CHAPITRE XII
Malade lui-même, il s'oubliait pour donner aux malades des soins paternels. Avec quelle sollicitude il surveillait la santé délicate de quelques jeunes religieux que la ferveur aurait pu emporter au delà des bornes ! A l'un d'eux il disait un jour : « Mon bon Père, vous irez après chacune de vos classes prendre un peu de vin de Malaga ou de vin de Bordeaux à l'infirmerie, et rappelez-vous que je préfère que vous en preniez dix fois sans grande nécessité que de vous en priver une seule fois où vous en auriez besoin. »
Cette tendresse maternelle, le P. Olivainteut bientôt l'occasion de la témoigner à l'un de ses plus chers amis, au doux et pieux Père Félix Pitard.
Après dix-huit années d'études brillantes et de travaux distingués, Félix Pitard avait, en 1854, donné sa démission de professeur à Louis-le-Grand, pour obéir à une irrésistible vocation. A Rome, où il se retira d'abord, il avait ajouté à tous ses titres académiques le grade de docteur en théologie, après avoir suivi, durant deux ans, les cours du collège romain. Ordonné prêtre, il était revenu en France, ne sachant trop quelle voie choisir, lorsque enfin, le 2 octobre 1857, une résolution longuement mûrie le conduisit au noviciat de Saint-Acheul J. Comment dire la joie du P. Olivaint, à la nouvelle d'un événement qu'il sollicitait de Dieu depuis si longtemps, et surtout
1. «Voulez-vous une nouvelle? Pitard entre au noviciat de la Compagnie au commencement d'octobre. Il s'est décidé tout à coup dans l'Octave de la Nativité avec une simplicité, une franchise admirables. Lettre du P. Olivaint, 19 septembre 1857. i
quand le P. Pitard , avant la fin de son noviciat, fut envoyé à "Vaugirard pour y professer la rhétorique! Hélas! comme Réquédat à Sainte-Sabine, comme Hernsheim à Nancy, Félix Pitard devait expirer au seuil de la vie religieuse et sceller par la mort ses premiers vœux.
L'aimable et pieux professeur avait, en six mois, gagné le cœur de tous ses élèves, quand au commencement de mars 1859 il tomba malade.
Une parole qu'il prononça dès les premières atteintes du mal prouva bien qu'il ne se faisait aucune illusion. « Vous rappelez-vous , dit-il au médecin qui le soignait et qui était son intime ami, vous rappelez -vous ce soldat à qui son général dit : Tu vas aller Ja. — Oui. mon général. — On tirera sur toi. — Oui, mon général. — On te tuera. — Oui , mon général.... » Et son sourire résigné signifiait que, dans sa pensée, ce soldat, c'était lui: «Dieu m'a voulu ici; j'y suis venu, j'y mourrai. »
Laissons le P. Olivaint raconter lui-même les détails touchants de cette sainte mort. Il les résume dans une lettre écrite, sous le coup de la plus profonde émotion , au P. Charles Yerdière , alors à Laval.
« Mon révérend et bien cher Père,
« Pax Christi.
« Yous savez maintenant la perte que nous venons de faire.... C'est vendredi, à trois heures un quart du matin \ que ce bon Père est mort, après une agonie
1. Le 12 mars 1859. veille de l'anniversaire de la béatification de
saint Ignace et de saint François-Xavier.