) Lettres de M. H. Baudrier du 8 juin et du 18 juin 1883.
(2) Les peintres de Lyon du xive au xvme siècle, 1888, p. 120 à 122.
(3) Bernard Salomon, peintre et tailleur d’histoires à Lyon au xvie siècle, 1897, p. 82 et 83.
(4) Voir Graveurs sur bois à Lyon au XVIe siècle, 1898.
Vase, c’est-à-dire Pierre Eskrich(i) », nous avons fait alors quelques réserves.
Nous ne pouvons pas ne pas dire que nous n’avons pris la résolution d’attribuer à Eskrich cette personnalité nouvelle si imprévue qu’après avoir été mis en possession par M. Alfred Cartier, de Genève, de documents tout à fait inattendus, découverts par celui-ci dans les Archives de Genève, documents qui nous ont permis de mettre fin à toute incertitude quant à l’origine de notre graveur et à la première partie de sa vie. M. Alfred Cartier n’est pas seulement un érudit dont la science est doublée par son esprit de pénétration ; il a entrepris d’écrire l’histoire des de Tournes et de leur œuvre, et l’œuvre de l’illustration du livre lui est devenue aussi familière que celle de l’impression. C’est pourquoi le savant qui avait suivi d’un œil attentil les travaux de Bernard Salomon et des tailleurs d’histoires de son école prenait un si vif intérêt à cet autre graveur oublié qui avait trouvé tant d’attrait et, il faut le dire aussi, tant de profit à reproduire les inventions du petit Bernard et qui avait même été employé par Jean de Tournes. C’est à M. Cartier que nous devons de nous être attaché avec persévérance à restituer à Pierre Eskrich nombre d’ouvrages dont les auteurs étaient ignorés ou faussement désignés, et si ardue était cette tâche que nous aurions renoncé à la poursuivre si nous n’avions pas été assuré de l’aide constante et de la rare obligeance de notre ami (2).
(1) Graveurs sur bois, p. 105.
(2) Cette aide nous était d’autant plus nécessaire que M. Cartier connaissait le mieux l'histoire de l’imprimerie genevoise et la vie littéraire au xvie siècle. — (Voir Alfred Cartier, Arrêts du Conseil de Genève sur le fait de l’imprimerie et de la librairie de 1441 à 1J50, 1895. Alfred Cartier et Adolphe Chenevière, Antoine du Moulin, valet de chambre de la reine de Navarre, 1896.)
Malgré la mention que M. Steyert, après Papillon, a faite d’Eskrich et le livre que nous avons consacré à ce maître, Eskrich est encore en réalité un inconnu. On n’a perdu le souvenir ni du maître P. V. auquel on a donné tant de noms différents ni de ce personnage imaginaire auquel est resté le nom de Moni, mais d’Eskrich, même de Cruche, on ne dit rien et la plus grande partie de son œuvre est toujours anonyme.
En cet état des choses, il nous a paru que la première chose à faire est d’établir de nouveau quelles pièces sont, sans aucun doute, de la main d’Eskrich, d’Eskrich dessinateur et graveur. L’examen de ces pièces, signées par Eskrich, permettra de déterminer sa manière avec certitude.
Les pièces dont nous parlons sont au nombre de vingt et une. Nous en aurions compté cinquante et une, en y comprenant les planches signées P. V. ; nous n’avons voulu citer ici que les estampes grandes ou petites pour lesquelles, à raison de la signature, aucun doute n’est possible.
Les seize premières estampes, qui forment réunies la Mappemonde papisiique, ne sont pas, il est vrai, signées du nom d’Eskrich, mais nous avons donné, dans le chapitre VI, les arrêts du Conseil de Genève qui ont été rendus au cours du procès engagé dans cette ville entre l’éditeur Jean- Baptiste Trento et Eskrich (i). La preuve est acquise que celui-ci est l’auteur des planches de la Mappemonde et qu’il les a faites à Genève de 1561 à 1563.
Il faut dire qu’on a assuré que ces planches sont dans le style et la manière du petit Bernard (2). Nous redirons
(1) Trento avait traité avec Eskrich, en mars 1561, de l’exécution des planches de l’ouvrage. Elles devaient être livrées trois mois après; elles n’étaient pas achevées au bout de dix-huit mois. De là le procès.
(2) Gustave Brunet.
aussi que ce n’est d’aucune façon le style de Salomon, qui est mort d’ailleurs en 1561. Le dessin d’Eskrich a plus de largeur et d’énergie. On a vu plus haut quel caractère nous assignons à ces figures; elles ont une correction et un naturel peu communs, malgré certaines exagérations de la stature que nous tenions de l’école de Fontainebleau et malgré quelque rudesse. En haut de cette carte, entre deux frises satiriques, est en grandes capitales romaines le titre gravé sur bois. Ces lettres romaines appartiennent à un type particulier. Eskrich ne les a pas tirées directement d’inscriptions antiques; il a eu dans les mains le Champ fleury de Geffroy Tory (1); il a fait d’autres emprunts à Tory, on le verra plus loin.
Nous n’avons pas à entrer dans les détails de l’étrange composition de cette satire figurée; elle est certes dans l’esprit du temps et bien marquée au coin de Genève. Elle a une réelle originalité. De nombreuses scènes différentes remplissent les seize feuilles de cette carte, et le dessinateur a su ne pas en altérer l’unité. La Mappemonde présente cette intéressante particularité qu’Eskrich y a introduit les portraits des Réformateurs et des plus illustres de leurs partisans et des ministres de la Réforme (2). On en compte une quarantaine. Nous citerons Luterus, Melanchton, Zuingle, Io. Hits , Farelus, Viretus, Wolphius, qui ont chacun à la main une bible avec une auréole et des flèches. Le livre sacré que portent Ballinger, Gualther , Lavaterus, Haler,
(1) Champ fleury, auquel est contenu Lart et Science de la deue et vraye proportions des Lettres Attiques qu’on dit autrement Lettres Antiques, et vulgairement Lettres Romaines, proportionnées selon le corps et visage humain. 152g.
(2) Nous en citons plusieurs sous les noms qu’ils portent sur les planches.
Eucer, Hiperius, est entouré de flammes; Frosdelius aune cuirasse de bibles. Erasmus et Be^pa tiennent chacun un glaive placé au milieu d’une bible; Œcolampadc lance la bible avec une fronde, etc. (i).
Le cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale, à Paris, possède douze pièces provenant du cabinet de Mariette, qui les tenait probablement de J.-M. Papillon, le graveur sur bois. Elles sont imprimées d’un seul côté et sont certainement des épreuves. Trois d’entre elles sont signées du nom d’Eskrich.
1. « La terre de promission (la terre de Chanaan). » Carte, depuis la Pleria nions jusqu’aux montes Abarim. — A gauche, en haut, un cartouche vide aux côtés duquel sont deux femmes debout qui ont chacune un voile sur la tête (2). A la partie inférieure, on lit : Faciebat \ Petrus Escricbeus | Lugduni | i566 (H. i28mill.,L. 184 mill.) C3).
2. « La terre de Chanaan départie aux douze tribus. » Carte du Liban à la mer Morte. — A gauche, à la partie supérieure, la mer (Méditerranée) avec des vagues écumeuses, deux navires voguant à pleines voiles et deux dauphins.
(1) Les noms des Réformateurs sont ceux qui sont inscrits sur la Mappemonde, pseudonymes pour la plupart qu’ils s’étaient donnés et par lesquels ils étaient connus. Ainsi, Melanchton était Philippe Schwarzerde, Œcolampade, Jean Hausschein, Hyperius, Jean-André Gheeraerds, etc., etc.
(2) On trouve deux cariatides à peu près du même dessin dans un des encadrements des Heures à l’usage de Rome, de 1549.
(3) Se trouvé dans la Saincte Bible. Lyon, Barthélemi Honorati, 1585, in-folio, t. I, p. 187; dans la Saincte Bible, Paris, Jacques Du Puys, 1587, t. I, p. 230; dans la Prcsopographie de Du Verdier, Lyon, Barthélemi Honorati, 1589, t. I, p. 135.
Au bas, à droite, dans un petit cartouche, on lit : Facibat Peints | Eskrichius, i$68.( H. 165 mill., L. 164min.) (1).
3. « Marche des Israélites dans le désert. » Au bas, adroite, sur un rocher, on lit: P. Eskricheus inuentor. (H. 19 1 mill., L. 163 mill.) (2).
Ces trois planches étaient, suivant Mariette, « delà bible d’Escricheus », dont nous reparlerons et qui est restée inconnue (3). Elles ont appartenu à Barthélemi Honorati qui en a fait emploi, comme nous l’avons indiqué, dans la Saincte Bible, in-folio, publiée par lui en 1585 et même dans son édition de 1589 de la Prosopographie ou description des hommes illustres de Du Verdier.
Après ces pièces, datées de 15 66 et de 1568, qui expriment le mieux la manière d’Eskrich et qui, au moins en tant qu’épreuves, sont remarquables par le relief, la finesse et la netteté, il faut citer le plan de « la Ville, Cité, Université, et Faux-bourgs de Paris. » On lit au bas à gauche, sur une pierre: CRVCHE. (H. 413 mill., L. 553 mill.) Ce plan se trouve dans La Cosmographie universelle de tout le monde, « auteur en partie Munster, mais beaucoup plus augmentée, ornée et enrichie, par François de Belle-Forest ; » Paris, chez Michel Sonnius, 1575, in-folio, tome I, entre les pages 174 et 175. Eskrich n’a fait que copier la vue que Balthazar Arnoullet a placée dans le Premier livre des figures
(1) Se trouve dans la Saincte Bible, Lyon Barthélemi Honorati, 1585, t. II, p. 292, et dans la Saincte Bible, Jacques Du Puys, 1587, t. II, P- 349.
(2) Se trouve dans la Saincte Bible, Lyon, Barthélemi Honorati, 1585, t. I, P- 145 ; dans la Saincte Bible, Jacques Du Puys, 1587, t. I, p. 135, et dans la Prosopographie, 1589, t. I, p. 124.
(3) A moins que ce ne soit la Bible d’Honorati. Voir la note p. 37. A. C.
et pourtraits des villes plus illustres et renommées d’Europe (1552) et dans les Chroniques et gestes admirables des Empereurs (1552). Cette vue de 1552, faite un peu auparavant (1), a été réintroduite dans YEpitome de la Corographied Europe (t 5 53, vieux style) et dans les Plant^, pourtrait^ et descriptions de plusieurs villes (1564) (2). Elle était de la main de Bernard Salomon. C’est le premier plan gravé de Paris.
Enfin la dernière planche qu’Eskrich a signée lui a été commandée par Jean II de Tournes pour le livre des Funérailles, et diverses manières d’ensevelir des Romains, Grecs, et autres nations, « décrites par Claude Guichard (1581). »
Monument de bois devant servir de bûcher pour les funérailles d’un empereur romain. — Au bas, à gauche, sur une pierre: CRVCHE. IN. (H. 128 mill., L. 90 mill.)
Par cette petite estampe et par celle de la Marche des Israélites dans le désert, on peut juger avec certitude du mode de dessin et des procédés de taille de Pierre Eskrich.
(1) Ce plan est daté de 1551 dans le Premier livre des figures.
(2) Voir le privilège du 22 mai 1572.
PIERRE ESKRICH Son œuvre gravé aux initiales P. V.
On a vu plus haut que Pierre Eskrich a pris, à son arrivée à Genève, en 1552, le surnom de Vase et qu’il a conservé ce surnom pendant son séjour dans cette ville; il a même été reçu bourgeois sous ce nom. De plus, au temps qu’il habitait Lyon, il se présentait sous ce même nom aussi bien que sous celui de Cruche. Pierre Eskrich, Pierre Cruche et Pierre Vase sont le même personnage : cela n’est pas douteux.
Les initiales P. V. sont celles de Pierre Vase.
Ces initiales ont été inexpliquées jusqu’à présent, mais plusieurs hypothèses ont été produites. On a mis en avant le nom de Perino del Vaga, celui de Pierre Woeiriot, enfin celui de Pierre de Vingle, gendre de l’imprimeur Claude Nourry dit Le Prince. Ces suppositions doivent être écartées.
A. -J. Butsch, l’auteur de Die Biïcberornamentik der Hochund Spaetrenaissance, n’a fait mention ni d’Eskrich, ni de Cruche, ni de Moni, mais il a parlé du maître P. V. dont le nom lui était inconnu et qui aurait travaillé, suivant lui, de 1548 à 1570 (1).
Un fait doit être retenu. Guillaume Roville a fait impri-
(1) Vol. II, 1881, p. 14.
mer à Lyon par Macé Bonhomme des ouvrages qui contiennent des planches et des encadrements de page ornés, signés P. V. Un de ces ouvrages, imprimé en 1548, est une édition des Emblèmes d’Alciat (1); un autre, daté de 1549, porte pour titre : Heures en Françoys et Latin à F usage de Rome... Avec figures nouvelles appropriées. Chascune en son lieu (2).
Arrêtons-nous aux seules pièces signées.
Les encadrements de YAlciat (3) appartiennent à un genre d’ornementation assez étrange, ornementation surchargée et confuse. Il y a de tout là dedans : des colonnes à l’antique, des cartouches à l’italienne, des figures lourdes et trapues, des cariatides élancées, des chimères, des grotesques (4), des mufles de lion, des entrelacs, des feuillages, des rinceaux, des moresques, etc.
On trouve des décorations de ce genre dans des compositions italiennes, mais celles-là sont sans originalité, sans élégance, et elles n’ont vraiment rien qui les fasse remarquer.
(1) Emblemata Andreæ Alciati jurisconsulti clarissimi. Il y a une édition française imprimée en 1549, aussi avec les pages décorées d’encadrements.
(2) Ces Heures sont rares ; non moins rares sont deux autres éditions que Roville a données en 1551, dont une en espagnol. Celle-ci est intitulée : Las Horas de nuestra Senora segu et uso romano.
(3) Seize encadrements sur trente-trois sont signés : treize, P. V., un P. V. M. I. et un V. P. Ils sont tous de la même main. Aucune des vignettes proprement dites n’est signée.
(4) Nous entendons par grotesques ces sujets à personnages, à chimères et à ornements, d’une fantaisie quelquefois excessive, dont les Romains couvraient les murs de ces chambres à demi souterraines qu’on appelait des grottes. Les Italiens ont, à la Renaissance, tiré un heureux parti de cette sorte de décor.
Elles forment aussi la bordure des vignettes des Heures, et la signature s’applique aussi bien à ces vignettes (on en compte quinze de 164 mill. de haut sur no mill. de large) dont l’exécution est si différente. On se fait par les planches de l’Annonciation, de la Rencontre de la Vierge et de sainte Elisabeth, de l’Adoration des mages, de l’Apparition de l’ange aux bergers, une idée très nette du faire du dessinateur et du graveur à cette époque. C’est un faire tout à fait particulier et qu’on ne retrouve pas dans l’œuvre de ce maître, il a un caractère de sévérité.
La gravure est à une taille; le dessin a peu de relief, tant les ombres ont été affaiblies; les scènes ont dès lors peu d’air. Le trait qui a été rapide est ferme et hardi. Les personnages ont la stature longue et exagérée, les têtes sont relativement petites et étroites, et les extrémités fines, l’expression du visage est froide, les draperies des vêtements sont larges et simples.
Pierre Vase devait être à Lyon en 1548 et en 1549, avant d’aller à Genève; il habitait Genève en 1556.
Macé Bonhomme a imprimé en cette année (1556), pour Roville, les Trois premiers livres de la Métamorphose d'Ovide. Traduict 4 en versfrançois. Le premier et second, par Cl. Marot. Le tiers par B. Aneau. Les encadrements des pages, au nombre de vingt-six, différents, sont dans le goût italien, d’un dessin plus étudié que celui des précédents. Ils sont tous du maître P. V., quoiqu’une seule de ces bordures soit signée, celle avec des termes longs, trop longs, de tournure étrange et fière.
Jacque de Millis a publié, en 1556, une Biblia sacra, in-8°, dont le titre a un encadrement signé P. V. et tiré des Heures. On retrouve ces encadrements dans Diverse imprese accomodate a diversa moralita... irattate da gli
Emblemi delï Alciato, sorti des presses de Macé Bonhomme, en 1549 et en 1551 (1).
Eskrich aura fait ce travail à Genève aussi bien qu’à Lyon (2). Roville a publié, de 1552 à 1560, des éditions illustrées pour quelques-unes desquelles il a fort bien pu employer le graveur de Genève.
L’attribution à Eskrich des planches signées P. V. ne serait pas suffisamment justifiée par la vraisemblance de notre lecture des initiales P. V. ; le mode d’exécution des ouvrages confirme cette vue, et nous ne sommes pas le seul à en avoir jugé de la sorte.
Ambroise-Firmin Didot était d’avis que les vignettes de P. V. paraissent être de la composition de Moni, c’est-àdire d’Eskrich. M. Steyert a même été plus affirmatif. Il a dit en effet ‘ « Bien loin de n’avoir produit que les illustrations de l’Alciat, cet artiste (le maître P. V.) peut, au contraire, être réputé l’un des artistes les plus féconds de notre école (l’école lyonnaise). On lui doit encore, entre autres, les figures de Roland furieux (3) plusieurs planches du Pegme de Coustau (4) et de Y Imagination poétique (5), quarante-cinq gravures des Quadrins historiques de la Bible de Jean de Tournes, dix-neuf des Figures du vieux Testament de Rouville, etc., sans compter des bandeaux, des alphabets historiés et bon nombre de frontispices (6). »
(1) Les encadrements qui ont quelque ressemblance avec ceux de P. V. sont ceux de Julio Bonasone dans la suite des planches des Amori Sdegni e Gielosie di Giunone.
(2) Quoique établi à Genève depuis 1555, Eskrich devait faire de fréquentes tournées à Lyon. A. C.
(3) L ’ Orlando furioso est de 1556 avec 30 vignettes.
(4) Pétri Costaïii Pegma..., 1555. Le Pegme de Pierre Coustau, 1560.
(5) L’ Imagination poétique et la Picta Poesis sont de 1552.
(6) Note sur Perrissin, Tortorél et quelques autres artistes lyonnais du XVIe siècle. ( Revue du Lyonnais, 3e série, t. VI, 1868, p. 186.)
C’est, suivant nous, trop donner à ce maître, et lui donner des ouvrages bien dissemblables. Nous ne sommes pas aussi hardi : qu’on compare les compositions sévères des Heures avec certaines petites vignettes de la Picta Poesis. Mais c’était avoir un juste sentiment de la valeur artistique d’Eskrich que d’avoir discerné, dans ses premières productions d’un style exceptionnel, des qualités qu’on découvre ailleurs autrement accentuées.
Il faut tenir compte aussi de la traduction des dessins par le graveur. Eskrich était sans doute dessinateur et tailleur d’histoires; il a gravé beaucoup lui-même. Mais Roville, pour lequel il a tant travaillé, a dit nettement comme il a souvent eu recours à des graveurs différents ; le nombre et l’étendue de ses publications l’y obligeaient. L’inégalité de la valeur des bois gravés n’est pas le fait du dessinateur, elle s’explique par l’inégalité de la valeur technique des ouvriers.
PIERRE ESKRICH Son œuvre gravé fait à Genève
De 1554 à 1565, Pierre Eskrich, ou plutôt Pierre Vase ou Pierre Cruche, car il n’était connu alors que sous l’un ou l’autre de ces deux derniers noms, a habité Genève. Il y exerçait, d’après ses déclarations, le métier de peintre et de tailleur d’histoires.
Le mot peintre est appliqué de nos jours à celui qui, artiste ou artisan, fait emploi de la couleur. Peintre, en prenant le mot avec son acception ordinaire, Eskrich l’a été ; il a même été appelé en cette qualité de Genève à Lyon pour prendre part aux travaux de peinture de décorations à l’occasion d’une entrée de Charles IX. Etait-ce sa profession habituelle ? Il est permis d’en douter. Au xvie siècle, au moins à Paris et à Lyon, le peintre n’était souvent qu’un dessinateur. Cela explique qu’il y ait eu, en ce temps-là, au temps où la production des livres illustrés était si considérable, un nombre de peintres aussi grand, puisqu'une partie de ces peintres ne faisaient fonction que de dessinateurs. Quand Eskrich était à Genève, il faut voir en lui surtout un dessinateur et un graveur sur bois de ses dessins. On n’a, sur son séjour en cette ville, que de rares documents, et on ne le connaît d’après eux que sous l’une ou l’autre qualité.
Un imprimeur allemand, Adam Steinschaber, de Schweinfurt, associé avec Henri Wirczburg de Vach, a imprimé à
PIERRE ESKRICII
Genève au moins de 1478 à 1480. L'imprimerie est, on le voit, une des plus anciennes industries de cette ville. Elle doit à la Réforme une activité passionnée et son rapide développement. « Genève a été l’arsenal, a dit M. Alfred Cartier, où, près de deux siècles durant, l’Europe protestante est venue puiser à pleines mains les idées et les livres pour soutenir le combat contre le catholicisme et la papauté (1). » L’habileté et la science de quelques imprimeurs, surtout des Estienne, venus de Paris en réfugiés, firent en outre, pour un siècle, sa réputation et sa prospérité.
Mais la Réforme calviniste n’était pas favorable à la décoration du livre en général, pas favorable en particulier à celle des livres saints. Elle n’aimait guère ces histoires qui donnaient alors à ceux-ci un si vif attrait. Elle ne tolérait que la reproduction de monuments et d’objets du culte judaïque. Dans une ordonnance du 15 février 1560, la seigneurie de Genève, parlant « de figures nouvelles ajoutées au texte de l’Escriture qui ne sont pas de grand profit et qui ne font qu’enrichir la besoigne, ordonne qu’il n’en sera donné nul privilège (2). »
Sous l’influence de cet esprit puritain et de ces règles sévères, ceux qui devaient vivre de l’illustration des livres (ils étaient d’ailleurs en très petit nombre à Genève) trouvaient leurs occasions de travail singulièrement réduites, et il est naturel qu’un homme comme Eskrich ait cherché à Lyon, aussi souvent qu’il le pouvait, l’emploi de ses aptitudes.
(1) Arrêts du Conseil de Genève sur le fait de Y imprimerie et de la librairie, 1898, p. 3.
(2) Cette ordonnance, qu’on appelle aussi l’édit des imprimeurs, a été reproduite par E. H. Gaullieur dans ses Etudes sur la Typographie genevoise du XV’ au XIXe siècle, 1855, p. 103.
Une tâche nouvelle s’est présentée: la satire religieuse a été abordée à Genève par les tailleurs d’histoires. Elle y a été fortement encouragée. On y était empressé à recourir à la violence par la plume et le crayon. Théodore de Bèze et Pierre Viret ont été des plus ardents dans ces luttes.
Quoique le silence ait été fait jusqu’à présent sur l’ornementation du livre dans la cité de Calvin, très probablement parce que les Protestants la répudiant en quelque sorte, on n’en croyait pas l’exécution possible, on sait qu’il est sorti des presses genevoises un certain nombre d’éditions illustrées, et nous sommes fondé à penser que la plupart de celles que nous connaissons sont l’œuvre d’Eskrich. Celuici a été un des artisans de ces satires figurées qu’on se plaisait tant à introduire dans la polémique en matière de religion .
Nous ignorons combien d’ouvrages contiennent des gravures sur bois faites par Eskrich pendant qu’il était domicilié à Genève. Il y en a eu au moins une dizaine dont les planches ont, pour le dessin et la taille, le caractère de la manière de ce maître.
Nous n’avons pas vu d’ouvrage antérieur à 1557.
Le premier qui porte cette date est 1 ’Antithesis Depræclaris Cbristi et iudignis Papæ faciiioribus, dont Simon Du Rosier était l’auteur (per Zachariam Durantium) . Cette plaquette, petit in-8° ou plutôt in-ié, contient trente-six petites planches qui ont chacune 45 mill. de haut sur 59 mill. de large (1). Elles présentent les traits si caractéristiques de la facture d’Eskrich; elles ont peu de tailles. L’ Antithesis a été réimprimé, avec les mêmes planches, en 1558, par Durant, et, en 1578, par Eustache Vignon ; une traduction
(1) Bibliothèque de M. Eugène Bizot à Lyon.
française, imprimée par Vignon, a paru, toujours avec les mêmes planches, en 1561, en 1578, en 1584 et en 1600. C’est dire quel succès a eu ce petit livre devenu rare. Quelques-unes de ces gravures doivent être citées à raison de certaines ressemblances avec des vignettes du Nouveau Testament de Roville ou des personnages de la Mappemonde: la Nativité, Jésus-Christ à la fontaine, le Bon Pasteur, la Cène, le Lavement des pieds des apôtres, le Couronnement d’épines.
L’imprimeur Nicolas Barbier obtint du Conseil de Genève, le 11 juillet 1558, privilège pour « les Bibles avec histoires qu’il a fait faire », et, le 7 novembre 15 58, un autre imprimeur, Jacques Bourgeois, avec Laurent de Normandie (comme bailleur de fonds), fut autorisé à faire imprimer « les figures qu’il a faites tailler en forme moyenne » pour la Bible (1). L’édit de 1560 n’avait pas encore été publié. Ces bibles de Nicolas Barbier et de Jacques Bourgeois nous sont inconnues ; comme il ne paraît pas y avoir eu à cette époque, en cette ville, d’autre peintre ou dessinateur graveur qu’Eskrich, ces histoires ne peuvent pas ne pas être mises à son actif.
Mais voici, datées de 1560 et de 1561, deux bibles protestantes, in-folio, dans les gravures desquelles nous trouvons certainement la main d’Eskrich.
L’une est la Bible à l’olivier de Robert Estienne (1560). Elle renferme six planches de notre maître, en outre de celles d’une édition du même Estienne de 1553, qui sont d’un artiste inconnu de l’école de Paris.
L’autre est la Bible qui est toute la sainctc Escriture, d’An-
(1) Archives de Genève, Registres du Conseil, vol. 54, f°s 226, 230, 318 v°, 319 v° et 322 v°. (Communication de M. Alfred Cartier,)
toine Reboul et de Conrad Badius (1561). Vingt-quatre gravures, parmi lesquelles la figure du grand-prêtre qui est digne de remarque.
Eskrich a été aussi au service d'Henri. Estienne. Celui-ci lui a fait faire une illustration assez étrange de l’histoire d’Hérodote (1) qu’il a signée : Henricus Stephanus illustris viri Huldrici Fuggeri typographus (2). Cette édition est en deux tomes : le tome Ier, texte grec, 1570, et le tome II, texte latin, 1566. A la fin du tome II, sont quatre grandes planches pliées, hors texte : la vue de Babylone (319 mill. de haut et 450 mill. de large), le pont de Babylone et le château de Sémiramis (320 mill. de haut et 214 mill. de large), les jardins suspendus de Sémiramis (242 mill. de haut et 218 mill. de large). Nous avons ici un nouvel exemple de la diversité du travail de notre graveur : facile et hardi dans la première de ces vues; précis, fin et sec dans la quatrième. Mais les personnages, les fabriques et les arbres sont du même jet rapide et nerveux. Ces bois ont dû être gravés à Genève, en 1565.
François Estienne, fils de Robert et frère d’Henri, s’y est établi en 1561 et a fait travailler Eskrich même, 6111562. On en a la preuve par la marque de l’Olivier, des Estienne, sur le titre des Sermons de Jean Calvin sur les Commandemens, et l’on verra un peu plus loin quelle plus intéressante besogne fut accomplie.
Eskrich a quitté Genève en 1565. Sa femme a habité Lyon avec lui pendant quelque temps, puisqu’elle y a mis
(1) Herodoti Halicarnassei historiæ lib. IX Icônes quœrumdam
memorabilium Structurarum. In-folio.
(2) Ulrich Fugger, le célèbre banquier d’Augsbourg, a été un des commanditaires d’Henri Estienne.
au monde, en 1568, un fils, son dixième enfant. Jeanne Berthet est revenue à Genève, probablement pour ne plus quitter cette ville, car elle y était encore en 1589, lors du mariage d’une de ses filles, Jeanne, avec Nicolas de La Barrette (1). Son mari entreprenait à la fois des travaux à Lyon et à Genève, et a fait sans aucun doute, à plusieurs reprises, séjour dans cette dernière ville. Il a mis ces séjours à profit pour accepter des commandes d’ouvrages, pour les livrer, peut-être aussi pour y travailler.
A l’époque de son établissement à Lyon, il était employé à Genève par les Estienne, et, comme on l’a vu, on le tenait pour un homme d’assez méchante humeur, fainéant et trop indépendant. Néanmoins François Estienne, qui savait quelle aide ce tailleur d’histoires pouvait lui donner, lui mit en mains une tâche qui lui était familière. Estienne le chargea d’illustrer la bible in-8‘- qu’il publia en 1567 : la Bible, qui est toute la saincte Escriture : contenant le Vieil et Nouveau Testament. Autrement la Vieille et Nouvelle Alliance. Cette édition élégante, remarquable par la pureté de l’impression, l’est surtout par l’illustration. On y introduit avec des cartes, une suite de jolies vignettes (vingthuit, dont cinq hors texte), composées suivant la règle protestante et qui sont, pour la plupart, la reproduction de celles de la bible de Robert Estienne de 1560 et de la bible de Roville. L’exécution est plus délicate qu’elle ne l’est d’ordinaire chez Eskrich. Celui-ci a fait certainement ces bois, dessin et taille, en même temps que ceux dont les épreuves sont au cabinet des estampes de Paris et dont plusieurs sont perdus : même finesse et même netteté, même entente de
(1) Archives de Genève, Registre des mariages, Saint-Pierre, année 1589.
décor, même mouvement, même travail serré, parfois un peu sec. Tout en les faisant pour François Estienne, il les a faits à Lyon (i).
François Perrin a publié en 1567, un bible in-8°, aussi avec figures dessinées d’après les données protestantes. Nous n’avons pu la comparer avec celle de François Estienne, mais, si nous nous en rapportons à nos souvenirs, les figures seraient les mêmes dans les deux bibles, ou, s’il y a quelque différence, Eskrich n’aurait fait que donner une réplique de son précédent travail.
L’œuvre genevois d’Eskrich aurait un peu plus d’importance si nous y Elisions entrer les marques d’imprimeur ou de libraire. Le séjour de ce maître et plus tard ses fréquents voyages à Genève ont coïncidé avec le grand essor que la typographie prit dans cette ville. Ce développement, qui fut si fécond, eut deux causes : la production des écrits de Calvin, de Théodore de Bèze, et d’autres réformateurs et l’établissement des Estienne. Quelque peu de goût qu’on eût pour la décoration du livre, elle ne fut pas tout à fait négligée. On ne peut l’attribuer qu’à Eskrich. Jacques Le Chaleux, le tailleur d’histoires qui s'était fixé à Lyon comme celui-ci, paraît n’avoir fait que passer à Genève, et nous n’avons remarqué sa facture large et vigoureuse dans aucune gravure genevoise.
C’est l’auteur de l’histoire de la Mappemonde papistique que nous voyons dès 1575 au service d’imprimeurs et de libraires genevois. On peut citer plusieurs de ses ouvrages.
(1) C’est précisément le rapprochement des vignettes de la bible de François Estienne avec celles de cette « bible d’Escricheus » inconnue et des bibles de Roville et d’Honorati qui nous ont fait pressentir qu'Eskrich, alors presque ignoré, devait prendre rang, comme tailleur d’histoires, à peu de distance de Bernard Salomon.
Dans Y Histoire ecclésiastique des églises réformées au royaume de France, par Théodore de Bèze (imprimerie de Jean Remy, 1580, 3 vol., in- 8), la vignette du titre est de la main d’Eskrich : trois soldats forgeant sur une enclume. La suite des Emblèmes de Théodore de Bèze (Jean de Laon, in-40) est aussi de 1580 (1).
Enfin est sorti des presses de Jean Durant un petit livre qui mérite quelque attention. Ce sont les Œuvres de G. de Saluste , seigneur du Bartas (in-8°). On trouve dans ce livre la Sepmaine ou Création du monde (1581), qui contient sept planches hors texte (H. environ 65 mill., L. environ 98 mill.), chacune d’elle, consacrée à un des jours de la création. Une de ces planches est intéressante, celle du septième jour, Adam et Eve dans le paradis terrestre, entre les pages 72 et 73 ; elle l’est par le dessin fin et sec et par une taille si différents de la première manière. On observe en somme dans ces vignettes le faire d’Eskrich tel qu’il se montre surtout dans la bible d’Honorati.
(1) Les Emblèmes sont à la suite des Icônes, id est veræ imagines virorum doctrina simul et pietate illustrium.