LE COMTE, LA MARQUISE
le comte. Elle est encore belle.
LA marquise , le lorgnant. Pour un comte de l'usurpation, il a bon air.
le COMTE. Elle ne me reconnaît pas.
LA marquise. Monsieur le comte, une personne de mon rang n'a point l'habitude de voyager seule, et cette dérogation aux lois de l'étiquette" vous étonne sans doute?
LE comte. Oh! je ne m'étonne de rien, madame la marquise.
LA MARQUISE. J'aurais pu me faire accompagner par M. le vicomte de Soly, pair de France, que je dois épouser.
LE COMTE, à part. Elle épouserait le père Eternel, si on la laissait faire.
LA MARQUISE. Mais j'avais quelques raisons de venir seule dans ce pays.
LE COMTE. Ce n'est pas la première fois que madame la marquise y est venue?
la marquise. Je voulais y faire en secret une acquisition assez importante, et tâcher de rentrer dans le château de Mondragon que ma famille a autrefois possédé.
le COMTE, à part. Ma famille est trèsjoli... elle a oublié son nom de demoiselle.
LA MARQUISE. Or, monsieur le comte...
il ne s'agit point ici d'un marché ordinaire... les gens comme nous sont au-dessus de quelques sacs d'argent.
LE COMTE, à part. Pendant long-temps, ils ont été au-dessous.
la marquise. Vous ne devez pas tenir à un domaine qui vous est à peine connu ?
le COMTE. C'est ce qui vous trompe, madame la marquise., ze domaine... je le. connais beaucoup.
LA MARQUISE. Il ne peut avoir aucun charme pour vous... il ne rappelle à votre imagination aucunsouvenir. .. vos ancêtres ne l'ont point habité pendant des siècles.
le comte. Madame la marquise, vous plairait- il de me regarder en face?
la marquise. Pardon , monsieur le comte... j'ai la vue un peu basse.
le comte. Prenez votre loi gnon... Eh bien ? vous dites...
LA MARQUISE. Très-bien ! .. Fort bien ! le comte. Ces traits ne vous rappellent rien ?
LA MARQUISE. Attendez donc... J'ai vu quelque chose comme ça dans les salons du duc d'Harcoui t. (A pari.) Ce faubourg Saint-Germain est si mêlé!., il y a fusion et confusion.
LE comte. Mon visage vous est tout-àfait inconnu?
LA MARQUISE. Il est possible que j'aie eu déjà l'avantage de vous voir... mais où ?
LE comte. Je m'en vais vous le rappeler.
LA MARQUISE. Yous me ferez infiniment de plaisir.
le COMTE. Autrefois, dans ce même village , vivaient deux individus d'un état fort modeste; car l'un était batteur en grange, et l'autre, simple vachère.
la marquise. Les pauvres gens !
LE comte. Vous dites?
la marquise. Je les plains de tout mon cœur.
le comte. Ils ne sont pas du tout à plaindre. Le garçon était un franc vaurien, la jeune fdle, une franche coquette... qui devait aller loin. Le jeune homme alla pourtant plus loin qu'elle; car, plus tard, à Paris, à la suite d'événemens majeurs, il fut envoyé à Cayenne. {A part.) Elle ne bouge pas.
la marquise. Cette histoire m'intéresse au dernier point... Ces glaces-là appartiennent au château ?.. Continuez donc, je vous en prie, monsieur le comte.
le comte. Du reste , ce voyage fut la source de sa fortune. Revenu en France, après le dix-huit brumaire, tout lui réussit : l'or, les dignités, lui arrivèrent sans qu'il les cherchât. Devenu millionnaire en 1805 , créé baron en 1812, il allait être nommé sénateur, lorsque l'empereur abdiqua.
la MARQUISE. C'est jouer de malheur...
et votre jeune dame., demoiselle., qu'esteiie devenue?
LE comte. Ce qu'elle est devenue ?
la marquise. Oui; je ne serais pas fâchée de le savoir.
le COMTE. Tour-à-tour déesse de la Raison, citoyenne grecque, marquise, veuve, et prête à se remarier, elle a acquis assez de fortune pour acheter aujourd'hui le château du village dans lequel elle est née.
LA MARQUISE. Allons donc! monsieur le comte, c'est tout un roman que vous nous faites là.
le comte. C'est une histoire, madame., car le batteur en grange, c'est moi; et la... c'est vous.
la marquise. Moi! monsieur?
LE COMTE. Allons , Jeanneton; allons, ma vieille, ne fais pas la prude, et embrassons-nous.
LA MARQUISE. Ah ! quel ton !.. Ah ! que ces nobles de Bonaparte sentent la caserne !
le comte. Voyons, sois gentille... êtreconnais franchement ton premier amoureux.
la marquise. C'est une folie à laquelle il m'est impossible de me prêter.
LE comte. Tu refuses..?
, la marquise. Mes oreilles ne sont point habituées à un pareil langage.
LE COMTE, s' emportant. Ah! parbleu!
madame la marquise!... (Redevenant plus doux.) Comment, Jeanneton! tu aurais banni de ta mémoire tous les souvenirs de ta jeunesse !.. Tu passerais sans émotion devant cette chaumière [il la montre par la fenêtre), où tant de fois tu m'as dit : Je t'aime! J'ai encore ces mots-là dans l'oreille, dans le cœur.
LA MARQUISE , un peu émue. Eh ! mon Dieu ! monsieur le comte , c'est attacher trop d'importance à un enfantillage! . A quinze ans, sait-on ce qu'on éprouve?... Toutes les jeunes filles ont une de ces inclinations-là au sortir de pension... mais, plus tard, qui s'en souvient ?
LE comte. Moi!., dont tu as été le premier, je dirai même le seul amour; moi qui malgré toutes tes perfidies, n'ai pas un instant, cessé de penser à toi... Juge de ce que j'éprouvais, puisqu'en ce moment tu me parais aussi jeune, aussi belle qu'avec ta cornette et tes sabots.
LA marquise. Voilà un compliment...
Eh bien ! mon cher comte, cette rencontre à laquelle j'étais loin de m'attendre , ne peut que faciliter la réussite de mes projets.
le comte. De nos projets.
LE MAGASIN THEATRAL
LA MARQUISE. Vous aussi?. Et de quelle nature sont les vôtres ?
LE COMTE. D'abord... vous avez un filleul qui habite ce village... Anatole est un charmant garçon; il aime Justine Raimbaut, une jeune fille à laquelle je porte un intérêt de père... je vous demande sa main pour elle.
LA MARQUISE. Impossible! J'ai d'autres vues pour ce jeune homme; ensuite?..
le comte. Avant tout, le mariage d'Anatole et Justine.
LA marquise. Jamais.
LE COMTE. La raison de ce caprice ?
LA marquise. C'est mon secret.
LE comte. Vous désirez avoir le château de IMondragon ?
LA MARQUISE. Vous en devinez le motif.'
LE COMTE. J'y tenais beaucoup ; eh bien ! ]e consens à vous le céder... mais à condition que vous donnerez votre consentement au mariage de ces enfans.
la marquise. Yous êtes trop galant ; vous me vendrez votre château , sans me forcer de consentir à un mariage qui ne peut pas se faire.
LE COMTE. C'est votre dernier mot?
LA marquise. De grâce, ne me tourmentez pas davantage. J'ai la tête si faible, les nerfs si délicats! la moindre contrariété me jette dans des états épouvantables.
le comte. Cela suffit ; je vais dire à tout le village que Jeanneton s'oppose au bonheur de Justine.
LA marquise. Monsieur, j'espère qu'un pareil nom ne sortira de votre bouche.
LE COMTE. Pourquoi pas?
LA marquise. Ce serait une indignité, une trahison, Pierre !
LE COMTE. Eh bien! madame la marquise, consultez -vous., je vous donne cinq minutes pour réfléchir.
(Il entre dans son cabinet à droite.)