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Dubroquens touchait, par son âge, aux derniers romantiques et aux républicains de sentiment. Il avait fait ses études de peinture dans l'atelier de KRiesener, à la fin du règne de Louis-Philippe.
Grand liseur, il fréquentait assidüment ce cabinet de lecture de la bonne madame Cardinal, où les étudiants en médecine repassaient leur anatomie en déjeunant d'un petit pain, une main ou une jambe humaine posée sur la table à côté d'eux. Il dévorait tous les livres, et puis il allait en disputer avec des camarades, dans la pépinière du Luxembourg, devant la statue de Velléda.
Et il était éloquent! La Révolution de 1848 interrompit ses études de peinture. Il sentit son enthousiasme humanitaire grandir dans les clubs, il prit conscience de sa mission et conçut l’art nouveau.
Depuis lors, Jacobus Dubroquens eut beaucoup d'idées ; mais il lui fallait généralement, pour les exprimer, une toile de soixante pieds carrés. Soixante pieds carrés de peinture ou rien, voilà l'alternative dans laquelle il se trouvait d'ordinaire. Aussi ne sera-t-on pas trop surpris que Jacobus Dubroquens, à l’âge où je le connus, c'està-dire déjà grisonnant, n'eût pas fait encore un seul tableau.
Il avait trop d'idées. Et puis l’Empire le gênait. Il en attendait la chute. Il était célèbre dans la crémerie du boulevard Montparnasse, pour une copie d’une des sirènes de Rubens, qu'il avait faite au Louvre en 1847, et où il y avait des morceaux qui voulaient être bons, mais dont la couleur était froide et grise, en sorte que cette copie
ne ressemblait pas à l'original. Quand on lui en faisait
l’observation, Jacobus Dubroquens répondait en souriant :
« Mon Dieu! c’est bien simple | Rubens saute haut comme cela (et il mettait la main au niveau de son genou), et moi je saute haut comme cela » (et il élevait le bras au-dessus de sa tête).
À la Sirène près, il n’était l’auteur d'aucun tableau. Cette particularité, assez remarquable dans la vie d’un peintre, ne l’inquiétait nullement.
« Mes tableaux, disait-il en se frappant le front, ils sont là! »
If avait là, en effet, sous son feutre à la Rubens, deux ou trois conceptions peu communes d’apothéoses, dans lesquelles il mêlait toujours Anaxagore, le Bouddha, Zoroastre, 4 ésus-Christ, Giordano Bruno et Barbès.
Que de fois, tout jeune, en ce temps déjà lointain, je préférai 2 a rhocle de droit et au cours de M. Demangeat l'atelier poudreux dé3 deux amis et les théories esthétiques de Jacobus Dubroquens!
Sa belle voix chaude d’orateur de clubs dominait les grincements dé3 scies des marbriers, les piaillements des moineaux et les cris des enfants qui se battaient dans la cour. Avec quelle éloquence il décrivait ses futurs tableaux, qui représenteraient la Marche de l'Humanité, le Génie des religions, le Progrès de la démocratie et la Paix universelle. A vec quelle conviction il annonçait que son œuvre était de faire la synthèse de la philosophie par la peinture!
Cependant Jean Meusnier, à son chevalet devant sa petite toile, poussait avec l’obstination lente d’un paysan le dessin d’un arbre farouche, et gardait un silence végétal.