RIDEAU
Obscure la chambre avec ses cloisons de vieux chêne assombries ; adossés ici, un bahut, là, une étagère ; une chaise à droite, une table à gauche, des bouteilles par terre, le goulot cassé. Et tirant et accrochant l’œil, dans le fond, là-bas, un portrait de Colombine, un lit. Lit et portrait dans l’ombre se détachent avec un étonnant relief et donnent, bien que choses mortes, l’impression de Vie. La Colombine en son cadre d’or, tout en chair, les seins nus, rit à belles dents, Vivantes il y a de' ces portraits dans Hoffmann. Le lit, lui, inquiète par les draperies de ses rideaux clos comme aux catafalques, et rougeâtres. MUSIQUE bizarre et douce qu’on dirait l’harmonie chantante d’un tel intérieur : le rire de la Colombine, la respiration du lit rouge y passent imaginairement. Un temps s’écoule. Une porte bouge : paraît la trogne suante et sanguinolente d’un croque-mort. 11 remorque Pierrot. Haut de taille, flexible, drapé de blanc, classique enfin, est Pierrot. Pierrot titube et plonge dans le vide, chaque pas est une génu-
flexion : il a des jambes de caoutchouc ; ses bras, comme des ailes, pendent abandonnés. Sa défaillance est équivoque : est-ce ivresse ?■ accablement? Tous deux s’en viennent ainsi, le gros vivant et le spectral, à pas comptés, noir, blanc.
PIERROT
Heuh !
Il chancelle, plie, enjambe une chaise et retombe assis, évanoui. Le croque-mort lui frappe dans les mains, Pierrot renaît.
Ah! là! vois! Colombine, elle sourit, combien gracieuse !
Son bras tendu désigne le portrait.
Quels yeux, quel petit nez ! quelle bouche.-. Hélas, morte. Et nous voici revenus de là-bas, où nous Pavons mise en terre. Tu te souviens: la pioche, la pelle, le grand trou, la terre qu’on jette.
Le croque-mort mime, vis-à-vis et en même temps que Pierrot, la scène funéraire.
Et les prières et les sanglots. Morte ! Morte ! Ah ! Je ne m’en consolerai jamais !
Il pleure.
Jamais !
Et retombe en syncope, et montre l’affligeante silhouette de son corps, ployé en angle aigu sur la chaise, jambes et bras raides.
Voyons ! Voyons ! il faut se faire une raison ! objecte
le croque-mort qui essuie, compatissant, les yeux de Pierrot.
La puanteur du mouchoir produisant l’effet de sels, Pierrot s’indigne, éternue, jette le chiffon au nez de l’homme : il ne lui en serre pas moins les mains.
Enfin ! C’est vrai, il faut se résigner, être un homme... Ah !... Enfin! Donnons-nous un peu de cœur au ventre. Un petit verre de cognac, hein?
Le croque-mort opine du bonnet ; Pierrot va au buffet emplir deux petits verres. A Votre SCinté ! dit le croque-mort :
Oh non ! à la sienne, à la santé de la défunte !
Et tous deux tendent leur verre vers le portrait.
Tiens! c’est drôle, pas mauvais, bon même, ce cognac !
Pierrot qui a gardé le carafon en main, faisant claquer sa langue, se verse coup sur coup des petits verres.
Bon ! très bon, exquis, oh diable !
Le croque-mort alléché et qui vainement tend son verre, ose tirer par la manche Pierrot qui éclate.
Hein! Qu’est-ce à dire? Un second verre, vous osez, de mon cognac (exquis d’ailleurs !)... ivrogne ! outrager la morte et dans cette chambre, misérable ! Sortez... Sortez tout de suite !
Le croque-mort ne se rendant pas assez vite aux raisons de Pierrot est roué de coups et chassé honteusement à coups de pied dans le cul. Seul, Pierrot éclate de rire longuement, convulsivement. Plus calme, il ouvre la bouche, prépare un gros aveu, mais défiant, s’arrête.
Cependant, un ravage lent de la pensée qui l’obsède fait passer son visage en quelques secondes par des impressions de crainte, de colère, de tristesse, d’étonnement. Le secret, une seconde fois, vient à ses lèvres : quelle chose effrayante va dire Pierrot ?
Rien ! car il s’arrête encore et, sournois, donne le change.
J'ai sommeil. Je suis las. Dormons. Déshabillons-nous. D’abord, mes souliers...
Il s’assied et prend son pied dans sa main.
Hein !
Il se retourne brusque et peureux :
Plaît-il? non !... ah ! ah !... imbécile, il n’y a rien.
11 hausse les épaules et prend son autre pied.
Ah ! cette fois !
11 se dresse, regarde sous la chaise, sous la table, sous le lit, en ouvre les rideaux et recule devant le lit. vide, plein d’épouvante.
Je me souviens !
Il fixe le portrait et le montre d’un doigt mystérieux.
Je me souviens... Fermons les rideaux ! Je n’ose pas...
11 vient à reculons et de ses bras, derrière lui, sans regarder, tire les draperies. Ses lèvres tremblent et alors une force invincible arrache de Pierrot le secret monté à sa bouche. La MUSIQUE s’arrête, écoute.
Voici :
Colombine, ma charmante, ma femme, la
Colombine du portrait, dormait. Elle dormait, là, dans le grand lit : je l’ai tuée. Pourquoi?... Ah voilà ! Elle chipait mon or ; mon meilleur vin, le buvait ; mon dos, le battait, et durement : quant à mon front, elle le meublait. Cocu, oui, elle me le fit, et à outrance, mais qu’importe cela? Je l’ai tuée ,* parce que cela me plaisait, je suis le maître, qu’a-t-on à dire ? La tuer, oui... cela me sourit. Mais comment vais-je faire ?
Car Pierrot, comme somnambule, reproduit son crime, et dans son hallucination le passé devient le présent.
Il y a bien la corde, on serre, couic, c’est fait ! oui, mais la langue qui pend, la figure rendue affreuse? non. — Le couteau? ou un sabre, un grand sabre ? vlan ! dans le cœur... oui, mais le sang coule, à flots, ruisselle. — Ileuh ! diable!... Le poison? une petite fiole de rien du tout, ça s’avale et puis... oui ! et puis les coliques, les douleurs, les tortures, ah! c’est horrible (ça se verrait, d’ailleurs). Il y a bien le fusil, boum ! mais boum ! on entendrait. — Rien, je ne trouve rien.
Il se promène gravement et médite. Par hasard, il butte.
Aïe, ça fait mal !
Il se caresse le pied.
liouh ! ça fait mal ! Ça ne sera rien, ça va mieux.
Il caresse toujours et se chatouille le pied.
Ah ! Ah ! C’est drôle ! Ah ! ah ! Non ! ça fait rire. Ah !
Il lâche brusquement son pied. Il se frappe le front.
J’ai trouvé !
Sournoisement :
J’ai trouvé ! Je vais chatouiller ma femme jusqu’à ce que mort s’ensuive, voilà ! La chatouiller bien gentiment, voilà ! C’est très bien trouvé. Ah ! oui, mais du calme, doucement ; voyons un peu...
A pas de loup, il s’approche du lit rouge et écoute.
Elle dort, bon !
Il entre-bâille les rideaux et regarde :
Elle dort profondément — attention !
Il tire les rideaux sur leur tringle, mais les anneaux, au lieu de glisser, grincent : Pierrot tressaille.
Hum ! c’est chose grave : doucement !
doucem...
Les anneaux grincent abominablement. '
Ah zut !
Et brutalement, à tout risque, il ouvre les rideaux d’un seul coup, tout grands, et penché — à la tète du lit réellement vide, mais où elle est , elle pour lui — il regarde :
Rien ! Elle n’a pas bougé. Elle dort toujours. Tiens, amour, voici un baiser ! Hé ! Hé ! C’est qu’elle est jolie, dormante : une figure toute petite, des yeux mignons, un nez gros comme rien, des seins qui se courbent, une croupe qui se dessine...
Ici Pierrot s’étant abandonné un temps à une concupiscence rétrospective, s’y arrache.
Allons-y ! D’abord des cordes.
Il ligote Colombine avec une corde imaginaire.
Pour que tu ne puisses bouger, ni des jambes, ni des bras — puis un bâillon.
Il roule un mouchoir imaginaire et le pose sur la bouche
de l'absente.
Et maintenant,
Il soulève le drap et introduit ses mains sous la couverture qui s’agite.
A l’œuvre ! — Risette, fais risette; bonjour, Colombine...
Il se jette d’une pièce sur le lit, et, se transformant, donne à son corps la raideur d’un corps ficelé, il agite frénétiquement ses pieds chatouillés, il dégage sa bouche du bandeau, ii devient, il est Colombine.
Elle s’éveille ; C’est toi, Pierrot , ah ! ah ! ah ! tu me chatouilles , oh ! oh ! oh! finis , oh ! finis ! ah ! ah ! ah ! je vais casser les cordes , oh ! oh ! oh ! tu me fais mal !... ah ! ah ! tu me fais mal !...
Pierrot se rejette au pied du lit et chatouille, sans parler, sans rire, la mine patibulaire. Soudain, il s’arrête.
J’ai entendu...
Il s’avance, porte une main à son oreille, l’autre à son cœur.
. J’entends... quoi donc ? mon cœur bat. Fort ! Plus fort ! Plus fort !
Et sa main marque les battements grandissants, et l’œil, dans l’orbite, hagard, terrifié, luit.
Le bruit décroît. Mon cœur bat. Moins fort ! Moins fort ! Posément. Là. Plus rien.
Ses mains retombent.
Quitte pour la peur. Et maintenant, chatouillons : Colombine, c’est toi qui paieras ça.
Et il chatouille éperdu, il chatouille farouche, il chatouille encore, il chatouille sans trêve, puis se jette sur le lit de Colombine.
Elle (il) se tord en une affreuse gaieté. Un de ses bras devient libre et rend libre l’autre bras, et ces deux bras en démence maudissent Pierrot. Elle (il) éclate d’un rire vrai, strident, mortel ; et se dresse à mi-corps ; et veut se jeter hors du lit ; et toujours ses pieds dansent, chatouillés, torturés, épileptiques, C’est l’agonie. Elle (il) se soulève une ou deux fois — spasme suprême! — ouvre sa bouche pour une dernière malédiction, et rabat en arrière, hors du lit, sa tête et ses bras pendants.
Pierrot redevient Pierrot. Au pied du lit, il gratte encore, éreinté, anhélant, mais victorieux. Il s’étonne.
Quoi! plus rien 1 elle ne bouge plus. Est-ce que ?... morte ! oui, mais tout de bon? Voyons donc : le cœur ? Sans mouvement. Le pouls ?
Éteint. Les yeux? Renversés. La langue? Pendante. Morte! c’est fini. Arrangeons ça. La tête d’abord, sur l’oreiller : rectifions l’expression.
Sous les doigts sacrilèges de Pierrot, la figure de la morte devient peu à peu calme et souriante.
Enlevons les cordes. Maintenant, le lit à border, les plis à tirer, c’est fait, plus rien, on n’y voit que du feu. Colombine, comme tout à l’heure, dort, bien gentille. Là! n-i ni, c’est fini.
Il referme les rideaux, fait volte-face. Clignant de l’œil, livré à une joie pure, un pâle sourire sur sa face lunaire, il se frotte les mains, longuement.
Morte ! bien morte, et l’on n’y verra rien, rien ! Le gendarme, avec son grand sabre et ses moustaches, s’il vient frapper à ma porte, pan ! pan ! je vais ouvrir. Il méprend au collet. Moi? ô gendarme, regardez : elle est là, morte dans son lit, bien gentiment ; je m’en lave les mains, vous comprenez. Et la prison, les menottes, les verrous, pas pour moi, ça non plus r morte dans son lit, je m’en fiche. Et la guillotine. Han ! le coup de couperet, ma tête qui tombe... ah! mais non! pas pour moi. ah! ah ! ah !
Et Pierrot rit silencieusement, longtemps. Une torpeur l’envahit qui l’immobilise et le fige : ses yeux se ferment, et sa tête penche déjà que ses lèvres de plâtre gardent encore le satisfait, l’ironique sourire. MUSIQUE. Il a un sursaut brusque, regarde autour de lui, s’étire.
Ouf ! je suis las, brisé, j’ai bien le droit de dormir, à présent.
Il bâille.
Dodo ! L’enfant do !
MUSIQUE berçante.
Déshabillons-nous .
Il s’assied.
Mes souliers...-
Mais quand, tout comme auparavant, il va- pour se déchausser, il voit avec stupeur, puis effroi, son pied secoué d’une danse involontaire, d’une trépidation d’alcoolisé. La trépidation monte, prend l’autre pied et l’autre jambe.
Pierrot se dresse et flageole. Plus de doute ! Le chatouillement de Golombine, comme un mal contagieux et vengeur, l’a pris.
Pierrot parcourt en tous sens la chambre sur la pointe de ses pieds dressés. Ses bras, larges comme des ailes, battent l’air, fous et tragiques :
Arrêtez-vous, ô par pitié, arrêtez-vous, mes pieds...
La trépidation cesse. Pierrot retombe sur la plante des pieds, et sombre, prend une résolution soudaine.
Que faire ? ah ! boire ! voilà le remède, voilà ce qu’il faut.
Et il mime expressivement.
Oui, un coup, deux coups, hop, buvons, encore ! jusqu’à rouler par terre, sans plus voir, sans plus entendre, ivre, mort... Oh non! pouah ! je ne veux pas.
Mais la MUSIQUE se déchaîne: et de nouveau l’atroce trépidation secoue les pieds de Pierrot affolé et dont les dents claquent.
Oh non ! plus ça, non ! plus !
Il se jette à genoux devant le portrait qui toujours sourit, implacable.
Oolombine, grâce, pardon, pitié ! J’aime mieux boire, je vais boire !
11 s’approche de la table et y pose les bouteilles. Alors, avec une grandeur de geste antique, il invoque le souverain bien de l’Ivresse.
Flacons, pleins d’un vin exquis, je vous boirai : endormez-moi, donnez-moi l’ivresse, le rêve, l’anéantissement, soyez miséricordieux, flacons que j’implore, que je baise...
Il boit. MUSIQUE paresseuse et sourde. Il boit à gorgées lentes.
Une !
Et jette la bouteille, vidée, par-dessus l’épaule.
L’horrible vin !
L’ivresse même se refuse à Pierrot, le vin l’écœure.
Buvons !
11 prend une seconde bouteille, c’est du champagne.
Oui, celle-ci sera meilleure.
Cependant, le vin bu a opéré, l’œil de Pierrot s’anime, sa face s’éclaire ; la MUSIQUE aussi s’égaye, Il a coupé le fil de fer et va faire sauter le bouchon, il s’arrête à temps.
Halte ! Patience ! tout d’un coup l’avaler ? oh! non, dégustons.
Il contemple la bouteille avec attendrissement et s'écrie î
Je la boirai cinq fois, j’en prendrai possession cinq fois. D’abord, par les yeux.
Il la mire, l’admire.
Quelle jolie couleur! — Par les mains: je la veux caresser, comme une main de femme.
•Il la caresse.
Comme c’est doux ! — L’oreille. Ecoutons.
Il s’assied, porte la bouteille â son oreille, puis la place entre ses jambes, étonné et ravi :
Oui, elle parle, elle chante.
* LA MUSIQUE divague.
Ce sont des chants de violon, des chants de flûte, des chants de piano ! — Maintenant au tour du nez.
Il flaire la bouteille, resté assis — le parfum l’attire, vertigineusement — la bouteille danse dans sa main et lui donne un spasme qui agite bras, tête et jambes, lascivement, et qu’une pâmoison termine.
— La langue enfin, buvons ! .
Et Pierrot fait sauter le bouchon, laj>e la mousse débordante et boit avec volupté
Ah ! que c’est bon ! ça descend jusque dans les veines, ça se répand, ça monte au cerveau, ça réchauffe, ça rend gai ! A ta santé, Colombine !
Il porte un toast ironique au portrait, puis guigne le lit conjugal d’un air paillard.
Ah ! ah ! tiens, Colombine* je t’embrasse, je je te prends dans mes bras, je te...
Pierrot devient morne. La pétillante ivresse du champagne tombe déjà.
J’ai froid, il fait sombre, triste.
La nuit vient, la MUSIQUE se fait grave.
Brrr !
Il va briser le goulot de la dernière bouteille au rebord de la table.
Buvons, c’est fini.
Il boit, dressé haut, et retombe d’une masse, sur la chaise.
La nuit est complète.
On ne distingue rien qu’un Pierrot blanc et vague. Il se dresse lentement, une chandelle en main et traverse la chambre, indécis, avec des gestes irréfléchis. Il va pour se déshabiller enfin, se coucher, gagner son lit, quand une terreur le cloue sur place. C’est que l’involontaire et tout puissant Remords hallucinant Pierrot, Pierrot croit voir et voit réellement que le LIT perdu dans l’ombre, s’anime, s’illumine comme une énorme lanterne, vit ; et que les rideaux ténébreux s’empourprent et peu à peu éclatent et flamboient.
Pierrot se passe la main sur le front, change la chandelle de place. Plus rien.
Le lit s’est enténébré, de nouveau. Mais voici, nouvelle et plus grande angoisse, le PORTRAIT cette fois s’animant. D’abord le cadre luit, phosphorescent, puis maintenant la Colombine s’éclaire : son rire éclate, rouge et blanc. Elle Vît, vraiment elle vit et elle rit à Pierrot... elle riait aussi quand Pierrot l’a tuée... Alors, devant le portrait, il recule mécaniquement, à pas raides.
Il s’arrête. Il s’indigne. Il s’invite à être brave. Il sera brave. Il s’avance, les bras tendus. Il glisse spectral, déjà mort, vers la morte. Il la touche !
La MUSIQUE, à l’appel déchirant d’un gong, devient folle. Pierrot claque des dents, sa main inconsciemment s’accroche au lit, que la chandelle incendie. Le LIT aussitôt s’éclaire et derechef s’empourpre.
Pierrot, dans la rouge clarté, tord son corps pris de folie. Il tourne sur lui-même, trois fois : ses bras errent, ses doigts griffent le vide.
Voici que la trépidation ancienne, que l’horrible chatouillement secouent frénétiquement ce corps, et que dans le sanglot funèbre et dernier de sa gorge, passe le rire ancien, exactement le rire des affres de Colombine... Brusque alors, aux pieds de sa victime peinte qui rit toujours, fout d’un grand coup, en arrière et bras en croix, le cadavre de Pierrot s’abat.