VII
A l'Héritier du trône Offrons aussi des fleurs; Espoir de la Couronne, Il est dans tous les cœurs.
Chantons, fêtons, etc.
Villmc.
Compagnons de la gloire.
Vous vîtes ses travaux; Honneur à la mémoire Du champ de Waterloo!
Chantons, fêtons, etc.
lX"e.
Accordez indulgence A ma muse en défaut.
C'est la reconnaissance Qui guidât mon pinceau.
Chantons, fêtons, etc.
Au séjour de Tempereur Alexandre parmi naus se rattache une anecdote inédite. En même temps que les souverains, se trouvait aussi à Spa la femme du général Caulaincourt, duc de Vicence, celui-là même qui avait été envoyé successivement par Napoléon aux congrès de Francfort (i8i3), de Châtillon-sur-Seine (1814), avec des propositions de paix toujours refusées.
Le général était personnellement connu du Czar auprès duquel il s*était rendu peu après rentrée des troupes alliées, à Paris, et il en était fort estimé par cela même que sa fidélité et son dévouement avaient survécu à la mauvaise fortune de Bonaparte.
Forcé de rester éloigné de sa patrie sous la Restauration des Bourbons, il supportait malaisément un exil cruel. La duchesse, sa femme, sachant Alexandre tout-puissant, vint ici même le supplier de faire lever le décret d ostracisme qui frappait le duc de Vicence.
Trois ans après (1821), la Liste'des Étrangers, le livre d*or de Spa, inscrivait encore le nom d'un des futurs arbitres des destinées de l'Empire russe. Le grand-duc Nicolas et sa femme Alexandra Feodorowna, fille de Guillaume III, roi de Prusse, passèrent ici quelque temps au milieu d'une société qui dut étonner les vieillards spadois et leur faire croire un moment à la renaissance de la prospérité d'autrefois. Les hôtels du bourg suffirent à peine pour abriter un nombre aussi considérable de personnages de marque. Le roi et la reine des Pays-Bas, le prince Frédéric et la princesse Marianne des Pays-Bas logèrent au Grand Hôtel. Le roi de Prusse et les princes Guillaume et Frédéric de Prusse à VHôtel dOrange. Le roi de Wurtemberg, sous le nom de comte de Teck, dM Lion
Noir. Le grand-duc héréditaire de Mecklembourg-Schwérin aux Tuileries, Enfin le duc de Nassau, le duc de Cumberland et bien d'autres. Dans un grand bal donné à la Redoute, par la reine des Pays-Bas, Ton vit réunis trois rois et quatorze princes et princesses du sang. Nos pères pourraient encore redire l'éclat et la pompe dont brilla alors notre modeste cité.
Le grand-duc Nicolas était descendu à Thôtel enseigné la Ville dAnvrs, Il aimait beaucoup à parcourir les sites pittoresques de notre vallée et il n est pas de jour qui ne vit son droschky attelé de deux rapides coursiers, Tun blanc, Fautre noir, conduits merveilleusement par un cocher russe au type caractéristique (i). A l'exemple de Pierre I^^, le prince se plaisait lui aussi à se faire initier à la confection des objets vernis de Spa, et il peignait à la gouache des sujets fort réussis.
Le monument élevé A LA MÉMOIRE DE Pierre-LE-Grand (2) et sous lequel jaillit, encore aujourd'hui la source la plus fréquentée de Spa, celui-là même qui en 1820 remplaça
(1) Les peintres d'objets vernis de Spa représentèrent à des centaines d'exemplaires l'attelage du grand-duc, et le vendirent à profusion.
(2) Telle est l'inscription qui figure actuellement sur la frise du principal monument du bourg.
fort avantageusement 1 édifice insignifiant bâti au milieu du XVII® siècle, ce monument, disons-nous, a son histoire jntimement liée à notre sujet. C'est au prince d*Orange (plus tard Guillaume II) et à la princesse, sa femme, que reviennent Thonneur davoir provoqué cette réédification.
Une première fois, au lendemain de la bataille de Waterloo, où il avait été blessé, le prince vint à Spa et il y fut accueilli, dit un contemporain, « comme un ange sauveur, par les cris et les acclamations d'une population ivre de joie (i). Il y revint de nouveau en 1817, cette fois avec sa femme, la princesse Anna Paulowna, fille de Fempereur Paul de Russie.
Flatté de la réception cordiale qui leur fut faite,ces augustes personnages voulurent, autant qu ils le pouvaient, concourir à la restauration du malheureux bourg, naguère tant éprouvé par un terrible incendie. Mais nous n avons — pour retracer Tépisode dont il s agit — qu a emprunter aux registres- contenant les délibérations de la Communauté, le compte rendu
(1) Mémoires et anecdotes^ par Collin du Pouhon. Ce ne fut pas sans raison qu'à ]a séparation de la Belgique et de la Hollande, les sécessionistes portèrent contre les Spadois l'accusation d'être orangistes. Spa devait beaucoup à la famille royale de Hollande qui se montra toujours très- favorable à la prospérité de notre bourg.
de la cérémonie qui eut lieu pour la pose de la première pierre de Tédifice en question.
« L'an 1820, le 6^ jour du mois de mars, à II h. du matin, sur Tinvitation de M. Antoine, maire, se sont réunis à THôtel-de-Ville de Spa, les autorités civiles, militaires et ecclésiastiques qui se sont transportées à Thôtel de M . le comte Alexandre de Liedekerke-Beaufort, gouverneur de la province, où se trouvaient déjà rassemblés les fonctionnaires du Waterstaat. Le cortège s est rendu à la fontaine du Pouhon au bruit des cloches et du canon. Le maire et le curé ayant pris la parole, l'ingénieur répondit par le discours suivant :
« Lorsqu'en 1770, quarante-cinq ans après la mort de Pierre le Grand, on rendit grâce à Dieu, dans la cathédrale de Pétersbourg pour la victoire navale dans laquelle le comte OrlofF avait brûlé la flotte ottomane toute entière, le prédicateur passa de la chaire au tombeau du régénérateur de la Russie, et là, embrassant sa staUie : « Ç est toi, s écria-t-il, c'est toi qui a » remporté cette victoire, c'est toi qui a con- » struit parmi nous le premier vaisseau, qui a 1) créé tous les arts et le génie même dont le 9 concours était nécessaire pour procurer à ta » patrie un triomphe éclatant. »
a La cérémonie qui nous réunit aujourd'hui et son objet surtout, ressemblent à l'hommage
rendu par le prédicateur de Pétersbourg à Pierre le Grand après sa mort. Le monument dont la première pierre va être posée, destiné à perpétuer le souvenir des voyages mémorables entrepris par l'Empereur dans toute l'Europe pour y recueillir les germes féconds des arts qu'il voulait transplanter dans son pays, sera un juste tribut de la reconnaissance que lui porte tout homme éclairé et ami de l'humanité, pour les progrès immenses qu'il a fait faire à la civilisation dans cette vaste partie de l'ancien continent.
(( C'est par là, Messieurs, que cette cérémonie a des droits à l'intérêt de l'Europe, du monde entier ; mais combien n'en a-t-elle pas davantage à celui des habitants du royaume des Pays-Bas et du bourg de Spa en particulier !
« En rappelant aux premiers l'union heureuse que l'hymen a établi entre leur patrie et le puissant Empire de Russie, elle fera mieux connaître la profonde admiration qu'inspiré un prince destiné à les gouverner un jour, le génie créateur et conservateur des Empires, ce génie dont les succès et la gloire ne sont jamais achetés par le sang, ne font couler des larmes que celles de la reconnaissance.
tt Le premier effet qu'elle produira sur tous les cœurs sera de redoubler l'amour que la va-
leur brillante et TafFabilité du prince y ont depuis longtemps fait naître.
« Les habitant^ de Spa en recevront aussi cette généreuse impression, mais rendue plus vive encore par le sentiment de la gratitude particulière quils portent au Prince pour la bienveillance spéciale dont il les honore, et dont le monument dû à sa munificence est un si éclatant témoignage.
({ Je remplirai assurément vos désirs les plus chers en retraçant ici la suite des circonstances qui ont amené S. A. R. et I. le Prince et la Princesse d'Orange à vous faire don d un édifice public consacré à la mémoire de Pierre le Grand.
« Depuis le dernier incendie dont votre bourg fut la proie, Ton avait pensé à faire servir ce malheur à Tembellissement de Spa, en profitant de la destruction qui avait eu lieu pour réédifier sur des plans plus réguliers et plus beaux. L'attention de l'ingénieur chargé de ce travail fut portée sur la salle à établir à côté de la fontaine. Cet édifice par son caractère était bien peu digne de son objet. Il sentit combien il serait à désirer que la création d'un nouvel édifice pût entrer aussi dans la réalissttion du plan général. Il conçut l'espérance que la générosité justement appréciée de S. A. R. le Prince d'Orange lui viendrait en aide. Une cir-
constance fortuite donna à son espoir le caractère de la certitude.
(( La première arrivée à SpadeS. A. R. après qu un hymen auguste, eA mêlant le sang gégéreux des Nassau au noble sang des RomanofF Teût rendu membre de la famille de Pierre le Grand, coïncidait à peu près avec lanniversaire séculaire de larrivée ici du grand Empereur lui-même. Le créateur de la Russie avait visité la fontaine du Pouhpn le 22 juillet 1717, ce fut le 22 juillet 1817 que LL. AA. RR. le Prince et la Princesse d'Orange en prirent pour la première fois les eaux et que la fille des Czars contempla ce monumeni: qui rappelle au bourg rhonneur qu'il eut de posséder Tillustre voyageur. Ainsi, messieurs, un génie particulier semble veiller à la conservation de la mémoire des hommes et des faits célèbres en créant de loin en loin des circonstances qui la renouvellent fortement. Le souvenir qu avait laissé dans notre pays Fauteur de la prospérité actuelle de la Russie est ranimé par yne princesse plus aimable encore par ses grâces et sa bonté, qu'illustre par sa naissance.
(( S. A. le Prince d'Orange ayant eu connaissance du plan nouveau de Spa ejt de Tidièe qu'on avait d'embellir la source du Pouhori ; frappé aussi de la coïncidence des époques de son arrivée à Spa et de celle de Pierre le GraI)4^
s'smpare des plans, les montre à la Princesse, son épouse, et lui fait partager son enthousiasme. Il ne laisse pas le temps àTingénieur d!a(ihj8ver l'ébauche du projet, mais il lui accorda sur-le-champ avec la plus noble générosité 25,oao florins pour lexécution d'un monument. Je ne m-arrêterai point, messieurs, à VQUS faire sentir ce qu'ajoute à ce bienfait la manière dont il a été accordé!.... »
Après ce discours, le gouverneur remercia aussi en termes très-excellents l'assemblée, puis, le maire a présenté à M. le gouverneur une plaque de cuivre .sur laquelle était gravée l'inscription suivante :
<( Sous le règne de Guillaume I", roi des Pays-Bas, iPrinoe d'Orange-Nassau, grand-duc de Luxembourg, etc., etc., le 6« jour duinois de mars de 1820, M. le comte de LiedekerkeiBeaufort, igouvermeur de la province de Liège, a posé la première pierre du momument élevé à la mémoire de Pierre le Grand, parS. A. L la IRrincesse d'Orajuge, grande duchesse de Russie, p
C^tte plaque renfermée dans une iboîte de fïlomb )a été posée dams une pierre entaillée à c^ effetet plaoéeidans les jfondaitioiis.de ila einquiècpifi colonne, à partir de la xue d^Qcaoge deiaipiiemiène filie que .r<Mi a à gauche lorsqu'on regarde la fontaine. La pose de la pre-
mière pierre à Taide de la truelle eut lieu et le premier coup de marteau fut donné par M. le gouverneur.
Le cortège a immédiatement reconduit M. le gouverneur à son hôtel, où la cérémonie s'est terminée par un banquet offert par M. le maire et dans lequel ont été portés les toasts les plus enthousiastes à LL. MM. et LL. AA. RR. et II.
La fameuse tablette de marbre noir fut encastrée au-dessus de la porte centrale et sous la colonnade de l'édifice que Ion désigne communément du nom même de Pouhon, Sous ce monument, dû à la munificence du prince d'Orange,la ville en fit placer un autre en i856. Le buste du glorieux empereur fut inauguré le 19 juillet. Jules Janin, le conteur aimable uni par les liens de l'amitié au prince Anatole Démidoff, portait un véritable intérêt à Spa.
Fréquentant chaque été nos fontaines au bord desquelles il venait semer son esprit et sa gaieté,il signala au prince l'existence de la table votive envoyée par le Czar aux magistrats spadois. Grand amateur d'œuvres d'art, le prince Démidoff possédait un bronze du sculpteur allemand Rauch, le buste de Pierre I^r, dont il s'empressa de faire hommage à la ville de Spa, sur les instances de son ami Janin. Les chaudes recommandations de l'illustre critique valurent
ainsi à notre ville une représentation du monarque auquel elle doit tant de bienfaits (i). L'œuvre de Rauch est fort habilement traitée, rimage de Théroîque empereur est fière et noble, il y a tout à la fois une expression de bonté et de volonté puissante répandue sur cette physionomie. Une belle chevelure qui se déroule jusqu'aux épaules encadre ce visage et lui donne une certaine grâce naïve. Sur le costume très-simple on voit les insignes de Tordre de Saint-André que le Czar portait habituellement. Ce buste est en somme remarquable et les traits sont fidèles à Timage que Thistoire nous a transmise (2).
Elevé sur un piédestal de granit, ce buste fut placé sous la massive colonnade du péristyle précisément en face de la source. Sur le socle on grava ces simples mots :
Érigé en V honneur du C^ar Pierre le Grand et en mémoire de son séjour à Spa en 1717.
La fête qui eut lieu à l'occasion de Tinauguration de ce bronze est ainsi, racontée dans les
(1) La ville de Spa voulant donner à l'éminent académicien un témoignage de reconnaissance lui accorda à cette occasion le titre honorifique de Bourgeois de Spa.
(2) La ressemblance est surtout exacte avec le beau portrait gravé par Jak. Houbraken.
journaux de la localité : « Le bâtiment était élégamment décoré et pavoisé des'drap^au&kte^ toutes les ^nations. Le 'long de la frise qui sui^ monte la colonnade courait* cette inscription en i lettres monumentales : A PIERRE LE- GRAND i865. Le buste voilé était placé à droite de rentrée faisant face^ à la fontaînei Toutcet qqe Spa renferme d'habitants ordinaires et extrat)rdinaires s'était porté sur la place 'Pierre le:Grand. Toutes lès fenêtres des maisons eiK> viroimantes étaient garnies de: dames entêtégante, toilette^ la majorité était dés Angtaiàes.< An heures dofortes détonations de boftefi^an* ^ noncèrent au public que leTcoftége'desôiltôritéipartaitdeTHôtel de Ville pourse rettdf e aa lieu de la- cérémonie..
« Làs lorchestre exécutarair;national-TQsBe.
(( Le cortège officiel:' entoura le bu»tô; On profond silence se fit, le buste fut découvert, et', le bourgmestre prononça un -discours quifut fort applaudi. M: d-e Thaï, conseiller de légation russe, remercia lassistance au nom de sa nation . Le : biaste^ admirablement réussi, étak couronné delauriers ^et àts guifla&deecdé chêne s'enlaçaient autour de la colonne qui lui sert de piédestal.
« At)rès ce discours, Torchéstre a joué l'air de Grétry : Où peut-on être mieux. Puis le cortège a repris, musique en tête, le chemin de
rftôtel de Ville. Un banquet devait avoir lieti alprès là cérémonie, malheiii-èusemélit laliste de souscription n'ayant pas été ouverte àtehlpsi il fallut ajourner le projet.
tf 'A 7 heures du soir, des ballons furent lancés' siâ^ la' place Pierre le Grand et sur Ik place Rbyiale, et- une magnifique illumination fut allumée dans TAlléede Sept-Heures. »'
lia pieirre commémoràtivequifiguraitdepuii' ïéPàctïovi du monument du Pouhon par le p^înce d'Orange au-dessus de la porte d'entrée,' et^qui n'était réellement pas à portée de la vue dés Visiteurs^ a été de nouveau et tout récemment déplacée. Elle a été mise fort avantageusement' au^désàùs même de la source du Pouhon et le buste du Czar lui a été superposé.-
Le tout, entouré d'un corps d'architecture dans le style du monument, s'harmonise trèsbien et découpe sa silhouette entre les colonnes. L'inspiration est heureuse. Cette fois, les regards de tous ceux qui viennent à la source sont frappés par le monument qui éveille le souvenir vénéré de Pierre le Grand.
Cette année même (1872) une nouvelle fête a célébré à Spa aussi le deux centième anniversaire de la naissance du grand potentat. Le mardi soir, 11 juin, quelques nationaux russes, secondés par l'administration de la ville, ont organisé la cérémonie. Le marbre portant Tin-
scription était enguirlandé, illuminé, pavoisé aux couleurs russes et belges, le buste de l'Empereur couvert de fleurs et de lauriers.
L'orchestre, placé sous le péristyle, a fait entendre les airs nationaux russe et belge.
La colonie moscovite, quoique peu nombreuse encore, a profité de cette circonstance pour faire œuvre de patriotisme. Une liste de souscription, bientôt couverte de signatures, fut ouverte en faveur des écoles russes. Il était lo heures lorsque la foule des étrangers et des habitants se sépara aux cris de : Vive Pierre le Grand ! Vœu superflu, le nom de Pierre I" est impérissable. Puisse aussi bien la renommée de notre ville ainsi rattachée à l'histoire du glorieux monarque être aussi durable !