Pierre et Jean
par se laisser tomber à demi évanouie dans le coin le plus obscur du carbet. Quelque grossières que fussent ses gardiennes, elles avaient souffert et savaient de quels abattemens étaient suivies ces grandes crises de douleur. Respectant donc cette espèce de sommeil de l'ame, elles se retirèrent en silence à l'autre extrémité de la case où elles tressaient l'écorce de Voûalloman pour en faire des ébichets (1).
Elles s'étaient remises à leur travail, et avaient déjà presque oublié leur prisonnière , lorsque les derniers cris des Caraïbes parvinrent jusqu'au carbet! Le bruit de ses propres sanglots avait empêché Françoise d'entendre ceux qui avaient été poussés auparavant. Elle se redressa égarée, et la pensée que l'on égorgeait les prisonniers traversa son esprit comme unéclair. Se levant d'un bond, elle courut à la
(1) Petit tamis pour lacassave.
porte du carbet, et, avant que les esclaves Allouagues eussent pu l'arrêter, elle était au milieu de l'assemblée des Caraïbes et prés du poteau .
Au moment même où elle parut, le fils d' Alayoulé commençait à détacher le jeune marin, afin de le ramener à sa case. François se méprit sur le mouvement du sauvage. Croyant qu'il voulait frapper Jean, elle s'élança vers lui avec un cri si déchirant que les Caraïbes euxmêmes tressaillirent. A la vue de la Normande, le jeune homme avait ouvert ses bras qui venaient d'être délivrés de leurs liens; tous deux restèrent enlacés , et pendant un instant, on n'entendit que leurs noms murmurés au milieu des larmes et des baisers.
Le fils d'Alayoulé. était demeuré immobile, les yeux fixés sur ce groupe avec étonnement, comme s'il eût essayé de comprendre cette tendresse étrange témoignée à un frère. Tout-
à-coup , un nuage passa sur son front; il regarda de tous côtés , cherchant le déserteur ; ses regards rencontrèrent Rifflot. Il alla droit à lui:
— La femme pâle n'est pas sa sœur ? demanda-t-il d'un accent bref.
— Comment ?
— Son mari ? ajouta le Caraïbe avec plus de force.
— Qui vous l'a dit ? s'écria le sergent.
Le sauvage se précipita vers Françoise et Jean que l'on n'avait encore pu séparer.
— A mort ! à mort! cria-t-il en agitant son boutou.
Mais les chefs se jetèrent au-devant et les retinrent , opposant la résolution qui avait été prise. Une discussion s'engagea, et elle dégénérait déjà en querelle , lorsqu'une clameur lamentable s'éleva tout-à-coup dans la clairière. Les femmes et les enfans fuyaient vers
les cases, comme s'ils eussent été poursuivis par l'ennemi. Les guerriers eux-mêmes montraient le ciel qui commençait à s'obscurcir, et, abandonnant leurs armes, tombaient à genoux dans la poussière.
Le maboûija (1) ! criaient toutes les voix.
Dans ce moment le jour disparut ; les prisonniers levèrent la tête, le soleil venait de s'éclipser !...
Il y eut un instant où l'effroi des sauvages se communiqua au Glorieux lui-même et à ses compagnons. Le nombre des Européens capables de s'expliquer un pareil phénomène était encore fort restreint à cette époque. Aussi furent-ils saisis d'une subite terreur; mais le sentiment de leur position ne tarda pas à re-
(1) Lorsqu'il y a une éclipse , les Cara'ibes croient qne c'est un maboiiya qui mange la lune ou le soleil.
prendre le dessus, et à faire diversion à cette crainte.
Françoise et Jean furent les premiers qui recouvrèrent leur liberté d'esprit. Pour la jeune femme , sa foi naïve lui tint lieu de science. Par cela seul que cette subite obscurité avait détourné le coup qui menaçait Jean, elle ne put y voir une menace de Dieu , mais une protection; et quant au jeune homme, son désir de sauver Françoise était trop vif pour qu'il n'échappât pas bien vite à la terreur par l'action. Il achevait de briser ses liens, lorsque le déserteur parut. Il l'aida à détacher ses compagnons du poteau ! en les pressant de profiter de i'effroi des Caraïbes pour fuir.
Ceux-ci semblaient, en effet, incapables de rien entendre ni de rien voir. Ils s'étaient rassemblés autour des cases , tenant chacun une main sur leur tète, el avaient commencé une sorte de ronde entrecoupée de loin en loin de
clameurs lugubres. Le déserteur assura les prisonniers qu'aucun d'eux n'oserait quitter la danse jusqu'au soir; et, les conduisant luimême à la lisière du bois, il leur indiqua la route pour gagner la montagne de la Belle-Hôtesse, d'où ils pourraient se diriger à volonté vers le fort ou vers le morne Piment. Les prisonniers ne perdirent point de temps en remerciemens, et s'enfoncèrent dans la forêt.
La joie qui devait suivre une délivrance aussi inattendue fut d'abord suspendue par la crainte d'être poursuivis; mais, lorsqu'ils eurent franchi la rivière salée, la confiance commença à leur revenir.
Ce fut alors aussi qu'ils songèrent à se compter. Deux compagnons leur manquaient, le moine et Mardi-Gras. Le Glorieux remarqua également que leurs armes étaient demeurées au pouvoir des sauvages. Mais , pour le moment, les moyens de défense étaient moins
yxj
nécessaires que les moyens de fuite, et le boucanier songea surtout à échapper aux recherches des Caraïbes en remontant ou redescendant plusieurs fois les ruisseaux qui se trouvaient sur son passage, brouillant les pistes, puis les noyant de manière à ce que l'on cherchât en vain la direction qu'ils avaient prise. Les assurances du déserteur n'avaient pu , en effet, lui ôtcr la pensée que les Caraïbes se mettraient à leur poursuite aussitôt le soleil reparu , et , dans cette supposition , l'éclipsé avait été de trop courte durée pour leur permettre une grande avance. Celte crainte sembla bientôt confirmée par le bruit d'une course précipitée à travers le fourré. Les fugitifs s'arrêtèrent comme pour s'interroger sur ce qu'ils avaient à faire ; mais, avant qu'ils eussent pu prendre une détermination, les buissons s'ouvrirent derrière eux , et laissèrent paraître Mardi tout couvert de sueur.
Le Glorieux leva les bras a\ee une exclamation de joie.
— Par le père éternel, mon sanglier! criat-il.
Mardi agita joyeusement la tête.
— Ici, gros, ici, et une poignée de main à René.
L'animal s'approcha avec ces trépignemens caressans d'un chien qui retrouve son maître, frôla son grouin énorme contre l'épaule du boucanier, et souleva une de ses pattes
— Bien, Mardis muvmurdi le Glorieux dont la voix témoignait une sorte d'émotion ; tu as plus d'esprit et plus d'attachement qu'une foule de drôles qui veulent se faire passer pour des êtres doués de raison parce qu'ils ont volé le baptême à leur curé. Marche en tête maintenant, mon féal, et guide-nous.
Le sanglier fit un bond joyeux , et prit les devans.
— Sur mon honneur, votre Mardi pourrait occuper un grade dans l'armée, observa Riiflot à qui Ja peur avait jusqu'alors ôlé la parole. Mais pourquoi lève-t-il ainsi la tête? ces arbres ne sont point assez touffus pour cacher des sauvages ?
— Ni pour nous garantir de la pluie, répondit le Glorieux en montrant quelques gouttes d'eau qui venaient de mouiller sa main étendue.
Dans ce moment les fugitifs atteignaient un plateau élevé et découvert, d'où leurs yeux pouvaient distinguer le changement subit qui s'était opéré dans le ciel. De lourds nuages montaient à l'horizon, enveloppant lentement la mer que l'on apercevait au loin , immobile et terne. Une odeur sulfureuse oppressait la poitrine. Aucune brise n'agitait les feuilles ; les oiseaux avaient cessé leurs chants, et tout semblait frappé de je ne sais quelle stupeur
mystérieuse. Des grondemens fugitifs traversaient par instans l'espace , sans que l'on pût dire ce qui les avait produits; la terre brûlait sous les pieds, et la pluie continuait à tomber en gouttes larges et rares. L'une d'elles frappa la lèvre du Glorieux^ qui en sentit l'amère sayeur.
— Une pluie salée, murmura-t-il en regardant le ciel avec inquiétude -, j'ai peur que nous ne soyons tombés , comme on dit , du bûcher dans la rivière. Tout ceci semble nous présager quelque diablerie des élémens.
— Craindriez-vous un peucliot? demanda le sergent.
— Mieux que cela , Parisien , mieux que cela; l'on nous prépare , si je ne me trompe, un bel et bon ouragan.
— Vous croyez? s'écria Riffiot; mais alors nous ne pouvons rester ici, René; il faut chercher un abri dans la montagne.
— Ne songeons qu'à gagner le morne , interrompit Françoise, qui était seulement préoccupée des Caraïbes; qu'importent la pluie et l'orage, quand il y va de la vie?
— Faites excuse, ma déité , dit le Glorieux ; mais les orages que vous avez pu voir en Normandie ne ressemblent pas plus à ceux de ce pays qu'un vivier à canards ne ressemble à l'Océan. Il ne s'agit point ici de se tenir les pieds secs, mais de ne pas rester enseveli sous un pan de forêt ou englouti dans une ravine. Yoyez plutôt Mardi qui se couche en hurlant et gratte la terre comme s'il voulait s'y cacher. Vite, vite, les amis, si nous tenons à vivre, cherchons un abri , car avant une heure l'île entière ressemblera à un homme ivre qui galope. Allons, Mardi, en quête, mon brave.
Le sanglier ne semblait pas moins inquiet que les fugitifs eux-mêmes. Il tourna quelque temps autour de la montagne, descendant de
plateaux en plateaux, sans avoir l'air de trouver ce qu'il cherchait. Deux ou trois fois le boucanier et ses compagnons furent sur le point de s'arrêter dans des anfractuosités du morne, où ils espéraient échapper à l'ouragan, mais Mardi ne voulut point y demeurer et continua ses recherches.
Cependant les sombres nuées avaient complètement envahi le ciel, le tonnerre grondait dans toutes les directions, et les vents faisaient ondoyer la forêt comme un champ d'épis. La confiance des fugitifs dans le sanglier du Glorieux commençait à faiblir; l'inquiétude, qui prenait le dessus, allait les décider à cesser de le suivre, lorsqu'il s'arrêta en faisant entendre un grognement de triomphe. Ils se trouvaient devant une vaste caverne creusée dans la racine de la montagne.
Tous se hâtèrent d'y chercher un abri, mais elle était si profonde que l'obscurité ne tarda
point à. les arrêter. Le Glorieux retourna sur ses pas , et revint avec des branches d'arbre enflammées qui leur servirent de torche.
Ils reconnurent alors que la caverne s'étendait à plus de cent pas dans la montagne, se rétrécissant de manière à ne permettre que le passage d'une seule personne. La voûte d'où l'eau ruisselait était fendue de loin en loin et comme veinée par des filons d'une terre rougeâtre. Vers le fond , une sorte de couloir à pente raide conduisait à une seconde caverne plus haute qui recevait le jour par une ouverture basse et étroite donnant sur un autre plateau de la montagne. Elle était plus petite que la précédente, mais sèche et sans fissure, comme si elle eût été taillée à vif dans le roc.
— • Remerciez Mardi , s'écria le Glorieux en y arrivant; il vous a trouvé le meilleur abri de la colonie. Nous sommes ici dans un étui
-iode pierre, et aussi en sûreté que la Guadeloupe elle même. Il faut que l'ouragan la déracine pour nous atteindre.
— J'ai peur qu'il ne le fasse, René, dit Jean; écoutez.
La tempête venait en effet de redoubler de violence, les éclairs se succédaient si pressés, que l'étroite ouverture de la caverne paraissait enflammée comme la gueule d'une fournaise ; le rugissement du vent, mêlé aux éclats de la foudre, à la chute de la. pluie et aux grondemens des torrens, croissait de minute en minute, et semblait imprimer par instans à la montagne une sorte d'oscillation. De loin en loin pourtant, il y avait une pause terrible, comme si l'ouragan eût suspendu sa lutte acharnée pour reprendre haleine. Alors on entendait distinctement le craquement des arbres à demi brisés qui achevaient de s'abattre, le sourd éboulement des terres et la
plainte des torrens débordant les ravines. Puis, comme à un signal donné, le vent, la foudre et les eaux jetaient leur cri de guerre, et tout se perdait dans le fracas horrible de cette mêlée sans nom.
Ce fut pendant une de ces pauses, que Mardis qui était demeuré jusqu'alors couché aux pieds du Glorieux j se redressa en prêtant l'oreille. Il rampa vers le couloir qui conduisait à la caverne inférieure, avança la tête, puis se redressa en montrant ses défenses. Le boucanier s'avança à son tour, et se pencha vers la descente en imposant silence de la main à ses compagnons. Ils se lurent, et une rumeur de voix parvint distinctement jusqu'à eux.
— Les Caraïbes ? murmura Françoise.
— Non, répliqua vivement le Glorieux. Écoutez !
Un bruit de pas et un cliquetis d'armes cora' mençaient à se faire entendre.
— Ce sont les colons, reprit le boucanier à demi-voix. Ils viennent de ce côté.
Le bruit devenait en effet plus clair, et il était évident que le détachement s'approchait du couloir conduisant à la retraitedes fugitifs; mais, dans ce moment, l'ouragan qui avait semblé se calmer, reprit avec une violence nouvelle. Les colons s'arrêtèrent.
— Ils vont nous découvrir, dit Jean en se tournant vers le Glorieux.
— Non, si vous êtes prompts.
— Que faut-il faire ?
— A moi, garçons.
11 courut à l'un des rochers dont la grotte était parsemée, et tous trois commencèrent à le rouler vers le couloir ; mais, quelle que fût leur diligence, le lieutenant Fontaine arriva à l'ouverture de ce dernier au moment même où la pierre, poussée par un dernier effort.
allait le fermer ; il reconnut les fugitifs, et recula avec un cri.
— Nous sommes découverts , dit Jean à demi- voix.
— Appuyez-vous au rocher, et pas un mot, répondit le boucanier.
Tous deux obéirent en soutenant la pierre de toutes leurs forces.
Ils sentirent bientôt que l'on essayait de la repousser.
— Le couloir ne peut donner passage qu'à un seul homme, observa le Glorieux à demivoix , et ils pousseront long - temps avant d'entrer.
— Aussi paraissent-ils déjà y renoncer.
— Silence, voici quelqu'un qui approche.
A ce moment, la voix de Fontaine se fit entendre, sommant les fugitifs de se rendre, et les menançant, sur leur refus, de ne leur faire aucun quartier.
— Entendez-vous ce que dit le lieutenant? demanda Rifflot.
— J'entends, répliqua le boucanier en haus» sant les épaules ; messire Fontaine sera toujours un Provençal , montrant le poing à la lune et avertissant la baleine qu'il va la prendre à l'hameçon. Qu'il nous prouve d'abord ce que nous avons à craindre.
— Prenez garde, cria Françoise.
Le canon d'un mousquet venait en effet d'apparaître à l'unedes fentes laissées entre la pierre et les parois de l'ouverture j le lieutenant menaça de faire feu.
— Faites, monsieur, répondit le boucanier tranquillement, l'odeur de la poudre n'incommode point madame.
Le coup partit sans atteindre personne; un second succéda, puis quelques autres sans pins de résultat. Appu}és au rocher, le Glorieux et ses compagnons n'avaient rien à craindre
de la direction que prenaient forcément les coups, et toutes Jes balles allèrent frapper la voûte de la grotte.
Le lieutenant comprit qu'il perdait sa poudre, et que le seul moyen de saisir les fugitifs était de forcer l'ouverture du couloir; il avertit le Glorieux qu'il allait mettre la mine sous le roc qui fermait celui-ci.
— A la bonne heure, monsieur, dit le boucanier en riant , ce sera un siège en règle ; avez -vous au moins des barres de mine et des pièces d'artifices?
— J'ai une pique et ma corne à poudre, répondit Fontaine.
— Yoyons cela, reprit /eG/or/cw^.
Le bruit des coups dépique qui ébranlèrent le rocher lui apprit que le lieutenant songeait sérieusement à exécuter sa menace.
— Sur mon ame , il nous fera sauter, dit Rifflot, dont l'inquiétude allait croissant.
— Laisse donc , peureux , reprit le boucanier; ne vois-tu pas que ce serait s'exposer à être enseveli avec nous sous les ruines ? L'explosion de la mine serait plus dangereuse pour la caverne inférieure que pour la nôtre, carie couloir y communique, et elle est moins solide.
— Tout est prêt, cria le lieutenant; persistez-vous dans votre refus?
— Nous persistons, monsieur.
— Je ne vous adresserai point de nouvel avertissement.
— Soit.
Il y eut un silence.
— Par le ciel ! dit Jean qui avait approché son œil d'une fissure ; il prépare une traînée de poudre.
— Serait-il assez fou ? s'écria le Glorieux.
— Vous pouvez en être sûr, René, balbutia Rifflot d'un ton désespéré; le lieutenant nous veut morts ou vifs.
-^ Et nul moyen de salut! dit la jeune femme en se tordant les mains.
Le boucanier garda le silence. Leul' situation semblait désespérée. L'ouragan , loin de s'a»paiser, avait redoublé de furie, et esssayer de sor^tir* c'était courir à une mort certaine. D'uil alitre côté, si le lieutenant exécutait Son projet, ils pouvaient être écrasés sous les décombres, et s'ils échappaient, c'était poUr* tomber au pouvoir des colons. Jean comprit l'étendue du péril et l'impossibilité de l'éviter. Jusqu'à^ lors il avait lutté courageusement ; mais, sentant que l'heure était venue de faire le sacrifice dé sa vie s'il voulait sauver celle de ses compagtions, il déclara qu'une plus longue résistance était vaine.
"^ Nous avons fait tout ce que des hommes peuvent fuire, dit-il; si nous succombons, c'est que Dieu le veut. En tombant entre les maiils des colons, moi seul je cours risque de la v'ië,
tafidis qu'en résistant plus long-tetnps , vous vous exposez tous à périr sans me sauver ; avertissez le lieutenant que nous voulons nous rendre , Piené.
■^ Taisez-vous, taisez-vous, Jean, dit le Glorieux ^ qui ne pouvait se faire à l'idée d'êtf0 pris ainsi sans eottibattre , et comme uil lapîfl dans son terrier 1 Oh ! si nous avions pu sdîiveï* nos armes.
-- Dépêche;{-vouSj répéta Rifflot , îïppèlei le lieutenant ! . . . Que fait-il maintenant ?
Léboueanier mît l'œil à une fente.
— 11 a un tison à la main , dit-il. Par le christ ! le voilà qui se baisse!... Ah!
— Ventre à terre , vous tous , ventre à terre la. cria-t-il.
11 n'avait point achevé qu'une flamme étincela à l'ouverture du couloir ; tous se baissèrent ; une explosion se fit entendre , suivie d'un mugissement terrible. La montagne sem-
bla vaciller un instant, puis s'affaissa!... Il y eut un moment de silence. Enfin les fugitifs relevèrent la tête par un commun mouvement. La grotte était intacte , mais le couloir et la pierre qui le fermait avaient disparu. A leur place s'ouvrait une immense fissure montrant , au lieu même où avait été la caverne inférieure, un confus amas de rocs brisés et de terres éboulées ! . . .
Françoise, Jean et Rifflot restèrent à genoux et joignirent les mains. Le Glorieux se leva^ regarda un instant le monceau de ruines, et, haussant les épaules :
— Le lieutenant ne connaissait point l'effet de la poudre à canon, dit-il.
Au même instant Mardi, qui s'était jusqu'alors tenu couché et la tête basse , fit entendre un grognement joyeux. Il s'avança vers l'entrée delà grotte; un rayon de soleil venait d'y paraître, annonçant la fin de l'ouragan !
Six mois après les événemens que nous vepons de raconter , tous les liabilans de la Guadeloupe étaient réunis autour des magasins de la compagnie , attendant l'arrivée du commis chargé de la \ente des marchandises d'Europe. La plupart étaient en habits de fête, et causaient vivement comme si quelque préoccupation ex-
traordinaire les eût agiles. Mais un groupe arrêté à la porte même du gouverneur se faisait surtout remarquer par la chaleur joyeuse avec laquelle les paroles étaient échangées. Il était composé du capitaine Meunier, de Jean, de Françoise, du père Joseph et de Rifflot, qui donnait le bras à son matelot.
Ainsi , s'écria le sergent , continuant des questions adressées au capitaine du Moulin- Jaune, M. de L'Olive ne nous reviendra plus?
— Le lieutenant-général le retient prisonnier à Saint-Christophe, répondit le capitaine, et la compagnie a trop souffert de son incapacité et de son incurie pour solliciter son retour.
— Alors nous garderons M. Aubert ?
— Je le crois.
— Hourra ! pour la compagnie et le lieutenant-général alors I Le nouveau mari de la
veuve Duplessis (i) est ce qu'il nous faut. Depuis trois mois qu'il est ici , chacun de nous en a reçu quelque service.
— C'est la vérité, dit le moine; il m'a rendu la liberté en faisant la paix avec les sauvages.
— Moi , il a annulé ma condamnation, continua Jean.
^— Et il nous a permis de vivre ensemble , ajouta Françoise.
«" Sans parler des vivres qui nous arrivent maintenant en abondance, reprit le matelot.
— Et des deux cents orphelines que l'hôpital Saint-Joseph vous a envoyées , ajouta Meunier* Vive Dieu ! mes gars, vous n'aurez plus besoin d'aller à la chasse des femmes caraïbes dans les mornes.
—» Les deux tiers de ces jeunes filles sont déjà promises, observa le moine.
(1) M. Aubertavail épousé la veuve de M- Duplessis, un des fondateurs de la colonie.
— Et vous n'êtes point encore allé voir mademoiselle de La FayoUe , sergent ?
— Inutile , capitaine , dit Rifflot gravement; je marie mon matelot.
— Oui, oui, dit le géant avec un gros rire ; le sergent m'a arrêté une femme.
— Nous verrons si mademoiselle de La Fayolle donne du bon , reprit Rifflot , et nous agirons en conséquence. Je me défie des pacotilles ; d'autant que le ménage est une embarcation où l'on devient souvent mousse après avoir été capitaine.'
Meunier haussa les épaules en riant :
— Changement d'habitudes, dit-il; on tient la queue de la poêle au lieu de tenir la barre du gouvernail ! Après tout , le mariage , voistu, ressemble à la navigation; on a d'abord le mal de mer , mais on s'y accoutume. Je connais une des protégées de mademoiselle de La Fayolle, que le capitaine Boudart m'a recom-
mandée; si tu veux , nous en causerons ce soir en vidant un flacon de cognac.
— Merci, dit vivement Rifflot, je me défie de votre cognac.
— Ah! tu le rappelles encore la fuite de Jean ? dit Meunier en riant»
— Par Dieu! si je me la rappelle; j'ai pensé la payer de ma peau.
— Auriez-vous donc mieux aimé que Jean fût pendu? demanda Françoise.
— Je sais que c'eût été dommage , au moment où votre père laissait un héritage qui va vous rendre les plus riches colons de l'île, dit Ritflot, car René m'a parlé de 60,000 livres.
Le Glorieux a donc fait sa paix avec l'autorité? dit le capitaine.
— M. Aubcrt lui a permis de vivre à sa guise. Du reste, il se décidera peut-être à venir dans nos étages. Plébeau offre de lui acheter une de nos meilleures habitations.
— N'est-ce pas le moins que nous puissions faire ?
— Il refusera , dit le capitaine. Qui a vécu dans les bois ne consent point à rentrer en cage,.. Mais, ajouta-t-il en levant la tête , si je ne me trompe, le voici lui-môme.
— Le Glorieux'^
— Qui sort de chez mademoiselle de La Fayolle!
— Avec une fille de Saint-Joseph !
Le boucanier s'avançait en effet de leur côté, donnant le poing à une jeune femme dont le costume prétentieux et fané ressemblait si fort à celui qu'il portait lui-même, qu'on les eût dit composés l'un pour l'autre et taillés par les mêmes ciseaux.
— \ive Dieu! raessire René, que nous amenez-vous là? s'écria le sergent.
— Je t'amène une des n}^nphesdeCythère, drôle , répondit le Glorieux ; une noble dame
déguisée sous les habits d'une simple bergère; je t'amène le pôle vers lequel mon cœur se tournera désormais comme l'aimant.
Et prenant le ton de la déclamation , il s'écria :
Je te promets, déesse des Amours, Ce sacré pacte entretenir toujours, Te suppliant qu'au premier infractaire Le ciel, la terre et l'enfer, soit contraire. Et que d'eux tous à l'envi châtié, Onques aucun ne le prenne à pitié,
A peine eût-il achevé, que le capitaine Meunier continua :
Il me suffit; allez, brigade chère.
Vous préparer à la torche nopcière; De vos désirs heureux allez jouir, El vos parens désolés réjouir.
— Vous connaissez la pastorale de VAmout* victorieux? s'écria le Glorieux ravi.
— Pardieu ! n'ai je pas fait partie des enfans du Parnasse, et n'ai je pas joué les plus belles pièces du temps? Avant d'être corsaire, j'étais berger, messire.
— Vous?
— Changement d'habitudes.
— Comme moi, dit le boucanier, qui de volage amant me fais époux fidèle ; car ceci , messieurs, est ma fiancée , Victoire-Héloïse Février , ainsi appelée du mois où ses nobles parens l'exposèrent à la porte de l'hospice par des raisons qui nous sont restées inconnues. Saluez, mademoiselle Victoire.
La jeune fille fit une révérence de théâtre, et le Glorieux promena autour de lui un regard de satisfaction qui semblait demander ce que l'on pensait de ces nobles manières.
Après les complimens d'usage, Françoise et
Jean lui témoignèrent leur étonnement de ce qu'il ne les eût point avertis de son projet ; mais il leur avoua que sa résolution avait été subite et pour ainsi dire involontaire. En apercevant Victoire, une sympathie commune avait agi sur tous deux; il lui avait adressé un madrigal emprunté à la tragédie de Sainte Geneviève; elle avait répondu par une citation de la pastorale composée pour la naissance du prince des Asturies, et dès-lors tous deux avaient compris qu'ils étaient nés l'un pour l'autre. Un cadeau fait à mademoiselle de La Fayolle avait communiqué à celle-ci cette persuasion , et le père Dutertre s'était empressé de bénir leur union.
— J'ose croire, au moins, qu'un tel mariage
changera vos résolutions , messire René , dit
alors Françoise , et que vous renoncerez sans
trop de peine à la vie des mornes.
— Jamais, ma déité, répondit le boucanier. La liberté de la forêt convient aux âmes ten-» dres. Victoire a juré de la partager avec moi ; aussi venons-nous pour vous faire nos adieux.
— C'est impossible, s'écria Jean. 11 ne sera point dit que la prospérité sera venue pour nous sans que vous en ayez pris votre part. Au nom du ciel, René, faites que nous puissions reconnaître les services que nous avons reçu de vous , ne fût-ce que pour nous mettre le cœur à l'aise.
— Fi! dit le boucanier d'un ton léger; suisje donc de ceux qui vendent leur protection ? Cultivez et augmentez votre fortune , Jean , vous le pouvez ; mais un gentilhomme a d'autres devoirs. Je reviendrai seulement de temps en temps vous demander de la poudre.
— Tout ce qui nous appartient est ^ vous.
^ Mille grâces, Mais l'heure avance. Adieu, jusqu'au revoir.
— Il sauta légèrement sur Mardi , et aida "Victoire à prendre place derrière lui.
— Ainsi, dit Jean, vous nous refusez la joie de vous être utile en aucune chose ?
— Eh bien ! non , dit le boucanier ; je te ferai une demande.
— Laquelle ?
Le Glorieux se pencha sur le cou du sanglier, et, baissant la voix :
— La noblesse des Moreau est connue, ditil ; elle date du siège de Troie , et en France nul ne la contesterait ; mais il y a ici des drôles qui se permettront d'en douter tant que je n'aurai point des titres à leur opposer.
— Et vous voulez que je fasse chercher les vôtres en France ?
— Non, on risquerait de ne les plus retrouver. Mais ce malheur est si fréquent chez les plus nobles familles qu'il y a des gens uniquement occupés de rétablir les généalogies perdues ; et en s'adressant à l'un d'eux...
— Je comprends , dit Jean avec un léger sourire 5 au prochain voyage du Moulin Jaune vous aurez ce que vous désirez, messire René...
— Et je t'en remercie d'avance, dit le boucanier en serrant la main du jeune marin. Tu diras d'y joindre un blason et une devise.
Puis se tournant vers les autres :
— Adieu , soleil des cœurs , dit-il à Françoise ; adieu, vous tous.
Adieu, bergers, et que le ciel vous gare De fièvre carte et de femme barbare.
Car ce blanc sexe habile en (rahison Sait trop confire en son miel de poison.
A ces mots , il souleva la bride , le sanglier partit rapidement, et tous trois disparurent derrière le fort.