‹ Pierrot et sa conscienceChapitre 1 sur 2 · PARABOLE · texte numérisé non relu

PARABOLE

Un jeune homme entra dans un crâne,

sous une voûte immeme.

Sur les parois de ce crâne, des fresques peintes par un artiste, — qui n'a jamais existé ici-bas, — représentaient les passiœis, l'amour, rorgueil, la cupidité, l'ambition, la luxure, la gourmandise, la paresse, attirantes et souriantes, la jalousie, la colère, l'envie, jaunes et farouches. Le jour arrivait d'en bas, par les yeux caves, dont les deux fenêtres rondes laissaient pénétrer le soleil et voir, au dehors, les passants, les arbres et les trottoirs.

Etaient entrés d autres jeunes gens

pâles, en habit noir, qui, les uns, s'étaient assis sur des bancs disposés

en hémicycle; et, les autres, debout, se promenaient à travers Je crâne.

Une passion ron geuse, ou plusieurs, >\ ^ au fond de leur cœur, ils causaient sans bruit et riaient sans joie.

Bientôt vint une aimée, vêtue de deuil, serrée dans sa robe souple,

comme une momie égyptienne en ses bandelettes. Elle regardait chacun et paraissait intime avec tous.

Le jeune homme veut savoir quelle est cette aimée qui ressemble également à sa maîtresse ; il demande à un boursier circulant:

— Comment se nomme-t-elle ?

— Douleur. Une femme pas chic.

Sur le coup de onze heures, à micarême, Pierrot s'éveilla, dans son cercueil, en plein cimetière Montmartre, car il avait voulu être enseveli dans un endroit parisien. Quel humus des trépassés est plus vivant que celuilà?

Le Père-Lachaise est endormi dans

un fliubourg pas distingué. Tout au plus, à de rares intervalles, les morts entendent le couperet de la guillotine, tranchant, sur la place de la Roquette, à côté, le cou tondu de frais d'un assassin. Le cimetière Montparnasse , proche cependant de la rue de la Gaîté , est également triste, à cause de son éloignement de l'Opéra et des Variétés. Les morts du cimetière

Montparnasse sont obligés de prendre l'omnibus pour venir sur les grands boulevards. Encore leur faut-il la correspondance.

Quant à Clamart, c'est Cayenne.

Pierrot n'avait pas voulu reposer dans un cimetière d'exilés. Il s'était amusé jadis et il avait mené la vie ;\ électrique vitesse, si bien qu'à trente ans il l'avait usée. Mais de son cercueil de plomb, à Montmartre, — dans le caveau des Pierrots, ses aïeux, — il percevait les bruits de fête, des bouffées de musiques de bal, refrains las de carnaval, rythmes gris de valse, éclats stridents de cuivre, atténués à travers

le crêpe de la nuit — ou gémissements de violons, — et les rires fatigués des viveurs.

A deux pas, pour ainsi dire, sont les grands halls joyeux de Montmartre, à deux pas, l'Opéra, où Métra et Fahrbach, du vioim leurs spectres, ce soir de suprême bal masqué, dirigeaient leurs orchestres.

Dans le cercueil, entre les planches mal jointes, — do, ré, mi, ta — mi, mi, do, do — mi, mi — mi, mi — ainsi que des caresses, entraient les blanches, les noires, les rondes, les triples et les quadruples croches, paillons sonores apportés par le vent^

flonflons mourants, échos berceurs des turlutaines, trilles fous en lambeaux, et la valse langoureuse :

Viens avec moi pour fêter le priutenips.

Les roses incertaines, des lilas insaisissables, les violettes de rêve sentaient bon ; un avril mystérieux soufflait de très tièdes et enivrantes brises ;

les faunes couraient, chantaient, cherchaient le baiser, sifflaient, phalliques, et les faunesses chuchotaient dans l'ombre de bois au feuillage vert tendre, dans les bois imprécis, tels que des songes. Les vagues déferlaient doucement avec une plainte quasi sensuelle ; sur les plages, les sirènes voilées dans la gaze fluide de l'onde, dans les formes incessamment fuyantes de l'eau, appelaient.

Des valses susurraient, — mi, mi,

do, do, mi, mi, — dans le rêve de

son réveil, leurs bercements énervants

/^ aux oreilles de Pierrot qui ,

bientôt, se leva;

et sa Conscience

s'était levée avec lui.

Ils sortirent du caveau, dont Pierrot avait la clef dans sa poche, et, — sans suivre les rues des morts, glissant entre les monuments funéraires, heurtant les croix, effleurant les herbes, — ils s'en allèrent, bras dessus, bras dessous, voir s'il existait encore des viveurs parisiens de mi-carême. Pierrot avait aimé des femmes innombrables, ou, s'il ne les avait pas toutes aimées, il

Pierrot et sa Conscience ii

avait fait avec elles ce qu'on fait quand on est aimé. Il avait connu des vierges qui souhaitaient ne plus l'être, des mariées à qui M. Joseph Prudhomme ne suffisait pas, de jolies filles qui, malgré leurs lèvres carminées et vendues, l'avaient adoré, puisqu'elles n'avaient ruiné que sa santé. Il s'était foit rendre par les huissiers des visites qu'il ne leur avait jamais faites et les usuriers avaient regretté son trépas, parce qu'ils perdaient, devant cette fuite, toute espérance d'être soldés, quand Pierrot serait devenu sérieux. Et Pierrot était tout blanc, avec son costume en soie crème.

à larges boutons, avec sa figure poudrerizée, son serre-tête, et son chapeau pointant vers lés étoiles. Mais sa Conscience était toute noire.

Elle s'appelait Pierrette, et, pour cette nuit, sans doute, Carêmette, quasi pareille, — exquisément, si délicatement androgyne, — quasi pareille, en femme, à son camarade, comme une goutte d'encre i\ une goutte d'eau, avec son costmr.c fantaisiste, culotte courte de satin noir, collerette noire et corsage noir transparent, décolleté en pointe jusqu'il la ceinture, formant un cadre délicieux à la poitrine blanche et aux menus seins pointés en l'air;

bas de soie noirs et gants noirs. Elle était noire, — sauf le visage, frais et clair comme ce qu'on voyait, rose ou blanc, si jeune et si élégant, de sa chair ingénue, car la Conscience a beau être noire, elle ne se montre jamais telle et fait toujours joli visage; — elle était noire à cause des vices de son ami, mais elle ne lui en voulait pas pour cela, et la Conscience marchait en compagnie de Pierrot, comme une sœur.

Elle avait consenti aux amours passagères de son frère et elle se prêtait encore à cette curiosité posthume.

Après s'être fait peindre, par un rapin montmartrois , deux cartes extravagantes , attachées en bandoulière, l'une à un ruban blanc, l'autre à un ruban noir, ils traversèrent le boulevard des Batignolles et virent bientôt tourner des ailes de

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moulin,

des ailes de feu, pourpre et or

Perché sur la haute colline, et coiffé d'un chapeau pointu, le moulin fait de la vertu des filles la blanche farine.

Pierrot et sa Conscience entrèrent dans ce hall flamboyant et diapré, que pavoisent, — l'argent n'a pas de patrie — les drapeaux de toutes les nations, et où, tandis que • tintamarrent éperdument les musiques de danse, se négocie la chair de femme ; mais ils n'y demeurèrent pas longtemps. Personne

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n'y était joyeux. Les Desdémone, les Juliette, les Chimène — d'aucunes en maillot, les jambes brillantées de soie, — s'y promenaient, toutes les lèvres au premier venu, flirtant les messieurs capables de trois ou cinq louis. Ne s'évertuant pas même à la drôlerie,

des mâles ennuyés circulaient.

Six gamines anglaises, — qui tout à l'heure avaient été applaudies furieusement, trois en jeunes garçons, trois en danseuses androgynes, — à présent, parmi la foule encore, frô-

lées sans cesse, touchées au passage par de gros désirs, six gamines anglaises,

— jupes de soie rouge, bas noirs, dessous noirs, leurs visages impassibles, à la fois pervers et naïfs, —^ gigottaient une gigue extraordinaire; deux étaient serrées dans la simple robe bleue des femmes de l'armée du salut, et coiffées du grand chapeau aux ailes en entonnoir des nouvelles évangélistes. Un homme, leur père nominatif, en jersey vert d'eau, sur lequel était écrit en lettres jaunes : Armée du Chahut

— Ainuxr'^ous les uns les autres — menait, se démenant de tout le corps,

la face flegme,

cette petite saturnale de famille.

Ohé ! les vices ! Ohé ! les dépravés ! Vous qui aimez la femme, c'était hier trois jeunes filles. Ohé ! vous que lasse le geste séculaire et normal , leurs sœurs sont trois jeunes garçons.

Plus loin, au milieu d'un quintuple cercle d'hommes, quatre danseuses, — l'une qui commençait à être célèbre. Cloporte, et, déjà le point de mire de tous les regards, — voltigeaient, cabriolaient en un fouillis de dentelles où le sexe, pour les yeux à l'atfùt, de-ci, de-là, s'entrevoyait.

Les quatre filles dialoguaient, avec des coups de reins, des contorsions

polissonnes, des déhanchements, des pieds égrillards qui frétillaient devant des sots en extase, et, parfois, les décoiffaient.

En traversant la cohue d'exhibitions.

Pierrot et sa Conscience ouïrent des bribes de conversation. Une grue demandait à un vieux si corridor ne s'écrit pas avec deux 1; le vieux répliquait qu'on prononce généralement avec deux 1, mais qu'on écrit toujours avec deux r. Dans un coin, on parlait du cours de la rente.

Un habit noir à un autre :

— De quoi vit Chose ?

L'autre habit au premier :

— Il a été riche, jadis.

Une fille, jouant de l'éventail, vicieuse et mystique, presque nue dans une robe droite transparente, imprimée de marguerites, une auréole de sainte fixée au chignon roux, fendait, en jouant de l'éventail, les groupes d'hommes.

Elle interrogeait :

— « Pour qui la femme de saint Louis? »

« Pour moi ! » répondaient la plupart des mâles. « Pour tous ! » j| répondait-elle.

Et elle se campait devant ceux qu'elle croyait « sérieux ». Chacun, dans ce bal masqué, avait le souci de l'argent, les femmes de celui à gagner, les hommes de celui à ne pas dépenser.

Une blonde, nue dans un maillot clair, sous une jupe de tulle cendré semé d'étoiles , portait ;\ la main , cynique ment, un écriteau :

Chambre à louer.

Quelqu'un demanda :

— Sur le devant?

Elle, avec un sourire ingénu de vierge du temps des aubépines :

— Oui, mais j'ai aussi un petit logement sur le derrière.

— Combien ? ,

On marchandait. Vite, Pierrot et sa Conscience partirent, en fiacre, pour l'Opéra. Sur le trottoir, deux hommes, en pardessus, dont l'un, au moins, aurait dû avoir une casquette à trois ponts, se querellaient :

— Je n'ai pas de rivalité avec vous.

— Pourquoi ?

— Mais ce serait un combat naval.

Dans le hall flamboyant et diapré,

pavoisé, — l'argent et le plaisir n'ont

pas de patrie, — par des drapeaux de tous les pay^, tintamarraient éperdument les musiques de danse ; les Eve, les Juliette, les Rodrigue, les Chimène, les Agnès, au rabais et à l'encan, se promenaient, sous les cils peints, les prunelles aguichantes, et toutes les bouches prometteuses, tandis que, ne s'évertuant pas même à la drôlerie, les mâles ennuyés circulaient.

Le présent était trop malpropre et répugnant. Le cocher, à la course, descendait vers les grands boulevards, au galop. Minuit un quart. Voyant les rues tranquilles, avec de rares passants, les deux morts se rappelaient l'époque où, chaque année, le carnaval échappé se précipitait, par toutes les voies

proches de l'Opéra, délirant, tantasque, amoureux, infernal, échevelé, dans les cafés, les bals et les restaurants de nuit débordés. Ils évoquaient en route les souvenirs. La Conscience disait à Pierrot :

« — Nous avons bien fait de mourir, puisque le rire est mort, remplacé par le ricanement... Mort aussi le besoin d'aimer! Morte la fimtaisie, mort le caprice, mortes les passions (saut l'âpre désir des richesses), morte la joie! Nous, les décédés, sommes encore les plus joyeux, car, dans notre cercueil, et, maintenant, — dans cet autre « sapin », — nous éveillons les souvenan-

ces... As-tu oublié, Pierrot, Musette la blonde qui te chérit au Quartier-Latin?

En fermant les yeux, revois-tu Zerbinette que tu rencontras, un soir de bal à l'Opéra, rue Le Peletier, alors, Zerbinctte que tu adoras tout un été ?

Vous aimiez les parties en bateau, par le gai soleil, sur la Marne. Tandis qu'assise à la proue, elle laissait, les jambes pendanteSj traîner au fil de l'eau ses pieds nus, tu improvisais

30 Pierrot et sa Conscience pour elle un poème en terza rima :

Belle, tes bras sont blancs, ion rire est argentin. Pour moi, lève plus haut ta jupe de satin, Montre ta chair qui | a les tons doux du matin.

Il y avait un hiatus. Sur lui (Ah !

le joli point de vue !) Zerbinette leva sa robe. Les berges étaient bordées de saules, dont les branches souples se balançaient au-dessus de vous. Personne ne pouvait vous voir.

Moi, ta Conscience, j'étais là ; mais je ne t'ai rien reproché, parce que tu avais vingt ans. »

Le fiacre arriva à l'Opéra, inondé de lumière électrique , '^ devant lequel des ^,* ^ sergents de ville et des gardes républi cains, — ceux-ci en selle, raides et super-

bes, on eût dit de vivantes statues polychromes, — contenant sur les trottoirs un millier de badauds obstinés, avaient fait le vide. Des centaines de fiacres, et des coupés traversaient ainsi la place, s'arrètant au pied de la grande façade. Mais plusieurs voitures s'arrêtaient plus loin, discrètes, sous le péristyle des abonnés.

Oh ! le pêle-mêle bigarré de carnaval, grimpant les marches, se hâtant vers les portes. Oh ! çà et là, les jolis profils sous les capuchons de soie et le loup sombre où les yeux scintillent davantage, tandis que la bouche excitée par le froid et une espérance de plaisir,

avec un plus vit afflux de sang, sourit. Oh ! tout cela, les seigneurs aux frusques équivoques, les pourpoints de rebut, les Tabarins, les gavrochettes, les paillasses, les soubrettes, la tribu des filles, le retroussé et le déshabillé, les zerbinettes, puis les cocodrilles, les Giangurgorlos, les déguisements légendaires, les tantaisies et les extravagances, les dominos de tous genres, un peuple en trac, bourgeois curieux en bordée de famille, haute noce et fine gouape , la marée d'habits noirs ! Tout cela — Paris embarqué pour Cythère ou Lesbos, pour ici et pour là, pour loin de soi, pour ailleurs, — partait.

narines vibrantes, à l'aventure pour l'amour, pour le baiser, pour le Plaisir.

Pierrot et sa Conscience montèrent les degrés menant au vestibule. Ils n'avaient rien à laisser au 'vestiaire, et le nez des préposés s'allongea. Des habits noirs, debout sur l'escalier monumental, regardaient les nouveaux venants, et, surtout, les nouvelles venantes ; ils regardaient, sans trouver un trait d'esprit, pendant que des spleens — masqués — tissaient, dans leurs têtes, des toiles d'araignées; ils regardaient.

Et rien de plus.

Un d'eux , Trésel , le petit duc.

saisit canaillement, par derrière, des deux mains, une femme dont la figure était cachée par une épaisse mantille de triple dentelle et dont les formes étaient grasses. Elle se retourna, toisa l'insolent, pour juger si elle devait pardonner, et se fit méprisante :

« — Tu n'es pas assez beau pour être si hardi. » Comme le nigaud la regardait, béat, elle reprit : « Connais-tu le proverbe ? Aux innocents les mains pleines. »

Pierrot blanc et Pierrot noir eurent, dans les corridors des loges, un passage à sensation parmi les sifflets d'ébène et les dominos de satin ou les femmes

voilées. Peu d'autres masques. Fahrbach, fin et blond, — si ce n'était lui, ce devait l'être — près du foyer, ayant autour de son orchestre quelques groupes attentifs, dilettantes ou mélomanes, exécutait une musique, aux rythmes aigus et saccadés, que sembla parfois traverser le bruit d'ailes d'un vol de cigognes.

Enfin, Pierrot blanc et Pierrot noir pénétrèrent, en face de l'autre orchestre,

dans la salle,

par un large escalier droit, garni de municipaux et de lampadaires, au pied duquel les éclats des instruments, par un effet de l'acoustique

baroque du monument, venaient mourir comme des vagues.

La foule était là,

qui entraîna les deux compagnons.

Au-dessus de cette foule violette, indigo, noire, verte, jaune, orangée, rouge, en gamme chatoyante; — audessus des plumes de toutes les couleurs, des tricornes, des dominos de lustrine, flottants ou collants, des toques, des sombreros, des tuyaux de poêle ; — au-dessus des femmes en chasseresses, avec l'arc et le carquois, des reîtres, des merveilleuses du Directoire, des chiffonniers en seigneurs du temps de Louis XIV ou du gentil

siècle, des Matamore, des Scapin, des Mascarille, des bergères (qui ont souvent vu le loup), des Èves qui tentent toujours avec ces pommes gardées du paradis perdu ; — au-dessus des bedeaux, des estudiantinos, avec leurs guitares et leurs cuillères, des eunuques, des habits noirs, des pierrots, des pierrettes, des petites cigales, — patronne des poètes, sainte Cigale, prie^ pour nous — ; au-dessus des arlequins, avec leurs battes, des arlequines, des clownesses, jambes fuselées, croupes ciselées, des Lulus, des polichi-

nelles, avec leurs bosses, des clodoches, des Colombines, des débardeurs, des toreros, des Robert-Macaire et des Bertrand, des alguazils, des grues en bébés, des muscadines, des rigolboches ; — au-dessus des masques payés et de mille habits noirs s'embctant là aussi bien qu'ailleurs ; — au-dessus des bâillements, des gausseries, des rires, du bacchanal, du sabbat et du chahut épileptiques, des pieds et des mollets en l'air, et, dans l'odeur, encore légère, des goussets humides; au-dessus des cabrioles et des sauteries disloquées, Olivier, le poète des Roses,

des vagues ensorcelantes au tumulte éternel, des vagues bleues où serpente l'émeraude des varechs, le poète des fluincs qui appellent dans les halliers, — conduisant la décadence du carnaval, la tète tournée à droite, le visage rêveur et paisible, chevelure frisée et comme poudrée , moustache fé line, les yeux mélancoliques semblant fixer une folie imaginaire (qui, sur le rebord d'une loge d'avant-scène semblable à un cénotaphe, expirait sans

doute, renversée, et secouait encore une fois ses grelots).

Métra, le musicien des Roses, des roses roses, des roses blanches, des roses,

et des sveltes femmes, lui, oit son apparence, son souvenir revenu, profilait, l'archet à la main, derrière son pupitre, sa haute silhouette élégante — et fiiisait s'envoler, des violons et des cuivres,

la poésie mélo dieuse.

La grouillante cohue bariolée de masques assermentés

valsait, dans une buée de gaz et de poussière, contemplée par des habits noirs abrutis et par les messieurs et les dames des loges où l'on s'ennuie. Dans quelques-unes, cependant, on s'amusait. Des dominos, harponnés dans les vastes couloirs un peu mystérieux, et sur le haut du grand escalier, des femmes voilées qu'on violait presque pour s'assurer de la marchandise, tout à coup poussées au fond des loges, jetaient de petits cris.

A deux ou trois loges, peut-être, des seigneuresses masquées, attendues dans les transes et chéries ardemment, vinrent-elles toquer ? Dans d'autres

loges, celles des clubs mondains et des princes de la fête, il y avait un joli vient-et-va d'élégantes, pas toujours garanties distinguées, et d'amis, tandis que, dans le haut, sans doute, d'aucuns et d'aucunes, n'entendant plus les échos des valses, des polkas, des quadrilles, le bourdonnement monotone d'une rumeur sensuelle, étaient, loin des municipaux, au paradis, séjour des bienheureux. — Métra, lui, ou son ombre, avec son archet, menait toutes ces choses.

Musard, face grêlée, était livide et funèbre, presque macabre, au milieu

des fous joyeux, qui, parfois, le portèrent en triomphe ; Strauss semblait un bourgeois bourgeoisant perdu en mauvaise et beuglante compagnie .

Arban, les traits figés, des ftvoris, tournure flegmatique de maître d'hôtel de millionnaires, gardait une correction impassible ; Fahrbach, yeux bleus, rcve devant le public (Pourquoi sont -ils presque toujours des mélancoliques, ceux qui créent ou déchaînent la joie ?) — Métra, très indifférent au tohu-bohu de la danse, et qui semblait ensommeillé au milieu d'une hnieuse ruée au plaisir, de l'essai du moins, songeait-il, lui, qu'après cette mi-

carême, le printemps arriverait bientôt, avec son camarade avril ?

Toujours des habits noirs, massés en admiration, dans la salle, dans la fournaise chatoyante, devant les costumés pour cent sous. Par- ci, par-là, cependant, des masques pour le caprice, et plusieurs étaient gentils. Mais on les comptait.

Il y avait, par exemple, un lapin portant une carotte d'où, par instants , surgissait une poupée, chapeau de cocotte, une

poupée furieuse contre le lapin.

Une autre, insolente de rire et de joliesse, en tir aux pigeons. Une autre, bras nus, épaules nues, la bouche fraîche, en dame de cœur, des cœurs semés sur la robe ; et cette devise — // y en a pour tout le monde — rehaussait de lettres d'or la ceinture flottante. Une ancienne acteuse, dans le travesti de Figaro, répétait de temps en temps :

— Je taille encore ma plume et demande à chacun...

Une femme brune, sans masque, aux cheveux courts, souple et tanagrienne dans un habit noir, tenait par la taille une amie blonde, et voilée,

en domino mauve; et leur duo très épris — avec un effronté et charmant zutisme de vice devant le qu'en dira-t-on — souriait au passage des regards curieux et un peu troublés qui les mariaient. A un groupe bourgeois , hommes un peu gros et dames surannées, qui les applaudissait ironiquement, la brune aux cheveux courts cria :

— Merci , braves gens.

Et, comme elle entraînait le domino mauve, elle leur jeta :

— Que Dieu préserve vos filles des nôtres !

L'amie blonde, aux frisons fous sur la nuque, pimpante, fringante, éclata de rire, et son rire tintinnabulait sous la quadruple barbe de dentelle.

^^RliiSï^

Une petite femme, déshabillée en libellule, en maillot de soie bleue, avec des ailes azurées qui scintillaient derrière ses épaules, se faufilait, appétissante et verveuse, la bouche fraîche, dans les groupes, parmi le

fouillis de couleurs, le tumulte d'accoutrements, en quête d'un gommeux qui lui payât ses ailes de gaze et un souper.

Paradoxes excessifs, vie ;\ outrance, sabbat, galop, chamade, gaîté au paroxysme, plaisir à outrance, tu crois ça, ma chère ? Soupera-t-on ? Soupera-t-on pas ?

C'est la foire aux amours.

Le reste — quoi ? le reste ? — était composé des chicards, des ollas podridas, des masques vêtus, sans goût, de défroques de théâtre. La petite blonde en libellule causait avec un ver luisant qui disait des bêtises. La libellule,

excitante, endiablée, se moquait de lui, et, désignant sa lanterne éteinte : — Ce n'est pas assez, mon petit ver luisant, d'avoir une queue, il faut encore qu'elle éclaire.

De loin en loin, passaient de jolies jambes nacrées par les maillots de soie, de belles épaules nues, des cous délicieux de femmes. Là, une femme, en « mercure galant », disait à un Turc de carnaval, pantalon bouffant à jupe, le chef coiffé d'un fez, que les gens, qui portent des calottes, en méritent.

Pierrot noir, cependant, — la Conscience — de sa voix vibrante, sonnait à Pierrot blanc , plus blême encore, la diane des souvenirs et prétendait que le bal avait l'air d'un enterrement. Il s'écriait, en agitant, au bout de ses mains, les pans de ses manches trop longues :

« — Où sont les fous d'antan ?

Où le monde de Gavarni?... Notre époque est trop sage. Où le chef d'orchestre accompagnant le galop infernal qui passait comme une trombe?

Il y a les désœuvrés qui ne savent rien dire que « gaga, maman, vingt-cinq louis, » et se racontent les uns aux

autres qu'ils viennent du cercle où ils ont tous taillé une banque et ont tous pris une forte culotte... Ceux qui travaillent, par nécessité, ont à s'inquiéter, eux, de leur avenir. Les jeunes, sans croyance, sans amour, sans idéal, tourmentés par la seule hantise des gains rapides, ne sont pas jeunes et n'ont pas, sur les lèvres et dans les yeux, la chanson de leurs vingt ans. Ils ne dansent pas non plus. L'inquiétude de l'argent les harcèle, parce que l'argent est devenu Roi et dieu. On voit des vieillards qui ont plus de sourire que ces jeunes gens fanés ou avortés. Ils viennent au bal

6o Pierrot et sa Conscience

les sens glacés, cœur vide, pour y être venus, pour raconter qu'ils y sont venus, parce qu'ils ont espéré, — ces éreintés de la vie, les éreintés de là, tout simplement, qui se prétendent des viveurs, ô ironie ! — tuer l'ennui, ici plus bruyant, mais aussi morne, plus facilement qu'ailleurs...; d'autres parce qu'ils ont espéré rencontrer quelqu'un, et « fliire une afiaire »... Où est Théo qui arborait un gilet rouge? où lord Seymour ? Arsouille ?

où Caderousse et le prince Citron ?

Où sont les viveurs, les vrais, les fous? Tous morts. . . Et les femmes du monde? En e.\iste-t-il encore seulement? Elles

Pierrot et sa Conscience 6i

sont remplacées par des femmes riches.

Où sont les intrigues, les imbroglios, les mystères? Restent les quolibets...

Plus même de grandes courtisanes, mais, en revanche, les petites catins foisonnent. »

Un jeune homme qui avait une orchidée à la boutonnière et qui marchait, son claque à la main, derrière les deux camarades, graves maintenant , avait entendu l'élégie de Pierrot noir.

Il l'interrompit : ^

— Conscience, tu ferais bien mieux de te vendre.

Dédaigneuse, elle ne répondit pas et continua sa plainte, :

« — Moi, ta Conscience, Pierrot, je regrette les lorettes de Gavarni, les masques inspirés de Daumier, je regrette les insensés, les rêveurs, les dépensiers de fortune et les dépensiers d'avenir...

« — Pas fort, ça ! . . . non ! pas moderne ! pas crépuscule de siècle », interrompit le jeune homme qui marchait toujours sur leurs talons.

« — Je regrette, poursuivit-elle, sans prendre garde à ce sarcasme raisonnable, je regrette les aristocratiques courtisanes, je hais les grues et je pleure la jeunesse morte... »

Pierrot blanc mur- *• ' • ! mura doucement i\ Pier- ^ rot noir que, sans doute, leur jeunesse seule, à eux, avait expiré, puisque, d'ailleurs, ils étaient morts, et il montra à sa conscience une autre petite femme troussée merveilleusement , en vio -

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lerte, et parfumée à l'essence de la fleur. A côté d'elle, marchaient, en monôme, trente messieurs en or.

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