CHAPITRE XVIII
précieux, qu'un officier fédéré s'élance comme un forcené, le lui arrache des mains et le jette au feu. Le concierge se hâta de le retirer des flammes, dès que cet énergumène se fut éloigné. Il se proposait de le conserver comme une relique, et résista même aux instances d'un haut personnage qui vint lui en offrir un grand prix. « Plus tard cet homme probe et délicat s'en est dessaisi en notre faveur, dit le P. de Ponlevoy, sans vouloir en retour accepter aucune gratification. C'est bien en effet ce grand bréviaire in-4° qui nous était connu : noirci par la fumée, à demi rongé par les flammes, il est encore marqué par un signet à la date du 26 mai *. »
Cependant les gendarmes enfermés dans la première section étaient descendus deux à deux et marquant le pas. Le peloton d'escorte ouvrit les rangs pour les recevoir; après eux vinrent les laïques2, puis les prêtres3.
Un signal fut donné, et le cortège des cinquantedeux victimes se mit en marche. Les gens du quartier, émus de compassion, le regardaient passer. Dans le haut de la rue de la Roquette, une femme cria : « Mais sauvez-vous donc ! » Il est certain que toute maison se serait ouverte pour les recevoir.
t. Actes, p. 202.
2. Un offleier de paix, deux ouvriers ébénistes et un tailleur de pierre.
3. Le P. Olivaint, le P. CauberL le P. de Bengy, de la Compagnie de Jésus; le P. Radigue, le P. Tufficr, le P. Rouchouse, le P. Tardieu, de la Congrégation des Sacrés-Cœurs de Picpus; l'abbé Planchât, aumônier de l'œuvre du Patronage; M. Sabatier, vicaire de Notre-
On tourna à gauche et on s'engagea sur le boulevard Ménilmontant dont on suivit la droite, le long du mur qui borde le cimetière du Pèrc-Lachaise. A la barricade qui se dressait sur le boulevard, devant la rue Oberkampf, une compagnie du 74e bataillon renforça 1" escorte ; puis on gravit la longue chaussée de Ménilmontant. Jusque-là, seul un vieux prêtre, le P. Tuffier sans doute, avait été insulté par quelques fédérés ; la foule continuait à se montrer sympathique. Mais dès qu'on eut pénétré dans la rue de Puébla, une masse énorme de vagabonds en armes, de galériens, de déserteurs, de femmes ivres ou furieuses, enveloppa de tous côtés les otages, criant: « Livrez-nous les prisonniers... à mort les calotins ! » La marche devenait plus lente et plus difficile, à mesure qu'on s'engageait dans l'étroite rue des Rigoles qui fait suite à la rue de Puébla. On fit halte, pendant vingt minutes, à la mairie, aujourd'hui détruite, du XXe arrondissement; là, un homme féroce, Gabriel Ranvier, cria aux otages qui passaient devant lui: « Vous avez un quart d'heure pour faire votre testament, si cela vous amuse ! » Cette cruelle sentence fut accueillie par des trépignements de joie. «Ya me fusiller tout cela aux remparts, » poursuivit Ranvier en s'adressant à un ignoble personnage, Emile Gois, qui jusqu'à ce moment commandait l'escorte. La foule organisa une sorte de marche triomphale. Une vivandière vêtue de rouge, le sabre à la main, s'avançait à cheval ; après elle, tambours et clai-
Dame de Lorette ; l'abbé Benoist et l'abbé Seigneret, du séminaire de Saint-Su lpice.