‹ Pierre et CamilleChapitre 3 sur 3 · CAMILLE · texte numérisé non relu

CAMILLE

Après avoir lu cette lettre, le chevalier hésita longtemps. Il avait eu d'abord peine à s'en fier à ses yeux, et à croire que c'était Camille elle-même qui lui avait écrit : mais il fallait se rendre à l'évidence. Qu'allait-il faire ? S'il cédait à sa fille, et s'il allait en effet à Paris, il s'exposait à retrouver, dans une douleur nouvelle, tous les souvenirs d'une ancienne douleur. Un enfant qu'il ne connaissait pas, il est vrai, mais qui n'en était pas moins le fils de sa fille, pouvait lui rendre les chagrins du passé. Camille pouvait lui rappeler Cécile, et cependant il ne pouvait s'empêcher en même temps de partager l'inquiétude de cette jeune mère attendant une parole de son enfant.

— Il faut y aller, dit l'oncle Giraud quand le chevalier le consulta. C'est moi qui ai fait ce mariage-là, et je le tiens pour bon et durable. Voulez-vous laisser votre sang * dans la peine ? N'en est-ce pas assez, soit dit sans reproche, d'avoir oublié votre femme au bal, moyennant quoi elle est tombée à l'eau ? Oubliez-vous aussi cette petite ? Pensezvous que ce soit tout d'être triste? Vous l'êtes, j'en conviens, et même plus que de raison ;* mais croyez-vous qu'on n'ait pas autre chose à faire au monde ? Elle vous demande de venir ; partons. Je vais avec vous, et je n'ai qu'un regret, c'est qu'elle ne m'ait pas appelé aussi. Il n'est pas bien de sa part de n'avoir pas frappé 5 à ma porte, moi qui lui ai toujours ouvert.

— Il a raison, pensait le chevalier. J'ai fait inutilement et cruellement souffrir la meilleure des femmes. Je l'ai laissée mourir d'une mort affreuse, quand j'aurais dû l'en préserver. Si je dois en être puni aujourd'hui par le spectacle du malheur de ma fille, je ne saurais m'en plaindre ; quelque pénible que soit pouf moi ce spectacle, je dois m'y résoudre et m'y condamner. Ce châtiment m'est dû. Que la fille me punisse d'avoir abandonné la mère ! J'irai à Paris, je verrai cet enfant. J'ai délaissé ce que j'aimais, je me suis éloigné du malheur ; je veux prendre maintenant un amer plaisir à le contempler.

Dans un joli boudoir boisé, 6 à l'entresol d'un bon hôtel situé dans le faubourg Saint Germain, 7 se tenaient la jeune femme et son mari, lorsque le père et l'oncle arrivèrent. Sur une table étaient des dessins, des livres, des gravures. Le mari lisait, la femme brodait, l'enfant jouait sur le tapis.

Le marquis s'était levé ; Camille courut à son père, qui l'embrassa tendrement, et ne put retenir quelques larmes ;• mais les regards du chevalier se reportèrent 8 aussitôt sur l'enfant. Malgré lui l'horreur qu'il avait eue autrefois pour l'infirmité de Camille reprenait place dans son cœur, à la vue de cet être qui allait hériter de la malédiction qu'il lui avait léguée. Il recula lorsqu'on le lui présenta.

— Encore un muet ! s'écria-t-il.

Camille prit son fils dans ses bras ; sans entendre, elle avait compris. Soulevant doucement l'enfant devant le chevalier, elle posa son doigt sur ses petites lèvres, en les frottant un peu, comme pour l'inviter à parler. L'enfant se fit prier quelques minutes, puis prononça bien distinctement ces deux mots, que la mère lui avait fait apprendre d'avance : Bonjour, papa.

— Et vous voyez bien que Dieu pardonne tout, et toujours, dit l'oncle Giraud.

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