I» I L U K E QUI ROULE
bout à l’étranger. En France, il se mêle drôlatiquement à la vanité démocratique, et, si tu étais assez aventurier pour mettre un de devant ton nom, le peuple des petites vil es serait fier d’avoir pour histrion un grand seigneur. Ne te défends donc pas de l’être, et ne prpnds pas tout cela au sérieux ; nous sommes en voyage pour nous amuser. Sois certain que cela n’ôte rien au talent que tu dois avoir, et que tu auras, c’est moi qui t’en réponds.
11 tâchait de m’en donner; il m’en donnait quand je lui récitais mes rôles. Nous avons déclamé Corneille en passant les Alpes sur des ânes. Les glaciers de la Suisse, les grèves de la Méditerranée, les ruines, les grottes, toutes les solitudes pittoresques que nous avons explorées ensemble ont retenti du son de nos voix montées au diapason de la passion dramatique. Je me sentais puissant, je me croyais inspiré. Devant la rampe, tout disparaissait. J’étais trop consciencieux, je me jugeais trop moi-même. J’étais mon propre critique et mon pire obstacle.
Voilà pour mon talent ; quant à mon amour, il avait pris un nouvel aspect. L’égalité d’âme, la
sérénité de caractère de mademoiselle de Valclos,
qui ne s’étaient pas démenties un seul instant au milieu des revers, des contrariétés, des fatigues et des accidents inévitables du voyage, m’avaient insensiblement inoculé ce calme et tendre respect qu’elles inspiraient à Bellamare, sans éveiller en lui le moindre rêve de sensualité. Bellamare était pourtant, non pas libertin, mais ardent au plaisir. Il ne connaissait pas de sentiment mixte entre le désir sans affection et l’affection sans désir. Il pouvait faire encore des folies pour une femme convoitée ; satisfait, il ne faisait plus de sottises et la quittait avec de bons procédés, mais sans aucun regret. Cet homme, si heureux par son caractère et si séduisant par sa bonté, exerçait sur mon esprit une grande influence. J’aurais voulu voir et sentir comme lui. Je m’efforcais de l’imiter dans ses écarts et dans sa sagesse ; mais, là où il trouvait le calme , le rassérènement des facultés après Yexfogatioii 1 des instincts, je ne trouvais que la
1. J’ai retenu ce mot du récit de Laurence, parce qu’il m’a frappé. Je ne le crois pas français, mais je désirerais qu’il le fût. C’était sans doute de la part démon narrateur un souvenir de l’Italie, où le verbe sfoyarsi, admirable ment expressif, n’a pas d'équivalent dans notre langue.
honte de moi-mème et une profonde tristesse.
J’étais un idéaliste, et, en outre, j’avais la moitié de son âge. J’étais absurde de croire qu’on peut arranger sa vie comme celle d’un autre. La raison ne s’applique pas sur nous comme un vêtement d’emprunt ; il faut que chacun de nous sache tailler le sien sur son propre individu.
Cet engouement pour Bellamare et cette chimère de vouloir lui ressembler réussirent du moins à engourdir ma passion. Peut-être le rapide et violent passage d’un autre amour en moi, le rêve de Yinconnue, avait-il effacé un peu l’image d’Impéria. 11 est certain qu’elle ne me paraissait plus redoutable, et qu’une profonde tendresse apaisa les transports secrets de mon désir. En la voyant si respectée de mes autres camatades, je me fusse trouvé fat de songer à la vaincre. A force de n’y plus songer, je ne le désirai même plus.
Du moins, c’est dans cette disposition d’esprit que je la quittai à Genève. Rentré chez moi, je pensai à elle sans trouble ; mais bientôt il me fut impossible de me dissimuler qu’elle était nécessaire à ma vie intellectuelle, et que je m’ennuyais profondément là où elle n’était pas. Je n’eus pas le
courage de reprendre mes études sérieuses. La musique et le dessin me plaisaient mieux, parce qu’ils me permettaient de penser à elle. Elle avait un charmant filet de voix, était bonne musicienne et chantait délicieusement. En m’efforçant d’être bon musicien moi-même, je ne songeais qu’à chanter avec elle ou à l’accompagner. Elle m’avait fait travailler de temps en temps en voyage, et, en somme, ses leçons ont été les meilleures que j’aie reçues.
Je me donnai quelque temps le change en me persuadant que la société de Beilamare, de Léon, d’Anna et de Marco m’était aussi nécessaire que celle d’Impéria. Ils m’aimaient tant! ils étaient si aimables et si intéressants ! Comment le milieu où je retombais ne m’eût-il pas paru insupportable ? Je me reprochais en vain ce divorce entre mes anciens amis et moi. Je me trouvais coupable de regretter la conversation de Beilamare auprès de mon père ; mais n’est-ce pas lui, mon pauvre père, qui, en me jetant dans la civilisation, m’avait condamné à rompre avec la barbarie?
Pourtant, quand j’étais sincère avec moi-même, je sentais bien que j’eusse pu oublier Beilamare et tous mes camarades, excepté Impéria. Ce n’était pas
la faute de mon père si je m’étais follement attaché à une personne qui ne voulait aimer personne ! .
Un jour, que je traversais les Alpes dans un traîneau avec Bellamare, il m’avait demandé l’issue de mes amours avec la comtesse. Je lui avais alors dit toute la vérité, ou à peu près. A ce moment-là, je m’étais bien persuadé que je n’avais plus d’amour pour Impéria, que je n’en aurais plus, et que Bellamare pouvait, sans me nuire, lui répéter mes confidences. J’avais d’ailleurs atténué beaucoup dans mes révélations l’ardeur de ma passion première, et j’en avais laissé le début inédit. Je ne m’étais point vanté d’avoir embrassé la carrière du théàtreà cause d’elle. J’avouais simplement qu’à l’époquede l’aventure de Blois, je m’étais senti plus épris d’elle que de l’inconnue. Je pus raconter sincèrement tout le reste.
Le jugement de Bellamare sur cette situation m’avait beaucoup frappé. Il m’approuva d’abord, et il ajouta :
— Tu as pris sans le savoir le meilleur chemin pour être véritablement aimé de cette comtesse, la sincérité d’abord, la fierté ensuite. En te laissant voir ses soupçons, elle s’attendait à de vives répliques, à une lutte où elle ne se fût déclarée vaincue
qu’après t’avoir roulé à sa guise sur la poussière de l’arène. De ce moment, elle ne t’eût plus aimé. Les femmes sont ainsi faites. C’est leur rendre service que de ne pas se prêter à leurs instincts de combat, de les former à aimer tout franchement, comme elles savent si bien aimer quand on ne les égare pas à la recherche de l’impossible. L’amour est une belle chose, sublime chez elles au début. Gare le second et le troisième acte du drame ! Quand on ne peut pas brusquer le dénoûment, il faut l’attendre. Attends donc en silence, laisse cou* ver le feu, et tu la verras revenir loyale et forte comme au jour de la chambre bleue. Si elle revient, reçois mon compliment. Si elle ne revient pas, réjouis-toi d’avoir échappé à un amour de tête. Ce sont les pires.
Et Bellamare avait encore ajouté :
— Si Impéria n’avait pas un parti pris, j’aurais béni vos amours. Moi, je vous trouvais dignes l’un de l’autre ; mais elle est sage et ne veut pas d’amant. De plus, elle est raisonnable et ne se jettera pas dans la misère du mariage. Enfin, elle se trouve heureuse dans sa vertu, et je crois à cela, bien que je ne le comprenne pas. N’y pense donc
plus, si tu es raisonnable toi-même. Crois-tu que, le premier jour où elle est venue mystérieusement à moi, comme la comtesse, mais avec des idées autrement sérieuses et arrêtées, pour me dire ses malheurs de famille et me prier de lui donner un état et un appui, je n’aie pas été ému, autant et plus peut-être que tu ne l’as été dans la chambre bleue? Elle était si jolie dans sa douleur, si séduisante dans sa confiance ! J’ai eu le vertige dix fois dans ces deux heures d’entretien tète à tête ; mais, si Bellamare a un nez pour flairer l’occasion et une griffe pour la prendre aux cheveux, il a un œil pour distinguer l’honnêteté vraie , et une main qui se purifie en bénissant. En la quittant, je lui avais promis d’être son père, et à toute arrière-pensée j’avais dit sans retour : « Jamais, jamais, jamais ! » Or, quand les choses se présentent aussi nettes à ma conscience, il n’y a plus en moi le moindre mérite, parce qu’il n’y a plus le moindre combat, et je t’avoue ne pas comprendre qu’il en coûte plus à un honnête homme de ne pas tricher avec une femme que de ne pas tricher au jeu.
En ce moment-là, l’argumentation de Bellamare m’avait paru victorieuse, je la commentai tout le
temps de mes vacances. Je ne trouvai rien à y répondre ; mais elle ne m’empêcha pas d’être trèsabattu et très-malheureux. Je tâchai de m’enflammer de nouveau pour la comtesse, et souvent je rêvai les voluptés de l’amour partagé ; mais, au réveil, je ne l'aimais plus. Son image ne parlait qu’à mes sens par l’imagination.
A la fin des vacances, je me demandai si je ne renoncerais pas au droit, qui ne me menait plus à rien, et si je n’irais pas rejoindre la troupe de Bellamare. Je ne voulus pas prendre cette résolution sans consulter mon père. Je pensais qu’il m’en détournerait ; il n’y songea pas. J’eus d’abord beaucoup de peine à lui faire comprendre ce que c’était que le théâtre. Il n’était jamais venu de troupe dramatique chez nous, il n’y avait pas de salle. Ce que mon père appelait des comédiens, c’était les marchands de thé suisse, les montreurs de bêtes et les saltimbanques qu’il avait vus dans les foires et assemblées. Aussi je me gardai bien de prononcer les mots de comédie ou de comédien, qui ne lui eussent inspiré qu’un profond mépris. Malgré ma résolution d’être sincère, je lui donnai des explications qui étaient vraies en fait, mais qui n’offrirent à son esprit
qu’un sens vague et quelque peu fantastique. Mon père a toujours eu la simplicité élémentaire de l’homme entièrement voué au travail manuel, comme à un devoir, comme à une religion dont aucune idée étrangère à ce travail ne peut le distraire sans l’y rendre impropre. Ma mère, qui était très-intelligente, l’avait un peu raillé pour sa crédulité et sa bonhomie. Il le lui permettait et voulait bien rire avec elle, ils s’adoraient quand même ; mais il ne m’eût pas permis de m’apercevoir de son infériorité visà-vis de moi. Il voulait que je fusse autre et non plus que lui ; il estimait son état différent, mais égal au mien. Son culte pour la terre ne le laissait pas libre de penser autrement, et au fond il était dans le vrai absolu, dans la haute philosophie, sans s’en douter. Il respectait le beau savoir très-humblement, mais c’était à la condition de faire respecter tout autant la culture du sol. S’il m’en avait détourné, c’est qu’il eût cru, en faisant de moi un paysan, me rendre impropre à la chimérique succession de mon oncle le parvenu.
Quand je lui eus dit que je désirais m’associer à des personnes qui parlaient en public pour s’exercer à bien dire de belles choses, il fut satisfait et ne
PIERRE QUI ROUf.E
m’en demanda pas davantage. Il eût craint par ses questions, de me montrer combien peu il se doutait de ce que pouvait être cette étude. Je partis donc, emportant sa bénédiction comme les autres fois et mon petit capital, que, dès l’année précédente, j’avais toujours fait voyager à tout événement dans ma ceinture de dessous. 11 n’était pas assez gros pour me gêner, d’autant plus que je l’avais déjà diminué de moitié.
Au commencement de l’hiver, je rejoignis donc la troupe à Toulon, et j’y fus reçu avec enthousiasme. La situation n’était pas brillante ; on avait toujours boulotté, comme disait Moranbois, et on tenait conseil pour savoir si l’on poursuivrait l’exploration des côtes.
A cette époque, les villes du littoral commençaient à peine à jouir de la vogue qu’elles ont acquise depuis. Il n’était pas encore question de chemin de fer, d’éclairage au gaz, de maisons de jeu. L’Europe n’assiégeait pas cette étroite falaise qui s’étend, comme un espalier au soleil, de Toulon à Monaco, et qui bientôt s’étendra jusqu’à Gênes.
— Mes enfants, nous dit Bellamare, nous boulotterons toujours, si nous ne prenons un grand parti.
Je n’ai jamais gagné d’argent que hors de France ; nui n’est prophète en son pays. J’ai fait à peu près le tour du monde, et je sais que plus on vient de loin, plus on attire les curieux. Souvenez-vous que, l’année dernière, nous avons mieux réussi à Trieste, le point extrême de notre tournée, que partout ailleurs. Je voulais pousser jusqu’à Odessa à travers les provinces danubiennes. Je me souvenais d’y avoir fait de bonnes affaires ; nous serions revenus par Moscou. Vous avez reculé devant la campagne de Russie. Si vous m’en croyez, nous allons l’entreprendre ; mais, en raison de l’approche de l’hiver, nous commencerons par les pays chauds. Nous irons à Constantinople, nous y séjournerons deux mois ; nous irons de là à Temesvar et à Bucharest, qui est une bonne ville aussi; dès que le temps le permettra, nous traverserons le Balkan, nous gagnerons Iassy, et nous arriverons à Odessa avec les hirondelles.
On lui fit observer que les frais du voyage seraient considérables. Il nous montra les lettres d’un entrepreneur de succès qui se chargeait de notre transport et promettait de s’occuper du retour, si nous ne pouvions en couvrir la dépense ; c’était un ancien associé, sur la probité duquel il croyait pou-
voir compter. On alla aux voix. Chacun joua la sienne à pile ou face. La majorité du hasard décida le voyage. J’avoue qu’en voyant Impéria le désirer, je trichai pour faire pencher la balance du côté affirmatif.
Je vais encore vous faire faire une enjambée pardessus les détails fastidieux ou comiques qui seraient sans rapport avec mon sujet. Je vous dirai seulement que, si la majorité était vaillante et pleine d’espoir , la minorité , représentée par Lucinde, Lambesq, Régine et Purpurin, ne l’était qu’à demi ou ne l’était pas du tout. Ce dernier ne pardonnait pas aux étrangers de ne pas savoir le français mieux que lui, et Lambesq, qui avait la prétention de parler italien , était furieux d’être moins mal compris quand il parlait sa propre langue, frétait un caractère aigri, comme celui de Léon, par les déceptions ; mais il n’avait pas, comme Léon, le bon goût de cacher ses blessures. Il se croyait le seul grand génie de la terre et le seul méconnu. Selon lui, les artistes aimés du public et favorisés par le succès n’avaient dû leur bonne chance qu’à l’intrigue.
Régine riait de tout, nulle n’était plus rompue aux misères de la vie nomade ; mais elle augurait
PIEHKE QUI HOULE
mal de nos succès d’argent et nous répétait sans cesse que ce n’était rien d’aller loin, le plus difficile serait de revenir. Lucindene craignait rien pour son compte. Elle n’était pas femme â s’embarquer les mains vides ; mais elle craignait d’être forcée de faire les frais du retour, et ne dissimulait pas ses anxiétés.
Cnose étrange, Moranbois, le plus stoïque et le plus renfermé de tous, n’était pas non plus sans inquiétude. Il ne connaissait pourtant pas Zamorini, • l’entrepreneur auquel se fiait Bellamare; mais il avait , disait-il , fait un mauvais rêve sur son compte, et cet homme de pierre et de fer, qui ne redoutait aucun péril et ne connaissait aucune nésitation, était superstitieux : — il croyait aux songes.
FIN DE l'IF.RRE QUI ROULE. 1
t. L’épisode par lequel se termine l’histoire de Pie m qui roule u pour titre le Beau Laurence.
t'.licby. — Impr. M. 1. oignon, Paul Dujiont rt t. ie , rue du Bac-tl'Aii.iOrtf, IJ.
lit sali:
iifficil?
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elle sans fini, is il sou ne me ux