SCENE XVIII
Les Mêmes, LA MARQUISE, puis Paysans
et Paysannes.
la MARQUISE , entrant. Qu'y a-t-il donc ici?
madré. Rien, rien, madame la marquise; absolument rien.
la marquise. Il m'avait semblé entendre un bruit inusité.
MADRÉ. Je vous avais promis un moyen; je vais vous le faire connaître , et malgré nos conventions, je crois maintenant que je vous le donnerais pour rien... (// regarde le comte avec insolence. ) C'est à vous de trembler , à présent.
LA MARQUISE , à part. C'est qu'il me fait trembler aussi.
LE COMTE, à lui-même. Trembler! Quoi!
celui qui , de la grange d'une misérable ferme , est parvenu au premier rang de la société; qui a pu échanger la blouse du paysan contre un manteau de comte, ne pourra triompher des ruses d'un grossier villageois et de l'ambition d'une femme échappée comme lui d'une étable pour arriver à un château! Une vie tout entière de travail , d'honneur et de probité ne suffira pas pour effacer un crime involontaire? Il me faudra craindre sans cesse la méchanceté de cet homme. . eh bien! il faut en finir. (A allant ouvrir la porte.) Philippe, Etienne, Julien... ouvrez les portes... que les gens de ma maison, que tous les liabitans puissent pénétrer jusqu'ici. ( On ouvre les portes ; elles se garnissent de monde. ) Je veux avoir tout le village pour témoin.
LA marquise. Oh! mon Dieu! que vat-il faire? c'est à en avoir une attaque de nerfs !
MADRÉ. Un fauteuil àMmc la marquise, qui va se trouver mal.
le comte. Ecoutez-moi tous: Quand je suis arrivé ici, vous avez cru que c'était la première fois que j'y venais'., vous avez pensé que l'acquéreur du château était un étranger !.. du tout ; le propriétaire deMondragon est un homme du pays... avant d'être comte, il a été paysan... il a porté un nom maudit dans ce village... un nom qu'un événement funeste a gravé dans toutes les mémoires !.. M. le comte s'est appelé Pierre-le-Rouge!.. ( Les vay sans se
reculent effrayés; les paysannes curieuses avancent, Justine se recule. ) Elle aussi!...
BiADRÉ. Et Mmc la marquise?..
LE comte, avec jorce. Silence ! (Aux paysans. ) Vous vous éloignez... vous avez raison... et pourtant j'aurais donné tout mon sang pour celui qui est tombé victime de mon aveugle colère... je partis sans savoir que j'étais coupable !.. ce fut cet homme qui me l'apprit.
tous. Madré!
LE COMTE. Je résolus dès lors de consacrer ma vie à expier une faute involontaire... j'ai adopté le seul rejeton de cette famille... depuis plus de vingt années j'ai envoyé de l'argent à ce misérable pour être distribué à la famille Rainibaut... Que croyez-vous qu'il en a fait ?.. il l'a gardé ; il a volé la veuve et l'orphelin!..
tous. Ah ! oh! ah!..
madré. Eh bien ! après?., ils ne sont pas morts de misère!..
le COMTE. Et ce voleur!., ce voleur insatiable m'a arraché de l'or plus gros que lui pour garder un seerjt que tout-àl'heure encore il menaçait de dilvuguer... eh bien! le voilà ce secret... et si quelqu'un d'entre vous ne croit pas mon malheur suffisamment expié , qu'il parle, qu'il me dénonce, qu'il m'arrête !
(Tous font des gestes d'intérêt.)
LA MARQUISE. Il y a du bon dans cet être-là !
(Elle regarde Justine.)
MADRÉ. Va, va; mais la loi n'entend pas de c't'oreille-là , et tu ne pourras pas anéantir cet acte-ci.
la marquise. Cet acte, il esta moi, vous me l'avez vendu.
(Elle le prend et va pour le déchirer.
LE COMTE, l'arrêtant. Non, non, madame, lisez; il prouvera que l'action fut involontaire.
LA MARQUISE, bas. Vous le voulez, Pierre?
LE COMTE. Oui.
LA MARQUISE, lisant. « Depuis la mort »> de ce pauvre Rainibaut, voici le trente- » deuxième billet de nulle francs que je » t'envoie.
MADRÉ. Il y a ça?
LE comte. C'est mon écriture.
la marquise. Et votre signature. {Elle continue. ) « Et cependant j'apprends que
» cette famille est toujours malheureuse.» JUSTINE. Je crois bien ; il n'a donné que cent écus.
madré , avec explosion. Imbécille! j'ai déchiré le bon papier.
la marquise. Et vous avez gardé celui qui vous condamne ; {elle lit le papier) quanta vous, mon cher comte, vous voilà quitte envers tout le monde !
le comte. Pas encore.
Air de Préville.
Sans le vouloir il vient de me sauver. Sur le passe, gardons tous le silence, Ma chère enfant, c'est à toi d'achever, Pour me rendre la paix, nne œuvre d'indulgence, Les hommes maigre mon aveu, Doivent m'ahsoudre, ainsi la loi l'ordonne; Mais pour être absous devant Dieu, Il faut qu'un ange me pardonne.
JUSTINE. Ah ! . . {elle se jette dans ses bras) mon second père !
la marquise. Elle est gentille comme un cœur î
le COMTE, à la marquise. Elle sera mon héritière.
LA MARQUISE , prenant un air aimable.
Nous verrons nous verrons, mon cher
comte. Venez m'embrasser aussi, mon enfant.
LE COMTE. Voilà une bonne parole!...
c'est la première , mais enfin il y a com-
LE MAGASIN THEATRAL
mencement à tout. {Aux paysans.) Mes amis, je donne au village tout l'argent que m'a volé Madré.... et nous nous entendrons ensemble pour le lui faire restituer.
tous. Vive monseigneur!
madré, à part. Je crois que j'aurais autant aimé être étranglé.
LE COMTE, bas à la marquise. Jeanneton, je suis riche... je suis comte... je suis garçon... Anatole est orphelin, il n'a point de nom, à nous deux nous pouvons lui en donner un.
la MARQUISE. Et devant ces gens-là vous avez gardé mon secret?..
LE COMTE. Est-ce qu'on peut humilier la femme qu'on aime encore!
la marquise. Pierre... . vous valez mieux que moi.
le comte. Je ne dis pas non , madame la comtesse.
CHOEUR
Quel bonheur! quelle ivresse Ce mortel généreux Consacre sa richesse A faire des heureux.