‹ PignerolChapitre 11 sur 11 · II. 2^i · texte numérisé non relu

II. 2^i

A minuit, Saint-Mars avait conduit luimême, avec l'assistance de Reilh, un homme masqué dans la chambre qu'Henriette habitait quelques jours auparavant ; cette chambre était toute tendue de noir ; les meubles, le lit même participaient à cette livrée de deuil. Une sentinelle, qui avait vu le prisonnier sortir des cachots souterrains , soutenu par ces deux guides silencieux, raconta le lendemain k ses camarades que cet inconnu se traînait avec peine en poussant des soupirs et des gémissements.

Le jour des funérailles , Saint-Mars entra seul dans la prison où l'homme masqué avait couché cette nuit-la; cet homme n'était autre que Fouquet , pâle et morne comme un spectre : il avait plus vieilli en ces derniers jours , que dans dix -huit années de captivité. Il ne portait pas en ce moment son masque de velours fermé par un cadenas d'acier : Reilh et Saint-Mars le lui mettaient tous les matins et le lui ôtaient tous les soirs. Fouquet , qui était couché et qui pleurait, ainsi qu'il faisait a toute heure depuis la mort de Nicole

et d'HenrieUc, ne donna pas d'autre signe de vie à Tapparilion du gouverneur.

— Monsieur Fouquet, lui dit Saint-Mars en riant horriblement, vous êtes mort désormais !

— Mort? reprit l'infortuné avec une voix qui semblait sortir d'une tombe.

— Mort pour le monde, pour votre famille, pour vos amis, mais vivant pour moi et pour ma vengeance!

— Je remets la mienne au ciel, monsieur.

— J'ai reçu hier des lettres du roi qui m'autorisent a vous garder ainsi mort et vivant à la fois.

— Quelque chose qu'on fasse de moi , ma punition ne sera pas assez grande , car je suis cause de la mort de mon fils et d'Henriette !

— Henriette de Moresant , dame de Saint- Mars! reprit le gouverneur avec son rire atroce.

— Je prierai pour eux jusqu'à ce que Dieu me rappelle à lui.

— Entendez-vous ces cloches?

— Qu'importe?

— C'est votre fils qu'on enterre sous votre nom.

— Ah ! murmura Fouquet , comme si son âme s'exhalait dans ce cri déchirant,

— Je regrette que vous ne voyiez pas cette cérémonie qui sera belle et bien ordonnée; mais à travers les claies de la fenêtre , vous ne distingueriez rien; rien, si ce n'est pourtant un nouveau gardien que je vous ai donné.

— Mani ! s'écria Fouquet que ce terrible souvenir détourna un instant de la vive et amère douleur qu'il offrait à la mémoire de son fils.

— Non , Eustache qui menait votre fuite : il fut arrêté hier et pendu sur-le-champ devant cette fenêtre !

— Je ne compte plus que sur l'autre vie !

— Tremblez de m'y retrouver encore !

* — Monsieur , il est une justice au ciel !

— Monsieur , il en est une de même sur la terre ! vous en avez la preuve ici !

— Où donc ? demanda Fouquet terrifié par la féroce ironie de Saint-Mars qui désignait le lit avec un geste étrange.

— Adieu , monsieur : je reviendrai vous masquer tout a l'heure. Avouez, dit-il en sortant, que vous avez eu là une délicieuse nuit?

Fouquet , frappé d'une idée affreuse qu'il avait lue dans les yeux du gouverneur, leva précipitamment les draps et les matelas de son lit; il découvrit dessous un cercueil de plomb où il lut avec une indicible horreur : Henriette de Moresant , femme de

NOBLE HOMME BeNIGNE d'AuVERGNE, SEIGNEUR

DE Saint-Mars.

On sait que le prisonnier masqué, connu sous le nom de V homme au masque de fer ^ fut transféré de Pignerol aux îles Sainte - Marguerite , et de la enfin a la Bastille , où il mourut en 1703 : Saint-Mars, qui l'avait toujours gardé, lui survécut cinq ans et emporta son secret dans la tombe.

FIN DU DEUXIEME ET DEhNlEIl ViJLUME.

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