‹ Pierre NozièreChapitre 41 sur 51 · aoûf · texte numérisé non relu

aoûf

N a distribué aujourd'hui les prix aux filles de l’école. À Ia sortie, nous essuyons un grain. Les couronnes de laurier et de chêne déteignent, a la pluie, sur le front et sur les joues des fillettes, qui deviennent horriblement livides. Elles communiquent par des baisers ce teint à leurs parents attendris. Tout le monde est vert.

I y à pour les filles, à Saint- Valery, deux écoles communales dirigées par les sœurs de la Providence. Les Augustines tiennent, dans la ville, un pensionnat libre. Il n'y a point d'école laïque de filles.

Par contre, il n y a pas d'école religieuse de garçons.

Les deux écoles communales de garçons ont été laïcisées dernièrement. Les frères n'ont point ouvert d'école libre. Ils se sont retirés de la ville, décevant ainsi, dans ses secrètes espérances, la municipalité qui se flattait, en appelant un instituteur laïque, de faire naître une féconde émulation entre l’enseignement municipal et l'enseignement libre.

Quant à l'obligation légale, elle n’a pas eu ici de résultats pratiques. La misère est une grande force. Que peut la loi contre elle ? Comment empêcher des gamins qui meurent de faim de voler des pommes de terre au lieu d'apprendre à lire? J'ai vu discuter au Sénat la loi d'obligation. Le débat était solennel. Il en sortit une grande loi. Mais je vois ici combien il est difficile de soumettre à cette loi de petits malheureux qui n'ont pas une culotte à mettre pour aller à l’école.

Le soin généreux que nous prenons aujourd'hui d'instruire l'enfance n'était pas aussi étranger à l'esprit de nos pères qu'on le croit communément. Je viens d'en trouver une nouvelle preuve dans le registre manuscrit des lettres et ordonnances concernant la ville de Saint- Valery, qui est conservé aujourd'hui à la mairie et que M. Vanier, conseiller municipal, ma communiqué. On lit dans ce registre une lettre que le cardinal de Bourbon, gouverneur du Vimeu, écrivit vers 1556, à ses « chers et bien amés » le maire et les échevins de Saint- Valery, touchant les « escolles » de la ville. Il leur rappelle qu'il entend garder « le droit de l'escollatre » qui lui appartient. Il veut que les écoles soient pourvues € d'ung homme de bien et bonnes

lettres ». Et il n’a pas d'autre exigence. Si le personnage que l'échevinage Jui propose € est suffisant », il l'agrée. « Car, ajoute-t-il, je désire merveilleusement que vos enfants soient bien instruictz, car c’est le bien de vostre chose publique. »

Ce registre que j'ai sous les yeux, et qui embrasse la première moitié du XVI° siècle, contient aussi, à la date de 1555, une bien curieuse ordonnance relative « au péché d'adultère ». Je vais la transcrire tout au long. Mais il faut d’abord rappeler que Saint- Valery était au XVI: siècle un port de cabotage très important. Si la ville avait été vingt fois ruinée par les guerres, la baie était une source de biens. À cette époque où la navigation naissante, déjà hardie, grâce à la découverte de la boussole, et le commerce dans son premier essor, faisaient affluer la richesse sur nos côtes, on pouvait dire que la mer était d’or. Devenus riches, les habitants de Saint- Valery eurent hâte de jouir, et ils étalèrent un luxe inconnu aux braves gens qui avaient défendu jadis leur forteresse contre les Anglais. Les dames portèrent des étoffes et des fourrures venues des Indes ou de l'Amérique, des soies, des laines magnifiques. Ainsi parées, on les trouva plus jolies. On les aima beaucoup ; elles se laissèrent aimer. Aussi les mœurs devinrent très relächées dans cette ville aujourd'hui simple, rude et modeste. C’est pourquoi la municipalité rendit en 1555 l'ordonnance suivante dont le lecteur entendra sans trop de peine, je le crois, le vieux français, encore qu'un peu picard.

Je reproduis fidèlement le texte original, tel que je le

lis sur le registre qui m'a été gracieusement communiqué :

« Considérant la justice tant ecclésiastique que temporelle, que Nostre Seigneur Jesucrist est journellement offensé en ceste paroisse de plusieurs crimes et énormes vices qui se y perpètrent et principallement au péché d'adultère par plusieurs personnes hommes et femmes mariés qui sont tous publicques et manifestes. Pour lesquelz crimes et villains péchés sommes appertement menachés de lire de Dieu, a esté advisé et conclud tant de monseigneur l’official que par les bailly et maïeur de ceste ville qu'il sera faicte deffense générale tant en l'église que es lieux publicques que nulz hommes ne femmes mariés ne aient plus à commettre adultère à paine de estre mis en une brincqueballe qui sera faicte et mise sur ung des flos de ceste ville et illec tombez et plongés testes et corps. Assavoir pour la première fois que il sera trouvé et sceu que ilz auront adultéré ou pourront estre trouvez en lieu suspect de tel vice, par trois fois dedens ledit flos et de soixante sols parisis d'amende pour estre donnée pour Dieu aux povres et aux dénuntiateurs et accusateurs de telz crimes. Et pour la seconde fois de estre fustiguez par les carfours de ceste ville par la main du bourreau et banys de ladicte ville et paroisse è leurs biens confisqués, espérant que moiennant telles pugnitions lire de Dieu Notre Seigneur sera apaisée. )

Il est peut-être utile de dire ce que c'est que cette Brincqueballe sur laquelle on mettait les victimes des passions de l'amour. Une brincqueballe est, en langage picard, le levier qui sert sur les navires à faire jouer le

piston de la pompe. Quant aux € flots » de la ville, ce

sont de grandes citernes. Les magistrats valéricains punissaient par l’eau ces mêmes € péchés » que Dante vit châtiés dans l'enfer par le souffle du vent. Le flot dans lequel on trempait les pécheurs charnels se voit encore proche la porte Guillaume. Il vient d’être mis à sec. La municipalité a décidé que ce flot serait conservé comme monument historique.

La fête communale du 15 août a amené ici quelques forains qui campent sur la petite place des Pilotes. Des somnambules et des tireuses de cartes ont dételé leur voiture garnie d’un lit blanc. La femme sauvage est venue aussi. Une peinture déployée le long de la baraque la représente dévorant la chair palpitante d’un homme blanc. En réalité la femme sauvage est une pauvre fille qu'on a cirée comme une botte et qui garde, sous le cirage, un air de candeur et d’innocence. Elle a des yeux bleus d’une inaltérable douceur. Elle est la vivante image de Îa faiblesse, de la souffrance paisible et de la résignation, et c'est elle qui fait la femme anthropophage | Voilà un grand exemple du désordre qui règne sur cette terre.

L'orgue des chevaux de bois ronfle toute la soirée sur la place des Pilotes, et mêle au bruit des lames qui brisent des airs de bals de barrière. Les chevaux, assiégés par de jolies demoiselles de Paris, et par des petits pêcheurs déguenillés, tournent sans répit.

J'ai longtemps médité sur les chevaux de bois. Je voudrais les étudier méthodiquement. Mais la grandeur du sujet meffraie. Et jy découvre d’abord une grande difficulté. Si l’on s'efforce de définir les diverses sensa-

tions qui affectent douloureusement l'organisme humain,

on peut espérer d'y réussir. Quand nous disons par exemple qu une douleur est aiguë ou qu elle est sourde, qu'elle est lancinante ou fulgurante, nous nous faisons entendre assez bien. On éprouve au contraire un insurmontable embarras à représenter par des mots les sensations agréables; celles mêmes qui, résultant du jeu régulier des organes, sont usuelles et fréquentes, échappent aux approximations du langage articulé. Dire que ces sensations sont vives ou qu elles sont douces, c’est ne rien dire ; les termes, fort usités, de délices et de transports, sont vagues. Il paraît donc qu'au physique le plaisir est plus indistinct que la douleur. Pour cette raison sans doute, je désespère de rendre très sensible, par le seul moyen du discours, le plaisir que procurent les chevaux de bois. Il est certain, toutefois, que ce plaisir est grand. De leur cercle mouvant jaillissent des cris de volupté qui percent le bruit de l'orgue et des trombones. Et après quelques tours de la machine ce ne sont que regards noyés, lèvres humides, têtes pâmées. Les jeunes femmes y prennent l'expression que la statuaire antique donne aux Bacchantes. Et moins habiles à la volupté, les petits enfants, roides et la joue empourprée, restent graves, en proie à un dieu inconnu. Je ne parle point de ceux qui ont mal au cœur. Il s’en trouve. Mais c’est un cas particulier. Je m'en tiens au général. Grands et petits, ce qu'ils éprouvent est vaguement délicieux.

Sur le cheval de bois, sur la montagne russe, sur l'escarpolette, ils sont remués, secoués, agités, tout leur être résonne, la circulation est activée: ils se sentent mieux

vivre. Ils jouissent du jeu facile de leurs organes, ils

soupirent, ils expirent; des caresses invisibles, des caresses intérieures, les font tressaillir : ils sont heureux. Le cheval de bois durera autant que l'humanité, parce qu'il répond à un instinct profond de l’enfance et de la e prie . .

Jeunesse, ce désir de mouvement, ce besoin de vertige, cette secrète envie d’être emporté, bercé, ravi, qu'on éprouve aux heures enfantines, aux heures virginales. Plus tard, nous redoutons ces machines à mouvement 5 nous craignons que le moindre choc ne ranime en nous des souffrances engourdies. Mais dans l’âge divin des

chevaux de bois, toute secousse éveille une volupté.

Saint Valery, 22 août.

UJOURD'HUI, j'ai vu célébrer de ma fenêtre, sur

le quai, l’'humble fête de la bénédiction d’un bateau. C'était un petit canot de pêche. Le pavillon français flottait à son mât. À bord, une table, couverte d’une nappe blanche, portait un gâteau, une bouteille de vin et des verres. Un prêtre, précédé d’un bedeau, entra dans l’embarcation pour la bénir. Un chantre et un enfant de chœur y prirent place après lui, ainsi que le patron de la barque et sa femme. Ces deux bonnes gens gardaient, dans leurs pauvres vêtements de fête, une raideur simple et une gravité naïve. IÎs n'étaient plus jeunes ni l'un ni l’autre. Brunis et durcis dans le travail, ils rappelaient, par la rude simplicité de leur attitude, les statues des vieux âges. Le prêtre prit, sur un plateau que Jui présenta

l'enfant de chœur, une poignée de sel et de blé, et il la

sema dans la barque afin d'y semer en même temps la force et l'abondance. Puis il trempa dans l’eau bénite un rameau de buis, image du rameau que la colombe apporta dans l’arche, aspergea la barque, et, la nommant par son nom, la bénit.

Le chantre entonna alors le Te Deum. WU chanta ensuite le psaume cent six et l’'Ave maris stella. Quand il eut fini, la femme du pêcheur coupa le gâteau qui avait été béni en même temps que la barque ; elle versa du vin dans les verres et offrit à boire et à manger au prêtre ainsi qu'à tous les assistants. |

Il est d'usage, lors de la bénédiction des grands bateaux, de casser sur l’étrave une bouteille pleine. Cet usage n'est pas suivi par les pauvres patrons des petits canots de pêche. Ils disent qu'il vaut mieux boire le vin que de le perdre. J’ai demandé à un vieux marin ce que signifiait cette bouteille cassée. Il m'a répondu en riant que l’étrave glisse mieux dans la mer quand elle a été d’abord bien arrosée. Puis, reprenant sa gravité ordinaire, il a ajouté :

« C’est mauvais signe quand la bouteille ne se brise pas. Il y a dix ans, j'ai vu bénir un grand bateau. La bouteille glissa sur l’étrave et ne se cassa pas. Le bateau se perdit à son premier voyage. »

Ft pourquoi casse-t-on une bouteille avant de lancer un bateau à la mer? Pourquoi Pour la raison qui fit que Polycrate jeta son anneau à [a mer, pour faire la part du malheur. On dit au malheur : « Je te donne ceci. Il faut t'en contenter. Prends mon vin et ne me prends plus

rien. > C’est ainsi que les Juifs fidèles aux coutumes

antiques brisent une tasse quand ils se marient. La bouteille cassée, c'est une ruse d'enfant et de sauvage, c'est la malice du pauvre homme qui veut jouer au plus fin

avec la destinée.

Eu, 25 aoûf.

U haut de la colline de Saint-Laurent, nous découvrons la ville d'Eu, paisiblement couchée dans le creux d'un vallon. File est charmante ainsi avec ses toits pointus, ses rues tortueuses et le clocher en charpente de son élégante église. Nous la contemplons dans une sorte de ravissement. C’est qu'aussi la vue à vol d'oiseau d’une jolie ville est un spectacle aimable et touchant, où l’âme se plaît. Des pensées humaines montent avec la fumée des toits. Il yena de tristes, il yen a de gaies ; elles se mêlent pour inspirer toutes ensemble une tristesse souriante, plus douce que la gaieté. On songe :

« Ces maisons, si petites au soleil que je puis les cacher toutes en étendant seulement la main, ont pourtant abrité des siècles d'amour et de haine, de plaisir et de souffrances. Elles gardent des secrets terribles, elles en savent long sur la vie et la mort. Elles nous diraient des choses à pleurer et à rire, si les pierres parlaient. Mais les pierres parlent à ceux qui savent les entendre. La petite ville dit aux voyageurs qui la contemplent du haut de la colline :

« Voyez; je suis vieille, mais je suis belle ; mes enfants pieux ont brodé sur ma robe des tours, des clo-

chers, des pignons dentelés et des beffrois. Je suis une

bonne mère ; j'enseigne le travail et tous les arts de la paix. Je nourris mes enfants dans mes bras. Puis, leur tâche faite, ils vont, les uns après les autres, dormir à mes pieds, sous cette herbe où paissent les moutons. Ils passent; mais je reste pour garder leur souvenir. Je suis leur mémoire. C’est pourquoi ils me doivent tout, car l'homme n’est l’homme que parce qu'il se souvient. Mon manteau a été déchiré et mon sein percé dans les guerres. J’ai reçu des blessures qu'on disait mortelles. Mais jai vécu parce que j'ai espéré. Apprenez de moi cette sainte espérance qui sauve la patrie. Pensez en moi pour penser au delà de vous-mêmes. Regardez cette fontaine, cet hôpital, ce marché que les pères ont légués à leurs fils. Travaillez pour vos enfants comme vos aïeux ont travaillé pour vous. Chacune de mes pierres vous apporte un bienfait et vous enseigne un devoir. Voyez ma cathédrale, voyez ma maison commune, voyez mon Hôtel-Dieu et vénérez le passé. Mais songez à l'avenir. Vos fils sauront quels joyaux vous aurez enchässés à votre tour dans ma robe de pierre. >

Mais, pendant que j'écoute parler la ville, nos chevaux descendent la rampe de la colline, et voici que notre break traverse la grande rue au milieu du silence et de la solitude. On dirait que la ville d'Eu dort depuis cent ans. L'hôtel où nous descendons a éteint ses fourneaux. En demandant à déjeuner au malheureux aubergiste, nous l’'embarrassons visiblement.

Aussi bien la ville d'Eu a-t-elle peu d’attraits pour retenir les visiteurs, aujourd’hui que le château et le parc sont fermés. On ne se promène plus sous les hêtres

plantés pour les Guises. Le parc, autrefois ouvert au public les jeudis et les dimanches, est interdit à tous les promeneurs. On ne visite plus le château. Il faut se contenter d'en voir la façade, à travers la grille de la cour. Cette façade, de brique et de pierre, ne doit qu'à la hauteur de ses toits son aspect monumental. Elle est plate, lourde et vulgaire. Ainsi la conçut Fontaine, qui restaura le château pour le duc d'Orléans en 1821.

Fontaine avait d'ordinaire peu de respect pour les œuvres des vieux maîtres maçons. Il jugea que les façades du château d’'Eu étaient faites sans méthode et, comme il le dit lui-même, il les rectifia. Il les rectifia si bien que le château a maintenant l’air d’une caserne.

Nos goûts sont bien changés depuis le temps de Percier et de Fontaine. Un château n'est jamais assez vieux pour nous, mais l’architecte n’a pas moins d’occasions que jadis de pratiquer son art funeste. Autrefois, il démolissait pour rajeunir; maintenant, il démolit pour vieillir. On remet le monument dans l’état où il était à son origine. On fait mieux : on le remet dans l’état où il aurait dû être.

C’est une question de savoir si Viollet-le-Duc et ses disciples n'ont point accumulé plus de ruines en un petit nombre d'années, par art et méthode, que n'avaient fait, par haine ou mépris, durant plusieurs siècles, les princes et les peuples, dégoûtés à l’envi des vestiges d'un passé qui leur semblait barbare. C’est une question de savoir si nos églises du moyen âge n'eurent pas à souffrir aussi cruellement du zèle indiscret des nouveaux architectes que de

cette longue indifférence qui les laissait vieillir tran-

LUE,» VE me

quilles. Viollet-le-Duc obéissait À une idée vraiment inhumaine quand il se proposait de ramener un château ou une cathédrale à un plan primitif qui avait été modifié dans le cours des âges ou qui, le plus souvent, n avait jamais été suivi. L'effort en était cruel. Il allait jusqu’à sacrifier des œuvres vénérables et charmantes et À transformer, comme à Notre-Dame de Paris, la cathédrale vivante en cathédrale abstraite. Une telle entreprise est en horreur à quiconque sent avec amour la nature et la vie. Un monument ancien est rarement d’un même style dans toutes ses parties. [Il a vécu, et tant qu'il a vécu il s'est transformé. Car le changemeñ® éät la condition essentielle de la vie. Chaque âge l’a marqué de son empreinte. C’est un livre sur lequel chaque génération a écrit une page. Il ne faut altérer aucune de cé3 pagéa. Elles ne sont pas de la même écriture parce quelles ne sont pas de la même main. Il est d’une fausse science et d’un mauvais goût de vouloir les ramener à un même type. Ce sont des témoignages divers, mais également véridiques.

I ya plus d'harmonies dans l’art que nen conçoit la philosophie des architectes restaurateurs. Sur la façade latérale d’une église, entre les grands bonnets d'évêque de deux vieux arcs en tiers-point, un portique de Îa Renaissance dresse élégamment les ordres de Vitruve et s'accompagne d'anges graciles, aux tuniques légères. Cela fait une belle harmonie. Sous une corniche de fraisiers et d’orties, taillés au temps de saint Louis, une petite porte Louis XV étale ses rocailles frivoles et ses coquilles,

devenues austères avec l'âge. Cela encore fait une belle

harmonie. Une nef magnifique du XVI: siècle est lestement enjambée par un jubé charmant de l'époque des Valois ; à une branche du transept, sous la pluie de pierreries d’une verrière du premier âge, un autel de la décadence hausse ses colonnes torses de marbre rouge où courent des pampres d'or, ce sont là des harmonies. Et quoi de plus harmonieux que ces tombeaux de tous les styles et de toutes les époques, multipliant les images et les symboles sous une de ces voûtes qui tiennent de la géométrie, dont elles procèdent, une beauté absolue.

Je me rappelle avoir vu sur un des bas-côtés de Notre-Dame de Bordeaux un contrefort qui, par la masse et les dispositions générales, ne diffère pas beaucoup des contreforts plus anciens qui l'environnent. Mais pour le style et l’ornementation, il est tout à fait singulier. Il n’a ni ces pinacles, ni ces clochetons, ni ces longues et étroites arcades aveugles qui amincissent et allègent les contreforts voisins. Il est décoré, celui-là, de deux ordres renouvelés de l'antique, de médaillons, de vases. Ainsi l'a conçu un contemporain de Pierre Chambiges et de Jean Gouijon, qui se trouvait conducteur des travaux de Notre-Dame au moment où un des arcs primitifs se rompit. Cet ouvrier, qui avait plus de simplicité que nos architectes, ne songea pas, comme ils l’eussent fait, à travailler dans le vieux style perdu ; il ne tenta point un pastiche savant. Ï] suivit son génie et son temps. En quoi il fut bien avisé. Il n’était guère capable de travailler dans le goût des maçons du XIV: siècle. Plus instruit, il n’aurait produit qu'une insignifiante et douteuse copie. Son heu-

reuse ignorance l'obligea à avoir de l'invention. Il conçut

une sorte d’édicule, temple ou tombeau, un petit chefd'œuvre tout empreint de l'esprit de la Renaissance française. [l ajouta ainsi à a vieille cathédrale un détail exquis, sans nuire à l'ensemble.

Ce maçon inconnu était mieux dans la vérité que Viollet-le-Duc et son école. C’est miracle que, de nos jours, un architecte très instruit n'ait pas jeté bas ce contrefort de la Renaissance pour le remplacer par un contrefort du XIV: siècle.

L'amour de la régularité a poussé nos architectes à des actes de vandalisme furieux. J’ai trouvé à Bordeaux même, sous une porte cochère, deux chapiteaux à figures qui y servaient de bornes. On m'expliqua qu'ils venaient du cloître de "et que l'architecte chargé de restaurer ce cloître les avait fait sauter pour cette raison que l’un était du XI: siècle et l’autre du XIII, ce qui n'était point tolérable, le cloître datant du XIIe, et devant y être sévèrement ramené. En raison de quoi l'architecte les remplaça par deux chapiteaux du XIIe siècle, et de sa façon. Je n'aime pas beaucoup qu'une œuvre du XIIe siècle soit exécutée au XIX:. Cela s'appelle un faux. Tout faux est haïssable.

Ingénieux à détruire, les disciples de Viollet-le-Duc ne se contentent pas de détruire ce qui n'est pas de l'époque adoptée par eux. Ils remplacent les vieilles pierres noires par des blanches, sans raison, sans prétexte. Ils substituent des copies neuves aux motifs originaux. Cela encore, je ne le leur pardonne pas; c'est pour moi une douleur de voir périr la plus humble pierre d'un vieux

. po 2 \ monument. Si même c’est un pauvre maçon tres rude et

malhabile qui l’a dégrossie, cette pierre fut achevée par le plus puissant des sculpteurs, le temps. Il n’a ni ciseau, ni maillet : il a pour outils la pluie, le clair de lune et le vent du Nord.Il termine merveilleusement le travail des praticiens. Ce quil ajoute ne se peut définir et vaut infinimeñt.

Didron, qui aima les vieilles pierres, inscrivit peu de temps avant sa mort, sur l'album d'un ami, ce précepte sage et méprisé : « En fait de monuments anciens, il vaut mieux consolider que réparer, mieux réparer que restaurer, mieux restaurer qu'embellir; en aucun cas, il ne faut ajouter ni retrancher. »

Cela est bien dit. Et si les architectes se bornaient à consolider les vieux monuments et ne les refaisaient pas, ils mériteraient la reconnaissance de tous les esprits respectueux des souvenirs du passé et des monuments de

l'histoire.

Le Trépori, 25 août.

OUS sommes émerveillés de la beauté du spec-

tacle. Nous avons devant nous Mers et sa blanche falaise; à notre droite, des prairies aux pentes desquelles paissent les bœufs et les moutons ; à gauche, la mer, où glissent des barques dont les voiles sont nouées en festons. À nos pieds, la jetée. Elle est couverte de la foule diversement colorée des baigneurs et des baigneuses. Les bérets rouges, blancs ou bleus, les robes claires, les chapeaux de paille brillent au soleil. Tout cela a des papillotements joyeux. Soudain, une exclamation bruyante s'élève, les chapeaux volent en l'air. C’est un torpilleur

qui quitte le port, franchit l’écluse et gagne le large pour aller à Boulogne. Il en passe trois, et cest trois fois le même enthousiasme. Trois fois on crie, on salue; trois fois, les chapeaux, les mouchoirs, les ombrelles s'agitent.

Les torpilleurs sont populaires. Ils sont aimés sans doute parce qu'ils ont l'air terrible, et qu'ils flattent cette douce espérance de carnage qui sourit mollement au fond du cœur paisible des bourgeois. En vérité, ils ne sont pas jolis ; ils ressemblent à une baleine, mais à une baleine comme il n'y en a pas, à une baleine cuirassée, jetant une fumée noire au lieu d’eau par les évents.

Naguère, en voyant un torpilleur qui mouillait dans les eaux de la Seine, à la hauteur du quai d'Orsay, M. Renan souhaitait quon donnûât le commandement des torpilleurs non à des marins, mais à des savants et à des philosophes, qui pussent y méditer les vérités éternelles en attendant le moment de sauter en l'air. L'existence de ces hommes extraordinaires eût concilié l’inconciliable. Soldats contemplatifs, ils eussent satisfait l'idéal par

leur vie et le réel par leur mort. C’est une excellente idée, mais qui n’entrera pas facilement dans la tête d’un ministre de la marine.

Et je crains aussi que les philosophes ne soient pas tentés excessivement d'entrer, comme Jonas, dans ces vaisseaux-

poissons.

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