CHAPITRE II
carrière libérale, Philippe Bûchez était devenu matérialiste et révolutionnaire à l'école de médecine de Paris, et, jeune encore, il avait fondé, avec ses amis Flot tard et Bayard, la Charbonnerie en France. Après quelques conspirations avortées, il se jeta dans la secte saint-simonienne, prit une part Irès-active à l'insurrection de Juillet, puis, dégoûté des théories absurdes et immorales du P. Enfantin , il s'avisa d'opposer école à école et d'ouvrir chez lui, rue Chabannais, des discussions publiques qui lui valurent de nombreux amis et de fervents disciples1.
Bûchez, abjurant alors le matérialisme, proclama franchement son admiration pour l'Évangile, et au lieu de la théorie révolutionnaire des droits de l'homme, il donna pour base à sa doctrine le devoir unique de la fraternité universelle. L'amour des hommes était tout son dogme et toute sa morale ; quant à l'amour de Dieu, l'école buchésiste en parlait peu. A la place de Notre-Seigneur, homme-Dieu, elle adorait un Christ social, mal défini, et à l'Eglise divinement instituée pour enseigner et sauver, elle substituait la France armée de la vérité pour imposer au monde la fraternité2. Ces mots sonores retentissaient
1. Vie du R.P. Hyacinthe Besson, par E. Cartier, t. Lp. 17. — Vie duR. P. Lacordaire, par M. Fois?et, t. I, p. 468.
2. Rien ne donne plus exactement l'idée du système religieux et social de Bûchez que le dessin qu'il inspira à l'un de ses plusehers disciples, Charles Besson, comme un résumé saisissant des doctrines de l'école : Le Christ prêchant la fraternité au monde. Le Christ est porté sur un globe où est écrit le mot France; il foule aux pieds le serpent de l'égoïsme et tient à la main une banderole où on lit Fraternité. Deux anges coiffés du bonnet phrygien l'accompagnent, et sur leurs auréoles brillent les noms de Liberté. Égalité. La Liberté
harmonieusement à l'oreille de jeunes gens d'élite, fatigués du doute, qui se prenaient à aimer ce que jusqu'alors ils avaient entendu mépriser et blasphémer. Plusieurs, plus conséquents que le maître qui montrait la voie sans s'y engager, accoururent dans le sein de l'Église catholique, pour apprendre la vérité totale; et non contents de redevenir chrétiens, une fois sur le bon chemin, ils s'élancèrent jusqu'au sommet de la perfection évangélique. Tels furent, entre autres, Réquédat, intime ami d'Olivaint, Piel, Besson, trois jeunes hommes admirables, morts pieusement sous l'habit de saint Dominique. Pierre devait bientôt rivaliser de dévouement avec eux, et déjà, dans les idées confuses, mais généreuses du saint* si mo ni en repentant, il trouvait un premier aliment pour son âme. Comme le sculpteur Eugène Bion, comme un autre artiste de grand mérite, Jean Duneur, Pierre aurait pu répéter, au sujet de Bûchez, la parole de son collaborateur le plus dévoué, M. Roux-Lavergne, depuis prêtre et chanoine deRen- : « H est pour nous le portier de l'Église, lui seul n'entre pa
A peine initié à ce néo- catholicisme, qui en somme valait mieux que tout ce qu'il avait jusqu'alors connu. Olivaint s'empressa de lui chercher
tire un glaive. l'Égalité porle un livre ouvert avec ce texte : Aimez votre prochain comme vous-même et Dieu par-dessus tout. Que le premier parmi vous soit votre serviteur. Sur la gravure, due à un autre buchésien, nommé Éveillard, on a effacé ces mots : Dieu par- .lessus tout. Nulle part n'apparaît la croix, signe de la vraie foi, symbole de l'espérance et de la charité. (Vie du R. P. Besson, par M. Cart. I, p. 33, 44.)