‹ Pierre Gratiolet. De la physionomie et des mouvements d'expressionChapitre 1 sur 11 · I 8 , RUE JACOB, I · texte numérisé non relu

I 8 , RUE JACOB, I

SA VIE ET SES TRAVAUX

L’homme est visiblement fait pour penser; c’est toute sa dignité et tout son mérite.

(Pensées de Pascal.)

Ce mot célèbre de Pascal se présente à mon esprit au moment où je me propose d’esquisser à grands traits la vie et les travaux de l’éminent anatomiste dont la science et l’amitié déplorent la mort prématurée. Quelle autre épigraphe en effet pourrait caractériser avec plus de précision l’œuvre dont Gratiolet poursuivait encore, il y a quelques

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jours à peine, la réalisation? Tous ses travaux, marqués au coin de la philosophie la plus élevée, décèlent une préoccupation constante : asseoir les doctrines spiritualistes sur les données positives de la science. Le but sans cesse présent à sa vue, dans ses belles recherches sur l'encéphale, c’est l’étude des rapports de la fonction avec l’organe, de la pensée avec la forme, le volume et la structure du cerveau : la conclusion .de ses méditations profondes, de ses investigations patientes, de ses délicates dissections, c’est que la pensée, l’esprit ou l’âme — quelque nom qu’on lui donne — est une essence, l’être par excellence et non point un pur phénomène.

Enfin, de ses magnifiques observations sur l’anatomie comparée de l’homme et des singes anthropomorphes, il déduit une nouvelle confirmation de ses conceptions philosophiques; il nous fait mesurer la profondeur de l’abîme qui sépare l’homme de la brute la plus voisine de lui par sa conformation et par son aspect extérieur : il nous montre l’homme, seul doué de la faculté de faire des abs-

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tractions et de les réaliser par la création de formes, seul capable de représenter des idées par des signes matériels. Pour lui, comme pour Pascal, « l’homme est visiblement fait pour penser. »

Des voix plus autorisées que la mienne rappelleront les services éminents queGratiolet a rendus à l’histoire et à la philosophie naturelles. En écrivant cette notice bien imparfaite, je le sens, je

viens paver mon faible tribut d’admiration et de respect à la mémoire de l’ami que la mort nous a si brusquement ravi; je cède au désir de raconter cette vie si noble, si pure, si bien remplie; de retracer l’existence de cet homme de bien, qui n’a connu ni la vanité, ni l’envie, ni l’ambition, et qu’une excessive modestie, jointe à une rare abnégation, ont seules empêché d’occuper dans le monde le rang élevé que ses travaux lui assignent dans le domaine de la science.

Louis-Pierre Gratiolet est né le 6 juillet 1815, à Sainte-Foy-la-Grande, petite ville du département de la Gironde, où son père exerçait la médecine. Le docteur Gratiolet, allié par son mariage à l’une

des plus anciennes familles nobles du Périgord, était un homme d’une grande austérité; il parlait peu; l’exaltation de ses sentiments religieux n’était égalée que par l’ardeur de ses convictions politiques. Catholique fervent et royaliste passionné, il dut, vers 1820, quitter Sainte-Foy-la-Grande à la suite de tracasseries politiques qui lui rendaient insupportable le séjour de cette petite ville.

Il s’établit à Bordeaux, où s’écoulèrent les premières années du jeune Pierre. Madame Gratiolet était une femme intelligente, de mœurs douces et douée d’une grande affabilité; sa conversation, empreinte d’une légère teinte de mélancolie, offrait un charme tout particulier ; son fds se plaisait fréquemment à rappeler l’heureuse influence qu’elle avait exercée sur la direction de son esprit, à cet âge où les impressions, en apparence fugitives, laissent cependant dans l’âme de l’enfant des traces ineffaçables.

À son arrivée à Bordeaux, Pierre fut placé dans une école primaire, tenue par les jésuites ; il y resta quatre ans. En 1824, il entra dans une ins-

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titution particulière, dirigée par un homme d’une vaste érudition, unie à des sentiments religieux très-prononcés. Ce maître, nommé Laborde, savait inspirer à ses élèves le goût des fortes études; il se plaisait à leur donner des compositions en vers français ou latins, genre dans lequel excellait le jeune Pierre4.

Déjà se révélaient chez l’enfant les facultés puissantes que nous rencontrerons plus tard chez l’éloquent professeur de la Sorbonne et dans l’élégant et correct auteur de Y Anatomie comparée du Système nerveux. A l’âge de quatorze ans, Pierre im provisait des discours spirituels et bien tournés; il écrivait avec goût et témoignait, par les illustra lions dont il couvrait ses cahiers d’étude, d’une rare aptitude pour le dessin. Tout en cultivant les lettres, il se sentait déjà entraîné, par la vocation, vers les sciences naturelles ; il consacrait les jours de congé à parcourir les bois et les marécages des

1. M. le docteur Labourdette, condisciple de Gratiolel, a bien voulu me donner des détails intéressants sur les premières années d’étude de son camarade; je lui en exprime ma reconnaissance.

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environs de Bordeaux, pour recueillir des plantes et collectionner des insectes qu’il rangeait au retour avec beaucoup de soin dans des boîtes et dans de petits flacons patiemment étiquetés. Une chose surtout frappait vivement les camarades de Gratiolet : c’était la tournure chevaleresque de son esprit. L’injustice qu’il a su, durant toute sa vie, supporter avec tant de calme alors qu’elle n’atteignait que lui, le révoltait profondément lorsqu’il s’agissait des autres. Brave jusqu’à la témérité, il prit, dès son enfance, le parti du faible contre le fort; n’écoutant que le sentiment de la justice et du droit, il oubliait souvent que la force physique n’égalait pas en lui la vigueur de l’esprit et la générosité du cœur. Il succombait fréquemment dans ces petites luttes inséparables de la vie de collège; mais le bon droit était de son côté, et, vainqueur ou vaincu, il voyait chaque jour s’accroître l'affection et l’estime qu’il inspirait à ses camarades. Cette droiture de caractère, cette haine pour tout ce qui ne lui paraissait pas juste et honnête, Gratiolet les a conservées toute sa vie : d’une bonté et

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d’une bienveillance à toute épreuve lorsqu’il était

seul en jeu, il prenait avec une ardeur extrême la

défense de ses amis injustement attaqués.

Qu’il me soit permis d’invoquer ici un souvenir personnel, et de transcrire quelques lignes d’une lettre qu’il m’écrivait au mois de janvier dernier, dans ce style aimable, moitié sérieux, moitié enjoué, dont personne mieux que lui ne possédait le secret. Après m’avoir exposé l’état d’un débat scientifique sur lequel il appelait mon attention, il ajoutait : « Vous jugerez, mon cher ami, de la y justice des prétentions de X... qui a pour sou- » tiens et trompettes MM... Mais le public peut s’y » tromper. Nous sommes de race pure; vous avez » une longue lance, je me servirais au besoin de » ma courte épée. Transperçons, je vous prie, ces » coquins, ces sarrasins de bas étage , ces nié- » créants qui prétendent voler les travailleurs » consciencieux et empoisonner, de leurs menson- » ges, la croyance publique. » Ce n’est pas sans dessein que j’insiste sur ce trait saillant du caractère de Gratiolet, car cet amour de la vérité et de

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la justice, que nul n’a poussé plus loin que lui. n’a pas été l’un des moindres obstacles à son avancement dans la carrière par lui parcourue avec tant de profit pour la science.

Mais n’anticipons pas sur les événements. En 1829. Pierre partit pour Paris avec* sa mère, et entra au collège Stanislas, où il devait terminer ses études classiques.

Effrayée par les événements de 1830, madame Gratiolet retourna à Bordeaux peu de temps après les journées de juillet, emmenant avec elle son jeune fds, dont les études furent suspendues jusqu’à la lin des vacances. Revenu au collège Stanislas au mois d’octobre de la même année, Gratiolet y suivit régulièrement les cours jusqu’en 1833, époque à laquelle il se présenta au baccalauréat.

C’est durant ces trois années qu’il noua, avec quelques hommes, aujourd’hui haut placés dans les lettres, les sciences et les arts, des relations d’amitié que la mort seule pouvait rompre l. En

i. Au collège Stanislas, Gratiolet eut pour condisciples M. le

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1834, M. Gratiolet, que les devoirs de sa profession et plus encore les soins réclamés par la santé de sa tille avaient retenu jusque-là à Bordeaux, vint s’établir à Paris pour y suivre les études de droit de son fils.

Lejeune homme eut, en effet, la pensée d’embrasser la carrière du droit; le chagrin que lui causa la mort de sa sœur, enlevée à l’âge de dixhuit ans, amena en lui un moment de découragement profond, et le détourna pour quelques mois de la voie où sa vocation, mieux comprise, ne devait pas tarder à le faire rentrer. Il ne prit à l’École de droit que deux inscriptions et, dès l’hiver de 1834, il s’adonnait avec ardeur à l’étude des sciences médicales, et spécialement à l’anatomie qui fera l’objet des méditations de toute sa vie.

Deux hommes éminents, M. Etienne Pariset, secrétaire perpétuel de l’Académie de médecine, et

docteur Th. Roussel, M. le conseiller Dauehez, M. Hetzel, M. Henri Sainte-Claire Deville, M. John Lemoine, M. Ulysse Ladet, M. Jean Macé, etc.

M. de Blainville, professeur au Muséum, devaient, par leurs conseils, par leurs leçons et par leur amitié, exercer sur Gratiolet une influence décisive dans la vie d’un savant; c’est sousle patronage du premier qu’il entra dans la carrière médicale et qu’il se prépara, par de fortes études, au concours de l’internat, dont il subit, avec succès, les épreuves en 1839.

M. Pariset développa, par son enseignement et par ses conversations, les tendances philosophiques de l’esprit de son jeune ami. Je ne saurais mieux mettre en lumière la profonde influence de l’illustre secrétaire perpétuel sur la direction des idées de Gratiolet, quen reproduisant ici la lettre que le futur professeur de la Sorbonne écrivait à son maître, en lui envoyant sa thèse de doctorat. Voici cette dédicace :

’« Un pareil hommage est peu digne de vous, je » lésais : un essai, écrit en quelques jours d’après » des matériaux incomplets, mériterait peu le pa- » tronagede votre nom; aussi ne l’ai-je point offert i à mon maître; mais, oserai-je le dire ? à cet ami.

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» si bon, si éclairé, si bienveillant, qu’on aime » avec l’esprit et qu’on respecte avec le cœur. Vous » m’avez appris à reconnaître, dans la succession » des phénomènes naturels, la trace d’une intelli- » gence qui ne se repose jamais. Occupé sans cesse » de la lecture de ses œuvres, je n’ai point oublié » les principes que j’ai reçus de vous.

» La hardiesse dans les vues, la délicatesse dans » l’analyse, la sagesse dans les conclusions, et, si » j’envisage le style, l’élégance, la force, la préci- » sion, la netteté : tels sont les modèles que vous » me présentez toujours. Si Dieu me donnait d’ac- » quérir enfin ces qualités précieuses, si je pouvais » être un jour de quelque utilité aux lettres et aux » sciences, ma gloire la plus chère serait de penser » que je continue votre œuvre et que votre élève » est devenu digne de vous.

» Paris. 23 mai 1845 *. »

Le vœu de Gratiolet s’est accompli : ces qualités

1. Cette lettre m’a été communiquée par M. le docteur Lemercier, sous-bibliothécaire au Muséum, ami intime de Gratiolet.

qu’il énumère avec tant de charme, en s’adressant à M. Pariset, il les possédait toutes. Qui ne reconnaîtra, en effet, qu’on ne pourrait louer avec plus

de vérité et d’exactitude les œuvres de l’élève qu’en

lui appliquant ce qu’il dit lui-même des écrits de son maître?

M. Pariset, avec cette promptitude de jugement et cette sûreté de coup d’œil que donnent l’expérience et la connaissance des hommes, avait, dès l’abord, apprécié comme il le méritait le jeune interne des hôpitaux de Paris; il avait entrevu le brillant avenir qui pouvait s’ouvrir devant lui, si une main intelligente lui offrait son appui; il avait pressenti les services qu’il rendrait à la science.

À partir du jour où le naturaliste Laurent présenta Gratiolet au savant médecin de la Salpô-

trière, une amitié toujours croissante unit ces deux hommes, si bien faits pour se comprendre et pour s’aimer. Un des premiers témoignages d’estime que M. Pariset voulut donner à son protégé fut de le présenter à M. de Blainville, successeur de Cuvier dans la chaire d’anatomie comparée au

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Muséum. Les trois premiers travaux de Gratiolet furent ainsi publiés dans un recueil que venait de fonder le professeur du Jardin des Plantes 1 . Dès 1842, l’illustre anatomiste l’attachait à son laboratoire avec le titre de préparateur (aux appointements de 900 fr.); il devait conserver ce titre jusqu’en 1853, époque à laquelle il fut nommé aide-naturaliste , ce qui portait son traitement à 1800 fr. C’est dans ces modestes fonctions que Gratiolet, livré tout entier au culte le plus désintéressé de la science, devait attendre, jusqu’en 1861 , c’est-à-dire pendant dix-neuf années, une chaire du haut enseignement qu’aucun naturaliste parmi ses contemporains n’eût remplie avec plus d’éclat que lui; M. de Biainville, heureusement pour l’honneur de la science française, avait compris quel concours précieux la parole éloquente et élevée de Gratiolet pouvait prêter au haut enseignement.

Décidé en 1844, par l’état de sa santé, à se faire suppléer dans sa chaire du Muséum, il jeta tout naturellement les yeux sur le jeune anatomiste.

ï. Annales françaises et étrangères d’anatomie et de physiologie .

dont il avait pour ainsi dire deviné le talent oratoire. Plus d’un professeur, en pareille occurrence, aurait choisi un suppléant dont le succès fût au moins douteux : un homme auquel une suppléance, se prolongeât-elle dix ans, ne pût créer de titres sérieux pour l’avenir. Gela ne se voit que trop souvent.

M. de Blainville, profondément attaché à son préparateur, et que la nature élevée de son esprit mettait d’ailleurs à l’abri de ces mesquines réflexions, pensa sans doute que l’jntérêt de la science était seul en jeu, et que son devoir, comme titulaire, était de désigner un remplaçant digne de lui. Il fit nommer Gratiolet. J’ai sous les yeux une lettre datée du 20 juin 1844, qui témoigne assez quels sentiments divers agitaient, au moment de cette nomination, l’esprit du futur suppléant. Je ne résiste pas au plaisir de publier cette aimable et spirituelle correspondance l.

1. Je dois la communication de cette lettre à l’obligeance de M. le conseiller Dauchez, l’un des amis d’études de Gratiolet, auquel elle était adressée et qui a bien voulu m’autoriser à la publier.

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(( Je suis si accablé de travail et d’inquiétudes

» que je ne sais plus où trouver un moment pour

» aller te voir, m’excuser de toutes mes impar-

» donnables négligences, et me confesser encore

» de fautes que je commets toujours de nouveau.

» Ricard 1 a commis une indiscrétion. Je me » réservais le plaisir d’aller moi-même t’apprendre » les bonnes intentions de M. de Blain ville à mon » égard, mais il n’en fait jamais d’autres. Je pen- » sais trouver un moment aujourd’hui pour aller » te dire bonjour à la Cour des comptes; mais, » pris entre trente bouquins, au moins, je ne puis » parvenir à me débarrasser.

» Tu as oublié, sans doute, ce que c’est qu’un » examen ; j’en ai trois à passer dans deux mois 2, » et par-dessus le marché un cours à faire, un » cours à grand orchestre, mon Dieu ! avec des

1. M. le docteur Ricard, compagnon d’études et ami de Gratiolet.

2. 11 préparait sps examens de doctorat; les internes des hôpitaux ne peuvent, on le sait, se faire recevoir docteurs avant l’expiration de leurs fonctions, sous peine d’être considérés comme démissionnaires.

» claqueurs et des sitfleurs tout prêts. Malgré tout » mon courage, j’ai peur parfois, et la tête me » tourne. En songeant à ce que je devrai dire, » j’oublie même par où je dois commencer. Mes » matériaux presque achevés se mêlent dans ma » tête, et j’ai peine à dégager mon plan enfoui » sous tant de décombres. C’est vraiment une » chose terrible que d’être pris à l’improviste. » Puis, mêler l’histoire des cautères et des vési- » catoires 1 à des considérations de philosophie » naturelle , poursuivre à grande peine ce que » l’anatomie a de plus délicat, systématiser tous » ces détails et travailler en même temps à dé- » brouiller le fatras obscur des livres de méde- » cine que je suis obligé de dévorer; voilà ce » qui, certainement, me démantibulera la cer- » velle, si mes amis ne font pas une neuvaine à » saint Jean pour qu’il me fasse retrouver, comme » à Astolphe ou à Roland, ma raison perdue.

» Eniiu, je vais avoir un public! Je lui parlerai » gravement de ce que je ne sais pas, de ce qu’on

i. Allusion à l’examen de pathologie qu’il préparait.

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)) ne saura jamais peut-être. Voilà une affaire bien » importante. C’est cependant sur cet amas de » futilités que je vais peut-être fonder mon avenir! » Allons ! d’autres lancent leur citadelle dans les » eaux de la mer, moi, je vais élever la mienne » sur les nuages. Nous sommes dans le siècle des » grands aéronautes. Je prie Dieu de me tenir en » sa sainte et digne garde et de faire que je 11e » me casse pas le cou.

» Adieu, mon ami. »

On voit dans quelle situation d’esprit la proposition de M. de Blainville trouva Gratiolet et avec quel plaisir, au fond, il acceptait la perspective d’un enseignement pour lequel, malgré son extrême modestie et sa grande jeunesse, il se sentait bien préparé.

Sa première leçon au Muséum fut un véritable triomphe, dont les journaux du temps nous ont gardé le souvenir. Son maître, le digne M. Pariset , caché dans un coin de l’amphithéâtre, avait voulu assister à ce brillant début. Après la leçon,

en face de ce nombreux auditoire, enthousiasmé par les vues élevées et l’éloquente diction du jeune professeur, il pressa sur son cœur celui auquel il avait ouvert la carrière. Des larmes d’attendrissement s’échappaient des yeux du vieillard, qui répondit à son élève surpris et ému de le voir là : « Je viens écouter mon maître. » Longtemps après cette journée, M. Pariset ne pouvait rappeler le premier succès de Gratiolet sans une profonde émotion. Les applaudissements chaleureux qui avaient accueilli le suppléant de M. de Blainville l’attendaient à chaque nouvelle leçon ; le succès du cours d’anatomie comparée allait croissant, et loin d’en prendre ombrage, le respectable titulaire s’en réjouissait, et ne sôngeait qu’aux moyens d’assurer d’une façon définitive, à celui qui la remplissait avec tant d’éclat, la chaire illustrée autrefois par Cuvier. C’est ainsi que de 1844 à 1850 , Gratiolet suppléa constamment M. de Blainville, émerveillant les auditeurs par le charme de sa parole, non moins qu’il les surprenait par 1 étendue de ses connaissances et la

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profondeur de ses vues. C’est dans le cours de cette suppléance, au mois de mai 1848, que Gratiolet perdit sa mère, devenue veuve depuis quelques années1. Il chercha dans l’étude, cette consolatrice par excellence, et dans l’amitié de quelques cœurs dévoués, un adoucissement à ce cruel chagrin. Grâce aux soins empressés de ses amis, grâce à ses livres et à son enseignement, il surmonta peu à peu la douleur poignante que lui avait causée cette séparation. Sa croyance inébranlable à l’immortalité de l’âme, croyance qui a seule adouci les dernières heures de son existence, l’aida aussi puissamment à traverser cette

phase douloureuse de sa vie.

Deux ans après, un nouveau malheur devait fondre sur lui. Son maître, M. de Blainville, subitement frappé par une attaque d’apoplexie, expirait le 1er mai 1850. M. Béclard a retracé en ces termes, devant 1* Académie de médecine, les derniers moments de l’illustre anatomiste :

« Les luttes qu’avait soutenues M. de Blain-

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