‹ Pierre et Jean (volume 3)Chapitre 3 sur 3 · LA L€TTE · texte numérisé non relu

LA L€TTE

Un grand nombre de seigneurs étaient réunis dans la grande salle du château ducal de Nantes , attendant l'audience que François avait coutume de donner chaque jour. La plupart étaient revenus, avec le duc, de Redon où les états s'étaient tenus cette année. On voyait là les meilleurs gentilshommes de Bretagne, et l'on entendait annoncer des noms connus alors dans toute la chrétienté.

C'était d'abord le sire de Clisson , descendant de ce fameux Olivier qui forgeait si rudement les Anglais sur V enclume de la guerre'^ le \icomte de Rohan, célèbre par son aventureuse bravoure, toujours léger d'argent, selon l'habitude de ceux de sa maison , et encore plus léger de prudence; le maréchal de Rieux, esprit médiocre, habitué à prendre la turbulence pour l'action, et le bruit pour la gloire; les sires de Laval , de Châteauneuf , de la Hunaudaie, de Châteaugal, de Sourdeac, de Sévigné, et beaucoup d'autres dont le souvenir est resté dans les chroniques du pays.

Ils étaient formés en groupes, causant des démêlés du duc avec la cour de France, lorsqu'entra un gentilhomme dont le costume avait quelque chose d'étranger.

— N'est-ce point ce capitaine qui arrive de France? demanda Clisson.

— ils —

— Précisément , répondit le vicomte de Roiian ; un brave de nos vieilles bandes , Guillaume de Trégus.

En s'entendant nommer, le nouveau-venu s'approcha des gentilshommes et échangea avec eux un salut.

— Le duc ne s'est-il point encore montré? demanda-t-il.

— Pas encore, répondit le vicomte ; il s'entretient vraisemblablement avec son trésorier, messire Landais.

Trégus fit un geste de curiosité.

— Par saint Gilles! quel est donc cet homme ? dit-il ; depuis deux jours que je suis arrivé, je n'entends que son nom, et l'on me renvoie à lui pour toute chose.

— C'est que lui seul est maître désormais,

répliqua Rolian 5 depuis Adam, on ne vit jamais manant arriver si liant ni si promptement. Il y a douze années à peine que Pierre Landais était valet de la garde-robe de monseigneur, et le voilà devenu son ministre toutpuissant.

— Et qui l'a poussé là?

— La dame de Villequier d'abord. Haïe des gentilshommes qui regrettaient de voir la bonne duchesse Marguerite délaissée, elle a aidé à l'élévation du tailleur, afin d'avoir dans les conseils du duc une de ses créatures.

— Mais la dame Antoinette est morte depuis plusieurs années; comment maître Landais a-t-il pu se maintenir?

— Il tenait la bride, et c'est un rude cavalier, répondit de Rohan à demi-voix. Monseigneur s'est estimé trop heureux d'avoir trouvé

un homme qu'aucun travail n'effraie et qui ne s'embarrasse de rien , non plus que Satan ; aussi a-til abdiqué pour le trésorier : tout ici se fait par lui ou pour lui et les siens ; et le pis, c'est que cette ame ressemble au tonneau des filles de Danaûs. rien ne la remplit.

— C'est la vérité , interrompit le maréchal de Rieux ; après avoir pris partout des deux mains comme larron qui butine, pourvu sa sœur , ses nièces et ses neveux , on pouvait le croire au bout de son ambition ; mais ne vientli pas de présenter à la cour une fille qu'il a fait élever au couvent , et que l'on dit aussi savante qu'une abbesse! Pour doter si noble héritière , ce ne sera point trop de moitié du duché; car, apprenez -le, Messire, le tailleur de Vannes est maintenant aussi bon gentilhomme que monseigneur : il a comme lui des secrétaires, des gardes et un écusson.

Guillaume Trégus écoutait avec étonnement.

— Tout ce que vous dites là est merveille pour moi , reprit-il . Occupé à guerroyer en Italie et en Allemagne depuis près de quinze années, je n'ai rien su de ce qui se passait au pays; mais d'où vient que le duc prête l'oreille à çç vilain?

— Vous connaissez monseigneur , répondit Rohan en baissant la voix ; tel vous l'avez vu comte d'Etampes, tel il est toujours; aussi léger que le sable de nos grèves , et cédant comme lui au premier vent qui souffle. Il s'est donné au tailleur pour n'avoir plus la peine de conduire son duché; mais, où il cherchait Un serviteur , il a trouvé un maître ! le trésorier l'a enveloppé de sa volonté comme un enfant de langes ; il le possède , il le fait sentir et penser selon sa fantaisie. Par instans, la fierté de François se réveille , car monsei-

gneur est de noble maison, après tout ; U résiste à maître Landais, il le brocarde et l'humilie! celui-ci baisse alors la tête , comme sous une ondée de pluie ; mais l'orage passé , il reprend sa domination avec la même assurance, et Monseigneur se soumet, à la manière d'un faucon révolté qui, après une volée, revient tendre la tête au chaperon du veneur.

— Nul ne peut-il donc lutter contre la faveur du ministre?

•— L'évèque de Rennes et messire Chauvin ont voulu le tenter.

— Eh bien?

— Le premier est mort misérablement dans l'exil, et l'autre dans sa prison.

— Est-ce vrai? s'écria le capitaine.

— Et de plus, reprit Clisson, on a confisqué

les biens du chancelier, brisé son écusson, aballu ses falaises, chassé sa veuve et ses enfans. La mère a élé trouvée morte de faim et de froid avec un de ses (Ils sur le seuil d'une église de village ; l'autre sera sans doute tombé un peu plus loin.

— Et vous n'êtes pas monté à cheval pour punir le manant qui avait commis un tel crime? s'écria Trégus indigné.

— Il était sur ses gardes, murmura le maréchal de Rieux.

Le capitaine remit, avec un geste brusque, son chapeau à la flamande , et , regardant les gentilshommes bretons :

— S'il en est ainsi, dit-il , Dieu vous garde! Quant à moi, je n'ai point coulume de voir la noblesse obéir aux vilains, j'aime mieux retourner en Allemagne.

— Fi donc! \ous ne le ferez pas, dit en riant le vicomte.

— Pardieu ! je le ferai , s'écria Trégus en colère.

De Rohan passa un bras sous le sien, et le menant à l'écart :

— Vous resterez pour tirer l'épée avec nous, dit-il tout bas, et pour voir pendre le tailleur.

— En êtes- vous là? demanda le capitaine.

— Venez ce soir à la taverne de Saint- Efflam, vous ie saurez.

Les deux gentilshommes se serrèrent la main, puis se séparèrent pour ne point fixer l'atlenlion.

Trégus venait d'aborder môssire Trcvecar, «t l'écoutait raconter de nouveaux méfaits du

trésorier , lorsque ses yeux s'arrêtèrent avec élonnement sur un vieillard qui entrait.

Sa barbe grise descendait en désordre sur sa poitrine; ses habits pendaient en lambeaux , et il portait à la main un bâton de houx encore garni de son écorce.

Le capitaine le montra à ïrevecar en lui demandant si les mendians entraient ainsi dans le palais du duc.

— Ce mendiant est de plus noble maison que nous , Messire , répondit Trevecar, car il se nomme Etienne Chauvin.

Le frère du chancelier?

— Lui-même : la ruine de sa famille a, un instant, troublé sa raison, et, bien qu'il l'ait retrouvée depuis , il garde les haillons qu'il portait dans sa folie , comme pour rap-

peler toujours la mort de son frère. Il a , du reste, remplacé le boufîoti de Monseigneur, qui s'en amuse, et livre le trésorier à ses brocards dans ses momens de dépit.

Pendant ces explications, l'homme aux haillons s'était approché; Clisson le salua du nom de cousin, en lui demandant d'où il venait.

— Je viens de voir le nouveau pont que maître François, duc de Bretagne, fait bâtir, répondit le fou, et les nouveaux remparts que nos seigneurs les bourgeois (il se découvrit) élèvent dans le Marchix.

— Si je ne faux , observa de Rohan , qui s'était approché, messire Etienne amusait toutà-l'heure les passans de ses gausseries, en leur montrant. les couleuvrincs de bronze, représentant les sept vertus chrétiennes, que le trésorier a fait ranger devant le château.

— Je leur expliquais pourquoi les pauvrettes avaient été laissées dehors, répondit le fou.

— Et pourquoi ? demandèrent plusieurs voix.

— Parce qu'où se trouve monseigneur Landais , les vertus théologales doivent naturellement rester à la porte.

Les gentilshommes se mirent à rire.

— Ose-t-il railler ainsi le trésorier? dit Trcgus à demi-voix.

— Vous en entendrez bien d'autres, répondit Trevecar.

-- Et le tailleur ne s'en venge point ?

— Vous savez qu'une lèle affolée est chose sainte en Bretagne, Messire ; qui la frapperait paraîtrait offenser Dieu.

Le capitaine aliait répliquer, lorsqu'on annonça le duc.

Celui ci entra , en effet, vivement, suivi du trésorier, avec lequel il semblait quereller. A l'aspect des gentilshommes , qui avaient fait silence à leur entrée, tous deux s'interrompirent.

François salua un peu brusquement.

— Pardon, Messires, de vous avoir fait attendre , dit-il ; mais je défendais vos plaisirs contre maître Landais.

— Messire le trésorier songerait-il à nous enlever quelques nouveaux droits pour en doter les bourgeois, comme il a déjà fait de ceux de four, de pêche et de fuie? demanda le vicomte de Rohan.

— Non, répondit le duc; mais je voulais

donner des joutes et courses de bague pour l'arrivée de mon neveu le prince d'Orange.

— Et messire Landais ne le îpcrmet pas?

— Il me refuse de l'argent.

— Je comprends, observa messire de Rohan; il reste à messire le trésorier une lille à doter; il a besoin d'économies !

François ne comprit point ou feignit de ne point comprendre.

— Les joutes auront lieu pourtant, repritt-il, car je le veux, dussc-je vous emprunter jusqu'au dernier écu d'or et vous donner ma couronne ducale pour gage.

— Le diflicile serait de la retirer plus tard, observa Landais froidement.

— Messire aime mieux qu'elle reste au trésor dont il a la clé, ajouta de Rohan.

Landais croisa les bras sans répondre.

Ce calme étudié augmenta sans doute l'irritation du duc, car il s'éloigna avec un mouvement d'impatience; et ayant aperçu Etienne, il l'appela.

— Eh bien! maître fou, dit-il, qu'as-tu donc à être ainsi triste et muet ? Serais-tu, par hasard, aujourd'hui, satisfait du gouvernement de notre duché?

Etienne comprit sans doute l'espèce d'encouragement que lui donnait le duc, car il jeta vers le ministre un regard qui semblait une déclaration de guerre.

— Pardon, dit-il d'un air sérieux ; je rêve depuis huit jours d'une requête que je voudrais adresser à monseigneur Landais, et je n'ose.

— Pourquoi?

— Parce que je le sais trop porté à prendre pour être pressé de donner. Il y a un proverbe qui dit : quand les crapauds sont armuriers , les grenouilles perlent Vépée ; mais il n'a point été inventé pour votre trésorier; il ne fait point partager sa fortune à ceux de son espèce. C'est ce que me disait encore ce matin un de ses anciens amis, Ivon, le tavernier de Saint- Efflam. Quoique manant et fripon , il n'a jamais pu rien obtenir du ministre.

— Ceci est grave, répliqua le comte de Rolian en souriant; que l'on refuse un Clisson ou un Rieux, à la bonne heure; mais un ancien confrère!...

— Savcz-vous s'il n'en est pas pour l'ancien conficre comme pour les sires de Rieux ou de Clisson , dit Landais avec calme; et êtes-vous sûr qu'il n'ail point déjà reçu plus qu'il ne lui était dû ? Je connais depuis long-

temps ces ambitions qui se recommandent du hasard, non du mérite. Je suis pour Ivon ce que sont, pour les gentilshommes, leurs ancêtres; il se croit des titres parce qu'il m'a connu , comme d'autres parce qu'ils sont nés. Je l'ai rendu plus riche qu'il ne l'avait rêvé dans ses meilleurs jours; mais, tant que je le serai plus que lui, il se trouvera pauvre. Je sais, du reste , Messires , que vous associez vos haines : l'auberge de mon ancien compère est devenue le rendez-vous de la noblesse, et maître Etienne m'y accable de ses bons mots. Heureusement que je m'en inquiète peu; ces plaisanteries sont des traits d'arbalète qui ne vont ni loin ni haut, et j'aime à voir la noblesse se complaire^en guerre de paroles.

— Pour le vrai, nous vidions naguère nos dilférens d'autre laron , dit Etienne; mais ce n'est pas notre laulc si tout est changé à la cour de Monseigneur,, et si aux coups d'épée des gen-

Ulsliommes il a fallu substituer des coupsd'aiguilles de tailleur.

Le duc ne put s'empocher de sourire , et tous les courtisans l'imitèrent; Landais) rougit légèrement.

— Je m'émerveille combien la fi)lie de messire Etienne est chose ingénieuse, dit-il, commode surtout. Il en a fait un bouclier derrière lequel il peut attaquer en sûreté.

— Voyons ta requête, maître fou, interrompit François, car lu ne l'as point encore fait connaître.

— Je souhaiterais un privilège de marchand pour notre bonne ville de Nantes, répondit le fou.

— De marchand ?

— Oui, Monseigneur.

— Et quel commerce prétends-tu faire ?

— Je compte ouvrir boutique de noblesse.

François le regarda étonné.

— Et pour qui cela? demanda-t-il.

— Pour les protégés de messire Landais qui , ayant fortune , emplois et crédit , n'ont plus besoin désormais que d'être genlilsliommes.

Le duc éprouva quelque embarras ; mais , ne voulant point le laisser paraître , il s'efforça de sourire.

— Ainsi, dit-il , te voilà devenu subitement de bouffon généalogiste ?

— Messire ne s'est-il pas fait de tailleur ministre, répliqua Etienne en désignant Lan-

dais. J'apporte d'ailleurs une preuve de ma science , Monseigneur.

— Qu'est-ce donc?

— La généalogie de votre trésorier ; je la prends au Paradis terrestre, et je prouve que messire

— Descend d'Adam ? interrompit François.

— Non, Monseigneur du serpent.

■ Un rire général s'éleva ; Landais fit un geste de dédain amer.

— Ne vous faites faute de joie, Messires, dit-il, mais soyez généreux pour qui vous amuse! Largesse au fou!

Et plongeant la main dans son escarcelle , il en relira une poignée de plaques et de gros nantais j qu'il jeta à Etienne.

Les rires s'arrctùrent aussitôt ; le fou avait tressailli et était devenu pâle; mais ce fut un

éclair. Il se baissa presque aussitôt en souriant, ramassa l'argent qui était à ses pieds , et , le présentant au duc :

— Jésus a ordonné de rendre à César ce qui lui appartenait, dit-il; ceci est autant de sauvé des revenus de Monseigneur.

François prit l'argent avec une 'gaîté forcée et le donna aux pages en leur recommandant de prier pour que raessire Etienne recouvrât la raison.

Sa colère contre le trésorier était déjà dissipée , et il regrettait d'avoir encouragé les attaques de mcssire Chauvin, dont il sentait qu'une part lui revenait à lui-même. Pour y couper court, il se fil présenter le capitaine Trégus , et l'interrogea sur la France qu'il venait de visiter, il parla ensuite au vicomte de Rohan de ses dettes, à Clisson de ses procès, au sire de Laval de ses meules , et linit par

les congédier, en leur annonçant de nouveau des jeux de chevalerie pour la semaine suivante. *

Le duc ne put se trouver seul avec le tré* sorier sans éprouver une sorte de gêne craintive. Telle était l'inconsistance et la mollesse de cette nature que chacune de ses révoltes contre la domination du tailleur avait pour résultat de rendre celle-ci plus complète.

Dans la pensée que le ministre allait lui re- — II -^ 9 —

procher les affronts auxquels il venait de l'exposer, il fit comme tous les êtres faibles et . prévint les reproches par la mauvaise humeur. Landais eut l'air de n'y point prendre garde.

Leduc, visiblement mécontent, s'était assis près d'une table et feuilletait le livre du poète nantais Meschinot, intitulé : les Lunettes des Priri' ces, qui venait d'être imprimé : cela dura quelque temps.

— Pardieu, dit-il enfin en rejetant le volume, j'ai eu tort de ne pas me faire dire aujourd'hui une grande messe, cela m'eût au moins occupé deux grandes heures... Que vais-je faire de cette journée de pluie et de brouillard?

— Monseigneur veut-il prendre connaissance des nouvelles de France? demanda Landais froidement.

— Voyons, dit le duc en bâillant, autant cet ennui qu'un autre. Que fait Sa Majesté

Louis XI ? est-elle toujours occupée à élever des potences et à bâtir des chapelles ?

— Le roi est occupé à rassembler \ingt mille hommes de pied et quinze cents hommes d'armes, répondit Landais.

— Que dis-tu?

— Une partie est déjà réunie au Pont-del'Arche.

— Et que compte-t-il faire d'une si grosse armée ?

— On l'ignore.

François se leva vivement.

— Par le Christ, Sa Majesté voudrait-elle encore me surprendre et me larronner mon duché ? s'écria-t-il.

— Ce n'est pas tout, reprit Landais avec la

même tranquillité •, les cuirasses et autres armures que monseigneur faisait \enir de Milan, sous apparence d'étoffes de soie , ont été arrêtées en Auvergne et confisquées par le roi.

— Et tu m'annonces de pareils désastres de cet air ? s'écria le duc que l'immobilité du trésorier irritait.

— Parce que ce sont les moindres , reprit Landais.

— Comment cela"?

— Les gentilshommes conspirent contre vous, et ont fait alliance avec la France.

— D'où le sais-tu ?

— Par des lettres des sires de Ville-Blanche, de Maupertuis, et du prince d'Orange lui-même, qui s'engagent à exclure de la suc-

cession du duché les deux filles de monseigneur.

— C'est impossible, s'écria François.

— Regardez, dit Landais.

Il présenta au duc plusieurs lettres qui avaient été surprises ou achetées par les espions qu'il entretenait en France : il suffit à François de les parcourir pour s'assurer de la vérité de ce que le trésorier venait d'avancer.

Son premier mouvement fut de surprise et de colère ; mais le découragement y succéda aussitôt. Pour résister aux Français, il eût fallu réunir le ban et l'arrière-ban de Bretagne, et, outre que le temps manquait, la conspiration des gentilshommes rendait cette ressource vaine, puisque eux seuls pouvaient défendre le pays. Trahi au-dedans, prés d'être attaqué au dehors, sans argent et sans armes.

aucun espoir ne semblait donc permis au duc.

Il comprit toute l'étendue du danger avec cette promptitude d'intelligence que donne l'effroi; il en demeura comme anéanti.

Landais parut enfin avoir piiié de son abattement.

— Tout peut encore être réparé , Monseigneur, dit-il.

Le duc leva la tête comme un enfant à qui Ton annonce sa grâce.

— Et par quel moyen? demanda-t-îl incertain.

— Avec du courage et de l'adresse.

La figure de François, un instant éclaircie, s'assombrit de nouveau ; il haussa les épaules.

— Ne sais-tu pas que nous pouvons réunir à peine cinq mille archers? dit-il,

— Nous les joindrons aux dix mille soldats que nous enverra le roi d'Angleterre.

— Le roi d'Angleterre?

— En voici la promesse, signée de lui.

Le duc poussa une exclamation de joie; puis se ravisant :

— Mais les gentilshommes? dit-il .

— Nous connaissons leurs projets et pouvons les prévenir.

— Qui sait s'ils n*y renonceront point? observa François , craignant déjà que le trésorier ne sollicitât quelque mesure énergique.

— En tout cas, nous devons attendre, reprit

Landais. Tous les noms du complot ne nous sont point connus ; laissons le filet tendu aux mécontens : quand il sera plein, nous tirerons à nous.

— Soit, dit le duc, que l'assurance du tailleur avait déjà rassuré et qui se trouvait trop heureux de n'avoir point à prendre de résolution immédiate; fais à ta guise, maître, j'ai en toi toute foi et toute espérance.

Landais s'inclina.

— Je tâcherai d'en être digne, Monseigneur; mais le danger chassé aujourd'hui reviendra tant que la noblesse aura dans sa main le duché. Regardez bien que vous dépendez d'elle sans qu'elle dépende de vous. Vous tenez vos grands vassaux à la chaîne, mais c'est comme un chasseur qui mènerait en laisse des lions ; ce n'est pas vous qui les conduisez, vous êtes

entraîné par eux. Rien ne sera sûr jusqu'à ce que \ous soyez sorti de cette tutelle.

— Et par quel moyen , maître ?

— En appelant la bourgeoisie à vous, Monseigneur; en lui donnant votre puissance à défendre.

Le duc sourit.

— Vive Dieu! maître Landais, dit-il, vous chantez toujours même antienne : voilà dix ans que je vous accorde sans cesse nouveaux privilèges pour nos bourgeois, sans y avoir rien gagné que je sache.

— Pardon , Monseigneur ; pour bâtir quelque chose de nouveau par le monde, c'est la patience qui doit servir de ciment; mais tout va bien!...

François haussa les épaules d'un air d'incrédulité.

— Ah! ne doutez point, reprit Landais, mais regardez plutôt! Il n'y a pas encore longtemps que la peste, la famine et les brigandages faisaient souffrir au duché grand dommage ; aujourd'hui la peste est enfermée dans ' des ladreries , les meules de blé couvrent la campagne, et les routiers ont été pendus ou convertis. Ce n'est pas tout : les écoles vont se multipliant, comme le pain que Jésus donnait à son peuple. Il ne sera plus bientôt fils de bonne mère qui ne sache lire, et grâce à l'art miraculeux qui nous est venu d'Allemagne, au lieu d'aller feuilleter l'unique exemplaire du livre saint, enchaîné à l'autel, chacun l'aura chez soi avec les coutumes de Bretagne; de telle sorte que nul ne pourra plus pécher contre Dieu ni contre la loi par ignorance.

Le trésorier parlait d'une voix animée; mais le duc, qui s'était rapproché de la table et examinait de nouveaux dégm'semens peints par son imagier, n'écoutait déjà plus. Landais, préoccupé de son idée , ne le remarqua point, et allant à une fenêtre qu'il ouvrit :

— Voyez , Monseigneur, reprit-il avec une chaleur croissante; les murailles de votre bonne ville de Nantes tombaient dans les fossés ; vos bourgeois vous les ont relevées de leurs deniers; ils viennent de les garnir de canons et de boulets; eux-mêmes quittent une fois chaque semaine l'oulil et la balance pour apprendre le métier des armes. La bête de somme devient un coursier de guerre. Ah! encore un peu de temps, et puisque votre nobl(?sse vous abandonne, qu'elle se révolte, vous pourrez lui opposer une armée qui combattra en même temps pour elle et pour vous !

—Charmant! murmura le duc, qui tenait à la main une des peintures de V imagier; regardez, maître : le \elours nacarat avec les crevées de satin blanc ; je veux avoir ce pourpoint pour le prochain bal...

Et comme le trésorier, immobile de surprise et de désappointement, ne regardait rien :

— Allez toujours, continua-t-il en éloignant de ses yeux la peinture, pour en mieux juger l'ensemble; allez, maître, je vous écoute... Vous disiez...

— Je disais , Monseigneur , répondit Landais avec une amertume profonde, que l'histoire qui juge les princes par ce qui a été accompli sous leur règne, vous donnera, j'espère, le nom de Grand.

Le duc n'entendit ou ne comprit point. Ses yeux venaient de tomber sur la fenêtre à Ira-

vers laquelle glissait un rayon de soleil : il s'en approcha ; le voile de pluie qui , un instant auparavant, enveloppait la ville, venait de s'entr'ouvrir, et Tborizon s'éclairait au loin d'une joyeuse lueur.

— Mon fauconnier avait raison, s'écria François, le brouillard se lève et voilà le ciel redevenu aussi bleu que l'œil d'une dame d'outremer ; je pourrai faire ma promenade accoutumée sur la Loire.

Puis, se reprenant tout-à-coup :

— Dieu me sauve! ditil , je veux faire une chevauchée jusqu'à ma bonne ville d'Ancenis.

— 11 est tard, observa Landais.

— Qu'importe! nous reviendrons de nuit, par eau ; c'est une joie du paradis d^e descendre le fleuve à demi endormi et avec des étoiles

sur sa tôle. Vous nous accompagnerez , maître?

— Que monseigneur m'excuse , répondit le ministre, je dois voir les envoyés du roi d'Angleterre.

— C'est bien, répliqua François rapidement; j'irai seul avec Coëtquen alors.

Il allait sortir lorsque Landais l'arrêta.

— Pardon , dit-il , tout n'est point achevé .

— Encore! s'écria le duc impatienté.

-- Il faudrait votre nom au bas de ce parchemin.

— Plus tard.

— C'est un traité de commerce avec la Suède, Monseigneur ; il enrichira la Bretagne ; je le prépare depuis cinq années.

— Alors il peut bien attendre un jour de plus.

— Les envoyés sont ici depuis long-temps et veulent partir.

— Qu'ils partent.

— Mais, Monseigneur

— Assez , s'écria le duc avec colère ; vive Dieu ! ne serai-je donc jamais maître de mes heures, et viendrez -vous toujours déranger ma joie?

Landais recula.

— Pardon, dit-il avec une feinte humilité ; si je pressais tant monseigneur , c'est que , grâce à ce traité , il eût pu se procurer en abondance les cuirs parfumés et les riches pelleteries du Nord qu'il aime tant.

François , qui allait franchir le seuil , s'arrêta.

— Est-ce vrai? dit-il Au fait, je n'y

pensais pas ce traité est important

donne.

Il signa , et sortit.

— Va à ton plaisir, cœur sans royauté, murmura Landais en le regardant partir Je

gouvernerai , moi !

tl.

La fille de Landais était pensivement accoudée à l'étroite fenêtre de son retrait, promenant les yeux avec distraction sur la prairie de Mauve, la Loire et les coteaux de Saint- Sébastien qui serpentaient à l'horizon, quand son nom , prononcé près d'elle , la fit sortir de sa rêverie.

EUe s« retourna et aperçut son père.

— Eh bien , Marie , dit le trésorier , tu ne m'entendais pas?

— Je regardais! répondit la jeune fille en rougissant.

Landais lui prit la main.

— J'avais une heure à moi, reprit-il doucement, j'en ai profité pour venir. Depuis un mois que tu es ici, j'ai pu te parler à peine ; nous ne nous connaissons point encore Voyons, Mariette, veux-tu que nous

causions ?

La jeune fille s'empressa d'avancer un siège à son père; celui-ci, à son tour, lui montra un tabouret , et elle vint s'asseoir à ses pieds.

Pierre fut quelques instans sans parler ,

la main posée sur la tête de Marie; enfin il l'attira à lui et la baisa sur les cheveux avec une indicible tendresse.

— Mon père! dit la jeune fille d'un accent ému et caressant.

— Enfin , dit-il , tu oses lever les yeux sur moi.

Et voyant qu'elle semblait embarrassée :

— Oh ! ce n'est point un reproche, reprit-il doucement ; ne sais-je pas que je suis pour toi presque un étranger ? Quand ma sœur Olivette est morte , il a fallu te confier aux dames d'Auray. Qu'aurais-je fait de toi ici, seul comme j'étais , occupé à éviter les pièges, et toujours en angoisses? Les saintes femmes ont été ta véritable famille, et leur couvent la maison. Tu dois les aimer plus que moi. C'est justice : l'abbesse s'est montrée pour

toi comme une mère ; je ne l'oublierai point et je veux dès aujourd'hui récompenser ce qu'elle a fait. Tu lui enverras ces litres. C'est une nouvelle dotation qui enrichit sa communauté. Le chapelain qui t'a instruite aura la cure de Guingamp, qui vaut un évôché ; tous ceux qui t'ont aimée sont mes amis. J'ai même pensé à ce jeune homme qui t'apprenait à chanter.

— Albert!... interrompit la jeune fille en tressaillant.

— Je viens d'écrire aux moines qui l'ont élevé , pour qu'ils nous l'envoient ; je le placerai ici et je veillerai à sa fortune. Il faut que ton souvenir soit une bénédiction pour tous ceux qui t'auront connue.

Marie se jeta dans les bras de son père poui le remercier.

— Ah! tu ne sais pas combien je t'aime, dit celui-ci en la retenant serrée contre lui ; sans toi, vois-tu, je ne voudrais plus de rien; je connais trop les hommes pour ne pas être triste jusqu'à la mort! Mais toi, tu me recommences la vie ! Quand tu me regardes , quand tu me souris, ton sourire et ton regard me coulent au cœur comme deux rayons de jeunesse.

Il la baisa au front , et une larme vint au bord de sa paupière.

— Mais voyons, ajouta-t-il ; nous avons dit que nous causerions d'amitié!... et je ne te parle que de ma tendresse... Parlons de toi... ouvre-moi ton cœur. Voyons, Marie, réponds sans feinte : quand tu vivais là-bas au fond de ton couvent , tu rêvais comme tous ceux qui sont jeunes; tu t'arrangeais un avenir à ta fantaisie... dis-moi, que désirais-tu ?

Marie baissa la lête, surprise de la question ou n'osant répondre.

— Parle sans peur, reprit Landais, comme à un frère de ton âge ; quand on aime, on ne vieillit pas; tu songeais, je parie, aux ébats du monde , tu enviais le sort des princes qui ont tous les plaisirs pour serviteurs, et achètent la joie comme d'autres le pain noir qui les nourrit; lu entendais, en dormant, les vielles et les rebecs du bal ?

La jeune fdle secoua la tète.

— Je pensais, au contraire, dit-elle doucement, que pour être heureux il faut tenir peu de place, vivre tout bas, s'aimer beaucoup, et que Dieu faisait le reste.

— Ainsi tu ne désires rien ? demanda Landais surpris.

— J'aurais désiré avoir une famille pour vivre avec elle dans quelque manoir neuf, entouré d'abres et de placitres verts.

— Mais tu as pourtant envié parfois la puissance? Tu es femme enfin; tu as désiré des parures, des louanges, des fêtes?...

Marie sourit.

— Qu'est-ce que tout cela , sinon du bruit autour de notre cœur? dit-elle.

Landais se leva vivement; il venait d'entrevoir pour la première fois que sa fille pourrait ne pas comprendre le bonheur comme lui ; mais il repoussa de toutes les forces de sa volonté celte pensée qui eût condamné ses efforts de quinze années.

— Tu te trompes, dit-il avec agitation; tu t'es mal interrogée toi-même. Nous avons tous

envîe de ce qui est élevé ; l'obscurité, c'est la faiblesse, et la faiblesse sur la terre c'est le malheur !

— Je suis née pour vous croire et pour vous obéir, dit Marie avec soumission.

— Laisse-moi faire ton sort, enfant, reprit Landais après un silence; les vieux ont la prudence! J'ai tout préparé pour ton avenir; encore quelques mois, et la mort même ne pourra rien déranger à mes plans, car avant de quitter la terre je t'aurai donné un protecteur qui fera de toi une noble et puissante dame; je l'ai déjà choisi.

— Que dites-vous, mon père ? s'écria Marie.

Le trésorier lui imposa silence de la main , en souriant.

— Nous causerons de cela une autre fois, dit-il; mon secrétaire Guegen m'attend. Au

revoir, enfant ; vis joyeusement et abandonnetoi à ton père.

11 lui fit encore quelques caresses et se relira.

Mais ce qu'il venait de dire avait profondément ému la jeune fille. Ce projet de mariage et d'élévation ruinait en effet ses plus chères espérances. Si les séductions de la cour avaient été sans pouvoir sur elle, et si nulle idée d'ambition ou d'orgueil ne s'était éveillée dans cette jeune ame, c'est qu'un autre sentiment la remplissait tout entière: elle aimait Albert!

Dire quel charme l'avait attirée, elle fille du trésorier, vers le pauvre novice chargé de lui enseigner léchant ; par quelle fatalité ces deux cœurs naïfs s'étaient, pour ainsi dire, rencontrés dans leurs aspirations; quels combats du côté d'Albert, quelle tendre compassion de

celui de Marie; comment le secret long-temps retenu avait échappé à tous deux dans une crise de larmes... à quoi bon I... qui ne connaît les mille incidens de ce roman, toujours le même, et toujours si nouveau à recommencer?

Marie s'était livrée à son amour avec une confiance joyeuse ( les heureux craignent si difficilement l'avenir ! ) , Albert avec plus de regret et de défiance. Déshérité de joie, il s'était accoutumé de bonne heure à regarder la vie en ennemie et à ne point croire à ses allèchemens, Marie seule savait lui redonner du courage. 11 l'écoutait comme un ange qui promet au nom de Dieu.

Malheureusement le trésorier était venu subitement l'enlever du couvent, et la jeune fille était partie sans pouvoir même en prévenir Albert. Ou juge de sa joie lorsque son père lui avait annoncé la prochaine arrivée du jeune

homme, et l'intention de le protéger 5 mais l'effet de cette nouvelle avait été détruit bien vite par l'avertissement d'un prochain mariage. Dès que la puissance et le rang devaient décider, que pouvait espérer un orphelin élevé par la charité des moines, et qui n'avait même pas de nom? Le choix du trésorier était fait d'ailleurs, il l'avait assez clairement exprimé! Marie sentit crouler dans son cœur tout l'édifice de bonheur qu'elle y avait bâti, et, saisie d'une désolation profonde, elle se mit à pleurer.

Dans ce moment, une jeune fille portantle costume d'Auray entra vivement.

— Maîtresse ! s'écria-t-elle, il est ici.

— Qui ? demanda Marie en tressaillant.

— Lui...

— Messire Albert?

— Je l'ai vu.

La jeune fille se leva toute émue.

— Quand? comment? où cela? demandat-elle.

— Tout - à - l'heure , sous la tourelle du château. Je lui ai fait signe, et il m'a reconnue, car il s'est élancé vers la porte.

— On l'a repoussé?

— Non, il a montré je ne sais quel parchemin, et il est entré.

— Où est-il?

— Il montait l'escalier il vous cherche

sans doute;... écoutez, c'est sa voix... il parle à Catherine.

— Dieu! si mon père le rencontrait!

La jeune Bretonne sortit vivement, et reparut bientôt avec l'orphelin d'Auray.

A la vue de Marie celui-ci s'arrêta, comme

saisi de bonheur- et de crainte; la suivante s'éclipsa.

— Vous ici? dit Marie, d'une voix que la joie rendait tremblante.

~Eh!ne m'attendiez-vous pas? demanda le jeune homme.

Elle rougit.

— Je n'osais, répondit-elle, et cependant je venais d'apprendre que mon père avait écrit pour vous faire venir.

— Oui, mais ils voulaient me retenirau couvent; j'ignore pourquoi. Alors je suis parti sans les avertir, de nuit, à pied, traversant les bois, les montagnes, les vallées, au hasard. Quand je rencontrais des pâtres, je leur criais : Nantes !..Ah m'indiquaient du doigt, et j'allais, j'allais nuit et jour sans m'arrôter, jusqu'à

ce qu'un d'eux m'eût dit, en me montrant une ville à l'horizon : C'est là !

La jeune fille jeta sur Albert un regard plein de reconnaissance.

— Que de fatigue î dit-elle.

— Je n'y pensais pas, répondit le jeune

homme, et maintenant oh! maintenant, je

suis heureux comme dans le ciel.

Marie rougit, puis le souvenir de l'entretien qu'elle avait eu un instant auparavant avec son père lui revint; elle regarda le novice, et se sentit près de fondre en larmes.

— Pauvre Albert! murmura -t-elle.

Celui-ci ne fut frappé que de ce qu'il y avait de tendresse dans l'accent de la jeune fille. Il fit un pas vers elle, et lui prit la main.

— Ne me plaignez pas, dit-il, rien ne me

manque, puisque je \ous vois. Ah! jamais je n'avais éprouvé autant de joie qu'aujourd'hui. J'ai apporté la lettre que votre père écrivait pour me faire venir; elle m'a déjà servi à pénétrer jusqu'ici; puisqu'il me protège, je puis tout espérer.

— Dieu vous entende ! dit Marie ; mais mon père est-il le seul que vous connaissiez ? N'avez - vous à Nantes ni protecteurs ni amis ?

— Aucun ! répondit le jeune homme; je ne connais au monde que les moines qui m'ont élevé et messire Arthur.

— L'étranger qui venait de loin en loin vous voir au couvent?

— Lui-même.

— Mais ce messire Arthur n'est-il point un parent qui se cache?

— Je l'ai cru un instant ; lui-môrae m'a détrompé en m'apprenant qu'il m'avait recueilli sur le seuil d'une église et confié aux religieux d'Auray. Je lui dois la vie, non comme à un père, mais comme à un sauveur.

— Et quel lieu habite-t-il?

— Je l'ignore.

Marie demeura pensive. Les cœurs aimans attendent toujours des miracles ; elle avait souvent espéré qu'une découverte inattendue donnerait à Albert un rang et une famille. A cette époque d'intrigues, de trahisons et d'embûches, où le coup qui frappait le père atteignait le fils, c'était chose presque vulgaire que ces romanesques retours. Chaque noble rejeton d'une famille en disgrâce cherchait son salut sous la bure du manant ou le froc du moine', et toute obscurité dans la naissance pouvait, sans trop d'effort d'imagi-

nation , passer pour un mystère que le temps ferait découvrir. Cependant les détails donnés par Albert laissaient peu d'espérance. Marie allait l'interroger de nouveau, lorsque lajeunc Bretonne rentra eflrayée en annonçant le trésorier.

Les deux amans avaient eu à peine le temps de s'éloigner l'un de l'autre, lorsque celui-ci entra.

A l'aspect d'Albert, il s'arrêta étonné.

— Messire Albert a reçu votre lettre, dit vivement Marie.

— La voici , ajouta le jeune homme , en voulant la chercher.

Landais l'arrêta d'un geste, et s'adressant à la jeune fille :

— La duchesse douairière veut- vous voir à

l'instant, dit-il; faites qu'elle n'attende pas.

— Il ^<^ 11 —

- Marie salua et sortit.

Landais , qui semblait préoccupé , fit deux ou trois fois le tour du retrait -, puis , paraissant se rappeler qu'il n'était point seul , il s'arrêta devant le jeune homme :

— Ainsi, dit-il, vous vous êtes décidé sans trop de regret à quitter le couvent ?

— Avec grand contentement, Messire. Le ministre sourit.

— Oui, murmura-t-il, à votre âge on aime tout ce qui est nouveau. Tous les lieux sont beaux d'ailleurs ; nous portons en nous-mêmes l'air et le soleil 5 mais plus tard...

11 s'interrompit, et recommença à marcher.

— Avez- vous quelque projet? demanda-t-ii à Albert après un silence.

— Aucun, Messire.

— De sorte que vous accepteriez toute charge ?

— Pourvu qu'elle n'eût rien de honteux, et qu'elle pût servir à mon avancement.

Landais le regarda fixement.

— Seriez-vous ambitieux, enfant? demandat-il.

— Oui, Messire.

— Et savez-vous ce qu'il faut pour réussir?

— Ce qu'il faut pour vivxe : souffrir et attendre.

— Vous vous sentez donc bien fort ?

— J'ai un but.

Le trésorier lui toucha l'épaule de la main.

— Vous êtes à moi, dit-il sérieusement. Avant qu'Albert eût pu remercier, la por-

tière se leva de nouveau, et le secrétaire de Landais entra.

— Eh bien ! Jacques? s'écria le ministre en courant à lui.

— Claude Kerru vient d'être arrêté, répondit le secrétaire.

— Et que portait-il?

— Cette missive adressée à messire de Rohan. i

Landais saisit la lettre que Jacques lui présentait ; il allait en briser le scel, lorsqu'il s'arrêta tout-à-coup , et se tournant vers Albert :

— C'est chose conclue , dit-il en le congédiant, revenez demain, maître; il y aura une place prête pour vous.

En quittant le trésorier, Albert remonta

\ers le quartier de Richebourg. Son entrevue avec Marie l'avait ému jusqu'au fond du cœur. 11 emportait l'impression du sourire, du regard et de l'accent de la jeune fille, comme un avare le trésor qu'il vient de découvrir, et il sentait le besoin d'être seul pour faire la revue de ces richesses nouvelles. Gagnant la prairie de Mauve, il s'assit sous un des saules immenses qui la bordaient alors, et se laissa aller à tous les enchantemens de ses souvenirs .

Devant lui s'étendaient les rustiques coteaux de Saint-Sébastien, tout brodés de pampres et de haies vives, et, plus bas, les îles verdoyantes autour desquelles soupirait la Loire.

Il fut arraché de sa rêverie par un bruit de pas à travers l'herbe froissée : deux hommes s'approchaient en causant, il crut reconnaître

— no —

une des voix, et se leva. Messire Trevecar et Etienne Chauvin se trouvèrent devant lui.

Le jeune homme et ce dernier poussèrent en même temps un cri de surprise.

— Albert.

«^ Messire Arthur.

— Silence! dit le fou, en saisissant le bras de l'orphelin et l'entraînant à l'écart, on m'appelle ici Etienne Chauvin.

— Vous !

— Mais pourquoi as-tu quitté le couvent? comment te trouves-tu à Nantes? qu'y viens-tu faire ?

Albert raconta en peu de mots ce qui lui était arrivé, en ayant soin de taire les détails qui eussent pu faire soupçonner son amour.

— Et le ministre t'a promis un emploi? demanda Etienne stupéfait.

— Je dois en prendre possession demain.

Chauvin demeura un instant pensif.

— Suis-nous, dit-il enOn brusquement à Albert ; nous verrons plus lard ce que tu dois faire.

Us rejoignirent Trevecar qui venait d'entrer dans une toiie attachée aux saules ; les deux gentilshommes prirent une rame et dirigèrent la barque vers la prairie de la Grande-Biesse.

— Messire de Rohan ne doit-il pas nous rejoindre chez maître Ivon ? demanda Trevecar à demi-voix.

— Aussitôt que le messager qui lui apporte la réponse de Rennes sera arrivé.

— Pourvu qu'il échappe aux espions du trésor ier î

— Il n'y a rien à craindre ; Claude Kerru est adroit et sûr.

— Claude Kerru, dit Albert en tressaillant; mais il vient d'être arrêté.

Les rames restèrent immobiles aux mains d'Etienne et de Trovecar.

— Arrêté? s'écrièrent-ils tous deux en même temps.

— Le secrétaire du trésorier l'a annoncé tout à-l'heure.

— Et les lettres dont il était porteur?

— Ont été remises à messire Landais devant moi.

Les deux gentilshommes se jetèrent un regard consterné.

— 'Tout est perdu alors, s'écria Etienne,

Landais sait tout et s'occupe déjà sans doute de notre arrestation!

— Que dites-vous ? interrompit Albert effrayé.

— Et sais-tu s'il a donné des ordres , s'il s'est rendu chez le duc?

— Le duc est absent, observa Trevecar.

— Absent? répéta Etienne. *

— 11 ne doit revenir d'Ancenis que dans la nuit, et avant son retour il nous reste le temps de fuir.

— Peut-être, s'écria le fou en se levant. La suite du duc est elle nombreuse?

— Quelques valets et quelques archers, ainsi que d'habitude.

Etienne porta la main à son front, comme si une espérance subite eût traversé sa pensée.

— Alors tout peut encore se réparer, dit- il; le vicomte de Rohan est au manège de Richebourg, avec une vingtaine des nôtres; retournons vers eux... •

— Que voulez vous faire?

— Virez, Messire, virez ; il y va du succès el de notre vie à tous.

En parlant ainsi, Chauvin avait fait tourner la barque qu'il ramena à la prairie de Mauve. Tous trois mirent. pied à terre. *

— Vite chez le vicomte , maintenant , messire Trevecar ! s'écria Etienne.

Et se tournant vers Albert :

— Suis-nous, ajouta lil ; c'est Dieu qui t'a envoyé ; il faut que tu gagnes aujourd'hui tes éperons.

Cependant les lettres saisies sur Claude Kerru étaient loin d'avoir appris à Landais tout ce qu'il eût désiré savoir. Elles donnaient bien quelques nouveaux détails sur ce complot de la noblesse que le trésorier connaissait depuis long-terapsj elles nommaient les chefs,

révélaient l'approche du danger , mais sans parler des moyens ni du jour choisi.

Liandais ne pouvait cependant rien prévenir sans ces renseignemens. Par ruse ou violence, il fallait qu'il les obtint; mais à qui s'adresser?

Il pensa à son ancien compère, Ivon, devenu propriélairedeialavernedeSaint Efflam,etdont la maison servait de rendez-vous aux conjurés. Mais s'il le faisait mander, il était à craindre que le tailleur ne se tînt sur ses gardes et ne le trompât ; sa présence au château pouvait d'ailleurs être connue des gentilshommes, et éveiller leurs soupçons ; il se décida donc à se rendre lui-même , le soir, secrètement, chez Ivon Cosquer.

La taverne de celui ci était située au coin de la rue de Grande-Biesse , entre le pont de la

Madeleine et celui de Toussaint. Bâtie au niveau de la route du Poitou, que regardait sa façade, elle s'élevait, par derrière, au-dessus de la Loire, de manière à ne rien craindre de ses inondations. On apercevait, de ce côté, une petite porte pratiquée vers le milieu du mur, el sous laquelle se dressait un escalier de bois sans balustrade, dont le pied baignait dans le fleuve; mais, hors cette entrée à laquelle on ne pouvait arriver qu'en bateau, toutes les ouvertures avaient été percées du côté du chemin.

Tvon tenait cette taverne de la générosité du trésorier, qui la lui avait achetée de ses deniers. On avait môme pu voir bien des fois, après l'heure du couvre:feu et lorsque les buveurs s'étaient retirés, une barque s'arrêter au pied de l'escalier de bois , et l'ancien tailleur entrer furtivement chez son compère.

Il venait l'interroger sur ce qu'il avait entendu dire aux buveurs réunis dans sa taverne, s'informer des plaintes ou des désirs de la foule, et deviner, par suite, ce qu'il pouvait oser.

Ainsi interrogé, Ivon se crut nécessaire. Ses prétentions devinrent chaque jour plus nombreuses , et forcèrent enfin le trésorier à des refus , puis à une rupture.

L'avarice trompée de l'ancien tailleur se tourna aussitôt en haine, et il commença à se plaindre amèrement de Landais. En apprenant qu'il y avait à Nantes un cabaretier autrefois compagnon du trésorier, la noblesse accourut. Ivon fut entouré, questionné. On se plut à l'entendre raconter les pauvres commencemens du tailleur devenu ministre. L'orgueil des gentilliommes, si rudement froissé par Landais, trouvait dans ces récits une sorte de

compensation; ii$ se montraient l'un à l'autre l'ignoble tavernier qu'ils avaient sous les yeux, en répétant avec mépris : — C'est l'ancien compère du trésorier. Et il leur semblait que ce mépris rejaillissait sur ce dernier.

Par ce moyen, l'auberge d'Ivon était insensiblement devenue le lieu de rendez-vous de la noblesse; puis, plus tard, le quartier-général de la conspiration . Trevecar et Etienne s'y rendaient lorsque les révélations d'Albert leur avaient fait rebrousser chemin.

Au moment où nous reprenons notre récit il fldsait déjà nuit depuis long-temps; plusieurs gentilshommes étaient réunis à l'auberge de Saint Efllam. Ils occupaient une table à part , au fond de la salle, presque entièrement remplie de moines, de bateliers et de marchands. Parmi eux se trouvait messire Trégus, qui leur racontait ses guerres, ses amours, ses voya-

ges, et leur vantait la bière d'Allemagne tout en vidant les pots de muscadet d'Anjou.

Il venait d'achever une description tant soit peu fabuleuse de Bruges et de Gand, que l'on appelait alors, par excellence, \es grandes vil les y lorsqu'une contestation élevée entre un voyageur et le tavernier détourna Taltenlion de ses auditeurs.

— Je veux trente sous bourgeois , disait Ivon.

— Tu n'en auras que vingt-quatre, répondait l'étranger.

— Il me faut mon dû.

— Aussi te le donnerai-je. Vois plutôt l'ordonnance de messire Landais que tu as été forcé d'afficher là.

Et montrant un parchemin cloué au coin le plus obscur de la taverne, il lut :

V homme de che^fal^ servi de vin damoni et autres bons vins^ de chapons, lapereaux, perdrix et autre gibier, selon les temps , bœufs, mouton , veaUj lardf et son cheval de cinq mesures d^avoine .

Pour un jour, vingt-quatre sous .

Encore aura-t-il, sur le tout, droit à un morceau de pain, un coup à boire au malin, et à deux fagots.

— Rallume donc ce feu, ajouta le voyageur; fais remplir mon verre, et prends ce que je te donne.

li jeta sur la table les vingt-quatre sous bourgeois, puis se rassit prés du foyer.

Ivon s'éloigna.

— Toujours messire Landais, grommela-tii ; tout le monde maintenant connaît les or-

iàonDances. On ne veut payer que ce que l'on doit 5 il n'y a plus moyen aux honnêtes gens de vivre,..

Messire Trcgus, qui avait écouté le débat, se tourna vers lui.

— Pardieu! maître, dit-il, le ministre est universel! Il a donc fait aussi un règlement pour aider à la conscience des aubergistes ?

Ivon trembla que les gentilshommes ne voulussent également payer d'après le tarif.

— Oui, Messire, balbutia-t-il; oui, mais la noblesse n'y a jamais pris garde ; payer les prix indiqués par ie trésorier, ce serait avoir l'air de lui obéir ; nosseigneurs se respectent trop pour cela.

Et se rapprochant :

— Voyez-vous , Messire , ajouta-t-il confi-

dentieliement, c'est contre moi que cette ordonnance a été faite. Landais est mon ennemi ;

il a voulu me ruiner! et cependant nous

avons travaillé dix ans sur le même établi ! Mais Pierre est ingrat comme la vipère : donnez-lui de la chaleur, il vous rendra du poison.

— Ainsi il a rompu avec toi depuis son élévation? demanda Trégus.

— Et il a rejeté toutes mes requêtes! répondit Ivon. Dieu sait pourtant si je lui en ai adressé. J'ai demandé tout ce qui pouvait être demandé : emplois, pensions, privilèges! Savez-vous ce qu'il m'a toujours répondu? Il faudrait avoir des droiîs. Je vous le demande , n'est-ce point la réponse d'un ennemi de la noblesse ?

— Tout ce que tu dis est vrai , interrompit le voyageur, qui avait peu auparavant débattu

le prix dû au tavernier ; seulement, maître, tu oublies d'ajouter que le trésorier t'a enrichi de sa fortune privée.

•— Moi I dit Ivon.

— Qu'il a payé deux cents écus d'or pour cette taverne.

— Comment!

— Qu'il a acheté , en ton nom , pour mille angelotSj la pièce de terre qui te donne le blé que tu manges , et la prairie où tu envoies ta vache paître.

— Mais, d'où savez-vous?. . .

— Qu'il a enfin secouru [ta sœur, que tu abandonnais , et fait dire des messes pour l'ame de ta mère, que tu laissais en purgatoire.

Ivon, complètement déconcerté, chercha à

balbutier une réponse dans laquelle il s'embrouilla ; les gentilshommes se mirent à rire.

— Pardieu ! maître, s'écria Trégus, il paraît que cet étranger connaît ton histoire mieux que toi-même !

Le tavernier secoua la tête, et s'approchant des nobles :

— Silence, Messires, dit-il tout bas; j'ai idée qu'il est prudent de ne point parler du trésorier devant lui.

— Pourquoi cela ?

— Un homme qui ne veut payer que d'après le nouveau tarif, et qui calomnie les gens bien pensans comme moi, ça ne peut pas être grand'chose de bon.

— Quoi ? tu penserais. . . ?

Ivon fit un clignement d'yeux significatif.

— La Bretagne est pleine maintenant de gens qui ramassent les paroles de tout le monde, murmura-t-il.

— Que dis-tu? s'écria Trégus; ce serait un espion ?

• — Un espion ! répétèrent vingt voix.

Et de tous côtés les buveurs se levèrent.

L'étranger, qui était demeuré devant le foyer, les pieds étendus sur les immenses chenets, se détourna.

— Où cela , un espion ? demanda-t-il.

En voyant tous les regards fixés sur lui, il se leva d'un bond.

— Moi! s'écria-t-il ; qui a dit cela?

Ses yeux rencontrèrent le visage inquiet du tavernier.

— Je gage que c'est toi , fils de Satan !

— C'est lui, dit Trégus.

Le voyageur saisit avec une exclamation de fureur le penbas qu'il avait posé sur la table près de lui ; mais Ivon se réfugia derrière les gentilshommes.

— Ces seigneurs m'ont mal compris... balbutia-t-il.

— 11 l'a dit il a dit espion! répétèrent

vingt voix.

L'inconnu étendit vers l'aubergiste son poing fermé.

— Lâche! reprit-il, n'osant m'attaquer, il

veut que d'autres m'attaquent! Espion!

parce que j'ai prouvé qu'il mentait. Mais lève la tête, vipère, si tu oses me regarder en face,

et tâche de me reconnaître : je suis Guillaume Kermor, le franc-tenancier d'Elven.

— Kermor! répéta le tailleur en levant les yeux en effet maintenant je me rappelle...

Guillaume haussa les épaules, et passant à son poignet la courroie bariolée du penbas :

— Désormais, avant de parler, regarde autour de toi si nul ne sait la vérité , dit-il avec mépris.

Puis, se tournant vers les gentilshommes et touchant de la main son large chapeau :

— Dieu vous garde, Messires, ajouta-t-il.

— Bon voyage , répondirent ceux - ci en riant.

Ivon salua jusqu'à terre, et rangea avec empressement les escabelles devant le passage

du franc - tenancier ; celui-ci l'écarta d'un signe.

— La Trinité vous conduise! soupira le tailleur d'un ton doucereux.

— Que Satan te brûle! répondit Guillaume en sortant.

Les genlilsliommes devisaient encore de cette plaisante aventure, lorsque le couvre-feu sonna. Tous les buveurs fouillèrent à l'escarcelle pour régler leur compte et gngnèrent la rue.

— Devons-nous rester ou partir? demanda Trégus à voix basse.

— Sortez avec les autres, pour ne point éveiller les soupçons, répondit Ivon.

•^ Et l'on se réunit dans deux heures ?

— A moins que vous ne voyiez à cette fe-

nêtre une lumière pour signal *, auquel cas il y aurait danger.

— Messire de Rolian m'en a averti.

Les derniers buveurs se préparaient à partir. Les gentilshommes ordonnèrent à leurs serviteurs d'allumer les torches et quittèrent la taverne.

Ivon referma après eux la porte avec force traverses de bois , éteignit le feu , compta sa recette en faisant sonner au fer du comptoir quelques écus douteux, et monta enfin dans la chambre qu'il occupait.

A peine avait-il quitté la salle commune , que la porte dérobée donnant sur la Loire s'ouvrit doucement, et qu'un homme y parut, tenant cachée, sous le pan de son manteau, une lanterne de corne : c'était Jacques Guibé.

Il s'avança avec précaution jusqu'au milieu

de la salle , éleva la lumière pour mieux voir, et retournant enfin à la porte qui était demeurée entre -baillée, il introduisit Pierre Landais.

— Il n'y a personne? demanda celui-ci en regardant autour de lui.

— Personne, Messire, le couvre-feu a chassé les buveurs.

— Et Ivon ?

— Je l'entends au-dessus.

— C'est bien... Retourne à la barque avec tes gens, et accourez au premier signal.

Guibê disparut par la petite porte. Landais allait monter, lorsque le tavernier parut au bas de son escalier.

A l'aspect du trésorier, il recula épouvanté.

— Pierre I s'écria-t-il.

— Tu ne m'attendais pas , dit Landais en souriant; mais puisque tu ne viens plus me voir, il faut bien que je fasse les avances.

Ivon regarda de tous côtés.

— Par où diable es-tu entré ? demanda-t-il stupéfait.

— Par le même chemin qu'autrefois.

Le cabaretier se frappa le front.

— Je l'avais oublié... dit-il; tu as gardé la clé de la petite porte.

— On croirait que tu en es marri, dit Landais en le regardant fixement.

— Moi... qui te fait penser?...

— Je sais que lu me boudes depuis long-

temps, compère; on dit même que tu m'en veux.

— Comment ?

— Oui, tu amuses la noblesse du récit de mes premières misères ; elle aime à t'entendre raconter que j'ai porté des baillons , que j'ai eu froid et faim. On me rappelle mes souffrances comme une honte , de peur que je ne les oublie. C'est pourtant chose imprudente aux bourreaux , de se montrer en riant les cicatrices de leur victime, quand celle-ci tient à son tour la corde de la potence.

Ivon balbulia quelques excuses embarrassées; Landais lui posa la main sur l'épaule.

— Tu oublies trop, compère, dit-il d'un accent incisif, que la Loire est profonde derrière ta taverne , et qu'il suffirait d'un sac de cuir à ta taille pour te rendre aussi muet que les poissons.

Cosquer lit un brusque mouvement de terreur ; mais le ministre le rassura d'un geste.

— Je te dis cela comme sujet de méditation pour l'avenir, continua-t-il ; quant au passé, Dieu seul t'en demandera compte; je sais qu'il faut être indulgent pour les amis : aussi ne t'ai-je point gardé rancune, et je viens te le prouver.

— Comment cela? demanda Ivon.

— N'est-ce pas aujourd'imi la fête de Saint-Pierre, notre ancien patron? J'ai pensé que c'était pour deux compères l'occasion de se réconcilier, et je suis venu, comme au bon temps, faire réveillon avec toi.

— Réveillon! répéta le tavernier , pensant tout-à-coup aux gentilshommes qu'il attendait.

— Cela te dérange-t-il? demanda Landais

avec un regard scrutateur ; tu attends peutêtre quelqu'un ?

— Nullement, s'écria Ivon.

— Alors nous souperons ensemble.

Soit; tu es seul?

— Tu le vois.

Ivon venait de réfléchir que l'arrivée des conjurés, loin d'être un danger, devenait un coup du Ciel. Le trésorier allait, en effet , se trouver sans défense en leur pouvoir, et le hasard les servait mieux que n'auraient pu le faire les plus habiles combinaisons. Recouvrant donc toute sa liberté d'esprit, il s'empressa d'approcher une table et de tout préparer.

— • Surtout pas de vins de Coiilanges, dit

Landais, dont l'intention était d'enivrer son hôle , afin de le faire parler.

— Voici un petit rouget de Gascogne qui se boit comme eau de roche , répliqua Ivon qui , de son côté , eût \oulu mettre le trésorier sous la table pour attendre les gentilshommes.

— J'ai une soif de templier , compère.

— Et moi , je suis prêt à te rendre rasade pour rasade.

Tous deux s'assirent et rempliront leurs tasses.

— A notre réunion ! dit Landais en portant le verre à ses lèvres.

Ivon profita de ce mouvement pour vider à terre son gobelet d'étain ; puis le levant vivement, il feignit de boire. Le trésorier saisit

à son tour ce moment pour jeter le vin qu'il s'était versé.

— Sans vanité, c'est du pur hypocras, dit l'aubergiste en faisant claquer sa langue contre son palais.

— Les caves ducales n'en renferment pas de meilleur, répliqua Landais.

— ' Encore un coup alors?

— Volontiers.

Les gobelets furent remplis de nouveau et vidés comme la première fois.

— S'il continue, je l'aurai bientôt à discrétion, dit Ivon,

— Le vin va le faire parler, pensa Pierre .

Tous deux se frappèrent joyeusement dans la main, et s'accoudèrent l'un vis-à-vis del'autre avec une intimité familière.

— Eh bien ! compagnon, dit Landais, comment sont allées les affaires depuis que je ne t'ai vu ?

Le tavernier soupira.

— Doucement, bien doucement, compère ; nous vivons dans un temps où il est aussi malaisé de gagner sa pauvre vie que d'aller en paradis.

— Tu as pourtant la pratique des [gentilshommes, et les moines doivent entrer ici comme à l'église .

— Je ne dis pas ; mais les nouvelles ordonnances sont la mort des cabaretiers. Foi d'honnête homme! si je continue le métier, c'est par dévouement.

Le trésorier sourit.

— La ta\erne est cependant placée à miracle, dit-il; avoir d'un côté trois couvens qui

ont fait vœu de tempérance, et de l'autre la rivière . . .

— Il faudrait avec cela une exemption de droits , Pierre.

— Nous en reparlerons, compère Mais

ton gobelet?

— Et le tien ?

Tous deux feignirent encore de boire. Landais appuya son front sur sa main et promena les yeux autour de lui.

— Ah! j'envie ton sort, dit-il d'un air pensif; tu vis tranquille ici, toi, n'ayant à t'occuper que de faire fortune...

— C'est bien assez, interrompit le tailleur.

— Que serait-ce donc, s'il te fallait défendre celle des autres? Tu travailles pour toi seul, tandis que moi, je travaille pour tout le

monde. Les écus d'or s'entassent dans ta main, et moi, les malédictions s'entassent sur ma tête. Hélas ! les hommes font ainsi le loi à chacun, selon leur haine ou leur envie. J'espère que Dieu reverra un jour les partages.

— Il ne déraisonne pas encore, pensa Ivon en remplissant le gobelet de son hôte, qui s'empressa de remplir également celui du tavernier.

— Du reste, reprit Landais en s'approchant d'un ton de confidence, bientôt je n'aurai plus rien à craindre de mes ennemis; j'ai découvert leurs complots.

Ivon tressaillit.

— Ah! tuas découvert?..... balbutia-t-il déconcerté.

— Aujourd'hui même.

— Et tu sais les noms? demanda le tavernier de plus en plus inquiet.

— - Les lettres trouvées sur Claude Kerru en renferment la liste.

Cosquer fît un brusque mouvement ; le trésorier lui versa à boire.

— Et que contes-tu faire ? demanda Ivon d'un accent précautionneux.

— Écraser jusqu'au dernier ceux qui ne se seront point repentis.

— Et si quelqu'un se repentait?

— Lui accorder tout ce qu'il me demanderait.

Le tavernier réfléchit un instant ; mais ses regards, en se levant, rencontrèrent ceux de Landais, qui semblaient l'observer.

— C'est une ruse, pensa-l-il ; il ne sait rien.

— Comprends-tu ? demanda Pierre.

— Très bien, maître ; ta lasse est vide.

— La tienne aussi.

— A ta fortune !

— A ta puissance !

Tous deux levèrent leurs gobelets; mais Landais, qui suivait de l'œil les mouvemens du tavernier, replaça subitement le sien sur la table.

— Tu ne bois pas ! s'écria-t-il.

— Ni toi , répliqua ïvon , qui l'avait également observé.

— Ainsi, tu me tendais un piège?

— Et toi , tu voulais me sonder ?

Landais se leva brusquement.

— Eh bien! oui, dit- il; aussi bien, la feinte

est superflue ; il faudra toujours que tu parles, car je le veux.

— Je n'ai rien à dire , répliqua Cosquer en cherchant à gagner l'escalier.

Mais le trésorier prit une clé d'argent suspendue à sa ceinture, et siffla. Presque aussitôt la petite porte s'ouvrit , et Jacques Guibé parut suivi de quatre archers.

A cette vue , Cosquer recula épouvanté.

— Tu vois que tu es en ma puissance, dit Landais ; songe donc à répondre.

— Que voulez-vous? demanda le cabaretier tremblant.

— Tous les détails du complot qui a été tramé chez toi par les gentilshommes.

— Un complot! s'écria Cosquer en joignant les mains avec une feinte surprise; Seigneur

Dieu! est-il possible? C'est vous qui me l'apprenez , Messire.

Landais ne répondit pas , mais il fit signe , et un des archers déroula tranquillement un sac de cuir de la grandeur d'un homme, tandis que les autres s'avançaient vers Ivon. Celui-ci frissonna de tout son corps.

— Attendez, attendez, balbutia-t-il 5 je dirai ce que j'ai entendu; mais, aussi vrai que je suis chrétien, je ne suis pas de l'affaire.

— Quels sont les chefs, demanda froidement Landais.

Cosquer les nomma, non sans hésitation.

Le trésorier apprit ensuite que le but des conjurés était de s'emparer de lui par un coup de main , et d'imposer au duc de nouveaux conseillers.

— Et quel est le jour fixé pour l'exécution? demanda-t-il enfin.

— Je l'ignore, répondit Cosquer.

L'archer ouvrit le sac de cui»-. Ses compagnons firent de nouveau un pas vers le tailleur. Celui-ci tomba à genoux.

— Aussi vrai que je suis chrétien, dit-il, le jour de l'exécution n'est point encore connu; ils devaient le fixer ce soir.

— Ce soir ! reprit Landais; ils se réunissent donc?

— Oui, Messire.

— Où cela ?

— Bientôt?

— Vers minuit.

Landais parut réfléchir.

— Dans deux heures environ, murmura-t-il. C'est plus de temps qu'il n'en faudrait... Oh! si je pouvais en finir avec eux d'un seul coup, les surprendre réunis, armés, avec la preuve du complot I...

Il appela Guibé, et le prenant à l'écart :

— Retourne au château , dit-il vivement, rassemble les archers sans bruit , et divise-les en deux bandes. La première, sous les ordres du capitaine Clartière , occupera les prairies des deux côtés de la route , laissant entrer ici tous ceux qui se présenteront , mais arrêtant quiconque voudrait sortir; la seconde, conduite par toi, prendra toutes les barques qui seront au port , et arrivera par le fleuve au pied de l'escalier de bois. Tu m'avertiras de ta venue en frappant à cette porte.

— Chose convenue, Messire.

— Songe surtout que tu n'as guère plus d'une heure.

— C'est assez , dit Jacques en gagnant la petite porte.

Il fit signe à ses archers , qui disparurent avec lui.

Resté seul avec le tavernier, Landais songea à se prémunir contre toute surprise. Quelques-uns des conjurés pouvaient devancer l'heure. Il prit les clefs des mains d'Ivon, s'assura que l'entrée principale était solidement fermée , et examina les lieux en détail.

Comme il achevait cette perquisition , un bruit d'armes et de pas se fit entendre au dehors.

Ce ne pouvait être déjà les archers. 11 prêta l'oreille, surpris et inquiet. Le bruit était devenu plus distinct; c'était celui d'une troupe

qui marchait avec précipitation. Elle s'arrêta devant la taverne de Saint-Efïlam , et l'on frappa à la porte en criant d'ouvrir.

— Ce sont les gentilshommes , dit Landais qui s'était glissé avec précaution jusqu'à la lucarne sans volet qui éclairait l'escalier.

— Déjà! répondit Cosquer étonné.

— Tu m'as trompé sur l'heure de leur venue, malheureux!

— Que Dieu me punisse si je les attendais avant minuit ! répondit Ivon d'un ton de bonne foi qui ne permettait point de doute.

On frappa de nouveau en appelant Cosquer.

— Que faire? dit le cabaretier. Ils vont briser le contrevent.

— Et nul moyen de fuite ! murmura Landais en regardant autour de lui.

— Jésus ! ils escaladent la lucarne, Messirel

Une ombre venait en effet de paraître derrière les châssis de toile écrue. Landais courut à la petite porte pour s'assurer si la barque était partie ; mais au même moment, la lucarne s'ouvrit brusquement, et Albert se laissa tomber au milieu d'eux.

11 recula de deux pas à la vue du trésorier.

— Vous ici , Messire ?

Landais lui imposa silence d'un geste.

— Fuyez , ajouta le jeune homme rapidement et à voix basse , une troupe de gentilshommes me suivent ; le duc est en leur pouvoir.

— Le duc ! répéta le trésorier stupéfait.

De nouveaux coups retentirent , et le nom d'Albert fut répété au dehors avec impatience.

— Au nom de Dieu ! Messire , fuyez ou cachez-vous , reprit le jeune homme troublé.

Landais regarda autour de lui ; ses yeux s'arrêtèrent sur l'entrée dérobée.

— Derrière cette porte, dit-il.

— Hâtez-vous , Messire , hâtez-vous.

Le ministre fit un mouvement ; mais se ravisant tout-à-coup, il s'élança vers ïvon.

— Yiens, dit-il, tu me trahirais, toi.

Et, l'entraînant de force, il disparut avec lui par la porte secrète.

Albert courut ouvrir aux gentilshommes.

VIlï.

Le (lac entra vivement , suivi d'Etienne , du vicomte de Rolian , et de plusieurs autres qui semblaient s'efforcer en vain de l'apaiser. II jeta avec colère son chapeau sur la première table qu'il rencontra, et s'assit. Le vicomte voulut s'approcher.

— Laissez - moi , Messire , dit François ;

laissez-moi, ceci est une violence dont je vous demanderai quelque jour un terrible compte,

— Nul de nous ne croit avoir oublié le respect qu'il doit à monseigneur , dit révérencieusement messire de Rolian.

— Et que faites-vous donc ? reprit François; pourquoi ce guet-apens? que voulezvous de moi enfin ?

— Justice, Monseigneur, répondit Etienne. Le duc se détourna brusquement vers lui.

— C'est donc toi le chef, maître foù ? dit-il ironiquement ; et depuis quand , s'il le plaît, as-tu recouvré la raison?

— Depuis que j'ai rebouclé le ceinturon , Monseigneur, répliqua Etienne en frappant sur l'épée qu'il avait au côté.

Le duc fit un mouvement de colère.

— L'exemple de votre frère ne vous a point profité, Messire, dit-il avec menace.

— Au contraire , Monseigneur , reprit Etienne 5 il m'a appris que la seule loyauté est une mauvaise sauvegarde à la cour , et qu'il n'y a d'innocens que ceux qui savent se défendre.

— Ainsi, s'écria François, c'est une révolte ouverte ?

— Non , Monseigneur ; c'est une requête telle que doivent la faire des gentilshommes persécutés, le chapeau d'une main et l'épée de l'autre. Il va dix ans que la noblesse réclame ses droits un genou en terre; vous avez toujours passé sans l'écouter ; elle s'est enfin relevée, et clic vous parle debout, afin que vous puissiez mieux l'entendre..

— Et que veut-elle?

II «^ i//__

Le vicomte de Rohan lira de son sein un

parchemin :

— Voici l'exposé de ses griefs et de ses demandes, dit-il.

— La liste des demandes est longue sans doute? observa François ironiquement.

— Moins que l'autre! Monseigneur, répondit gravement Etienne.

— Que réclame-t-elle ?

De Rohan ouvrit le parchemin , et lut :

<{ Prêts à nous reconnaître les vassaux fidèles de monseigneur, nous le supplions auparavant de jurer sur les saints Évangiles qu'il révoquera toutes les ordonnances et règlemens portant atteinte à nos privilèges , et dont l'indication suit. »

— Ainsi on me fait des conditions ! s'écria le duc indigné.

« Nous le prions en outre, reprit le vicomte sans se troubler , de rétablir dans leurs biens et honneurs les gentilshommes condamnés. »

— Jamais! interrompit François.

« ÎS'ous demandons enfin , continua de Rohan , dont la voix s'était élevée , que messire Landais nous soit livré pour être jugé et puni selon ses crimes. »

— Est-ce tout ? demanda le duc.

— Tout, Monseigneur.

— Et si je refuse?

— Alors Dieu décidera.

— Qu'il décide donc , car je n'accorderai

rien, rien, Messires; entendez-vous? Vous avez oublié que je suis votre maître, je vous en ferai souvenir. Parce que le hasard et la trahison m'ont fait tomber entre vos mains , me croyez-vous donc sérieusement votre prisonnier ? Pensez-vous que l'on puisse enlever ainsi un duc de Bretagne dans ses propres États? Mais on me cherche déjà sans doute; mais vienne le jour, et mes archers accourront ici pour m'arracher à vous.

— Je le sais, Monseigneur, répliqua le vicomte ; mais le jour venu, il sera trop tard.

— Que voulez -vous dire?

— Si nous sommes venus dans cette taverne, c'est que dans quelques instans les plus braves gentilshommes du duché s'y trouveront réunis en armes et prêts à vous servir d'escorte.

— Et où prétendez-vous me conduire?

•— Quelque dépouillée et appauvrie que soit la noblesse, il lui reste encore assez de villes et de châteaux à l'abri des archers pour qu'elle puisse offrir un asile à monseigneur.

— Ah ! c'est de la trahison et de la félonie, s'écria le duc,

— C'est de la nécessité, Monseigneur.

François promena sur les gentilshommes un regard irrité.

— Sortez, Messires, dit-il avec hauteur; mais rappelez-vous que je me vengerai.

Il saisit une escabelle et s'y assit les bras croisés. 11 y eut une pause. Enfin Etienne s'approcha doucement , et d'un accent tristement respectueux :

— Pardon, Monseigneur, dit-il ; encore un mot. Ce qu'a fait la noblesse, elle l'a fait avec regret; long-temps elle a attendu, espéré!

Habituée à porter l'armure d'acier, elle a souffert avec autant d'humilité et de patience que si elle eût porté le froc de bure. Écoutez enfin notre prière, Monseigneur. Nous vous demandons de choisir entre nous qui sommes une partie de votre force et de votre gloire, et ce mendiant qui s'est abrité à votre ombre afin de frapper tout ce qui était noble. Qu'a-t-il fait pour vous. Monseigneur ? Le haut rang ne peut servir qu'à rendre plus heureux. Eh bien! depuis qu'il vous conseille , êtes-vous plus joyeux, êtes-vous plus tranquille, êtes-vous plus aimé? Il est venu ici, comme Satan dans le paradis terrestre, vous promettant la puissance et le bonheur; qu'y a-t-il apporté ? La haine et la guerre !... Monseigneur, ce sont tous vos gentilshommes qui parlent par ma bouche, qui tombent à vos genoux ! Ces promesses que demande leur désespoir, signez -les, signez-les; et si leur audace d'aujourd'hui doit être expiée,

eh bien ! que mon sang cimente l'alliance entre vous et votre bonne noblesse.

En parlant ainsi, Etienne s'était jeté aux pieds du duc et lui tendait le parchemin renfermant les demandes des gentilshommes ; François parut ébranlé.

En lui rappelant les ennuis dans lesquels la lutte engagée par son trésorier l'avait entraîné, messire Etienne venait de toucher au point sensible de ce cœur sans énergie ; sa main s'avança comme instinctivement pour prendre le parchemin ; mais à peine l'eut-il saisi qu'il parut avoir honte de sa faiblesse. Messire Chauvin comprit ce mouvement.

— Nous nous retirons pendant que monseigneue consultera sa prudence, dit-il.

Et faisant signe aux autres gentilshommes , il monta avec eux à l'étage supérieur.

Le duc demeura long-temps à la même place,

les bras croisés et l'air rêveur. Les dernières paroles d'Etienne l'avaient frappé.

— Le fou a raison, se dit-il, à quoi me sert plus d'autorité s'il faut l'acheter par plus de soucis? Qu'est-ce que la puissance qui ne tourne pas au profit du plaisir? Par le Christ, il semble que je sois le seul homme raisonnable de mon duché. Je ne demande qu'à régner gaîment , en laissant les choses aller comme le vent qui passe et le fleuve qui coule ; point, on veut que je gouverne, que j'aie un plan : eh! que mes gentilshommes et mon ministre

s'arrangent! Après tout, c'est la faute de

maître Landais si j'ai été surpris et si je suis au pouvoir de la noblesse 5 c'est à lui d'être puni de sa négligence. Si je résiste, d'ailleurs, ils m'em.mèneront en otage; ils l'ont dit. Ce sera alors une guerre civile, une longue captivité peut-être. Et qui sait ce qu'il faudra souffrir? De nos jours, Charles YII, prisonnier

des vassaux , n'est-il pas mort comme un mendiant en demandant du pain! Et quand je pense qu'il suffirait, pour éviter tout débat, de mon nom écrit au bas de ce parchemin.

Il s'était levé , tenant l'acte remis par Etienne, et tout en le parcourant des yeux, il s'approchait insensiblement du comptoir, où se trouvait tout ce qu'il fallait pour écrire.

— Que faire? se demanda«t-il avec anxiété, la main à demi étendue.

— Signez, Monseigneur, répondit une voix.

Il releva vivement la tête ; Landais était devant lui et lui présentait la plume avec un ironique sourire.

— Toi ici ! s'écria François stupéfait.

— Signez, continua tranquillement le ministre, mais choisissez en même temps votre

place dans un cloître, car ceci est votre abdication.

— D'où viens-tu, et qui t'a fait entrer? demanda le duc qui regardait le trésorier avec une sorte d'épouvante.

— N'exige-t-on pas de vous ma tête pour rançon ? répondit ironiquement Pierre ; je viens vous l'apporter.

— Tu sais donc ce qui se passe?

— Oui.

— Eh bien! quel parti dois-je prendre?

Comment leur échapper? As-tu quelque moyen

de salut ? Parle, mais hâte-toi, car ils sont là,

ils attendent, et peuvent revenir à chaque instant.

Landais sourit, et montrant le parchemin sur lequel les gentilshommes avaient écrit leurs prétentions :

— Mettez -vous là , Monseigneur, dit-il, et écrivez.

— Comment î dit le duc étonné.

— Écrivez, répéta Landais avec impatience.

François s'assit, prit la plume, et le ministre dicta.

— Ordre d'arrêter messire le vicomte de Rohan...

Le duc releva la tète stupéfait.

— Écrivez, reprit Landais: Ordre d'arrêter le maréchal de Rieux... messire de Clisson.. .

— Mais tu n'y songes pas, s'écria le duc.

— Pour Dieu! écrivez toujours, Monseigneur, interrompit Landais vivement. Messires Etienne Chauvin, de Rochereul, de Sévigné. Signez, maintenant... C'est bien.

Il prit le parchemin et le plia.

^ M'expliqueras-tu enfin ce que cela signifie? demanda François en se levant.

Avant que le trésorier eût pu répondre, trois coups furent frappés à la petite porte ; Landais poussa une exclamation de joie.

— Qu'est-ce que cela? demanda le duc.

— Cela, Monseigneur, s'écria Landais, c'est la couronne de Bretagne que l'on vous rapporte.

Et, courant ouvrir la petite porte, il montra l'escalier plein d'archers : Jacques Guibé était à leur tête.

Messire Clartière est-il embusqué avec ses gens sur la route du Poitou? demanda le trésorier au capitaine.

— Il y est , répondit Jacques ; le temps d'approcher le sifflet de vos lèvres , vous le verrez paraître.

— Voici les gentiisliorames qui descendent, interrompit François.

Landais referma la petite porte.

— Qu'ils viennent, dit-il ; ce ne sera plus un prisonnier, mais le duc, qui les recevra.

Les conjurés parurent en effet; mais, à la vue du trésorier, ils s'arrêtèrent stupéfaits.

— D'où sort- il, et qui l'a amené? demandèrent-ils tous à la fois.

— Je suis venu de mon plein gré, Messires, répondit le trésorier.

— Alors c'est Dieu qui a voulu ton jugement, s'écria Etienne en courant sur lui l'épée haute.

Le vicomte de Uoh.an l'arrêta.

— Un tel sang souillerait les mains d'un gentilhomme , dit-il ; laissez le bourreau faire justice.

Landais promena sur ies conjures un regard pénétrant.

— Je vois que ma perte est décidée, dit-il lentement 5 songez pourtant, Messires, que les chances d'une lutte comme la nôtre sont journalières. Vaincu aujourd'hui, je puis l'emporter demain. La générosité est aussi de la prudence , et vous ne serez pas sans merci pour un ennemi à votre discrétion.

— Point de merci pour les traîtres! s'écria Etienne.

— Je n'oublierai pas ces mots, répliqua Landais avec un regard profond.

— Tu n'auras pas à te les rappeler longtemps, reprit le fou.

Et s'avançant vers le duc qui avait jusqu'alors suivi tout ce débat avec une distraction nonchalante :

— Monseigneur! s'écria-t-il, nous pouvons faire bon marché de tout le reste, mais il nous faut la vie de cet homme! Au nom de la justice et de votre paix , signez l'acte que nous vous avons remis.

— Le voici , dit Landais, en développant le parchemin. Monseigneur y a apposé son nom, écrit ses volontés, et c'est moi qui les exécute.

— Que veux-tu dire?

— Je veux dire, mes gentilshommes, qu'ail nom du dua ici présent, je vous arrête tous.

— Nous?

— En voici l'ordre tracé au revers même de vos propositions insolentes; les chances sont tournées, vous le voyez , Messires... "Vos épées l

^- Viens les prendre si tu peux, s'écria le

Si- 228 —

vicomte de Rohan en tirant la sienne de son fourreau.

Tous l'imitèrent ; mais Landais venait de courir à la fenêtre , un sifflement se fit entendre, et, presque au même instant, les gentilshommes qui gardaient l'entrée au dehors se précipitèrent dans la taverne, poursuivis par Clartière et ses archers.

Jacques Guibé parut également avec ses troupes à la porte dérobée.

— Que Satan nie prenne , nous sommes livrés, s'écria Etienne en brisant son épée avec

rage.

— Point de merci pour les traîtres, répondit Landais amèrement 5 c'est vous qui l'avez dit, messire Etienne.

Et se tournant vers son neveu :

— Guibé, fais ton devoir, ajouta-t-il froidement.

Celui-ci commença avec ses archers à désarmer les gentilshommes. Pendant cette opération humiliante, le duc s'approcha.

— Je vous avais averti que vous jouiez un mauvais jeu , Messires , dit-il ironiquement. Vous le voyez, je \ous ai rendu surprise pour surprise, et nous sommes quittes. Quant aux gentilshommes qui manquent encore au rendez-vous et qui devaient me servir d'escorte, disiez-vous, ne craignez rien, nous les attendrons, et mes sénéchaux en rendront bon compte.

Les nobles se regardèrent déconcertés.

— Comment les prévenir? dit tout bas de Rohan à Etienne.

— IS'est-on point convenu d'.un signal en cas de danger?

— Il <P 15 —

— Une lumière à celte croisée.

Les yeux d'Etienne tombèrent sur la lanterne sourde de Guibé , posée à terre ; il la saisit et ia nt passer de main en main jusqu'à la fenêtre où elle fut placée.

Dans ce moment Landais aperçut Albert qui se tenait à l'écart avec les porte-flambeaux, et l'appela par son nom.

— Ce jeune homme n'est point des nôtres, et n'a pris aucune part à la révolte , dit vivement Etienne ; nous l'avons rencontré par hasard et forcé à nous suivre , de peur qu'il n'allât révéler ce qu'il avait vu ; mais , par la justice de Dieu! il ne peut être tenu pour responsable de notre entreprise, ni traité par vous comme ennemi.

— Je le sais mieux qu'un autre , Messire , répondit Landais en souriant, car je lui ai peut-être dû la vie aujourd'hui.

— A lui?

Le trésorier apprit aux gentilshommes comuaent il se trouvait à la taverne de Saint-Efilam, et quel service lui avait rendu le jeune orphelin d'Auray en gardant le secret sur sa présence.

— Ainsi , s'écria Etienne , nous l'avons eu là, sans défense, en notre pouvoir, et ce malheureux ne nous a rien dit.

— Je n'avais garde de livrer un homme seul à la fureur de tous, répondit Albert d'un ton ferme.

Etienne étendit vers lui ses deux poings fermés avec une énergie sauvage :

— Et c'est toi qui Fas sauvé! dit-il , toi...

11 s'arrêta comme s'il eût fait un effort violent , croisa les bras sur sa poitrine avec un

mouvement de fureur douloureuse , et baissa la tête.

— Je vois que messire Etienne connaît l'orphelin d'Auray, dit le trésorier en promenant un regard scrutateur du jeune homme au vieillard.

— il est vrai , répondit Chauvin avec dédain ; c'est moi qui l'ai ramassé à terre et fait nourrir au couvent ; muis celui qui t'a sauvé n'a pas à compter sur ma protection.

— Aussi ferai-je en sorte qu'il puisse s'en passer, répondit Landais... La place de mon second secrétaire est vacante , je la lui donne, et , s'il plaît à Dieu, mon bon vouloir ne s'arrêtera point là.

— Et moi , quelle sera ma récompense, mon bon sire? s'écria tout-à-coup la voix doucereuse d'Ivon.

Landais se détourna et aperçut le tavernier

blotti dans un coin , sous la garde de deux archers.

— Pardieu! j'oubliais mon compère, dit-il en souriant; approche.

Cosquer se redressa d'un air de triomphe , et fit signe aux archers de lui faire place.

— Messire n'a point oublié que c'est moi qui lui ai donné tous les détails, dit-il d'un ton capable.

— Non plus que le moyen employé pour cela, continua le trésorier : il est juste, maître, que tu sois récompensé selon tes mérites. Et d'abord , comme à ton propre dire , tu continues le métier de tavernier par pur dévouement , je te reprends le privilège qui t'avait été accordé de suspendre à ta porte la touffe de lierre.

. — Comment! balbutia Ivon stupéfait.

— De plus, comme tu pourrais rencontrer ici quelques anciennes pratiques dont la connaissance serait gênante, j'exige que tu retournes avant trois jours dans notre bonne ville de Vannes, où tu as laissé de si honnêtes souvenirs.

— Moi!

— Enfin , continua Landais , je te sais dévoué à monseigneur, et prêt à tout pour son service , je chargerai donc les collecteurs de recevoir de toi, au profit du duc, une somme de quatre cents écus.

— Quatre cents écus! s'écria le tavernier , les yeux égarés.

— N'est-ce point assez ? demanda Landais , nous en mettons cinq cents.

Cosquer tomba à genoux.

— Messîre, s'écria-l-il hors de lui , prenez pitié d'un pauvre homme qui n'a d'autre fortune que les mérites du Christ.

— Allons, dit Landais doucement, épargnetoi les mensonges et les jongleries, compère; nous nous connaissons de long temps; si tu ne trouves pas la somme dite, je la ferai chercher ici par les sergens.

— C'est inutile, dit vivement Cosquer ; je l'aurai , fallût-il vendre mon ame.

— Tu as heureusement des valeurs plus sûres. Du reste, prends ton temps ; je te donne jusqu'à demain pour payer et partir.

A ces mots il tourna brusquement le dos au lavernier et s'approcha du duc , qui s'entretenait à l'écart avec son capitaine des gardes.

— Les autres gentilshommes tardent bien à venir, dit-il à ce dernier.

Ils ne viendront pas, répondit vivement François.

— Que dites-vous ?

— Clartière m'apprend qu'une porte de la ville leur a été ouverte, et que tous se sont enfuis.

— Dieu ! Mais qui donc a pu les avertir.

— Moi, Messire, dit tranquillement Etienne.

— El comment? demanda le trésorier.

Chauvin montra en souriant la lanterne qui brillait encore à la fenêtre ; Landais fit un geste de surprise et de dépit.

— Ainsi ils nous échappent , murmura-t-il.

— Oui, répondit Etienne triomphant; et ne vous réjouissez point trop de votre victoire; car lout-à-l'heure il n'y avait qu'un complot , aujourd'hui c'est la guerre civile.

LE DEIVOUEMEIVT.

La prédiction d'Etienne Chauvin ne tarda pas à s'accomplir. La noblesse se souleva tout entière. Le duc, de son côté, réunit une armée, et la lutte commença avec des chances diverses, sur presque tous les points du duché.

11 y avait déjà plus d'une année que duraient ces divisions, et rien cependant n'en pouvait

faire prévoir le terme. Les partisans de l'évêque de Rennes, que Landais avait envoyé mourir dans l'exil, en juste punition de ses crimes, sejoignirentauxmécontens, et Etienne qui réussit à se sauver de prison, vint donner une nouvelle impulsion aux efforts des révoltés, en apportant parmi eux le sanglant souvenir du chancelier.

D'un autre côté, la régente de France, madame de Beaujeu , heureuse de tout ce qui pouvait affaiblir la Bretagne, entretenait ostensiblement la discorde entre le duc et ses gentilshommes, en fournissant à ces derniers de l'argent et des armes.

Mais Landais ne se laissait ni effrayer ni surprendre. Abandonnant François à ses plaisirs frivoles, il gouvernait sous lui d'une main ferme, et le duc, qui n'avait jamais eu tant de loisir, trouvait que tout allait au mieux.

Quant au ministre, son ambition avait grandi avec sa puissance. Depuis la mort de la dame de Yillequier, il s'ctait constamment montré le protecteur de ses fils, dans la pensée que Marie avait leur âge, et qu'il n'était point impossible que l'ancienne alliance politique des parens ne se transformât, pour les enfans, en une union plus douce.

Cette idée , vague d'abord , devint bientôt plus arrêtée, et finit par devenir un projet auquel il subordonna tout le reste. Ce fut sur Antoine qu'il jeta de préférence les yeux.

Il devait en effet se prêter avec d'autant moins de peine à ses intentions, que la beauté de Marie l'avait charmé. Sûr de ne point trouver d'obstacles de ce côté, Landais ne fit paraître aucun empressement dangereux; il attendit que l'amour d'Antoine grandit et devint assez fort pour lui servir d'auxiliaire près du duc,

à qui une pareille alliance pourrait sembler étrange au premier abord.

Quant à sa fille , craignant quelque imprudence, il n'ajouta rien à ce qu'il lui avait dit dans une heure d'effusion. Elle savait qu'un choix avait été fait pour elle, c'était assez : une confidence plus complète n'eût pu que nuire à sa liberté et à ses grâces, lorsqu'elle rencontrait Antoine. Le trésorier se contenta de lui ménager, sans affectation , des occasions fréquentes de voir le prince, s'en fiant pour le reste à c^tte pente de tous les jeunes cœurs l'un vers Tautrc.

Mais un autre sentiment remplissait déjà celui de Marie. En s'atlachant Albert comme second secrétaire , Landais n'avait point soupçonné quel obstacle il élevait lui - même à ses projets. Marie et Albert s'aimaient dés le couvent, et se l'étaient dit. Cependant cet

amour n'avait point eu d'abord pour eux-mêmes d'avenir. Us s'y étaient abandonnés comme à une de ces hallucinations volontaires qui nous saisissent dans un demi-sommeil et nous enchantent pour nous tromper. C'était un désir sans possibilité, une espérance sans but, je ne sais quelle chimère dont on peut mourir, mais à laquelle pourtant on n'a jamais cru. L'habitude et le rapprochement changèrent insensiblement ces dispositions. A force de se voir, de se parler , de vivre ensemble, ils sortirent forcément de ce domaine romanesque dans lequel se réfugient tous les jeunes amours; leur rêve chercha à passer dans le fait , leur aspiration à se transformer en espoir. D'abord elï'rayée, la jeune fille se rassura. En voyant que son père gardait le silence, elle n'attendit plus la découverte qui devait faire d'Albert le descendant de quelque noble famille; mais elle compta sur l'autorité du ministre pour l'élever.

Elle lui bâtit, en imagination, une de ces grandes fortunes dont Pierre avait donné luimême un si étonnant exemple; elle alla jusqu'à se dire que le trésorier ne l'avait point peut-être sans dessein attiré à la cour et attaché à sa personne.

Quant à Albert, il subissait successivement toutes les impressions de la jeune fille. Son ame était pareille à ces lacs transparens qui reçoivent du ciel leur lumière ou leur ombre; le ciel pour lui, c'étaient les yeux de Marie. La force ne lui manquait pas; mais jusqu'alors il n'en avait pas eu besoin ; il ne s'était jamais essayé lui-même. Pareil auiion élevé près d'un enfant, et qui n'a point senti les ongles lui pousser, il s'était toujours fait un bonheur de la soumission.

Cependant Landais n'avait encore rien découvert. Préoccupé de la guerre que lui fai-

saient les gentilshommes, il ne pouvait suivre tous ces détails de la vie intérieure qui lui eussent révélé l'amour de Marie et d'Albert. Il ne voyait sa fille qu'en passant et pour lui prodiguer des marques de tendresse, toujours interrompues par quelques réclamations ou quelques messages. Mais bien que les circonstances eussent protégé jusqu'alors le secret des deux amans, il était difficile que l'imprudence ou le hasard ne finît point par les trahir.

La lutte engagée entre la noblesse et le trésorier touchait à son dénoùraent. L'armée ducale, commandée par le sire de Coetquen , venait de rejoindre les rebelles, qui étaient sortis d'Ancenis à sa rencontre, et l'on attendait, d'heure en heure, la nouvelle d'une bataille décisive. Tous les esprits étaient en éveil, et chacun formait à Nantes des prévisions ou des vœux selon son penchant.

La surveillance du trésorier avait redoublé. Nul ne pouvait plus sortir de la ville soit par terre, soit par la Loire, sans une passe, et quatre mille hommes de milice gardaient nuit et jour toutes les issues.

Par malheur, la fidélité de plusieurs était douteuse. Ceux-memes des gentilshommes qui n'avaient point voulu prendre le parti des révoltés contre le duc étaient ennemis secrets du ministre. Le peuple, trompé ou corrompu à prix d'or, le haïssait également, et quant aux bourgeois, constans dans leur étroit égoïsme, ils demandaient à grands cris la fin d'une guerre ruineuse, fallût-il pour cela donner la tête de leur ancien protecteur.

Celui-ci ne pouvait donc réellement compter sur personne; mais ce qu'il n'attendait ni de la fidélité ni de l'affection, il espérait l'obtenir par l'adresse, la crainte ou l'intérêt. Il avait ap-

pjis par une longue expérience que l'homme qui ne s'abandonne pas lui-môme peut être plus fort que tous , car il a pour auxiliaires les irrésolutions et les lâchetés de chacun.

Restait toujours pourtant la crainte de ces subites trahisons auxquelles le courage ni l'habilelé ne peuvent rien opposer. 11 savait que de sourdes trames se formaient autour de lui. Ivon Cosquer avait fait secrètement plusieurs voyages à Nantes sans que les ordres donnés pour l'arrêter eussent pu être exécutés. Soudoyé par la noblesse, il courait la Bretagne sous mille déguisemens, échappant à toutes les poursuites, et travaillant à la perte do son ancien compère avec la double persistance de la rancune et de l'avarice. En se contentant de le punir au lieu de l'écraser, le trésorier s'était, en effet, départi de sa prudence ordinaire. Il

avait oublié que si l'ennemi pardonné est, le

— 11-^ in —

plus souvent, un ami douteux , l'ennemi châtié est toujours un haïsseur implacable. 11 avail d'ailleurs frappé Ivon dans sa plus vivante pas-» sion , et le besoin de vengeance avait rendu celui-ci plus liardi. Etienne Chauvin, qui était un des chefs de la révolte , l'avait pris à ses gages, et ils travaillaient tous deux avec persévérance à la chute de Landais.

Quant au duc, il était demeuré étranger, comme nous l'avons déjà dit, à tout ce qui se passait. L'ardeur au plaisir, qui d'habitude s'éteint avec l'âge , n'avait fait que s'accroître chez lui ; il avait en quelque sorte abdiqué le pouvoir entre les mains de Landais, pour ne plus songer qu'aux promenades, aux joutes et aux divertissemens.

Depuis quelques jours surtout il était sérieusement occupé des préparatifs d'un bal masqué, le premier qui eût été donné en Bretagne. Il at-

tendait pour celte fête des baladins de Provence qui devaient danser des courantes de leur pays, singulièrement légères et plaisanles, au dire de ceux qui les avaient vues.

C'était là sa grande affaire, la seule dont il voulût entendre parler ; et tandis que le moindre bourgeois attendait avec anxiété des nouvelles des deux camps, il ne songeait, lui, qu'à l'arrivée de ses gentils sauteurs , dont le retard l'inquiétait de plus en plus.

il venait d'exprimer pour la dixième fois son impatience à sa fille Anne et aux dames qui l'entouraient, lorsque le trésorier entra.

— Eh bien ! quelles nouvelles, maître? de manda-t-il avec empressement.

— Les armées sont toujours en présence, Monseigneur, répondit Landais.

-- Au diable! s'écria le duc avec un geste

de mauvaise humeur; je vous parle de mes danseurs, qui devraient être arrivés d'hier et ne seront point ici pour le bal. Par le Christ! il faut qu'il leur soit arrivé malheur.

— Les routes sont couvertes de révoltés qui, sous prétexte de guerre , assassinent jusque dans nos faubourgs, observa une dame.

— Qu'ils pillent et brûlent les manans ou bourgeois, c'est un méfait dont les sénéchaux leur demanderont compte, reprit le duc ; mais malheur à eux s'ils ont osé mettre la main sur mes plaisirs ! Aussi vrai que Jésus a été crucifié pour nous , je vengerai la mort de mes amés baladins plus terriblement que si c'étaient gens de race royale.

— Ne pourrait-on envoyer à leur recherche? demanda Anne.

— Ainsi ai-jG voulu faire, répondit le duc,

mais les plus hardis archers et gens d'armes se sont excusés 5 alors j'ai offert une grâce à son choix pour qui m'apporterait nouvelle des danseurs de Provence, et , voyez la merveille, un scribe s'est offert!

— Qui donc s'est offert ?

— Le jeune secrétaire de maître Landais.

— Albert! s'écria Marie épouvantée.

— C'est peut-être son nom, répondit François avec indifférence ; un visage d'enterrement, aved'air demi-aftblé... Après tout, si je dois perdre un de mes serviteurs, j'aime mieux que ce soit celui-là qu'un autre; les figures tristes me rendent malade.

Landais qui, au nomd'Albert, sivlvementprononcé par sa fille, s'était détourné ," fut frappé comme d'un trait de lumière en voyant la pâ-

leur de Marie. Il ne put retenir un geste d'étonnement irrité et fit un pas vers elle.

Dans ce moment un bruit de voix retentit à l'entrée et Marie se redressa vivement.

— C'est lui, dit-elle.

— Qui donc? demanda le duc en se retournant.

Le jeune secrétaire venait d'entrer ; François fit une exclamation de surprise.

— Yive Dieu ! les routiers ne l'ont pas tué, s'écria-t-il. Et des baladins , maître?

— Ils me suivent.

— Est-ce vrai? Par mon saint patron, tu mérites d'être reçu comme la colombe de l'arche.

Et se tournant vers Landais :

— Je te le recommande, maître, ajouta-t-il; ^onne-lui ce qu'il demandera. Je vais voir mes nouveaux hôtes.

Il sortit précipitamment, suivi de ses pages.

Le trésorier s'approcha d'Albert.

— - Vous m'aviez averti que vous étiez ambitieux, Messire, dit-il avec un regard fixoj mais vous prenez une route périlleuse.

— Qu'importe, si elle est la plus courte!

— Vous êtes donc bien pressé d'arriver?

Albert ne répondit pas, mais ses yeux cherchèrent instinctivement Marie ; Landais tressaillit légèrement.

— Venez, reprit-il d'un ton sérieux; il faut que je vous entretienne.

Albert échangea de nouveau un regard avec la jeune fille et suivit le trésorier.

~ 252 — Dès qu'ils se trouvèrent seuls :

— Vous cherchez l'occasion d'une fortune rapide? dit Landais, je vous l'ai trouvée.

— A moi !

— Il s'agit de dépêches secrètes pour le roi d'Angleterre 5 la perte ou le salut de la Bretagne peut dépendre de leur réception ; le duc consent à vous les confier. Vous remonterez la Loire, gagnant de là Rouen , où un navire vous attendra. Toutes vos instructions et toutes les précautions convenues sont inscrites dans ces notes que vous allez lire avec attention.

— Et quand partirai-je?

— Demain.

Albert ne put retenir une exclamation de douloureuse surprise; le ministre ne parut point y prendre garde.

— Voici un sauf-conduit, ajouta-t-il ; mais point d'adieux! Nui ne doit remarquer votre absence, ni connaître le but de votre voyage. II ne vous reste d'ailleurs que quelques heures, et il faut que vous lisiez ces notes pour me les rendre avant votre départ. En fermez- vous dans votre retrait. Cette nuit, pendant que le bal masqué réunira la foule dans les appartemens de Monseigneur, je viendrai vous porter les dépêches. Allez , maître, c'est la boule de fortune que je vous mets à la main ; mais le gain ne reste qu'aux joueurs prudens.

Albert se retira, étourdi de l'importante mission qui lui était confiée d'une manière si inattendue, mais bien loin de deviner la cause qui l'avait fait choisir de préférence à tout autre.

Ce qu'une année entière n'avait pu révéler

au trésorier , un seul cri de sa fille venait de le lui apprendre. Elle aimait Albert, et le regard que lui avait jeté le jeune homme prouvait assez qu'elle était payée de retour. La décision de Landais fut prise à l'instant. Tout effort visible pour briser cet amour n'eût fait que l'accroître ; car les attachemens sont comme les religions , que la persécution fait grandir; il résolut de séparer les amans sans éclat , s'en fiant du reste à l'inconstance de toute ame humaine. Albert parti, l'intérêt que lui portait sa fille ne pouvait manquer de s'amoindrir, même à son insu. C'était substituer un souvenir à un être, faire repasser, pour ainsi dire, l'amour du monde réel à celui des chimères , et le trésorier avait une connaissance trop profonde des hommes pour ne pas savoir combien les plus sincères attachemens ont besoin de communication et d'espoir. D'ailleurs , que le Jeune secrétaire réussît ou

non dans sa mission, il était sûr de pouvoir le retenir loin de la cour autant de temps qu'il en fallait pour dénouer insensiblement tous les li^ns de ce jeune amour.

Albert ne soupçonna rien de ce plan. La détermination subite du ministre l'avait saisi par cela seul qu'elle le condamnait à une absence dont il ne prévoyait point le terme ; mais, d'un autre côté, il ne pouvait songer à repousser une marque de confiance qui, dans sa pensée, prouvait le bon vouloir toujours croissant de Landais, et lui préparait peutêtre une position plus rapprochée de celle de Marie.

Cependant partir sans la voir était horrible à penser; et comment parvenir maintenant jusqu'à la jeune lille, occupée des apprêts de la fête, et entourée de ses femmes? Comment la rejoindre plus tard dans cette salle de bal.

dont l'entrée était interdite aux clercs et aux varlets ? Écrire était dangereux , et probablement inutile. Albert, le cœur plein d'angoisses, s'abandonna à Dieu , auquel il recommanda mentalement son amour, et voulant se débarrasser d'abord de sa tâche, il se mit à étudier les notes remises par le trésorier.

Mais il y avait un autre cœur aussi triste et non moins tourmenté; celui de Marie, il frissonnait encore du choc qu'il avait reçu.

La jeune fiile comprenait trop bien la cause de cette avide ambition d'Albert pour s'en étonner ; mais en voyant dans quels périls le désir de s'élever jusqu'à elle pouvait le jeter, elle se sentit glacée, et résolut de le voir pour exiger de lui plus de prudence .

Or, elle ne pouvait espérer de long-temps , pour cette entrevue, une meilleure occasion

que celle qui s'offrait le soir même : son père n'était point là; les seigneurs masqués arrivaient déjà au château, et son absence ne pouvait être remarquée pendant le premier tumulte de la fètc. Elle avait d'ailleurs cet empressement des cœurs troublés^ pour qui tout retard semble un péril. S'enbardissant donc de ses craintes pour celui qu'elle aimait, elle gagna furtivement i'escalier de la tourelle, et, haletante, le pied chancelant, les deux mains pressées sur son cœur pour en étouirer les battemens, elle monta jusqu'à la chambre haute occupée par le jeune secrétaire.

A la vue de Marie, Albert se leva avec un Cri; la jeune fille, effrayée, lui imposa silence.

— Vous ici? dit-il éperdu.

— Ne peut-on nous entendre? demanda-telle d'une voix agitée.

— Je suis seul.

Elle promena les yeux autour d'elle, laissa retomber la portière qu'elle tenait encore soulevée, et, regardant le jeune homme, elle joignit les mains avec une expression de douloureux reproche.

— Yous voulez donc me faire mourir ? ditelle.

— Moi! s'écria Albert, que voulez-vous dire, Marie, et qu'avez vous ?

— Il me le demande, s'écria l'enfant, dont les yeux s'étaient mouillés de pleurs, quand, malgré ses promesses, il expose chaque jour sa vie comme si elle n'appartenait qu'à lui seul.

— Pardon, ditlejeune homme avec un accent d'humble douceur; mais il le faut... vous le savez...

Marie le regarda, jeta ses deux mains dans les siennes, et laissant aller sa tête contre sa poitrine en fondant en larmes ;

— Il faut que vous viviez , dit-elle.

Albert la serra dans ses bras.

— Ah ! je le veux, je le veux, s'écria-t-il, Dieu le sait : mais n'ai je point juré que je deviendrai digne de vous, Marie ? n'ôtes-vous point ma terre promise?... Qu'importent les dangers à courir, s'ils nous rapprochent. Oh! ne craignez point que j'y succombe; je sens en moi une force à renverser des armées. L'amour est une cuirasse comme la foi; ceux qui s'y sont enfermés tout entiers n'ont rien à craindre.

— Vous ne vous exposerez plus; promeltezle-moi , répéta la jeune fille suppliante.

Il hésita.

— Il <^ 17 —

— Je le veux, je le veux, s'écria-t-elle.

— Ne savez -vous pas que vos volontés sont les miennes?

— Vous ne vous chargerez plus démissions périlleuses? vous resterez ici?...

Albert tressaillit. ,

— Votre père m'ordonne de partir demain, dit-il.

-^ Vousl

— Et pour long-temps, sans doute.

— Où vous envoie-t-il ?

— En Angleterre.

— En Angleterre! répéta Marie effrayée, oh ! vous n'irez pas.

— Si je refuse, il faut rompre avec raessire Landais, et renoncer à tout espoir.

La jeune fille se laissa tomber sur un fauteuil, les mains jointes.

— Ainsi je ne vous verrai plus? s'écria-t-elle en sanglottant.

Albert voulut la rassurer ; mais lui-même luttait avec peine contre ses funestes pressentimens; les larmes de Marie avaient brisé son fragile courage , il y mêla bientôt les siennes ; tous deux restèrent long-temps les mains enlacées , et échangeant leurs noms au milieu des plaintes, des pleurs et des baisers.

Le bruit de quelqu'un qui montait l'escalier de la tourelle les arracha à ce douloureux épanchement. Marie se leva.

— Qui peut venir à cette heure? demandât-elle.

— Je n'attendais que le ministre, répondit Albert.

— Mon père ! s'écria la jeune fille épouvantée.

— Les pas approchent...

— Vile... ici, reprit le jeune homme en ouvrant rapidement la porte du cabinet obscur.

Marie eut à peine le temps de s'y élancer 5 la portière d'entrée s'était levée brusquement, et un homme, en déguisement de bal, venait de paraître sur le seuil.

Le secrétaire , étonné, fit un pas vers l'inconnu , qui ôta son masque : c'était messire Etienne.

Albert recula stupéfait.

— Tu ne m'attendais pas, lui dit le vieillard en souriant.

— Vous à Nantes! s'écria Albert; ignorezvous que votre tête est mise à prix?

— Ce déguisement me cache à tous les yeux, et l'audace même de la démarche empêche de la soupçonner. Qui songe à moi, d'ailleurs, au milieu de cette fête ? chacun n'est-il point uniquement occupé de son plaisir?

— Et vous êtes venu seul?

— Avec un compagnon!

— Mais qui vous amène ?

— Tu le sauras. Avant tout , dis-moi combien d'archers gardent le château.

— Deux cents, environ.

— Combien veillent chaque soir sur les tourelles et les remparts ?

— Vingt. •

— Dan s les salles intérieures?

— Un nombre égal.

— Et cette partie du château occupée par le trésorier communique aux appartemens de monseigneur?

— Sans doute. Mais pourquoi ces questions?

— Tu vas le savoir, dit Etienne en baissant la voix.

— Auriez-vous quelque projet ?

— Au moment où je te parle , une troupe de révoltés arrivent à l'une des poternes du château , qui doit leur être livrée.

— Dieu ! . . .

— Ils sont trente seulement , mais masqués comme moi , bien armés, et décidés à mourir.

Une fois entrés , ils se glisseront séparément vers cette tourelle et monteront ici.

— Dans mon retrait?

— Où ils demeureront cachés jusqu'à la fin (lu bal. Alors , vers le matin, profitant du désordre qui suit une fête, et du sommeil des gardes...

— Eh bien ?

— Nous nous partagerons en trois bandes; les deux premières désarmeront les sentinelles isolées et les archers endormis , tandis que l'autre s'emparera du trésorier.

— Et vous avez compté sur moi pour une telle trahison, raessire? s'écria Albert.

Etienne le regarda avec surprise.

— • Ne nous es-tu donc plus dévoué? d«-

manda-t-il. N'est-ce point toi qui as ouvert notre prison et facilité notre fuite?

— Parce que je voulais vous payer le bien que j'avais reçu , parce que je devais vous sauver au péril de ma vie; mais aujourd'hui c'est messire Landais que le danger menace, et ce que j'ai fait pour vous, je le ferai pour lui.

— Toi ! s'écria Etienne avec une sorte d'étonnement indigné.

Puis secouant la tête :

— Oui, reprit-il plus lentement, je comprends; tu t'es laissé séduire par quelques semblans de bienveillance ; tu ne sais rien d'ailleurs. Le soin de ta sûreté m'a fait garder le silence jusqu'à présent; mais je n'aurais qu'à dire un mot pour te faire partager ma haine.

— Comment?

Etienne, les bras croisés, fixa sur le jeune homme un regard profond.

— Ne sens-tu donc rien en toi qui se révolte à la vue du trésorier? demanda-t-il.

— Rien.

— Écoute, reprit lentement le vieillard : il y a de cela long-temps déjà... Par une semblable nuit, un homme sortait d'ici, le front nu, les mains liées, et entouré de soldats : on le conduisait au château de l'Hermine.

— Votre frère! balbutia Albert.

— A la même heure , continua Etienne , par une autre porte, sortait une mère avec deux enfansj que des archers chassaient en les frappant de la corde de leurs arcs.

— C'était la famille du chancelier, interrompit de nouveau le secrétaire.

— Oui , continua le vieillard , et quelques mois après l'homme avait péri au fond de son cachot 5 la femme était morte de faim sous le porche d'une église avec un de ses enfans.

— Et l'autre, messire?

— L'autre , reprit Etienne, fut recueilli par un ami et déposé sous un faux nom entre les mains des moines d'Auray.

— Ainsi, s'écria le jeune homme éperdu , c'était...

— C'était celui qui devait plus tard se faire le défenseur de l'assassin de son père.

Un cri d'Albert el un gémissement sourd , venant d'un coin du retrait, se firent entendre en même temps ; Élienne tressaillit.

— - On nous écoute, dit-il.

Et avant que le jeune homme eût pu l'arrêter, il s'élança vers le cabinet, d'où il ressortit avec Marie.

En la reconnaissant, il poussa une exclamation de surprise, et sa main chercha instinctivement sa dague ; Marie effrayée, courut au jeune homme, qui lui ouvrit ses bras. Etienne recula stupéfait; il y eut un instant de silence.

— Ah! je m'explique tout , reprit le vieillard avec un sourire méprisant; la fille est moins cruelle que le père; mais n'importe! l'innocent a succombé avec les siens , le méchant périra de même.

— Que voulez -vous dire, s'écria Albert en pressant contre lui la jeune fille tremblante. Oh ! quoi qu'il arrive, elle est sous ma protection, Messire, et Monseigneur lui-même ne toucherait impunément à un seul de ses cheveux.

— Oublies-tu le nom que tu portes? s'écria Etienne.

— Je l'aime, dit Albert avec passion.

— Et tu oses l'avouer! Tu ne la repousses point avec horreur!

— Je l'aime! répéta le jeune homme en l'embrassant plus éperdu.

Etienne s'approcha d'un mouvement brusque.

— Écoute , malheureux , dit-il , tu crois cette femme innocente de la perte du chancelier! Eh bien! s'il est mort, c'est pour elle que ce meurtre a été commis.

— Pour moi ? s'écria Marie.

— Oui, reprit Chauvin d'une voix plus forte , pour ton élévation , pour ta fortune î

n'est-ce point l'unique pensée de Landais? C'est pour se parer de nos dépouilles qu'il a égorgé mon frère.

Et écartant par un brusque mouvement la mante sous laquelle la jeune fille portait son brillant costume de bal :

— Regarde, continua-t-il , cet or, ces parures ; c'est le sang de ton père qui la couvre!

Ces mots avaient été prononcés avec tant de véhémence, qu'Albert recula saisi d'une involontaire horreur 5 mais Marie poussa un cri , et par un de ces mouvemens prompts comme la pensée et que le cœur inspire, elle arracha les colliers et les bracelets dont elle était couverte, et les jeta au loin.

Albert, profondément touché,, voulut s'élancer vers elle : Etienne le retint.

- — Ne vois-tu pas que ie sang reste toujours? dit-il d'une voix sombre.

— Non , s'écria le jeune homme éperdu , en saisissant les mains de Marie ; non , Messire , ce meurtre , ce n'est point elle qui l'a commis ; elle ne peut en répondre I Elle est innocente , elle... Voyez ! une enfant qui tremble et ne sait que pleurer.

— Et l'assassin ? demanda Élienne.

— Eh bien! dit Albert haletant, j'irai lui demander compte à lui... je vengerai mon père.

— En frappant le mien ! s'écria Marie.

Le jeune homme porta les mains à son front avec égarement.

— Que faire? ô mon Dieu! à quel devoir

obéir? Des deux côtés, c'est toujours du sang et des pleurs.

— Et tu balances ?

— Ah! que ne m'avez '"vous instruit plus tôt?

— Ainsi, tu n'a pas assez de courage pour obéir?

Le jeune homme fit un mouvement.

— Du courage! reprit-il... Ah! il fallait m'élever dans l'idée de la vengeance, endurcir mon cœur de bonne heure. Je lui aurais appris la haine. Mais vous me laissez grandir au milieu des chants et des prières ; j'abandonne mon âme entière à un invincible amour, et quand cet amour est devenu tout pour moi , vous m'apprenez que c'est un crime ; "vous invoquez contre lui un nom que vous ne m'avez même

pas appris à prononcer; vous voulez que j'y renonce , comme s'il était possible de sacrifier l'être vivant qu'on aime au mort qu'on n'a point connu ; vous me dites : Oublie, comme on dirait à un homme : Arrache ton cœur! Et parce que je souffre, vous m'appelez lâche!... Ah! donnez-moi ma part de champ et de soleil , envoyez contre moi le plus hardi de vos gentilshommes, et venez voir lequel de nous saura le mieux mourir.

— C'est-à-dire, dit Etienne avec une ironie dédaigneuse , que tu n'acceptes pas le devoir quand il est difficile ; tu veux choisir tes vertus. C'est bien ; continue! J'avais fait élever loin d'ici, dans la retraite, le dernier fils de mon frère ; j'avais répandu le bruit de sa mort 5 j'en avais moi-même fourni les preuves, afin que sa vie fût plus en sûreté. Je ne voulais pas qu'il pérît avant le jour où j'aurais pu

lui moUre uiio épéo à la main ers !ui criant : Venge les liens! Ce jour est venu, et tu refuses! Arrière, alors; c'est une erreur du hasard qui t'a mis parmi nous; ton cœur n'est pas de notre famille, et tu restes pour moi ce que lu te croyais , un roturier et un bâtard.

— Alors nous ne sommes plus rien l'un pour l'autre, s'écria impétueusement Albert, et vous pouvez me rendre raison, Messire, de vos injures.

11 s'était élancé vers son oncle ; Marie se jeta devant lui pour l'arrêter.

Mais avant même que messire Chauvin eût pu répondre , un nouveau personnage se précipita dans la ciiambre du secrétaire. C'était Ivon Cosquer déguisé en magicien et tenant à la main son masque.

-- Qu'y a t-il ? demanda vivement Etienne.

-Il ,^ 18-

— Nous sommes trahis, Messire, balbutia l'ancien tavernier.

— Que veux-tu dire ?

— Le sergent qui devait nous livrer la poterne est arrêté.

-*- Et les trente gentilshommes ?

— Trouvant l'entrée fermée , ils ont compris que lout était manqué.

— Et ils sont repartis ?

— Nous laissant seuls au dedans.

Chauvin frappa ses mains l'une contre l'autre avec une sourde malédiction.

— Encore un espoir perdu , murmura-t-il.

— Mais nous, nous, Messire, qu'allons-nous devenir ? reprit Ivon avec épouvante.

— N'y a-t-il aucun moyen de fuite?

— Aucun que je connaisse, Messire; nous sommes dans la souricière.

— Alors restons-y, dit Etienne en croisant ses bras d'un air pensif.

Ivon le regarda effaré.

— Rester ? répéta-t- il, seigneur Dieu! que dites-vous là, Messire? Mais songez donc qu'il y "va de la vie , de la vie , entendez-vous ? Rester! Jésus, mon Sauveur!... pour être pilorié en plein bouffai ou cousu dans un sac de cuir... Ah! vous ne lesavez pas vus, les sacs, Messire... Rien que d'y penser j'en ai froid.

— Trouve alors le moyen de sortir, dit Etienne avec une sorte d'indifférence.

Le tavernier poussa un gémissement en se frappant le front de désespoir.

— Je puis vous le fournir, dit Albert qui avait jusqu'alors gardé le silence.

— Toi?

— Prenez ce sauf-conduit, Messire ; vous trouverez vis-à-vis le château la barque de

passage...

— Gourons, s'écria Ivon en gagnant la porte.

Etienne parut hésiter un instant ; puis, étendant la main vers le. parchemin que lui présentait Albert :

— J'accepte, dit-il ; plus que jamais il faut que je vive, puisque je reste seul pour venger les morts.

Il s'enveloppa à ces mots dans sa cape brune, et disparut avec Ivon.

Restés seuls , les deux amans se tournèrent l'un vers l'autre; par un même mouvement Albert ouvrit ses bras, et Marie s'y précipita; tous

deux restèrent ainsi quelques instans confondus dans un étroit embrassement.

— Non, non , dit le jeune homme d'un accent entrecoupé, et en retenant Marie sur son cœur; non , ils ne t'arracheront point à moi ! Toi plutôt que le devoir, plutôt que l'honneur; toi seule partout et pour tout !

Cependant messire Chauvin et Ivon avaient quitté la chambre du secrétaire avec des sentimens bien différens. Celui-ci ne songeait qu'à mettre, le plus promp^lement possible, la Loire entre lui et son ancien compère, tandis que le gentilhomme se retirait à regret,. et comme un lion qui ft'éloigne en rugissant de la bergerw

où il avait réussi à pénétrer. La découverte qu'il venait de faire de l'amour d'Albert, jointe à l'insuccès d'une entreprise qu'il avait crue assurée, excitait en lui une rage qu'il contenait à peine.

Arrivé au bas de l'escalier de la tourelle, il s'arrêta comme s'il n'eût pu se résoudre à passer outre.

— Encore une occasion manquée, dit-il, la tête basse et les bras pendans.

— Demandons à Dieu qu'il ne nous arrive pas de plus grand malheur, répliqua Ivon en montrant le chemin qu'il fallait prendre.

— Mais d*où vient que l'on a changé le gardien de cette damnée poterne?

— C'est ce dont nous nous informerons une autre fois, Messire; pour le moment, il ne

s'agit que de mettre nos pourpoints en sûreté. Mais , au nom du Sauveur ! ne perdons point de temps, si nous ne voulons être mis en sacs et envoyés à la mer par -dessus les ponts, comme mouture gâtée.

— Allons , dit Chauvin avec un soupir, reprenons alors la route d'Ancenis.

— Ce n'est ni le plus facile ni le plus sûr, observa Ivon.

— Pourquoi cela?

— Parce que les deux armées, qui , à notre départ, étaient à une portée de sifïïet l'une de l'autre, peuvent avoir joué des mains en notre absence, et que si les gentilhommes ont eu le dessous, nous retrouverons justement là-bas ce que nous fuyons ici. Le plus prudent est de gagner l'autre rive, où nous trouverons messire Trevecar avec les siens.

— Soit , dit Etienne en restant toujours immobile.

Puis, se reprenant tout-à-coup :

— Mais l'homme d'armes? demanda-t-il.

— Il nous attend près du passage.

Messire Chauvin soupira et regarda autour de lui comme s'il eût cherché quelque prétexte pour demeurer.

— L'occasion de rentrer ici ne se présentera de long-temps, dit-il ; si je pouvais joindre au milieu de la fête les gentilshommes avec lesquels nous entretenons correspondance... qui sait s'ils ne tenteraient point quelque coup de main? Les moins prémédités sont souvent les plus heureux.

— Et quel moyen de reconnaître sous le masque ceux qui tiennent pour vous, Messire?

dit Ivon. Par votre saint patron! ne songeons qu'à gagner la porte qui donne du côté de la Loire.

Etienne leva les deux poings avec rage.

— Il y a une malédiction sur nous , dit-il.

Des précautions si bien prises! et partir

sans avoir fait aucun mal au tailleur; sans qu'il sache même que nous sommes venus !

— Écoutez! interrompit Ivon en baissant la voix , on descend l'escalier,

— Albert sans doute.

— Non, c'est le pas d'une femme... la fille du trésorier.

— Sa fille! répéta Etienne, saisi d'une terrible tentation.

— La voici.

— Elle est seule?

— Seule.

— Prends ce sauf-conduit.

-- Moi!

— Et pas un mot, pas une hésitation , ou tu es mort.

En parlant ainsi, messire Chauvin s'était rangé dans l'ombre; la jeune fille venait de franchir la dernière marche de l'escalier ; elle allait tourner l'angle du porche... Tout-à-coup deux bras la saisirent... elle voulut crier, une main s'appuya sur ses lèvres; se débattre, les plis d'un manteau l'enveloppèrent. Elle essaya de résister encore, mais la lutte fut courte; messire Chauvin l'avait enlevée , et la tenait serrée contre la cuirasse d'acier que recouvraient ses vêtemens : suffoquée , elle s'évanouit.

— A la poterne maintenant, et montre le sauf-conduit, dit Etienne en poussant le lavernier devant lui.

Celui-ci était comme ivre de surprise et d'épouvante ; il se précipita vers l'entrée sans savoir où il allait , et montra machinalement sa passe.

— Que porte là ton compagnon ? demanda le sergent en voulant s'approcher.

— Arrière ! cria Etienne ; laissez passer la justice du trésorier.

Les soldats s'écartèrent avec une sorte de terreur , et tous deux franchirent le pontlevis.

L'homme d'armes les attendait près du passage; Etienne courut à la barque, et y déposa son fardeau.

Dans ce moment, la jeune fille, revenue de sa défaillance, fit un effort pour se dégager.

— "Vite! cria Etienne.

Ivon et l'homme d'armes s'élancèrent dans la nef.

— Parlez , reprit-il rapidement ; moi je reste. Vous remettrez cette jeune fille aux gentilshommes qui attendent sur l'autre rive, et surtout qu'ils ne se la laissent point enlever, car c'est la vengeance et la paix qu'ils ont entre leurs mains. Allez ; vous m'en répondez tous deux sur votre tête.

Il repoussa lui-même la barque, qui se détacha du rivage et se perdit bientôt dans la nuit.

— Et maintenant à l'autre ! murmura-t-il d'un ton joyeux en regardant le château j qui tient le petit est bien près d'avoir le renard.

A peine eut-il disijaru, que la claie fermant la cabane de roseaux du passage s'ouvrit doucement ; une ombre en sortit , se glissa avec précaution le long des saules , et arriva jusqu'à l'escalier d'embarquement. C'était le batelier à qui sa nef venait d'être enlevée, et qui avait tout vu.

Cependant Albert était demeuré seul dans son retrait , sans pensée et comme anéanti. Tant que Marie avait été là, qu'il avait entendu sa voix, vu ses pleurs couler, son affliction l'avait soutenu ; mais , elle partie , il lui sembla que tout devenait ténèbres, et il sentit la force l'abandonner comme un corps dont l'âme se fût envolée.

Bientôt une nouvelle agitation succéda à cet accablement. Les reproches de messire Chauvin commençaient à lui retentir, au cœur. Nourri dans les idées d'honneur de son siècle ,

et habituôà regarder comme un devoir pieux, pour le fils , d'adopter toutes les liairtes du père, il éprouvait une sorte de remords de ne point désirer plus chaudement la vengeance. Il s'accusait d'impiété et se prenait en mépris. Puis , se raidissant tout-à-coup contre ces repentirs , par un de ces retours naturels aux cœurs bourrelés, il cherchait à se justifier à ses propres yeux ; il s'indignait contre la méchanceté des hommes -y il délestait Etienne de lui avoir appris le douloureux secret de sa naissance ; il maudissait cette inimitié sans justice qui lui faisait poursuivre le crime du père jusque sur la fille.

Albert n'en pouvait douter : si messire Chauvin l'emportait , Marie avait tout à craindre. C'était en elle surtout qu'il chercherait à frapper le trésorier, comme en ce qu'il avait de plus cher. La jeune fille deviendrait entre ses

mains un instrument de supplice; il l'a\:ait promis, et sa haine répondait de sa promesse.

Cette idée fit naître une crainte subite chez Albert. La passe livrée à son oncle était générale; elle devait lui ouvrir toutes les portes, et, au lieu d'en user pour fuir, il pouvait s'en servir pour introduire la troupe de révoltés à laquelle le hasard avait fermé l'entrée du château. Le jeune homme fut glacé à la pensée qu'il venait peut-être, à son insu, de commettre une sorte de trahison et d'exposer la vie de Marie. 11 resta un instant effrayé et indécis : il ne pouvait prévenir le ministre, et il ne voulait point le laisser surprendre ; parler ou se taire était également une perfidie. Ne sachant à quoi se résoudre , et voulant au moins s'assurer si ses craintes étaient fondées, il descendit rapidement vers la Loire.

En arrivant au passage, il trouva le batelier, — Il ^*^ 1» —

MBA lanUrne à h main, et qui semblait ch«rchfr à terre.

— Où est ta nef? demanda-t-il vivement en apercevant la lune qui scintillait, sur l'eau, à la place vide de la barque.

— Partie, répondit le marin.

— Sans toi?

— Ils s'en sont emparés, Messir«.

-Qui?

— Des hommes masqués qui enlevaient unt femme.

— Tu les a donc vus ?

'— De ma cabane, mais ils étaient armé*.

— Tuas craint de te montrer?

— Et j'ai bien fait , ils ne me cherchaient

point, ajouta le batelier en baissant la voix; vu que d'habitude on ne souhaite pas de témoin quand on enlève une femme.

-— Une femme! répéta Albert.

— Evanouie ou morte , car elle ne bougeait point.

— Et d'où sortaient ces hommes ?

— Du château.

Le secrétaire tressaillit.

— Mais la femme, dit-il, tu Tas vue ?

— Non, Messire, j'ai seulement trouvé c« bracelet.

Le jeune homme le prit vivement, ec poussa un cri en reconnaissant l'écusson de Landais.

— Vous savez son nom ? dit le marin étonné.

— Une barque , malheureux , une barque !

— Il y a là celle de Pierre.

Albert y courut, et, brisant la chaîne qui retenait la nef :

— A ta rame ! cria-t-ii au batelier, et tout ce que je possède si lu les atteints !

xu.

Pendant ce temps, le joyeux tumulte de la fête donnée par le duc allait toujours croissant. Un bal masqué n'était point alors, comme de nos jours, une sorte de bibliothèque géographique reproduisant les costumes de tous les peuples, et connue d'avance par tout le monde; chacun s'y donnait libre carrière, saisissant

l'occasion de produire ses plus bizarres caprices, et s'iiabillant pour ainsi dire de son rêve , noble ou hideux , grotesque ou terrible. Aussi pouvail-on deviner, en voyant la forme adoptée par chacun, quelle était sa fantaisie la plus ordinaire ; ce n'était point , à vrai dire , une mascarade, mais plutôt une confession. Ce qui, d'habitude, se cachait au dedans, paraissait ce jour-là au dehors; tandis que l'homme caché était l'homme que le monde façonnait à ses exigences , l'homme apparent était l'individu même dans sa personnelle inspiration ; le véritable visage mentait; c'était le masque qui disait la vérité!

Aussi, qui pourrait dire les innombrables formes sous lesquelles se produisaient là les intimes penchans? Quels étranges contrastes ! quelles folles alliances! Cette foule n'avait plus rien d'humain. On v retrouvait toutes les

inventions effrénées de l'art au moyen-âge ^ tous ces caprices adorables ou monstrueux sculptés aux murs de nos cathédrales. A voir ce chaos d'anges ailés , de démons cornus, de génies couronnés, de flammes, de dragons, de chimères et de déesses antiques , on eût dit je ne sais quelle irruption confuse du monde imaginaire dans celui de la réalité ; une sorte de députalion de tous les paradis et de tous les enfers, réunie là par une suprême fantaisie.

Le duc , déguisé en Apollon , avait fait son entrée au milieu de neuf demoiselles merveilleusement belles et aussi légèrement vêtues que les Muses. Mais l'éclat des lumières, le son des rebecs , et l'air tout chaud de parfums et d'haleines, n'avaient point tardé à le jeter dans une sorte d'enivrement. 11 regarda un instant passer ces dieux antiques conduisant des femmes demi-nues, ces ribauds poursuivant

— soûles Dianes chasseresses, ces démons obscènes entraînant des anges ; et , emporté par une sorte de délire contagieux, il s'élança lui-même au milieu de la folle mêlée.

Le trésorier entra dans ce moment. Son premier regard chercha Marie au milieu de la foule agitée. Ne l'apercevant point, il la demanda au héraut qui gardait la porte. Celui-ci ne l'avait point vue.

Landais parcourut lentement les salles sans pouvoir la rencontrer. Etonné , il chargea Guéguen de continuer à chercher la jeune fille dans le bal , et il allait lui-même se rendre à son retrait, lorsque Jacques Guibé parut pâle et effaré.

Le trésorier le fit entrer proraptement dans une pièce à l'écart.

— Nous avons perdu la bataille? demandat-il avec angoisse.

. — Non, répondit Jacques haletant.

— Quelles nouvelles de l'armée, alors?

— Il n'y a pi us d'armée, messire.

— Comment?

— Au moment d'en venir aux coups, nos soldats ont tendu la main aux révoltés et se sont joints à eux.

— Qui t'a dit cela?

— Les fuyards qui viennent d'arriver. Au moment où ils sont partis , les deux armées se préparaient à marcher ensemble sur Nantes.

Landais demeura sans mouvement , sans parole et sans pensée.

Il avait prévu la possibilité d'une défaite, et pris ses mesures pour y remédier; mais le coup qui le frappait était trop décisif et trop

inattendu ; ce n'était plus un échec, c'était une ruine ; c'était la destruction subite et complète de tous ses plans.

A force d'adresse, de prévision, d'audace, il avait cru pouvoir accepter la lutte contre les seigneurs; il avait, pour cela, élevé la petite noblesse, armé la bourgeoisie, soudoyé les manans, donné des commandemens à tout roturier capable de tenir l'épéej vains efforts! à la première épreuve, tout cet édificelaborieusement construit pendant quinzeannéess'étaitécoulé! Les chiens, délivrés du collier, n'avaient point voulu défendre leur liberté, et, à l'aspect du maître, ils étaient venus se Replacer sous le fouet, la tête basse.

Landais était demeuré debout , les regards fixes, n'écoutant plus les nouveaux renseignemens que lui donnait Jacques Guibé , et se débattant avec agonie au milieu de ce rêve si long-temps poursuivi.

Il sortit pourtant de sa préoccupation, lorsque son neveu, inquiet, lui demanda ce qu'il fallait faire.

L'idée de sa responsabilité lui revint, et l'orgueil le ranima à défaut d'espérance.

— Amène-moi d'abord un des fuyards, dit-il, je veux l'interroger.

Le capitaine sortit , et Landais s'assit pensif.

Dès que la pensée de résistance lui était revenue, son esprit s'était mis, avec sa promptitude accoutumée, à la recherche des moyens, et déjà mille desseins s'y croisaient. Plus le premier coup avait été accablant, plus l'effort tenté pour échapper à sa violence fut énergique et résolu. Landais s enfuit dans l'action, sans confiance d'abord, mais avec la seule intention d'échapper à l'agonie d'une défaite sans lutte : il voulut tenter la défense, ne fut ce que pour

occuper son inquiétude, et lui donner au moins la distrayante péripétie du combat.

Puis , comme il arrive d'ordinaire , ce qui n'avait été qu'un conseil du désespoir lui parut une chance de salut; il n'avait d'abord cherché qu'un moyen de relarder sa chute, il lui sembla bientôt qu'il n'était point impossible de la prévenir.

Il comprit les dangers, les regarda mieux et de plus près. Le difficile , après tout , était de résister au premier instant. La nouvelle de la fusion des deux armées était dangereuse , et il était à craindre que noblesse et roture, entraînées par l'exemple , ne se tournassent contre lui aussitôt ; car les foules ressemblent aux oiseaux de proie; partout où elles sentent la mort, elles accourent avecdes cris de menace. Mais, aussi, s'il ne succombait point au premier soulèvement, sa victoire était certaine. En le voyant fort, tous les faibles reviendraient à

liUj et les lâcLes rentreraient dans le silence.

Quant aux deux armées , réunies dans un moment d'enthousiasme , il s'y trouvait trop d'orgueils égaux et de droits contraires pour que la discorde ne se mît pas entre les chefs et les soldats. Incapables, d'ailleurs, d'entreprendre un siège , elles ne pouvaient entrer à Nantes cjue par la lâcheté ou le bon vouloir des habifans; et pour rendre cette bourgeoisie furieuse de courage, il suffisait de lui faire craindre la perte de ses privilèges ou de ses marchandises.

Toutes CCS réflexions rassurèrent un peu Landais , et lorsque Guibé reparut avec le fuyard, il avait déjà arrêté une partie des dispositions qu'il devait prendre contre les révoltés.

Jacques lui apprit avec effroi que la nouvelle de la réunion des deux armées, s'était déjà répandue dans le bal.

— Le duc en est-il instruit ? demanda le trésorier.

— Nul n'ose le lui annoncer, répliqua Guibé, et Monseigneur continue à danser.

— Qu'il danse , dit Landais , pendant ce temps nous sauverons sa couronne.

II se mit alors à interroger le soldat, dont les réponses achevèrent de l'éclairer , et il allait donner des ordres à son neveu, lorsque Guéguen entra précipitamment.

— Qu'y a-t-il encore ? demanda le trésorier.

^- Votre fdle... balbutia Guéguen.

H- Eh bien ! ma fille ? , . ,

— Elle a disparu...

Le ministre pâlit.

t^Que dis-tu, malheureux t On ne l'a donc point cherchée?

— Partout, Messire !

— Mais ses femmes ?. . .

— N'ont pu la trouver.

— C'est impossible : qu'on l'appelle, qu'on interroge tout le monde , elle aura été vue de quelqu'un.

— - De moi, dit une voix forte.

Landais se détourna. Messire Cliauvin venait d'entrer.

— Je t'apporte des nouvelles de ta fdle! reprit le vieux gentilhomme.

— De Marie. . .parle . . . parle.

— Ces nouvelles sont pour toi seul.

~ Qu'on nous laisse, s'écria vivement Lanilais.

— 30S — Guégucn j le soidat et Jacques se retirèrent.

Le trésorier se retourna vers le vieux gentilhomme.

— Eh bien? demanda. l-il plein d'angoisse. Etienne croisa les bras.

— Regarde moi d'abord, dit-il avec un sourire sinistre. Est-ce que ma joie ne te fais pas peur? Ne devines-tu pas. qu'elle t'annonce quelque terrible nouvelle?

— Je ne te comprends point, dit Pierre plus troublé... tu devais me parler de ma fille ; s'il est vrai que tu l'aies vue , réponds , où estelle?

— Enlevée.

— Tu mens !

— Enlevée par moi , cette nuit même , au

moyon d'un sauf-conduil signé de la inain! et si tu doutes encore, fais-la chercher; je ne désire point abréger l'agonie qui commence pour toi, car elle réjouit trop mon cœur. Attends et espère !

La joie cruelle qui accompagnait ces mots ne permettait point le doute j Landais se sentit froid jusqu'au cœur.

— Et où l'as-tu envoyée? deraanda-t-il d'une voix tremblante.

— Au camp des révoltés.

— Alors c'est une rançon que tu veux.

— C'est une expiation.

— Une expiation?. . . mais ma fille. . . tu me la rendras?

— Quand tu m'auras rendu mon frère.

Landais Tit un geste d'épouvante.

— Vous n'êtes point assez lâche pour tuer une enfant, s'écria-t-il.

— Tu as bien tué un vieillard , toi! répondit Etienne.

Pierre s'approcha, pâle et la voix altérée.

— Prenez garde, Messire, vous aussi vous êtes en mon pouvoir, et- le mai fait à Marie, je puis vous le rendre au centuple.

— Essaie, dit le gentilhomme avec un calme souriant, j'accepte la partie à ces conditions. Nous verrons qui succombera le plus tôt, de ta fille ou de moi.

Landais frémit.

— Ne perdons pas ie temps en inutiles menaces, reprit-il rapidement. Vous ne pouvez

vous venger de moi sur une enfant, car ce serait une honte et une lâcheté. L'avoir enlevée est trop déjà; mais vous avez bien choisi où me frapper , vous me tenez par le cœur ; aussi n'emploierai-je point de détours , réglez vousmême le prix du rachat, et dites- moi à quelles conditions ma fille me sera rendue.

Etienne ne répondit rien; depuis quelques instans sa tête s'était penchée, et il semblait prêter l'oreille. Son silence épouvanta le trésorier. Il savait que tout était à craindre de cet homme, fou dans sa haine comme il l'avait été autrefois dans sa douleur, et qu'un crime ne l'effrayerait point s'il tournait au profit de sa vengeance. L'amour paternel était la seule passion tendre de Landais; il y avait mis toutes ses consolations et tous ses élans. L'idée que le sort de Marie s'accomplissait peut-être dans ce moment le jeta dans une sorte de délire :

il coin ul à Etienne, et lui saisissant la main :

— Rendez-moi ma fille, Messire, s'écria-til ; rendez-la -moi, et je souscris à tout ce que vous voudrez... Le mal que j'ai fait à votre famille , je puis le réparer ; je lui rendrai ses biens, ses emplois, ses armes; je vous ferai plus puissant que votre frère ne l'a jamais été! mais dites-moi où est Marie; un gentilhomme ne peut frapper une femme; on ne frappe que ceux qui se défendent... Epargnezla, Messire!... Vous avez dû aimer quelqu'un aussi, dans votre vie? Par son souvenir et au nom du Dieu tout-puissant , rendez-la moi î

Et comme Etienne écoutait, toujours muet :

— Ne restez pas ainsi, Messire ! s'écria Landais hors de lui; qu'altendez-vous, et pourquoi ne rien dire? Ma (ille court-elle quelque danger? oh! répondez, si vous croyez en Dieu, répondez ! Que faut-il donc pour vous loucher?

des prières? j'ai les mains jointes ; des larmes? je pleure! N'est-ce pas assez pour que vous ayez pitié? Faut-il vous parler comme à Dieu lui-même? je suis prêt, voyez.

Landais éperdu et tremblant s'était courbé devant le fou ; celui-ci l'écrasa d'un regard.

— Enfin, tu pries! di-til.

— Pour ma fille , répondit Pierre d'un air noblement suppliant.

Dans ce moment , l'horloge sonna deux heures ; messire Chauvin tressaillit , et un éclair de joie illumina tous ses traits.

— Prie pour toi-même ! s'écria-t-il en étendant la main avec menace vers le ministre.

Celui-ci leva les yeux avec élonnemeot.

'- As-tu donc cru que je venais ici a^ns

but ou pour traiter avec toi ? reprit Chauvin. Le fseul accommodement possible entre nous est celui que scellera la hache, et nous le conclurons bientôt, car tu n'as plus d'armée.

— Je le sais, répondit Pierre.

— Et sais-tu aussi que l'avant-garde des révoltés est déjà sous les murs de Nantes? saistu que les gentilshommes , qui viennent de l'apprendre au bal, ont couru aux armes afin de les seconder ?

— Est-ce vrai ?

— Je suis venu parce qu'il fallait t'enipêcher d'être averti et de prendre tes mesures 5 occupé de ta fiile, tu as oublié tout le reste; et maintenant, la ville est livrée.

Landais n'en écouta point davantage ; il poussa un cri et voulut s'élancer vers la porte;

mais Chauvin abattit \ivement la baiie qui îa fermait en dedans, et tirant son épée :

— J'ai promis que tu ne sortirais point, dit-il résolument.

— Place, Messire, ou j'appelle ! s'écria Landais.

— Tes gardes ont quitté la galerie.

— Ils sont ici prés.

— Moins près que ce fer de ta poitrine ; et si tu pousses un cri, ce sera le dernier.

Le trésorier recula pale et hésitant. Il sembla mesurer l'espace qui le séparait de la porte, puis promenant les yeux autour de lui comme s'il eût ciierclié une arme ou une issue, mais il n'y avait nul moyen de se défendre ni de fuii'.

Etienne, qui avait suivi ses regards, sourit.

— Tu cherches en vain, dit-il lentement; tu es bien en ma puissance ; toi et ta race, je vous écraserai aujourd'hui sous mon talon comme une nichée de vipères; cette fois, tu ne m'échapperas point !

— Que Dieu fasse selon son désir î dit Landais d'une voix sombre.

Et il s'assit avec une sorte de calme terrible.

II y eut un moment de silence ; tous deux attendaient, et pour tous deux chaque minute était un siècle d'angoisses.

Tout-à-coup un bruit de voix se fit entendre, des pas précipités retentirent dans la galerie.

— Landais î s'écria Etienne , voici la mort qui vient !

— La mort, répéta Pierre en se relevant, je la recevrai debout.

Le gentilhomme avait retiré la barre ; la ponte s'ouvrit vivement, et Albert parut tenant Marie par la main.

Trois cris partirent en même temps, la jeune fille s'était élancée dans les bras de son père ; Etienne , immobile et muet , ne pouvait en croire ses yeux; Albert s'avança vers lui.

— Ah! c'est toi qui l'as ramenée, dit le vieillard en l'apercevant.

— C'est moi ! répondit froidement Albert.

— Misérable! cria Chauvin avec un geste violent.

— 3Î8 — Les yeux du jeune homme s'allumèrent.

-- Les misérables , dit-il , sont ceux qui emploient la \iolence et la trahison contre une femme sans défense.

— Et ces lâches t'ont laissé la reprendre , continua Etienne sans l'écouter : ils ne l'ont pas plutôt percée de leurs épées! Ah! j'aurais dû le prévoir et la conduire moi-même !

— Oui, interrompit vivement Pierre, mais tu ne l'as point fait, et ma fille est sauvée, et, grâce à toi, je sais tout! Dieu soit béni, j'ai retrouvé ma force et mon espérance!... Ah! lu as raison , maître, le seul accommodement possible entre nous désormais est celui que scellera la hache, mais tu t'es vanté trop tôt , car c'est moi maintenant qui tiens le manche; à toi le tranchant !

Il y a dans toute existence humaine des jours d'épreuve où les désastres se multiplient avec une sorte de fatalité invincible , où chaque instant amène un changement nouveau, où tout se succède et se précipite comme dans un drame habilement préparé; crises courtes, mais suprêmes, qui recèlent souvent plus d'é'

vénemens et d'émotions que tout le reste de la vie!

Landais était arrivé à une de ces heures décisives où notre destinée court de péripéties en péripéties à son dénoûment. Au moment même où , par un bonheur inespéré , sa fille lui était rendue , les gentilshommes qui avaient quitté la fête ouvraient une porte aux révoltés, et leur livraient ainsi la ville.

Ceux-ci parurent bientôt devant le château, mais ils trouvèrent les herses levées et les remparts garnis d'archers ; ils s'arrêtèrent à quelque distance des fossés pour délibérer.

Cependant le duc , qui avait été averti le dernier, venait d'accourir à la tourelle pour reconnaître la force de l'ennemi ; il y trouva Landais.

— Combien sont-ils? deniauda iMancois lialeiant.

— Assez pour que leur châliment serve d'exemple, répondit le trésorier, qui sentait le besoin de relever le courage du duc par une feinte tranquillité.

Mais celui-ci s'approcha d'une meurtrière, et aperçut, aux premières lueurs du jour, la troupe des assiégeans qui occupait déjà tous les abords du château; il recula en pâlissant :

— Par le Christ , c'est une armée ! dit-il d'une voix troublée.

Landais allait répondre, lorsque Jacques Guibé annonça qu'un envoyé de la noblesse demandait à parler à Monseigneur.

— Que veut-il? demanda le trésorier.

— 11 apporte des propositions.

— Qu'on le chasse!

— Non, qu'il vienne! interrompit rapidement le duc.

— Il vous trompera , Monseigneur.

— J'y prendrai garde , maître.

Et comme Guibé semblait hésiter :

— Amène-le, ajoiita-t-il; je le veux!

Jacques reparut bientôt avec un gentilhomme en costume de guerre , mais désarmé : c'était le vicomte de Rohan.

Le vicomte s'inclina respectueusement à l'aspect de François; cdui-ci salua légèrement du geste et s'assit. Il y eut des deux côtés une pause; Landais, les bras croisés, observait le duc.

— Quelles paroles m'apportez-\ous de la part des vôtres? demanda ennu. celui-ci d'un Ion qu'il s'efforçait de rendre hautain.

— Toujours la môme, Rîonseigneur, répondit le vicomte 5 les gentilsliorames sollicitent réparation et justice.

— Où sont leurs demandes?

— Dans cette supplique , Monseigneur.

— Lisez.

Le vicomte déploya le parchemin qu'il tenait à la main et obéit.

Ce qu'il avait appelé une supplique n'était autre chose qu'un traité par lequel la noblesse rentrait dans ses plus anciens privilèges. C'était l'acte déjà proposée à la signature de François, lorsqu'il s'était trouvé un irislanî; le prisonnier des gentilshommes, mais avec toutes

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les uddilions que le Ieni|)s , la rc(1e\iua et le succès avaient permis d'y apporter.

Le duc écoula cette longue transaction avec plus d'ennui que de colère. Seulement, arrivé à l'article par lequel les gentilshommes exigeaient qu'on leur livrât le trésorier, il jeta un regard oblique à ce dernier.

— Cela ne peut être, interrompit-il lentement; frapper messire Landais ce serait me frapper moi-même , car il est revélu de mon autorité.

— Que monseigneur la lui retire , observa Rolian, et rien de commun n'existera plus entre lui et cet homme.

— Le duché et moi , nous lui devons trop pour l'abandonner aux mains de ses ennemis.

— Songez, Monseigneur, que, quoi qu'il arrive, il y tombera, reprit le vicomte avec

une fermeté soumise; nous sommes maîtres de la \ille et nous le serons du château aussitôt qu'il nous plaira. Les bourgeois nous aideraient eux-mêmes à l'assaut, de peur de nourrir trop long-temps nos hommes de guerre, et pour rouvrir plus tôt leurs boutiques, ils pendraient maître Landais de leurs propres mains. Tout secours est donc impossible , toute résistance vaine et sans profit; croyez-moi, Monseigneur, rendez la paix au duché en séparant votre cause de celle d'un mauvais serviteur qui maintes fois vous a trahi vous-même.

— C'est ce qu'il faudrait prouver, dit le duc, dont la résolution devenait moins ferme à mesure qu'on lui montrait plus clairement le danger.

— Qu'à cela ne tienne, répliqua le vicomte; nous ne voulons que réquilé, et si monseigneur doute descrimes de maître Landais, nous consentons à ce qu'il lui donne dés juges.

— Il -igs-Sl —

François se tourna vers le ministre comme pour l'interroger du regard. Il était évident que son lâche cœur cédait déjà , et qu'il eût voulu sortir du péril en livrant son favori; mais il n'osait s'avouer à lui-même son désir. Dominé, malgré tout, par le génie de Pierre, il attendait , avec cet instinct des égoïstes pour deviner les fortes âmes, que Landais lui accordât lui-même la permission de le trahir.

Mais Landais demeura muet.

Un travail terrible s'achevait en ce moment dans son esprit. Après avoir vivement écouté tout ce que venait de dire le vicomte, après avoir suivi les impressions du duc et s'être senti abandonné par lui , il avait rapidement repassé dans sa pensée tous les moyens de salut qui lui restaient , et avait reconnu leur impuissance. Alors , voyant sa perte certaine, il s'y était résigné avec la promptitude des natures courageuses , et n'avait plus songé qu'à

sauver sa fille, de cet inévitable naufrage. La résolution fut aussitôt prise ; il lit un pas vers le duc, inquiet de son silence, et qui baissa les yeux sous son regard.

— Les propositions de messire Rohan peuvent être acceptées , dit-il , s'il accepte également les nôtres.

— Quelles sont-elles ? demanda le vicomte attentif?

— Les voici, Messire. Je veux, quel que soit l'arrêt des juges, que tous mes biens soient conservés à ma fille, qui demeurera libre et maîtresse de ses volontés, et à l'abri de toute poursuite.

— Ceci peut vous être accordé , dit le vicomte.

— Je demande qu'aucun empêchement ne soit apporté à son mariage avec celui que je lui choisirai moi-même.

— Qu'il soit encore fait en cela selon vos désirs, maître^,

-— Je veux enfin que vous juriez d'être fidèle à ces promesses , au nom de la noblesse entière; que vous y engagiez personnellement votre honneur et le salut de votre ame.

— Je l'engage, dit le vicomte sérieusement, en étendant la main vers le crucifix suspendu au mur.

— Et moi, ajouta le duc en se levant, je jure que, dussent tous les sénéchaux du duché te condamner, maître, je te prendrai à merci.

— Dieu vous récompense de votre intention, Monseigneur ! répondit froidement Landais ; mais songez d'abord à signer la paix ; moi , je vais embrasser ma fille encore une fois.

Cependant les clameurs des assiégeants , au milieu desquelles retentissait le nom du trésorier, n'avaient pas tardé à parvenir jusqu'au retrait de la jeune fille , et à l'instruire du

péril qui menaçait son père- Albert essaya de la rassurer; mais le tremblement de sa voix et les regards inquiets qu'il jetait sans cesse vers la fenêtre démentaient ses paroles. Marie voulut alors retourner vers Landais; les efforts d'Albert pour la retenir ne firent qu'augmenter ses craintes , et elle allait courir à la galerie où elle avait laissé le ministre , lorsque celui-ci entra.

Elle se jeta dans ses bras avec un cri.

— Ah! que sepasse-t-il, et que vous veut-on, mon père? demanda-t-elle épouvantée.

— Tu le sauras, enfant, dit Pierre ; mais je te cherchais, il faut que je te parle.

— Oh!dites»moi d'abord que vous ne courez aucun danger,

— Les morts seuls pourraient parler ainsi, ma fille.

— Ainsi vous craignez ?

— Rien : du calme, Marie, du calme, et écoutemoi, les momens sont précieux.

— Ah! parlez, mon père.

Landais prit les mains de la jeune fille , et Albert voulut s'éloigner; il l'arrêta d'un signe.

— Reste , dit-il , tu peux , tu dois tout entendre.

Et rapprochant Marie de son cœur :

— Réponds-moi, continua-t-il , et réponds sans détour, car il y va de tout mon bonheur : est-il vrai, comme tu me l'as dit un jour, que tu n'aies jamais désiré l'éclat ni la puissance?

— Ah! vrai, vrai, mon père.

— Et maintenant , comme autrefois , tu ne demanderais qu'un manoir entouré d'arbres, et la paix dans l'obscurité?

— Ah ! n'est-ce point assez pour aimer à vivre ?

Landais soupira.

— Tout est bien, alors, reprit-il. Ce que tu

désirais, je te l'aurai obtenu ! Peu importe que mes ennemis renversent l'édifice de fortune que j'avais mis quinze années à élever pour toi ; puisque tu n'en voulais pas, il eût toujours fallu le détruire. Dieu fait bien ce qu'il faut.

Et serrant contre sa poitrine la jeune fille qui le regardait avec une inquiétude agitée.

— Ne crains rien , enfant, continua-t-il ; je \iens d'assurer ta paix.

— Mais la vôtre, mon père? s'écria Marie.

Landais détourna les yeux ; elle saisit ses mains avec une brusque épouvante.

— La votre î répéta-t-elle , vous ne m'en parlez pas. Est-il sûr que vous n'avez plus rien à craindre ? Oh! répondez, au nom de Dieu!

■ ne savez-vous point que je ne veux être sauvée qu'avec vous? que sans vous je ne puis être heureuse ?

— Tu te trompes , dit Landais avec un mé-

lancolique sourire ; je ne suis que ton père , moi.

— Ah! que dites-vous?

— Ne te défends pas ; cela doit être ainsi ; je ne puis que te préparer la vie ; c'est à un autre de te la faire joyeuse , et cet autre. . . tu l'as trouvé.

La jeune fille baissa la tête. Albert , qui avait suivi toute cette scène avec une émotion €roissante , tressaillit embarrassé.

Landais se pencha vers Marie, et d'une voix plus basse :

— Réponds, dit-il ; me suis-je trompé?

'celui qui l'a arrachée aux mains de tes ravisseurs n'est-il pour loi rien de plus qu'un libérateur? N'est-ce pas avec lui que tu voudrais le manoir solitaire et la paix dans l'obscurité ?

— Mon père!... murmura la jeune fille en *<;achant son visage sur le sein de Landais.

— C'est bien , dit Pierre avec une triste douceur.

Et se tournant vers le jeune homme , qui s'était approché confus et attendri :

— Promets-tu de l'aimer plus qu'un père et de la protéger contre tous? demanda-t-il.

— Ah! jusqu'au dernier souffle de ma vie, s'écria Albert,

— Alors emmène-la, dit Landais d'une voix étouffée. Je puis mourir maintenant, car je la laisse heureuse et protégée.

— Tu te trompes , dit Chauvin qui parut à la porte du retrait.

— Encore cet homme! s'écria Pierre.

— Tu te trompes, répéta Etienne. En souscrivant toi-même à ta perte , tu crois avoir assuré à ta fille un doux avenir et un fidèle protecteur ! eh bien , ton espérance est vaine, car il y a entre elle et lui un obstacle invincible.

— Lequel?... demanda Landais.

'— La tombe du chancelier, dont Albert est le fils !

Pierre recula en poussant un cri.

— Ainsi , reprit Etienne avec un sourire sauvage, le bonheur de ta fille est impossible, et c'est toi qui en est cause ! Ainsi ton sacrifice aura été inutile, car, en mourant, tu la laisseras seule et le cœur brisé!... Bénis donc encore Dieu qui s'est joué de toutes tes espérances. Ah ! je t'avais averti que le jour des représailles viendrait, Landais; trouves-tu enfin que je sois vengé?

A la déclaration faite par Etienne, Marie s'était caché le visage, et le jeune secrétaire était devenu pâle. Landais demeura un instant égaré; ses deux mains sa portèrent à son front comme s'il eût craint de devenir fou.

— Albert, fils du chancelier... répéta-t-il ; cela ne peut être. . . tous deux sont morts. . .

— Tu l'as cru , répondit Etienne avec une ironie triomphante ; mais celui-ci fut sauvé par moi.

— Tu mens!

— J'en ai la preuve.

— Tu mens!

— La voici.

— Un acte! s'écria Albert.

— Signé des moines qui le reçurent.

— Ainsi, c'est la vérité.

— Regarde.

Le jeune homme saisit le parchemin :

■ — Et c'est là le seul témoignage de ma naissance, reprit-il après l'avoir parcouru; c'est là le titre qui m'assure un héritage de sang pour lequel il faudrait renoncer à la pitié et au bonheur!... Je le refuse!...

— Rends-moi cet acte! s'écria Etienne.

— Il m'appartient, dit le jeune homme; moi seul ai droit de m'en servir.

— Et qu'en comptes-tu faire?

Pour toute réponse, Albert courut au foyer et jeta le parchemin dans les flammes.

— Malheureux ! s'écria Chauvin.

— Qu'un autre réclame maintenant votre noble nom , Messire, reprit le jeune homme avec calme; moi je ne suis qu'un orphelin abandonné, le fils d'un mendiant, et je n'ai d'autre famille que cette femme et ce vieillard.

Landais leva au ciel ses yeux mouillés , et embrassant Marie :

— Maintenant je te quitterai sans crainte , ma fille, dit-il d'une voix profonde; tu as quelqu'un qui t'aime autant que moi !

Quelques mois s'étaient écoulés depuis les événemens racontés aux chapitres précédens. La noblesse, rassemblée dans cette même salle de réception où nous l'avons déjà vue, entourait le duc qui se montrait pour la première fois depuis plusieurs jours et dont le pâle visage portait encore l'empreinte d'une récente maladie.

A demi renversé dans un fauteuil, les mains jointes et les jambes croisées l'une sur l'autre, il écoutait une histoire qui occupait alors tout le duché. 11 ne s'agissait de rien moins que d'une riche et belle bourgeoise de Nantes livrée d'amour à un noble étranger qu'elle avait reconnu plus tard pour Satan lui-même. La justice cléricale venait d'évoquer l'affaire, et il

n'était bruit que des effrayantes dépositions de la belle bourgeoise et des exorcismes et purifications employés par messires les juges ecclésiastiques.

Le duc prêtait l'oreille à ce récit, agréablement assaisonné, par le vicomte de Rolian, de louanges pour sa seigneurie et d'épigrammes contre messire Satan; mais son air restait froid, et le sourire n'avait point entrouvert une seule fois ses lèvres pâlies.

La foule, les yeux fixés sur ceux du duc , n'osait s'amuser sans qu'il en donnât l'exemple, et demeurait également sérieuse.

Le vicomte , déconcerté du peu d'effet de son histoire, coupa court en abrégeant les derniers détails.

— Nous vivons dans des jours tristes , Messire, dit gravement le duc lorsqu'il eut achevé, je n'entends plus parler que de crimes , de prodiges ou de jugemens.

Et comme si ce dernier mot eût réveillé en lui un souvenir :

— Le procès de messire Landais n'avance-til point, que je n'en entends plus dire mot?

— Si je ne me trompe, les juges ont fini leur office, répondit Rohan avec contrainte.

— Quoi qu'ils décident, interrompit le duc, maître Landais a ma parole et doit obtenir grâce. La clémence est chose prudente aux vieillards, car Dieu ne pardonne qu'à ceux qui ont pardonné.

Les gentilshommes se regardèrent d'un air embarrassé^ et il y eut un assez long silence.

H fut interrompu par un bruit de voix qui se querellaient dans la galerie voisine. Le duc demanda la cause de ce débat; mais avant qu'on eût pu lui répondre , la portière se leva brusquement , et Albert parut avec Marie.

A leur aspect , tous les seigneurs firent un mouvement.

Le jeune homme n'avait point d'épée , et la jeune fille portait la coiffe de deuil des bourgeoises ; tous deux étaient vêtus de noir. Ils s'avancèrent vers le duc et se mirent à genoux.

— Ah ! je comprends, dit François, maître Landais a été condamné.

— 11 est vrai, murmura Albert.

— Et vous venez solliciter sa grâce?

Le jeune homme et la jeune fdle relevèrent la tête avec un étonnement douloureux.

— Il serait trop tard, répliqua Albert d'une voix sombre.

— Que veux-tu dire? interrompit le duc. Le trésorier...

— Est mort depuis trois jours, de la main du bourreau.

François se leva d'un bond, en poussant un cri si terrible que les gentilshommes reculèrent.

— Mort! répéta-t-il avec une sorte d'égaré-

ment, sans que je l'aie su... Mort de la main du bourreau, malgré ma promesse, malgré ma volonté! Qui donc a ordonné le supplice?

— Nous tous , monseigneur , répondit Etienne; il fallait faire justice; nous avons exécuté l'arrêt sans rien dire, afin de ne point être forcés de vous désobéir.

— Et personne ne m'a prévenu ! reprit François avec rage.

— Personne ne l'a pu, Monseigneur, observa Albert; tous nos efforts pour parvenir jusqu'à vous ont été inutiles ; aujourd'hui même encore il a fallu entrer par surprise et violence pour demander le droit de déposer le corps du trésorier dans une terre sainte.

François promena sur les gentilshommes des regards étincelans.

— Ainsi je suis votre prisonnier,. Messires , ' dit-il , tremblant de colère ; vous seuls commandez ici désormais... Vous avez déjà coupé

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la main droite du duché ; eh bien ! coupez là tête, maintenant. Qui vous arrête?... Moi mort , vous pourrez plus facilement achever de vendre la Bretagne au roi de France. Seulement rappelez-vous ma prédiction : votre félonie amènera elle - même son châtiment. Vous étiez les seigneurs d'un Etat indépendant , vous deviendrez les derniers gentilshommes d'un grand royaume. On se rira à la cour de votre pauvreté et de vos noms inconnus. Vous serez les cadets de la noblesse française. Ah! que je puisse voir du paradis un pareil changement , et je ne demande point d'autre joie... Dieu vous maudisse, fous et méchans !

A ces mots , le duc chancela et tomba renversé dans son fauteuil. Il était évanoui.

FtN.

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