PIERROT, COLOMBINE
Colombilie!
COLOMBINE
Monsieur?
PIERROT
Ha ! — Déesse, des fleurs Fleurissent sous vos pieds quand, dans l'aurore en pleurs, Vous courez par les champs, où les feuilles jaunies Disaient Avril défunt et ses fêtes finies Avant que vous passiez, hélas ! tout n'était-il Pas mort, et ce doux bois pleurait-il pas Avril? Mais, voyez, un semis léger de pâquerettes Qui vous révéleraient bien des choses secrètes
Vient d'éclore, et voici que des reines-des-prcs Attestent qu'une reine erre parmi ces prés. Chère reine des cœurs!
Hélas! monsieur, vous faites Erreur. Septembre encore a d'assez belles fêtes, Comme vous dites ! et je ne suis pour rien dans L'éclosion de ces volubilis pendants Qui chatouillent mon nez d'ennuyeuse manière! Et puis, faites rentrer vos mots dans leur tanière ; Je les entends hurler bizarrement, et l'on Parle tout autrement, monsieur, dans un salon. Je ne suis pas déesse et je ne suis pas reine; Colombine est mon nom, donné par ma marraine; Et mon père n'est pas un roi, pas même un dieu ; C'est un digne bourgeois, et non sans feu ni lieu, Et qui malaisément se mettra dans la tète D'aventurer son bien en les mains d'un poète, D'un fol qu'on voit errer dans la campagne, au clair De la lune, les bras ballants, le nez en l'air, Chassant aux papillons de clairière en clairière. Vous comprenez, monsieur le rêveur?
Ah ! guerrière,
Vous avez raison ! — Oui, l'automne a ses attraits
Plus tristes, plus pensifs, et qu'on savoure après
La grande expansion magnifique des sèves.
Mieux quele clair printemps, l'automne parle aux rêves
Alanguis. La forêt charmante est une sœur
Qui console et câline avec tant de douceur
Une âme endolorie, alors qu'un peu plus pâles
Les gouttes de rosée en des gouttes d'opales
S'irisent, quand le soir attendri, comme un criant,
Nous endort au milieu des langueurs du couchant.
Et puis la brève nuit de l'automne est si douce!
Une bonne tiédeur chauffe les lits de mousse...
Et vous avez raison de préférer encor,
Quand tout est accueillant, quand tout le ciel est d'or,
A la gaieté d'Avril la douceur de Septembre.
COLOMBINE
Dans un mois, il fera fort bon garder la chambre. Les gens sages seront au chauddansleurs maisons, Assis devant le feu, la pantoufle aux tisons. Que ferez-vous alors?
PIERROT
Colombine, ah L que n'ai-je L'éloquence! — L'hiver, sur un tapis de neige, La clarté de la lune a d'e.\quises blancheurs. Puis, quand viennent les mois des ex: rîmes fraîcheurs
La même idylle encor, sur un autre théâtre,
Se vient jouer pour moi. Quatre bûches dans l'àtre
Et voilà le décor. Une étincelle rit,
Le dialogue est pétillant de mots d'esprit,
La flamme est une fée ardente et bienfaisante,
Et la chanson du bois qui flambe est amusante.
COI.OMBINE
Fort bien, et vous avez réponse à tout, je vois.
Mais croyez-vous, monsieur, que les marchands de bois
Prendront pourorsonnant, en paiement de leurs bûches,
Vos lyriques discours aux subtiles embûches?
PIERROT
Que me font les marchands de bois? Le bon soleil Allume en ce moment un brasier sans pareil. Au diable les marchands de bois! Le soir est tendre, Et je vous aime.
COLOMBINE
Allons, il s'y fallait attendre, Et c'était pour finir, en guise de raison. Par ce trait tout nouveau, cette péroraison Habile, que, sournois, vous m'avez entraînée Dans ces taillis où je me suis égraiignée. Pendant que, grave ainsi qu'il sied aux gens d'honneur, Sur un chemin hors de ces lieux remplis d'horreur, Monsieur Arlequin cause affaires à mon père.
ni'-RROT
Arlequin, Arlequin! qu'a-t-il donc pour vous plaire?
COLOMBINE
Monsieur Arlequin est un homme sérieux !
PIERROT
Oui, ma foi, je l'avoue, il sait que deux et deux Font quatre. Moi, je sais que vous êtes un ange Et...
COLOMBINE
Monsieur Arlequin est quart d'agent de change!
PIERROT
Oh ! Colombine, vous verrez que les agents
De change ne sont pas parfaits. Ce sont des gens
Qui n'ont pour âme qu'un sac de valeurs à terme.
COLOMBINE
Dans la vie il faut bien pourtant payer son terme !
PIERROT
Ah ! dans votre belle âme un semblable souci ! Quoi donc, vous, vous pensez à ces choses, ici ! Regardez le soleil dans ces hautes fougères Se coucher éveillant des tas d'odeurs légères; Leurs raquettes lui font un frissonnant rideau Qu'il tMverse. Et voyez, dans cette flaque d'eau
Dorée encor, ce temlre et gracieux visage, Le vôtre, ce col fin, ce tout mignon corsage, Et ces grands yeux si noirs oiJ certe on jurerait Que nulle âpre pensée, en haine à la forêt, Ne passe, tant ils sont, perles, d'une eau limpide. Quoi! pour ce vil motif ce monsieur insipide Vous plairait, Colombine?
COLOMBINE
Insipide, non pas!
PIERROT
Votre cher Arlequin fait ses quatre repas Par jour...
COLOMBINE
Il est pourtant svelte !
PIERROT
Comme une planche !
COLOMBINE
Il est distingué !
PIERROT
Ciel!
COLOMBINE
joli!
Pierrot divin i 3
l'IEKROT
Ma face est blanche Comme mon àme. Il est, lui, noir comme un corbeau. Plus noir au fond qu'à la surface. Il n'est pas beau.
COLOMBINE
Eh...?
PIERROT
Sous ses favoris faits en aile d'aronde Sa tête ne dit rien !
COLOMBIKE
C'est un homme du monde!
PIERROT
Un flandrin ! Sanglé dans son complet à carreaux, 11 n'a pas du tout l'air, pas du tout, d'un héros.
COLOMBINE
Tout le monde n'est pas Pierrot! Il suit la mode. Avoir l'air d'un Anglais, c'est bon ton.
PIERROT
Et commode Et d'un moderne!
COLOMBINE
11 porte à ravir l'habit noir.
11 se cravate avec génie. Il faut le voir
Dans un bal, — ce n'est pas, monsieur, chez les portières! Quand tout reluit, qu'on a relevé les portières Des salons, comme il sait conduire un cotillon. Car il danse!
Ah ! madame.
COLOMBINE
Ainsi qu'un papillon, Il voltige de fleur en fleur, de jeune fille En jeune fille. 11 brille, il scintille, il babille, Il pirouette, il est correct, et les mamans Rêvent à sa vue à des établissements.
PIERROT
De quel genre?
COLOMBINE
Je sais cependant des poètes Qui, le masque d'ennui sur leurs faces muettes, Restent dans une porte et, tout le long du bal, Ont l'air de méditer quelque projet fatal.
PIERROT
Ils regardent les cous sveltes et les épaules Plus blanches que le cygne et la neige des pôles; Ils mettent dans Icsgrands yeux noirs ou les yeux bleus Des rêves, — qui n'y sont pas toujours, dans ces yeux, —
Pierrot divin i 5
Et leur penser subtil, éclos dans un sourire, Fleurit dans un sonnet qu'ils négligent d'écrire; Et leur cœur va très doux vers quelque blonde enfant Aux regards adorés...
COLOMBINE
Qu'un autre, triomphant, Epousera..,
PIERROT
Mais sans l'aimer!
COLOMBINE
Eh ! par la batte D'Arlequin, faut-il donc qu'à ce point l'on se batte Les flancs pour être aimée et pour aimer? L'Amour, L'Amour! ah! vous n'avez, vous, tout le long du jour Que ce mot à la bouche. Est-il besoin, j'y songe, De tout ce beau phébus qui finit en mensonge, De tant de fleurs, de tant d'oiseaux, de tant d'azur Et de ciel, pour aimer? Eh! non, parbleu, c'est sûr. Un bon mari qui n'est pas toujours dans les nues Et qui ne lorgne pas tant les épaules nues, Qui rentre chaque soir après avoir gagné La vie, et qui, sans prendre un tel air résigné. Vous mène dans le monde, et vous donne des perles. Tel est mon fait ! Bien mieux que des siffleurs de merles
i6 Pierrot divin
Qui n'ont à vous offrif que les rubis des ciiamps
Et des habits couleur du soleil, — fort méchants
Pour sortir dans la rue! Et puis, qui sait? Peut-être,
Vous qui mettez toujours le nez à la fenêtre
Pour voir la lune, au bout d'un mois, vous trouverez
Que l'adorable enfant aux longs cheveux dorés
Qui vous semblait avoir tout le ciel dans son âme,
Et dont la bouche était une fleur qui s'enflamme,
Et qui n'était qu'extase en son regard profond,
La reine, l'ange, la déesse, n'est au fond
Qu'une petite sotte indigne de vous plaire.
Et vous irez courir, dès que la lune éclaire
La forêt sombre, après quelque dryade. — A moins
Que de vos stations songeuses, sans témoins,
Dans l'humide froideur où vous gelez sur place,
Vous n'ayez rapporté quelque incommode glace.
Quelque frigidité, qui ne serait non plus
Mon fait, dans mon ménage.
Ombre ! astres chevelus Que de blasphèmes! et d'une bouche, ô mon rêve, Si rose! Colombine, écoutez un peu...
Trêve
A ces sornettes, cher monsieur l^ieirot. Voici Mon père et mon futur qui viennent par ici. 11 serait messéant, vous le devez comprendre, Que monsieur Arlequin ou que monsieur Cassandre Surprît tous ces discours dont vous me rebattez Les oreilles, et qui ne sont pas, vous sentez, De nature à ravir, surtout, mon digne père: Ce dernier, ayant fait honnêtement, j'espère. Sa fortune dans le commerce des tonneaux, Goûte peu qu'on discute ainsi que des moineaux Et, vous le trouverez sans doute téméraire, N'aime pas qu'on plaisante avec le numéraire.