‹ Pierre NozièreChapitre 39 sur 51 · LUE · texte numérisé non relu

LUE

rivage de la mer. Là, il s'arrêta, épuisé de fatigue, au bord d’une fontaine, et il secoua la poussière de ses chaussures. C’est sur cette poussière que s'éleva depuis la ville de Saint- Valery. | |

Une épaisse forêt descendait alors jusque sur les grèves de la mer. Les lièvres l’habitaient. Elle recouvrait des marais peuplés de vanneaux, de bécasses, de canards et de sarcelles. Les mouettes déposaient leufà œufs sur la roche nue des falaises. Le cri aigu du héron et la plainte du courlis s’élevaient des grèves pâles où le cygne, l'oie sauvage et le grèbe, chassés par les glaces, venaient passer l'hiver dans les sables marins. Des hommes en petit nombre habitaient ces contrées sauvages. C'’étaient de pauvres bateliers qui pêchaient dans l'embouchure poissonneuse de la Somme. Ils étaient païens. Ils adoraient des arbres et des fontaines. En vain les saints Quentin, Mellon, Firmin, Loup, Leu, et plus récemment, saint Berchund, évêque d'Amiens, étaient venus les évangéliser. Ils croyaient encore ce qu’avaient cru leurs pères. Ils croyaient aux génies de la terre et aux âmes des choses. |

Ces simples pêcheurs étaient saisis d’une horreur sacrée quand ils pénétraient dans les forêts. profondes qui couvraient alors tout le rivage. Ils voyaient partout des dieux agrestes. Au bord des sources, où tremblaient les rayons de Îa lune, ils apercevaient des nymphes, des fées, des dames merveilleuses; ils les adoraient et leur apportaient en tremblant des guirlandes de fleurs. Ils

croyaient bien faire en les aimant, puisqu elles étaient

belles.

En,

VA Lo pe

be

iN VS

Sans doute, la source qui descendait le coteau feuillu où le pieux Valery s'arrêta était une des sources sacrées auxquelles ces hommes faisaient des offrandes. Elle coule encore au pied de la chapelle, du côté de la baie. Comme aux anciens jours, l’eau en est fraîche et toute claire. Mais, maintenant, elle ne chante plus. Elle n'est plus libre comme au temps de sa rustique divinité. On l’a emprisonnée dans une cuve de pierre à laquelle on accède par plusieurs degrés. Du temps de saint Valery, c'était une nymphe. Nulle main n'avait osé la retenir, elle fuyait sous les saules. Semblable à ces ruisseaux qu'on voit encore en grand nombre dans les vallées du pays, elle formait, de distance en distance, de petits lacs où sommeillait, sur un lit flottant de feuilles vertes, la pâle fleur du nénuphar. C’est là, c'est dans ces fontaines des bois que se réfugièrent les dernières nymphes chassées par les évêques. Ces agrestes déesses étaient poursuivies sans pitié. Un article des ordonnances du roi Childebert porte que : € Celui qui sacrifie aux fontaines, aux arbres et aux pierres sera anathématisé. »

Valery jugea ce lieu convenable à ses desseins. Il avait obtenu du roi des Francs la permission d'établir sa demeure en tout endroit du royaume où il lui plairait d'habiter. Il bâtit de ses mains une cellule, et il s'y consacra à la prière et à la contemplation. Quelques disciples vinrent près de lui pour vivre de sa vie et se nourrir de séà pieux exemples. Ils construisirent leur cellule près de la sienne, à l'extrémité de la forêt, sur le bord d’un précipice dont le pied baignait dans la

mer. L'évêque Berchund venait, dit-on, passer chaque

Un > À.

année le saint temps du carême dans cette solitude.

Valery, autant qu'on peut ressaisir les traits de son âme sous le pinceau timide et maladroit de ses pieux historiens, était à la fois plein de force et de douceur. On rapporte de lui dé3 traits de bonté qui sont rares dans la vie des rudes apôtres de l'Occident barbare. On dit que, comme plus tard saint François d'Assise, il répandait jusque sur les pauvres animaux la pitié qui remplissait son cœur. Les petits oiseaux venaient manger dans sa main.

Mes enfants, disait-il à ses compagnons, ne leur faisons pas de mal et laissons-les se rassasier des miettes de notre pain. >»

C’est contre les nymphes des bois et des fontaines que le saint homme tournait toute sa colère. Pourtant ces nymphes étaient des innocentes. Je crois bien que les pêcheuses et les villageoises venaient leur demander en secret d'avoir de beaux enfants. Mais il n'y avait pas de mal à cela. Ces nymphes, ces fées, ces dames étaient jolies et mettaient un peu de grâce au fond des cœurs rustiques. C'étaient des divinités toutes petites, qui convenaient aux petites gens. Saint Valery les tenait pour des démons pernicieux, et il résolut de les détruire. Pour Y réussir, il abandonna la vie contemplative si douce à son cœur blessé, et il pareoumrut la contrée, prêchant les paiens et portant l'Évangile de village en village.

Un jour, passant dans un lieu proche de la ville d'Eu, il vit un arbre aux branches duquel des images d'argile étaient suspendues par des bandelettes de laine

rouge. Ces images représentaient l'Amour, le dieu Hercule et les Mères. Ces Mères étaient très vénérées dans toute la Gaule occidentale. Les potiers de terre ne cessaient point de modeler les figures de ces dieux qui se trouvent encore en grand nombre dans la terre sur le rivage de l'Océan, de la Somme à la Loire. Elles sont parfois géminées, et deux mères sont assises côte à côte, tenant chacune un enfant. Parfois, il n'y a qu'une Mère, et les paysans qui la découvrent en labourant leur champ la prennent pour la Vierge Marie. Mais c'est une idole des païens.

Saint Valery fut irrité à cette vue et pensa en son cœur :

« Des démons pendent comme des fruits pernicieux aux rameaux de cet arbre. >

Puis il leva la cognée qu'il portait à sa ceinture et, avec l'aide du moine Valdolène, son compagnon, il renversa l'arbre. avec les images saintes qu'il abritait sous son feuillage. Quand les gens du pays virent couché sur le sol l’arbre-dieu avec la multitude des offrandes et la sève saignant sur le tronc mutilé, ils furent saisis de douleur et d’effroi. Et lorsque saint Valery leur cria : € C’est moi qui ai renversé l'arbre que vous adoriez faussement, > ils se jetérent sur lui et le menacèrent de l’abattre comme il avait abattu le dôme verdoyant.

Alors l'apôtre étendit les deux bras et dit :

« Ji Dieu veut que je meure, que sa volonté soit faite.»

Et soit que ces hommes sentissent en lui quelque chose de divin, soit pour tout autre raison, ils le lais-

sérent aller.

NE à

Mais il voulut rester avec eux pour les instruire dans l'Évangile. Il était juste aussi qu il leur donnît un Dieu en échange de ceux qu il leur avait ôtés, car ceux qui détruisent l'espérance dans les âmes sont cruels. Puis, sa pieuse conquête étant achevée, Valery retourna à la solitude qu'il avait choisie.

Les travaux de son apostolat étaient souvent pénibles. Un jour, dit son biographe, que cet ami de Dieu revenait à pied d’un lieu dit Cayeux à son monastère dans la saison d'hiver, il arriva qu'à cause de l'excessive rigueur du froid il s'arrêta pour se chauffer dans la maison d'un certain prêtre. Celui-ci et ses compagnons, qui auraient dû traiter avec un grand respect un tel hôte, commencèrent au contraire à tenir audacieusement, avec le juge du lieu, des propos inconvenants et déshonnêtes. Fidèle à sa coutume de poser toujours sur les plaies corrompues et hideuses le salutaire remède de la parole divine, il essaya de les réprimer, disant :

« Mes fils, n’avez-vous pe vu dans l'Évangile qu au jour du jugement, vous aurez à répondre de toute parole vaine Ÿ >

Mais eux, méprisant son avertissement, s abandonnèrent de plus en plus à des propos grossiers et impudiques. Pour lors, secouant la poussière de ses souliers, il dit :

J’ai voulu, à cause du froid, chauffer un peu à. votre feu mon corps fatigué. Mais vos coupables discours me forcent à m éloigner tout glacé encore. >

Et il sortit de la maison.

Ce récit semblera peut-être insipide à distance. Ici,

dans la terre où il est né, et dont il a gardé le goût, je le trouve plein de saveur et jen goûte avec plaisir le parfum sauvage.

En l'an 622, un jour du mois de décembre, Gualaric, appelé aussi Valery, plein d'œuvres et de jours, se leva avant matines de dessus son lit de feuilles sèches et conduisit ses disciples jusqu à l’orme entouré de ronces au pied duquel il avait coutume de faire ses prières; là, plantant deux bâtons dans a terre, il marqua une place de la longueur de son corps, et dit :

G Lorsque, par la volonté de Dieu, je sortirai de l'exil de ce monde, c’est là qu'il faudra m'ensevelir. »

Les saints des Gaules avaient ainsi coutume de choisir eux-mêmes le lieu de leur sépulture. Dans le pays de Tréguier, saint Renan ne s'étant pas expliqué à cet égard avant sa mort, ses disciples déposèrent son corps sur un chariot attelé de bœufs qu'ils laissèrent aller librement, et ils le mirent en terre à l’endroit où les bœufs s'étaient arrêtés d'eux-mêmes.

Saint Valery mourut le dimanche qui suivit le jour où il avait marqué lui-même le lit de son repos. Il fut fait selon sa volonté, et l'évêque Berchund vint inhumer le corps du bienheureux.

L'histoire d’un saint ne finit point à la mort et à la sépulture. Elle se continue d'ordinaire par la relation des miracles opérés sur la tombe du bienheureux. Nous avons vu que Guillaume-le-Bâtard fit promener la châsse de saint Valery pour obtenir un vent favorable. Quatre-vingts ans après vivait un comte de Flandre

nommé Arnould et surnommé le Pieux. Il avait une

grande foi en la vertu des saints et professait une vénération particulière pour le corps du bienheureux Valery. Il le fit bien voir, car il vint avec son ost assiéger la ville de Saint-Valery, massacra les habitants et pilla l'abbaye afin de s'emparer des reliques du bienheureux. Il les emporta dans son comté avec les os de saint Riquier, quil avait pris en même temps, et il croyait s'être assuré ainsi la protection divine, tant sa foi était forte.

En ce temps-là, Hugues Capet était comte de France. Un jour qu'il s'était endormi dans une grotte, deux personnages vêtus de robes blanches lui apparurent dans son sommeil. Le

« Je suis l'abbé de Saint- Valery, dit l'un d'eux. Avant de mourir, je demeurais sur le rivage de la mer Mes os, et ceux de saint Riquier, ici présent avec moi, ont été ravis à leur tombe, et maintenant ils sont captifs sur une terre étrangère, mais le temps est venu où ils doivent être replacés dans Îles lieux où nous avons vécu. Quand Dieu m'aura déposé dans mon ancienne tombe, je te prédis que tu deviendras roi, et que ta race portera la couronne pendant plus de sept siècles. >»

Il dit, et s'évanouit avec son compagnon. Le comte Hugues redemanda les précieuses reliques à Arnould le Pieux afin de les rendre à l'abbaye de Saint-Valery et de devenir roi.

La promesse du bienheureux s'accomplit. Mais certains auteurs croient que cette prophétie a été inventée après l'événement,

Pour achever de peindre ce tableau gothique, j'aurais encore beaucoup d'autres merveilles à rapporter. Mais il est temps de me rappeler que je ne suis point un hagiographe. Si j ai, sous lé3 vieux ormes du cap Cornu, dessiné de mon mieux la figure du grand apôtre du Vimeu, c'est que cette figure ressemble, dans ses traits essentiels, à celle de tous les vieux évangélisateurs dé3 Gaules. Par là, elle mérite d’être considérée avec attention par tous ceux qui s'intéressent à l’histoire de notre pays.

Religieux et colons, ils ont pétri de leurs rudes mains et la terre où nous vivons, et les âmes de ses anciens habitants; ils ont creusé dans le sol de la France une indestructible empreinte. Il n'est pas indifférent pour nous que ces hommes apostoliques aient existé. Nous leur devons quelque chose. Il reste dans le patrimoine de chacun de nous quelques parcelles des biens qu'ils ont légués à nos pères. Ils ont lutté contre la barbarie avec une énergie féroce. Ils ont défriché Îa terre; ils ont apporté à nos aïeux sauvages les premiers arts de la vie et de hautes espérances.

« Mais, hélas! direz-vous, ils ont tué les petits génies dé3 bois et des montagnes. Le bon saint Valery a fait mourir la nymphe de la fontaine. C'est pitié.

> Oui, ce serait une grande pitié. Mais cessez de vous attrister. Je vous le dis tout bas: céa pieux personnages n'ont pas fait périr le moindre petit dieu. Saint Valery n'a pas tué de nymphe, et les doux démons quil chassait d’un arbre entraient dans un

autre. Les génies, les nymphes et les fées se cachent

Page 1