‹ Piquillo AlliagaChapitre 2 sur 3 · OTJ LES MAURES SOUS PHILIPPE III · texte numérisé non relu

OTJ LES MAURES SOUS PHILIPPE III

plus je l'examine (et une dame d'honneur n'a que cela à faire), elle n'est ni ambitieuse, ni méchante, ni jalouse, à peine dévote... et pas du tout coquette. Il faut que celte femme-là ait une passion.

— Allons donc!

-- Tout le monde en a une... même plus! Pourquoi n'en aurait-elle pas? Ce serait absurde, invraisemblable... Il faut absolument qu'elle en ait une.

— Et laquelle?

— Si je la connaissais, ce ne serait plus elle qui serait la reine, ce serait moi... Mais je la découvrirai peut être! En attendant, voici ce que j'ai cru voir : c'est que Sa Majesté le roi des Espagnes et des Indes supporte très-impaiierament son veuvage, et que votre oncle Sandoval, le grand inquisiteur, qui a cru faire un coup de maître, a fait un pas de clerc en le séparant de sa femme; mais l'inquisition n'entend rien à ces choses-là. Sa femme, d'après ce que je connais de son caractère, n'eût cherché à prendre sur lui aucun ascendant, tandis qu'une autre...

— Que dites-vous?

— Oui, s'écria vivement la comtesse, dans la situation où est le roi, une femme jeune, jolie, séduisante, prendrait à l'instant sur lui un empire terrible, et contre lequel se briserait en une minute tout le pouvoir des favoris.

— C'est une idée... une idée admirable, dit le duc d'un air aussi satisfait que si elle venait de lui.

— Oui, mais une idée dangereuse, qui peut tourner contre nous-mêmes si la favorite n'est pas dans nos intérêts, si elle ne nous doit pas sa faveur.

— C'est juste! dit le duc d'un air profond.

— Si elle n'est pas amenée, protégée, et surtout

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dirigée par nous, je veux dire, par vous, monsieur le duc.

— C'est juste! il faudrait alors quelqu'un qui me fût dévoué, qui m'aimât...

Et sans le vouloir, son œil se leva sur la comtesse, dont il était épris et qu'il adorait. Mais pour quelqu'un que dévore l'ambition, toutes les autres passions, quelque ardentes qu'elles soient, ne viennent qu'en seconde ligne et ne sont que des moyens.

La comtesse avait compris son regard.

Elle aurait pu répondre : J'y pensais! ou plutôt : J'y ai déjà pensé et j'ai vu que je ne pourrais pas réussir; mais trop habile pour être aussi franche, elle jeta sur le duc un regard de tendresse désespérante.

— Ingrat! lui dit-elle avec un accent mêlé de reproche et de uouleur.

Il y avait dans ce mot une expression sublime.

— Ingrat!... et vous!... vous que j'aime!...

I! fut impossible au duc de ne pas tomber à ses pieds : c'était de rigueur.

— Ecoutez-moi, reprit-elle, je rêverai à notre projet, je m'en occuperai. Quant à vous, mon cher duc, vous voyez le roi presque tous les soirs; on vous laisse sans défiance causer avec lui des heures entières, parce qu'ils sont loin de se douter de la profondeur de vos desseins et de la finesse de votre esprit.

— Je n'en laisse rien paraître! s'écria le duc d'un air mystérieux.

— Continuez toujours, et faites venir adroitement la conversation...

— Sur ce sujet?

— Non, n'en dites rien! mais amenez Sa Majesté à causer avec le père Jérôme, son prédicateur oidi-

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naire. Le roi a des passions, mais il est dévot. Les dévots ont des passions comme tout le monde; mais de plus ils ont des scrupules qui demandent à être levés. Après cela, ils vont plus loin que d'autres : lestes et légers, rien ne les gène sur la roule, pas même leur conscience! ils ne s'occupent plus des bagages; c'est leur confesseur que cela regarde. Ah! Si Escobar était là!... Si au lieu de ce Fray, Gaspard dirigeait le roi...

— Nous et la favorite l'emporterions dès demain!

— Dès ce soir! Mais enfin le père Jérôme a du crédit et du talent, c'est lui qui doit prêcher le prochain carême, c'est un prétexte pour causer d'avance avec Sa Majesté. Quand il aura parlé, quand il aura écarté les premiers scrupules, commencez a'ors! entretenez chaque soir le roi dans ces idées; persuadez-lui que ce n'est pas sa faute, niais celle de la reine... en un mot, que c'est comme s'il était veuf!

— Et en c;is de veuvage on peut se remarier.

— Prendre une autre femme! les rois ont dans certaine occasion des privilèges.

— Us en ont tous!

— Même les plus saints monarques!

— Témoin le roi Salomon, qui en avait, dit-on, sept ou huit cents...

— Privilèges! dit la comtesse en riant; mais notre roi a des idées plus restreintes et plus modestes, et serait fort embarrassé, je crois, de privilèges aussi étendus. Qu'il voie le père Jérôme, vous ensuite et moi je vous seconderai à njon retour.

— Où allez-vous donc?

— A Madrid, et peui-èire à Pampelune... si mon frère don Juan d'Aguilar va plus mal, car il est tombé

îh PIQUILLO ALLIAGA

subitement malade; je viens d'en recevoir la nouvelle par sa fille Carmen, ma nièce, une charmante jeune fille, un ange de bonté et de douceur.

Sn ce moment, on frappa légèrement à la porte principale, dont le duc avait fermé les verrous.

Le duc alla ouvrir. C'était le valet de chambre. Il s'inclina respectueusement devant la comtesse, et dit à voix basse à son maître :

— La personne et la cassette qu'attend Votre Excellence.

Le duc répondit avec embarras :

— C'est bien!... dans un instant :

— Qu'est-ce? dit Florinde,en voyant le trouble du duc.

— Rien, je vous jure... une affaire particulière, une audience qu'on me demande.

La comtesse, défiante comme toutes les personnes qui sentent qu'on aurait le droit de l'être avec elles, fronça le sourcil et dit gravement :

— iMonsieurle duc, il faut avant tout de la franchise. Nous n'avons point de secret pour vous, et si vous en avez pour nous...

— Aucun, je vous l'atteste.

— Quelle est donc cette personne que vous recevez quand votre porte est défendue? quelle est surtout cette mystérieuse cassette?

— J'aimerais mieux ne pas vous le dire...

— Et si je l'exigeais?

— Eh bien!.,, dit le duc, c'est une caisse qui m'est apportée...

— Par qui?

— Par un garçon du senor Cazoletaî

— Le parfumeur! s'écria la comtesse en riant de

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nouveau; puis voyant Pair déconcerté du duc, elle s'arrêta d'elle-même, et ajouta : C'est bien, c'est bien, je me retire... ce sont des mystères que je respecte. Adieu, duc, je vous laisse, bientôt je serai de retour.

Et elle disparut par la porte secrète, pendant que le valet de chambre faisait entrer par la porte principale Piquillo AUiaga, portant une cassette sous le bras.

Le valet de chambre se retira, et le laissa seul avec le duc.

La Toix du sang;.

Quand on voit pour la première fois l'aïUeur d'uiï ouvrage que l'on connaît beaucoup et auquel on s'est grandement intéressé, on ne peut se défendre d'un vif sentiment d'émotion et de curiosité, à plus forte raison quand on voit pour la première fois l'auteur de ses jours, quand on se trouve face à face avec celai, qu'à tort ou non, on soupçonne d'être son père.

Piquillo fut si troublé qu'un nuage couvrit ses yeux, ses jambes chancelèrent.

— Prenez donc garde, lui dit vivement le duc en s'avançant pour le soutenir.

Piquillo fut sensible à celte première marque d'intérêt.

— Vous allez laisser tomber celte caisse et la briser!

Celte seconde réflexion l'empêcha de s'attendrir, il se contenta de poser ta caisse sur le bureau.

16 PIQUILLO ALLIA.GA

— Bien, dit le duc en se hâtant de l'ouvrir et d'en examiner le contenu avec la plus scrupuleuse attention.

Piquillo profita de ce repos pour examiner son père et pour faire connaissance avec sa figure.

Leduc était grand, Piquillo était petit; le duc avait un air de fatuité grave et noble, Piquillo l'air moins distingué, mais spirituel. Du reste, beaucoup de leurs traits étaient les mêmes, et Piquillo trouva la ressemblance frappante,

— La senora Urraca, ma grand'mère, avait raison, se dit-il. C'est lui.

Le duc procédait toujours à l'inventaire de ia caisse.

— La crème circassienne pour la peau... bien... L'eau du sérail pour donner aux ongles une teinte rosée... très-bien. La pâle de miel à l'amande de noisette pour les mains... c'est du nouveau... Est-ce de l'invention du se gneur Cazoleta?

— Probablement.

— Ah!... voici la fiole!... Vélixh* capiUai?'e...yGn avais mis la dernière fois quelques gouttes de trop, la nuance était trop dure et l'ébène trop accusé; vous me direz au juste la dose... ou plutôt vous serez là... demain... je ferai la mixtion devant vous... voilà pourquoi j'ai prié Cazoleta de m'envoyer quelqu'un.

— Je dois vous dire la vérité, monsieur le duc...

— Je comprends, le prix est augmenté, c'est trop juste.

— Non, monsieur le duc.

— C'est encore mieux! Commciiîva la senora Caz)ieta?

— Votre Excellence est bien bonne.

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— Voire Excellence est bien bonne.

— Elle n'est pas mal celte femme-là... très-bien conservée... c'est tout simple, quand on est à la source de l'eau de Jouvence... M'en a-l-elle mis quelques flacons? Oui, voilà!...

— J'ai autre chose à vous dire, monsieur le duc, balbutia Piquillo avec émotion,

— Vraiment, mon garçon!... parle.

Et pour la première fois le duc jeia les yeux sur Piquillo, qu'il n'avait pas encore honoré d'un regard.

— Eb... eh... voici un garçon... qui a une assez bonne tournure... pour un parfumeur!... la senora Cazoleta ne choisit pas mal. Tu as donc à me parler de sa part?

— Non, monseigneur, de la mienne... une demande à vous faire.

— Ah! ah!... se dit le duc à part lui, un solliciteur qui proGle de l'occasion! et sa figure riante devint tout à coup dure et sévère.

Piquillo fut glacé de ce changement subit; mais il chercha à reprendre son courage, et tirant de sa poche la lettre de la Giralda, il la présenta au duc d'une main tremblante...

— Votre Excellence connaît-elle cette écriture? •— Non, ma foi.

— C'est celle d'une personne qui me recommande à vous.

— Une lettre de recommandation... Bien... je la lirai...

Il la jeta sur la table à côté de beaucoup d'autres, et dit à Piquillo d'un air indifférent et ennuyé :

— Raconte-moi ton affaire... ce sera plus tôt faii!

PIQUILLO ALI.IAGA. T. III. 2

18 PIQUILLO ALLIAliA

Qu'est-ce que tu veux? qu'est-ce que tu demandes? à quoi es-tu bon? va toujours... je t'écoute!

Et s'approchant de la glace, il étala sur ses lèvres une légère couche d'opiat au corail, le tout en tournant le dos à Piquillo.

Il était impossible de choisir une position plus désavantageuse pour une reconnaissance... Piquillo essuya la sueur qufeoulait de son front, et dit en hésitant: '

— Votre Excellence n'a sans doute pas oublié une femme... qu'autrefois... àSéville... vous avez aiuiée...

— Laquelle? Il y en a tant!

— La senora Alliaga.

— Alliaga! je ne connais pas ce nom-là.

— C'est ju'ite, dit Piquillo, blessé au cœur, c'était un nom honorable; mais elle en avait un autre qui ne l'était pas, et que vous devez connaître... laGiralda!

— La Giralda?... oui, palsambleu! Un beau talent! une femme superbe! Nous en avons tous raiTolé à Séville... Mais finie, disparue... Est-ce qu'elle existe encore?

— C'est elle qui vous écrit, monseigneur.

— J'y suis... quelques secours... ou plutôt un engagement dans la troupe de Valladolid. Mais elle ne peut plus jouer que les mères à présent!

Piquillo tressaillit.

— Elle doit être bien vieille?

— Elle est plus jeune que Votre Excellence.

— En vérité! ditle duc d'un ton piqué; eh bien alors, mon cher, vous lui direz que je verrai à loisir... que je lirai sa lettre.

— Non, monseigneur, répondit Piquillo d'une voix ferme, vous la lirez à l'instant.

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— Qu'est-ce à dire! s'écria le duc en se relournani avec fierté.

— Vous la lirez, monseigneur, non pour ia Giralda, mais pour vous, dans votre intérêt, car c'est vous que ce papier concerne.

Le duc regarda Piquillo d'un air étonné et un peu inquiet. Il reprit la lettre qu'il avait jetée sur le bureau.

— Je ne sortirai pas d'ici que vous n'en ayez pris connaissance.

Et il s'assit, contemplant le duc en silence.

Celui-ci froissa vivement le cachet et ouvrit la lettre.

A mesure qu'il lisait, on le voyait rougir et pâlir. Un dépit, une colère concentrés éclataient dans tousses efforts; pour rester maître de lui-même, il sourit avec dédain, jeta sur Piquillo un regard glacé, et lui dit avec ironie :

— C'est donc là, monsieur le message dont vous avez eu l'honneur de vous charger?

— Il n'y a là aucun honneur ni pour vous, ni pour moi! répondit froidement Alliaga, mais une dure nécessité; car je vois que nous sommes tous les deux humiliés, et avec raison : vous, de m'avoir pour Gis, et moi, monseigneur... de vous avoir pour père!

— Rassurez-vous, lui d.t le duc en lui lançant un regard furieux : grâce au ciel, nous n'en sommes pas là! Quand on est dans ma position, on reçoit souvent des réclamations pareilles; c'est une spéculation comme une autre.

— Une spéculation! s'écria Alliaga indigné.

— Con venez, monsieur, que si je n'étais un riche, un grand seigneur, vous ne seriez pas venu à moi, et que la Giralda, votre mère, auraitchoisi quelque autre personne mieux placée pour l'honorer d'une paternité

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douteuse... que je repousse et que je désavoue! trop de monde pourrait me la contester... et je n'aime pas les procès.

— Ah! s'écria Alliaga hors de lui, réjouissez-vous de ce que par malheur ce doute existe encore pour moi! sans cela vous n'auriez pas achevé cette phrase, et dans ce moment, monsieur le duc, vous ne sortiriez pas vivant de mes mains.

Le duc, effrayé de l'exaspération de Piquillo et de la fureur qui éiinceiait dans ses yeux, s'élança sur sa sonnette qu'il agita vivement.

— Oui, qu'il me soit prouvé que vous n'êtes rien pour moi, c'est ce queje veux, c'est ce que je désire, et je prendrai alors la vengeance qui m'est due! et tout grand seign'-dr que vous êtes, il faudra bien que vous me rendiez raison de vos outrages.

— A l'instant même, et je ne vous ferai pas attendre, f!it le duc complètement rassuré, en voyant entrer quatre ou cinq domestiques de l'hôtel.

Il se tourna vers eux avec dignité, et leur montrant Piquillo du doigt, il laissa tomber ces paroles :

— Jetez-moi cet homme à la porte.

Piquillo fut saisi d'un transport de rage, et voulut s'élancer vers le duc; mais déjà les domestiques le tenaient en respect.

— Et si jamais, continua le duc, il osait se représenter à l'hôtel, je vous permets de le châtier comme il le mérite! emmenez-le!

— Monsieur le duc, s'écria Piquil'o, vous êtes placé bien haut et moi bien bas. J'ignore quel destin nous attend l'un et l'autre; mais vous vous rappellerez cette journée... vous vous rappellerez que vous m'avez fait chasser de votre hôtel!... vous...

ou LES MA.URES SOUS PHILIPPE III. 21

Les domestiques qui l'entraînaient l'empêchèrent d'en dire d'avantaî^e.

Le duc resté seul, sentit un instant de malaise intérieur et de mécontentement qui ne lui semblait pas ii'alurel etqu'il avait peine à s'expliquer; mais il n'avait pas le temps de s'appesanlirsur des idées pareilles; de graves occupations le réclamaient.

Il se mit à sa toilette, et alla le soir chez le roi, comme il l'avait promis à la marquise.

Le retour à ?Vadrid.

Piquillo avait été conduitjusqu'auxportesdel'hôiel, qui s'étaient refermées sur lui. Repoussé, outragé, la rage dans le cœur, rêvant des projets de vengeance que tout lui démontrait impossibles, il errait dans les rues de Valladolid et ne savait à quel parti s'arrêter.

Il voyaittoutes ses espérances détruites, loussesprojets renversés, son avenir encore une fois anéanti.

Comment conOer à Aixa la bassesse de sa naissance, la honte de sa mère et son humiliation à lui, plus profonde encore? Chassé par son père, comme un intrigant, comme un infâme, traîné dans la rue par des valets... Non, non, ni Aïxa ni personne ne connaîtrait la position avant qu'il eût trouvé le moyen d'en sortir et de se relever aux yeux des autres comme aux sens.

Plongé dans ces réflexions et marchant au hasard, il vit passer à côté de lui un homme qu'il crut reconnaître pour l'intendant de Fernand d'Albayda.

— Ah! se dit-il... ingrat que j'étais, tout ne m'a pas

abandonné... Fernandest ici, à Valladolid; je lui dirai tout, et il me donnera conseil, ou plutôt, je le connais, il me tendra la main pour m'aider à sortir de l'abîme où je suis.

Heureux de cette idée, il courut après le dom esiique et lui demanda oii était son maître.

— Hélas! senor Alliaga, lui répondit le vieux serviteur, noire jeune maître, que nous aimons tant, nous ne pouvons pas en jouir, il n'est jamais avec nous. A peine arrivéà Madrid, il a fallu accourir à Valladolid, et après quelquesjours passés ici, à la cour, à attendre des ordres... il areçu avant-hier celui de repartir surle-champ pour les Pays-Bas.

— Reparti! s'écria Alliaga avec douleur, moi qui arrivais de Madrid!...

— Vous vous serez croisésen route... mais rassurezvous, tout le monde assure ici que son absence ne sera pas longue; qu'il retourne dans ces maudites provinces hollandaises, non pas pour se battre, mais pour porter au marquis de Spinola l'ordre de conclure une trêve de douze ans. C'est, du moins, ce que tout le monde disait hier au café de la Comédie dont je suis un habitué... Parce que, vous comprenez, senor Alliaga, que l'Espagne n'a aucun intérêt à continuer une guerre qui nous épuise...

— Merci, merci! se hâta de dire Piquillo, sans écouter la fin de la dissertation politique. Et il s'enfuit.

Décidément toutétait conjuré contre lui, et cette dernière rencontre, ce dernier hasard du départ de Fernand lui persuada qu'il y avait une fatalité qui le poursuivait et que rien désormais ne pouvait lui réussir.

La tête en feu, la peau sèche et brûlante, il rentra à lamauvaise hôtellerie où il était descendu en arrivant

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à Valladolid. Il fit demander un muletier; il voulait repartir dès le lendemain, dès lesoir mêmepour Madrid et de là pour Pampelune... afin de revoir sa mère et de lui dire tousses affronts. C'était la seule personne àqui il pouvait les avouer! la seule devant qui il lui fût permis de rougir et de pleurer!

Mais il lui fut impossible de se mettre en route. Tant d'émotions et de fatigues, etsuitout les tourments qu'il avait fallu renfermer en lui même, avaient épuisé son courage et ses forces. Une fièvre ardente se déclara.

Sans parents, sans amis, livré à des mains étrangères, le pauvre jeune homme fut une douzaine de jours entie la vie et la mort.

L'hôtelier et sa femme étaient, par hasard, de braves gens, qui prirent grand soin de lui. Par un second hasard, le docteur auquel ilss'adressèrent était un médecin de talent, qui ne fit rien, laissa agir la nature, et, grâce à ce régime et à sa jeunesse, Piquillo fut bientôt hors de danger. Après quelques jours de convalescence, il se revit en pleine et entière santé.

Il n'en pouvaitpas dire autantde sa bourse, qui était en ce moment bien débile et bien faible; mais pendant le peu de jours qu'avaient duré ses rêves de fortune, le senor Alliaga n'avait pas eu le temps de s'habituer à être grand jseigneur; il reprit le bâton de pèlerin , partit à pied de Valladolid, s'arrêtant chaque soir dans la plus humble posada et vivant à l'espagnole, c'est-à-dire avec une croûte de pain parjour, quelques légumes et l'eau delà fontaine! Grâce à son économie et à sa sobriété, il avait encore quelques réaux dans sa poche, quand il arriva pédestrement dans cette belle ville de Madrid où quelques semaines auparavant, il était entré avec Fernand dans une bonne chaise de poste, au bruit des

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mules qui agiuiient leurs sonnettes et des postillons qui faisaient retentir leurs fouets.

Ce n'était pas là ce que regrettait Piquillo, mais les espérances qu'il avait alors et qui toutes s'étaient dissipées. Il ne craignit pas de se présentera pied à l'hôtel de don Fernand d'Albayda, son premier asile. 11 fut reçu par les gens de la maison comme s'il arrivait en équipage!... Les bons maîtres font les bons domestiques. On lui apprit que deux ou trois fois déjà l'on était venu s'informer s'il était de retour, et que depuis dix jours un billet l'attendait.

Ce billet, on le lui remit : et quelle fut sa surprise! il ne pouvait s'y méprendre, l'adresse en était écrite de la main d'Aïxa. 11 l'ouvrit en tremblant et lut ce peu de mots :

« Nous sommes à Madrid; dès que vous arriverez, accourez nous voir, car nous sommes bien malheureuses et nous avons besoin de nos amis... c'est pour cela que Carmen et moi avons d'abord pensé à vous. Nous vous attendons. Aïxa. »

Et au bas : « Nous demeurons en ce moment dans la rue d'Alcala, à l'hôtel de madame la comtesse d'ÂItamira. »

Piquillo fut saisi d'un serrement de cœur inexprimable; malgré ia joie inespérée qu'il éprouvait de revoir Aïxa, uu frisson soudain parcourut ses veines. Il comprenait que quelque grande douleur pesait sur eux tous. Aïxa et Carmen ne pouvaient pas être malheureuses sans qu'il ne fût malheureux.

Il courut à l'instant même à l'hôtel d'Altamira.

On ne voulait pas le laisser entrer. Il se nomma; toutes les portes lui furent ouvertes.

Il fi anchit un vaste escalier de marbre blanc, Ira -

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versa plusieurs pièces richement décci'ées, arriva à un petit appartement dont il ouvrit brusquement la porte, et vit les deux sœurs, pâles et les joues sillonnées par les pleurs, assises sur un canapé; elles se tenaient par la main.

A l'aspect de Piquillo, elles poussèrent un cri et se levèrent.

Toutes les deu\ étaient vêtues de noir.

— Vous à Madrid! s'écria Piquillo; puis regardant d'un œil inquiet autour de lui :

— Je ne vois pas votre père! où est-il? Carmen cacha sa tète dans ses mains et se mil à sangloter.

— Où est-il donc?

— Mort! répondit Aïxa.

Piquillo poussa un cri de surprise et de désespoir, et resta quelque temps anéanti.

— Mon bienfaiteur n'est plus! s'écria-t-il, et je n'étais pas là pour le soigner et le servir, pour recueillir ses dernières volontés!

— Il \ous a appelé et vous a béni! dit Carmen.

— 11 vous a recommandé de veiller sur sa fille, dit Aïxa.

— Je vous obéirai, mon maître! s'écria Piquillo en levant les yeux au ciel. C'est vous qui avez recueilli l'orphelin et qui l'avez é!e\é; il était sans asile, et vous l'avez fiui asseoir à votre tab'e. Bien plus encore, il n'avait que des vices, et vous lui avez donné vos vertus! Il eût été un méchant, et en vous regardant, mon maître, il est devenu bon! Aussi vous vivrez toujours pour lui, et il restera le serviteur des vos enfants comme il était le vôtre.

Les deux jeunes filles 'ui tendirent la main et répon-

26 PIQTJILLO ALLIAGA.

dirent en peu de mois à toutes les questions dont il les accablait.

Quelques jours après son départ et celui de Fernand, le vieillard s'était tout à coup alTaibli et ne pouvait presque plus marcher, mais en pensant au prochain mariage de Fernand et de sa flile il se sentait si heureux que le bonheur le soutenait. Il ne voulait pas mourir avant d'avoir été témoin de celte union, et pendant quelques jours on reprit espoir. Mais une attaque de goutte rendit le danger imminent.

On avait écrit à Fernand. Il n'était plus à Madrid et venait de repartir pour Ostende, où Tattendaii le marquis de Spinola, son général.

On avait écrit à la comtesse d'Altamira, sœur de don Juan i'Aguilar. Elle accourut pour recevoir les derniers soupirs du général, qui ne pensait ni à lui ni à ses souffrances, mais seulement à sa fille et à la situation où il allait la laisser.

La comtesse lui promit qu'elle emmènerait Carmen et que sa nièce resterait près d'elle, dans sa maison, jusqu'à son mariage avec don Fernand d'Albayda.

Le vieillard, qui pouvait à peine parler, approuva des yeux, tendit la main à Aïxa prosternée au pied de son lit... et murmura ces mots à l'oreille de la jeune fille : Tu leur diras... mon enfant... que jusqu'au dernier moment j'ai tenu ma promesse!...

Puis, il bénit sa fille bien-aimée, prononça le nom de Fernand, et l'âme du juste remonta vers les cieux.

La comtesse permit d'abord à sa nièce de se livrer à toute sa douleur. Au bout de quelques jours, et tout en l'accablant des plus vifs témoignages de sympathie et de tendresse, elle lui donna à entendre que des affaires importantes la réclamaient à Madrid, qu'elle

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était obligée d'y retourner; et elle lui rappela les dernières volontés de son père.

Carmen ne voulait point se séparer d'Aïxa, et Aïxa, dans un pareil moment, ne pouvait abandonner sa sœur orpheline. La comtesse proposa alors d'emmener avec elle les deux jeunes Glies, et toutes deux acceptèrent. Mais elle prit Carmen en particulier, et lui demanda quelle était Aïxa.

— C'est ma sœur, répondit naïvement Carmen.

— Mais qu'elle est-elle?

— Je n'en sais rien.

— Sa naissance, sa position?

— On ne m'en a jamais parlé, ni elle, ni mon père.

— Mais sa famille et ses parents?

— Elle n'en a pas besoin, puisque c'est ma sœur.

La comtesse ne put obtenir d'autres renseignements. Elle se tourna alors vers Aïxa, et avec son regard le plus séduisant et sa voix la plus douce, avec les marques du plus tendre intérêt :

— Qui êtes-vous? lui dit-elle.

— La sœur de Carmen, la fdle adoptive de don Juan d'Aguilar.

— Et votre mère, qu'elle est-elle?

— Don Juan seul la connaissait.

— Et vous, ma chère, que savez-vous d'elle?

— Je sais qu'elle m'aime!

— Et pourquoi?

— Parce qu'elle m'a conûée à don Juan d'Aguilar!

— Vous conûera-t-elle à moi?

— Je ne pense pas qu'elle veuille me séparer de Carmen; ses ordres en décideront.

— Vous les lui avez donc demandés?

— Non... ma is elle me les enverra!

— Comment?

— Je l'ignore... mais je les recevrai.

— Qui vous le fait croire?

— C'est quelle veille sur moi!

C'est tout ce que la comtesse découvrit sur Aî\a, et en attendant que son adresse ou le hasard lui en apprît davantage, elle emmena les deux jeunes fllles à Madrid.

Aïxa et Carmen, qui vivaient très-retirées, n'avaient d'autre désir que de rester ensemble en tête à tête, et la comtesse, qui avait en ce moment beaucoup d'occupations, car la cour était revenue passer l'hiver à Madrid, la comtesse respectait leur solitude et se permettait bien rarement de la troubler, attention dont les je mes filles lui étaient très-reconnaissantes.

Aï\a avait appris par les lettres de Piquillo tous les détails de son voyage avec Fernand et de son arrivée à Madrid. Elle savait que Fernand lui avait offert un logement dans son hôtel. Elle y envoya sur-le-champ. Mais Piquillo était absent; il était parti pour Valiadolid, sans doute, pensèrent les jeunes filles, pour rejoindre Fernand; aussi son retour fut un grand bonheur pour les deux orphelines.

C'était avec lui, avec lui seul, leur ami d'enfance, qu'elles pouvaient parler de don Juan d'Aguilar et des jours heureux qui s'étaient écoulés auprès de lui.

Tous ces détails de leurs plaisirs et de leurs jeux, tous ces retours vers le temps passé, tous leurs souvenirs enfin... seul bonheur d'un bonheur qui n'est plus, il n'y avait que lui qui pouvait les comprendre. Et puis Piquillo, si doux, si aimable, si instruit, savait toujours deviner le sujet de conversation qui pouvait charmer ou distraire leurs douleurs.

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 20

Il leur parlait chaque jour de Fernand avec une amitié, un dévouement, un enthousiasme dont les yeu\ de Carmen le remerciaient.

Aïxa se contentait d'écouter.

Il avait été convenu que les deux sœiu's demeureraient chez la comtesse jusqu'au mariage de Carmen et de Fernand, qui maintenant ne pouvait avoir lieu que dans un an au plus tôt; que Piquillo continuerait de loger à Thôtel d'Albayda, ainsi que son généreux propriétaire le lui avait proposé, mais que chaque jour il viendrait voii- celles qu'i! appelait les filles de son maître. C'était son devoir, et il aurait pu ajouter, sou bonheur.

Aïxa lui avait dit nn jour, en présence de Carmen : « Le général, qui pensait à tout le monde, ne vous a pas oublié dans son testament : il vous a légué deux cents pisloles; les voici. » Et elle les lui remit.

Piquillo, attendri jusqu'aux larmes, serra la main de Carmen et sortit pour cacher son émotion. Il nu voulait pas pleurer devant elle!

Quand il fut sorti, Carmen dit à voix basse à sa sœur :

— Tu as bien fait, et il faut bien lui laisser son erreur. Le testament de mon père ne parlait que de cent pistoles.

— Tu crois? dit Aïxa.

— J'en suis sûre.

— C'est donc ma faute, répondit-elle en souriant, et c'est à moi de payer mon étourderie.

— Non pas! Ce que tu as dit au nom de mon père est sacré! Cela me regarde.

— Les fautes sont personnelles, ma sœur, et les miennes... sont à moil

— Je ne l'entends pas ainsi!

— Et moi, je le veux! dit Aïxa avec un air d'autorité qu'elle prenait rarement, mais contre lequel il n'y avait jamais à revenir.

C'est ainsi que le général se trouva avoir légué deux cents pistoles à son ancien page, qui lui en garda une éternelle reconnaissance.

Piquillo avait écrit à Pampelune à sa mère. Il lui avait appris l'événement qui le retenait à Madrid et l'empêchait d'aller la rejoindre; il lui racontait en même temps son voyage à Valladolid, et l'accueil qu'il avait reçu du duc d'Uzède.

Il finissait sa lettre en l'engageant à quitter la Navarre, à venir le retrouver à Madrid, où quand don Fernand d'Aîbayda, actuellement son seul protecteur, serait de retour, il espérait obtenir un emploi qui le ferait vivre honorablement, lui et sa mère, et même la senora Urraca, sa grand'mère!

Il les prévenait qu'il avait retenu pour elles, dans un quartier retiré de la ville, un appartement à l'hôtel de Vendas Novas,

Après avoir rempli ses devoirs de bon fils, après avoir écrit cette lettre et l'avoir mise à la poste, il revenait chez la comtesse d'Altamira et traversait la rue de Santo-Domingo, où était alors le palais de l'inquisition.

Une grande foule assemblée l'empêcha de passer. Les rangs étaient serrés, et un murmure sourd et prolongé circulait parmi les assistants.

— C'est une indigniiél c'est une horreur! disaient les uns.

— On ne traite pas ainsi de bons catholiques et de vrais chrétiens! disaient les autres.

ou LES MAURtS SOUS PHILIPPE III. 31

— On doit avoir plus d'égards! criait un groupe de femmes.

Piquillo demanda à son voisin dans la fouie pourquoi cet attroupement.

Etl'iiomme de la rue lui répondit d'un ton animé :

— Imaginez-vous, seigneur cavalier, qu'il doit y avoir dans trois jours un auto-da-fé dans la bonne ville de Madrid. Tous ceux qui doivent y flgurer sont extraits des prisons de l'inquisition pour entrer en chapelle; c'est à midi que le cortège et la procession devaient sortir...

— Eh bien?...

— Eh bien... c'est une horreur... c'est une infamie...

— Oui, sans doute! s'écria vivement Piquillo.

— Sans doute, répéta son interlocuteur avec une redoublement de colère; voilà deux heures qu'on nous fait attendre! Deux heures viennent de sonner à la paroisse Saint-Dominique, et je suis ici depuis midi!

Piquillo resta stupéfait

— Et moi donc! cria un muletier, j'étais ici bien avant midi.

— Et moi depuis ce matin! dit une marchande de fruits et légumes, tant j'avais peur de ne pas trouver de place.

— On dit que la cérémonie sera belle, continua le muletier, et qu'ils seront douze.

— On m'a dit quinze, s'écria une cabaretière. —Je suis sûre que c'est douze, reprit la marchande

de fruits et légumes. Mon compère, qui est un familier du saini-oflice, un homme très-bien... Vous le connaissez, ma voisine?...

»^2 PIQriLLO ALLIAGA

— Si je le connais! dit la cabaretière, il s'est grisé dernièrement chez nous!

— Mon compère m'a donné tous les détails, ils ne sont que douze : sept hérétiques purs et simples; mais en revanche, trois juifs et deux mauresques!

— Ah! casera intéressant!... dit la cabaretière.

— Il y en a là qui sont depuis cinq ans dans les cachots de l'inquisition, au pain, à Teau, et aux fers dans la semaine.

— En vérité! dit le muletier.

— Et la question le dimanche.

— Voyez-vous ça!

— Et rien n'a pu les toucher, rien n'a pu les convertir.

— Les endurcis, les enragés!

— Ritjn n'a pu leur faire aimer la religion catholique, apostolique et romaine.

— Aussi on est trop bon!

— On n'en brûle pas assez.

— Voilà le premier auto-da-fé depuis le nouveau règne.

— Tandis que sous le dernier...

— Sous le saint roi Philippe II...

— Il n'y avait pas de semaines où il n'y eût pour nous quelque chose à voir... quelles processions! quels cortèges!

— Des spectacles magnifiques.

— Et jamais on ne nous faisait attendre.

— Ça n'était pas comme aujourd'hui.

— A l'heure dite, ça commençait.

— Quelquefois avant!

— C'était juste... Il y en avait tant... Il fallait s'y prendre de bonne heure.

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 33

— Moi qui vous parle, dii d'un air de jubilation un vieillard en cheveux blancs, j'en ai vu brûler quatrevingt-dix en un jour...

Et la foule regarda le vieillard avec admiration.

— Ah! dame... c'était beau, quatre-vingt dix! tous des mauresques, et autant la veille... Les pauvres gens en étaient harassés... ils n'en pouvaient plus...

— Qui donc?

— Les familiers du saint-oiîice et les employés au bûcher! mais le roi Philippe II, arrivé au premier et resté jusqu'au dernier, n'avait pas plus l'air fatigué que vous et moi.

— C'était un roi, celui-là, un défenseur de la fol!

— Mon Dieu! l'inquisiteur actuel et l'archevêque de Valence Ribeira ne demanderaient pas mieux...

— C'est le duc de Lerma qui n'ose pas?

— On dit même que l'aulo-da-fé de mardi prochain a été obtenu malgré lui.

— Comment, c'est mardi prochain?

— Comptez plutôt... i s vont sortir de prison aujourd'hui, vendredi... ils resteront, comme c'est l'usage, trois jours en chapelle... samedi, dimanche et lundi... Vous voyez bien que ça ne peut pas avoir lieu avant mardi.

— Et moi qui, ce jour-là, ai des voyageurs à conduire, dit le muletier, je ne pourrai pas y être.

— Ni moi non plus, dit le vieillard, j'ai de l'argent à toucher à Hénarèsî

— Comme si on ne devait pas choisir pour des cérémonies pareilles un jour où personne n'a rien à faire!

— Le dimanche, par exemple, après la messe.

— Ah! ah! enfln! s'écria-t-on de toutes parts; et un

cU riQUILLO ALLIAGA

murmure de satisfaction succéda aux cris d'impatience qui déjà se faisaient entendre.

Les portes de l'inquisition venaient de s'ouvrir.

Depuis longtemps Piquiiio aurait voulu sortir de la foule, mais elle s'était refermée et agglomérée derrière lui, et elle était devenue si compacte qu'il eût été aussi impossible de reculer que d'avancer.

Il avait donc été obligé d'entendre les conversations qui s'échangeaient autour de lui et d'assister au spectacle qu'on attendait avec tant d'impatience.

Quelques familiers du saint-office précédaient les condamnés, qui commencèrent à paraître, et à ces cris : Les voilà! les voilà! la foule qui s'ébranlait fut repoussée par un détachement d'aiguazils et rejetée contre les murailles avec une telle force que Piquiiio manqua d'êje écrasé.

Par bonheur une borne assez élevée se trouvait derrière lui, et porté par le flot populaire, il y prit pied, y resta et domina ainsi sans danger cette mer tumultueuse et agitée.

Après les familiers du saint-office venaient les inquisiteurs, puis la bannière de Saint-Dominique; les condamnés s'avançaient lentement deux par deux.

Piquiiio avait beau faire, il ne pouvait s'empêcher de contempler tous les détails de cet horrible cortège. Posé sur un piédestal, juste en face la porte du palais, lequel était élevé de quelques marches, il voyait tous ces malheureux descendre et déûler devant lui.

Aussi pâle, aussi tremblant qu'eux, il état prêt à se trouver mal. Il lui semblait être en proie à des verliges, à une hallucination, surtout lorsqu'au milieu de ces visages inconnus, il crut \oir des traits de

ou LES MAl'RES SOUS PHILIPPE HT. 55

femme, des iraiis bien changés sans doute, mais qui lui rappelaient ceux d'une jeune fille qui avait été autrefois sa bienfaitrice et son l)on angeî... celte pauvre petite Juanita, que depuis cinq ou six ans il n'avait plus revue!

— Non, se disait-il, non, ce n'est pas possible! un nuage couvre mes yeux, et celte apparition... ce fantôme qui lui ressemble... est un rêve!

Tout à coup il poussa un ci i déchirant, qui heureusement ne fut pas entendu au milieu du tintement des cloches, du chant des prêtres et des acclamations de la multitude.

Ce n'était point un rêve, mais une horrible réalité; car à côté de la jeune Olle, il venait de voir la figure autrefois si joyeuse, à présent si pâle et si bouleversée, (lu pauvre barbier Aben-Abou dit Gongarello, et si Piquillo avait pu conserver le moindre doute, ce doute eût été dissipé par les cris de la foule, qui les désignait du doigt en criant :

— LesMaures!... lesMauresl... ce sont cesdeux-là! Et dans la foule, on vit des femmes, des mères

exhausser leurs enfants dans leurs bras en leur disant :

— Tiens! les vois-tu?

Tout le cortège défila s'éloigna peu à peu, se

dirigeant vers la chapelle où on allait les renfermer. En un instant la rue se trouva déserte; la foule, fatiguée, mais non assouvie, avait suivi la procession pour se rassasier plus longtemps encore du plaisir de voir des malheureux!

Les grilles de fer du palais de l'inquisition venaient de se refermer, et Piquillo se trouva seul sur sa borne.

Depuis quelques instants il ne voyait ni n'entendait plus rien. La fureur, l'indignation, l'effroi, s'étaient succédé en lui avec tant de rapidité, que toutes ses facultés étaient anéanties: c'était à devenir fou!

— Non, s'écria-t-il, ce ne sont point des hommes, mais des bêtes fauves, mais des démons! Sortons de cpt enfer!

Et il s'enfuit, courant vers son paradis à lui, vers ses anges, vers les deux jeunes lilles, qui, en le voyant, furent effrayées de sa pâleur et du désordre de ses traits.

— Qu'avez-vous donc? que vous est-il arrivé? Piquillo était tombé dans un fauteuil et ne pouvait

articuler un mot.

— Parlez, ue grâce! parlez.

Il reprit enfin ses sens, rassembla ses idées et raconta tout ce qu'il venait d'entendre... surtout ce quM venait de voir, et le sort qui menaçait le pauvre Gongarello le barbier et Juanita sa nièce, la première amie de Piquillo.

— Les infâmes! s'écria Aïxa, brûler de pauvres gens parce qu'ils ont été élevés dans une autre croyance que la leur!

— Que dis-tu? s'écria Carmen effrayée.

— Rien, dit Aïxa, en s'efforçant de sourire, le récit de Piquillo m'avait indignée! J'en suis encore toute tremblante!

— C'est vrai!... tes mains sont crispées... je peux à peine les ouvrir... l'on dirait d'une attaque de nerfs...

— Non... non, c'est passé... Mais loi, Piquillo, que dis-tu de cela?

— Moi! senora, je les sauverai, ou je me ferai mettre avec eux au bûcher!

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 37

— C'est absurde! s'écria Carmen.

— Oui... absurde, répéta froidement Aïxa... mais c'est bien!

Et il y avait quelque chose dans son accent qui disait :

— J'en ferais autant... si je le pouvais!

— Mais comment les sauver? demanda Piquillo.

— Fernand d'Albayda pourrait seul nous aider. Par malheur, il n'est pas ici, dit Carmen en soupirant.

— D'ailleuis, Fernand lui-même n'y pourrait rien... il n'y a pas en Espagne de pouvoir qui puisse lutter contre celui de l'inquisition.

— Si cependant le roi voulait, dit Carmen, le roi d'Espagne!

— Lequel?... demanda Aïxa... Philippe ou le duc de Lerma? Philippe ne le pourrait pas.

— El le duc de Lerma n'oserait le tenter, dit Piquillo, se rappelant ce qu'il avait entendu dans la foule.

— Oui, continua Aïxa, on prétend qu'il n'est ni méchant ni cruel.

Cette assurance fit plaisir à Piquillo, toujours dans la supposition que le duc pouvait êire son grand-père.

— Mais il tient à garder le pouvoir, et il craindrait de le compromettre en se brouillant avec l'inquisition.

— Attendez, dit Carmen, je vais en parler à ma tante la comtesse d'Aliamira; elle connaît mieux que nous la cour et tout ce qui s'y passe. Elle est bonne et charitable, et nous aidera, ne fût-ce que de ses conseils. Attendez-moi, je reviens dans l'instant.

Et elle sortit.

Resté seul avec Aïxa, qui marchait dans la chambre (l'un air agité et sans prononcer une parole, Piquilio lui dit :

— Avez-vous quelque espérance en celte démarche?

— Aucune.

— Ces pauvres gens vont donc périr?

— Ce ne sera pas du moins sans que j'aie tenté de les sauver! s'écria Aïxa. Malheur à qui ne vient pas en aide à ses frères!

Et voyant que Pifiuillo la regardait avec étonnemeni en répétant ces mois : Ses frères!

— Oui, lui dit-elle à voix basse, ce sont lestiens, je le sais. Le sang maure coule dans les veines.

— Qui vous l'a dit?

— Personne. Je le sais depuis longtemps, depuis le jour oiî pour la première fois nous t'avons vu, au carrefour de la forel, lorsque tu tombas du ciel ou de ion arbre pour venir à notre secours.

— El comment alors l'avez-vous deviné? s'écria Piquilio, dont la surprise redoublait.

— Bien aisément! répondit Aïxa en riant, à travers les manches de ton pourpoint déchiré il était facile d'apercevoir ces caractères arabes que portent les enfants du peuple dans votre tribu.

— Et jamais vous ne m'en avez parlé.

— A quoi bon? il vaut mieux, dans ton intérêt, que ce soit un secret pour tout le monde, maintenant plus que jamais. Tu vois par ce pauvre barbier et par sa nièce comme on traite les Maures.

— Que ferons-nous donc pour les sauver?

— Si on le pouvait à prix d'argent... il y aurait quelque espoir... le crois-tu?

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 59

— Impossible... il y aurait trop de monde à gagner, et nous n'avons devant nous que trois jours.

— Ecoule, dit Aïxa à voix basse, je puis compter sur toi?

— A la vie et à la mort!

— Ecoute bien! quand même nous réussirions, ce que je n'ose croire, tu ne diras jamais à personne, pas même à Carmen, pa5 même à ces pauvres gens, que j'ai été assez heureuse pour contribuer à leur délivrance.

Piquiilo la regarda avec élonnement, mais il répondit : — Je le jure!

— Attends-moi donc, dit la jeune fille.

Aïxa se mit à une table, écrivit rapidement une lettre... qu'elle déchira, en écrivit une seconde qui eut le même sort; enfin elle en composa une troisième, qui ne renfermait que quelques lignes.

Elle la relut, en eut l'air plus satisfait, la mit sous une enveloppe, la cacheta et écrivit l'adresse tout en parlant à Piquiilo et en lui disant :

— Voilà tout ce que je peux faire. C'est à toi maintenant, et je ne saurais l'en indiquer les moyens, c'est à toi de l'arranger pour que ce billet parvienne prompleuient,etsecrètement surtout, à la personne eile-même!

Elle appuya sur ces derniers mots :

— Maintenant, prends celle lettre.

El'e la lui remettait quand on entendit la porte s'ouvrir.

— Cache-la! lui dit-elle vivement.

La lettre était déjà serrée dans la poche de Piquiilo, lorsque Carmen rentra avec sa tante.

Celle-ci venait leur exprimer tous ses regrets et leur expliquait comment, ma'gi é sa place d'honneur au

palais el de gouvernante des infants d'Espagne, elle était fort mal avec la reine et encore plus mal avec le premier minisire; comment son crédit se bornait maintenant à faire des vœux pour ses amis, comment enfin le moment était des plus mal choisis pour solliciter en faveur des Mauresques.

Personne à la cour n'oserait s'y hasarder, attendu que Ton méditait contre eux quelques grands projets; que la persécution recommençait; qu'il y avait ordre exprès de baptiser, de gré ou de force, tous ceux qui auraient jusqu'à présent échappé au baptême ou qui tenteraient de s'y soustraire; et que la sainte inquisition permettait même au besoin de se défaire des relaps ou des hérétiques obstinés.

Après ce ^ng discours, qui développait seulement la volonté bien avérée que la comtesse avait de ne rien faire, Piquillo salua respectueusement les trois dames et sortit.

A peine fut-il rentré à l'hôiel d'Albayda, et seul dans sa chambre, qu'il tira de sa poche le mystérieux papier, et crut s'être trompé en lisant la suscription. Il se frotta les yeux, regarda une seconde fois el ne put revenir de sa surprise en voyant que la lettre était adressée à Sa Majesté la reine d'Espagne.

Il cherchait vainement à s'expliquer comment Aïxa, jeune orpheline, élevée au fond de la Navarre, qui depuis huit jours seulement était arrivée à Madrid et ne connaissaitpersonne à la cour, coaiment Aïxa osait et pouvait écrire à la reine!

C'était un événement qui renversait toutes ses conjectures, changeait toutes ses idées, et le faisait entrer dans un ordre de choses où sa raison ne pouvait ni le servir ni le guider.

ou LES MAITRES SOUS PHILIPPE III. ^1

Cependant, il n'y avait pas d'explication à demander à Aïxa; il fallait lui obéir et la seconder, et ce nouveau point était pourPiquilio plus embarrassant encore que le premier, attendu qu'il ne s'agissait plus de comprendre ou de deviner, mais d'agir soi-même ei d'exécuter.

Or, comment pénétrer dans le palais? comment y être admis? comment parvenir jusqu'à la reine? toutes choses impossibles pour lui, qui n'avait de connaissance e? de parenté à la cour que celle du duc d'Uzède , parenté qu'il n'était plus tenté de réclamer.

Et quand même un bon hasard le jetterait sur le passage de la reine, comment, au milieu de ses courtisans et de ses gardes, oser remettre une lettre à Sa Majesté?

Il eut bien l'idée d'envelopper le billet dans un papier qui aurait la forme d'une pétition, dût-il être écrasé sous les pieds des chevaux ou sous les roues du carrosse royal, de la lancer par la portière; mais, d'après les règles de l'étiquette, cette pétition ne serait probablement pas lue d'abord parla reine... Elle ne pouvait pas les lire toutes. Remise par elle à une de ses dames d'honneur, à la camarera mayor, c'est ce'le-ci qui en prendrait connaissance, et Aïxa lui avait recommandé de remettre cette lettre secrètement et à la reine elle-même.

Piquillo cherchait, ne trouvait rien, et déjà la première journée était presque écoulée.

L'œil flxé sur la pendule, il voyait les minutes et les heures s'enfuir rapidement, et cette lettre était toujours entre ses mains; le barbier et sa nièce n'avaient plus que deux jours à vivre.

^2 PIQFILLO ALLIAGA

Dans son désespoir, il sortit, il alla se promener autour de Buen-Reliro, où était alors la cour, revenue depuis quelques jours de Valladolid.

Il espérait que Taspect des lieux lui inspirerait quelque moyen heureux, quelque idée subite. Il regardait toutes les voilures qui entraient dans les jardins ou qui en sortaient, car il y aurait ce jour-là grande réception; il voyait toutes les fenêtres du palais richement illuminées. Il se disait : La reine est là... et sans penser à ce qu'il faisait, il s'avançait de quelques pas pour franchir la grille dorée qui fermait les jardins.

Plusieurs fois déjà il avait excité raitenlion des sentinelles qui veillaient aux portes; enfin un soldat lui enjoignit de s'éloigner, et comme il résistait, plusieurs le ouchèrent en joue de leur arquebuse. — Ah! se disait Piquillo, s'il ne s'agissait que de passer à travers les arquebusades pour parvenir jusqu'à la reine... je m'élancerais bien pour arriver ou être tué... mais si j'étais tué, qui remettrait cette lettre?... qui sauverait la pauvre Juanita?

Et il s'éloigna lentement. La nuit était venue; il rentrait à son hôtel par la rue d'Atocha, qui était fort sombre, excepté dans un seul endro't, d'où jaillissait une éclatante lumière. Celte vive clarté venait d'une boutique splendidement illuminée, et cette boutique était celle du senor Andréa Cazoleta, parfumeur de la cour.

— Ah! s'écria Piquillo, je crois que le ciel me vient en aide.

Et il s'élança dans la boutique.

Il trouva la senora Casilda seule et rêveuse au milieu de ses pommades et de ses eaux de senteur.

Elle poussa un cri de joie en apercevant Piquillo.

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. l\Z

L'ingrat, depuis son retour à Madrid, n'avait pas été la voir. Sans trop se l'expliquer à lui-même, il se rappelait, non le service qu'elle lui avait rendu, mais l'affront et l'humiliation qu'elle lui avait involontairement procurés, et sa vue ne pouvait que lui être pénible.

Dans celte circonstance, c'étaittoutdifférentiils'aagissait non de son agrément à lui, mais du salut de ses amis.

— Vous voilà donc! s'écria-i-el!e! que vous est-il arrivé? il faut que vous ayez bien mal rempli votre mes* sage. Le duc était furieux contre vous et nous a fait dire iju'il nous retirerait sa pratique si l'on ne vous renvoyait de notre boutique, satisfaction qu'il nous a été facile de lui donner, et nous lui avons déclaré que dès ce moment, et pour lui complaire, vous ne faisiez plus partie de noire maison.

— Eh oui, vraiment, dit Piquilîo en soupirant, j'ai ^té fort mal reçu, car j'allais lui parler en faveur d'une personne, pour qui il n'est pas permis de demander grâce et qui cependant en a grand besoin, pour Gongarello, votre parent.

— Vous savez donc ce qu'il est devenu?

Il était depuis cinq ans dans les prisons de l'inquisition.

— J'en étais sûre! il ne pouvait pas s'empêcher de parler et de raconter des histoires, et nous autres, pauvres Mauresques, il faut nous taire! Je ne dis jamais rien à mes pratiques que le prix des marchandises; mais lui... quelques plaisanteries qui lui seront échappées dans sa boutique devant un inquisiteur auront suffi pour compromettre sa liberté.

— Et ses jours... et ceux de sa nièce.

hh PIQUILLO ALLIAGA

— Jésus-Maria! que me dites-vous là!

Piquillo lui raconta alors, à voix basse, le spectacle dont il avait été témoin le matin.

La pauvre Casilda devint froide comme un marbre, et se mit à trembler de tous ses membres. Elle aimait Gongarello, son cousin, et surtoui la petite Juanita, sa cousine; et puis, ainsi que les Maures, alors sujets de l'Espagne, tous ces actes de persécution contre leur coreligionnaires la remplissaient de compassion pour les pauvres victimes et de terreur pour elle-même.

— Et dans deux jours ils ne seront plus! s'écria la pauvre femme en pleurant.

— Peut-être, dit Piquillo, dépend-il de vous de les sauver.

— Comment cela? parlez! je ferai tout au monde, pourvu que mon mari n'en sache rien.

— C'est justement ce que j'allais vous recommander.

— Bien! bien! dit-elle. Alors allez m'attendra dans l'arrière-boutique, car le voilà, je crois.

En effet, c'était le senor Gazoleta qui rentrait pour mettre de l'ordre dans ses comptes et écrire la recette de la journée. Elle avait été bonne; une fête qui se préparait à la cour lui avait valu de toutes ses pratiques de nombreuses commandes.

Dès que sa femme le vit installé devant ses livres de doit et avoir, elle le laissa gardien du magasin, etsous prétexte de ne point le déranger dans ses calculs, elle se réfugia dans l'arrière-boutique, où Piquillo l'attendait.

— Parlez maintenant... parlez! s'écria-t-elle.

Et Piquillo, le cœur plein d'espoir, lui dit à voix basse :

ou LES MIURES SOUS PHILIPPE III. 'l5

— Vous et voire mari, vous êtes parfumeurs de la cour?

— Certainement.

— Et de la reine?

— Cela va sansdire. Vous n'avez donc pas vu au-dessus de notre boutique les armes royales!...

— A merveille!... Avez-vous entrée au palais?

— Tous les matins... quand Sa Majesté me fait appeler, ou quand j'ai quelque chose de nouveau à lui offrir ou à lui proposer.

Piquillo lui sauta au cou et l'embrassa.

— Prenez donc garde! sécria Casilda, mon mari qui est dans la boutique!

— Ne craignez rien, il écrit.

Et il continua à voix basse :

— Pouvez-vous demain vous présenter chez Sa Majesté... avec des gants, des sachets, des parfumeries nouvelles?

— Oui, sans doute.

— Eh b en, j'ai là une supplique, une demande en grâce, adressée par ce pauvre Gongarello à la reine..

— En vérité!

— Si cette pétition est lue par Sa Majesté... par elle même! je vous réponds que Gongarello est sauvé.

— Vous croyez? dit Casilda tout tremblante de joie

— Mais prenez garde... il faut que cette pétitioî soit remise par vous sans qu'on la voie.

— Il y a d'ordinaire une ou deux dames d'honneur dans le cabinet de toilette de la reine... pas lou jours, mais souvent.

— C'est là le terrible!

— On pourrait cependant... Attendez... Cette sup plique tient-elle beaucoup de place?

UG PIQUILLO ALLIAGA

— C'est une lettre ordinaire.

— Je la glisserai dans un sachet parfumé.

— Très-bien.

— Avec les jarretières de la reine... elle seule y louche.

— A merveille! demain, de bon matin, avant d'aller au palais, passez à Thôlel d'Albayda, je vous remettrai cette pétition.

Il se leva et traversa la boutique. Le parfumeur, en le voyant, fit la grimace et le salua d'un air de mauvaise humeur, tandis que Casilda le reconduisait jusqu'à la porte en lui adiessant le plus gracieux sourire.

La reine et le ministre.

Le lendemain, après la messe <le midi, il se passa au palais un événement qui mit toute la cour en émoi, et ouvrit le plus vaste champ aux conjectures.

Les politiques de Madrid en causèrent pendant toute une semaine à la Puerta de! Sol; les valeurs publiques et commerciales s'élevèrent considérablement, et les ambassadeurs écrivirent le jour même à leurs cours respectives.

La reine, qui depuis plusieurs années ne voyait pas le duc de Lerma, lui avait fuit dire par la comtesse d'Altaiiiira, sa première dame d'honneur, qu'elle désirait lui parler.

Le duc, étonné et presque effrayé d'une faveur dont i! ne pouvait comprendre le motif, se hâta de se rendre auprès de sa souveraine, et quand ils furent cri

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. hl

seuls, quand les portes furent closes, la reine, avec sa voix douce et calme, lui dit :

— Monsieur le duc, depuis plusieurs années vous jouissez en Espagne du règne le plus paisible.

Le ministre, surpris d'une attaque aussi franche et aussi hardie, se levait pour s'inciiner et réclamer. La reine lui fit un signe de rester assis et continua avec la même tranquillité :

— Je ne vous en fais pas de leproche; que la volonté de mon époux soit faite. Il vous a fait roi par sa grâce, comme il l'est lui-même par celle de Dieu, et vous exercez par intérim. On pouvait gouverner mieux, on pouvait gouverner plus mal; d'autres que moi vous demanderont compte de vos actes, ce soin-là ne me regarde pas.

Mais pendant que vous siégez au conseil, que vous administrez les finances, que vous dirigez les armées, que vous décidez de la paix et de la guerre, moi, monsieur le duc, séparée de mon mari, reléguée dans mes appartements, éloignée de tout pouvoir, surveillée même, par vous dans mes relations d'amitié ou de famille, j'ai l'air de céder comme tout le monde à votre ascendant, à votre empire, à votre habile politique. Détrompez-vous : ce que vous croyez devoir à votre adresse, vous ne le devez qu'à m'a volonté ou à mon indifférence, parce que peu m'importe qu'il en soit ainsi.

Le duc voulut balbutier quelques mots; la reine ne lui en laissa pas le temps et continua d'une voix forte et assurée :

— Vous vous croyez fort parce que je vous permets d'exploiter la faiblesse de votre maître. Vous vous croyez clairvoyant parce que je ferme les yeux, etpuis-

A8 PIQUILLO ALLIAGA

sant parce que je vous laissefaire;mais j'ai voulu vous dire ceci, monsieur le duc, et vous me croirez sans peine, car vous connaissez le roi aussi bien que moi: dès ce soir, si je le veux, si je dis un mot, la porte de cette chambre sera ouverte au roi, et demain la sienne vous sera fermée.

Le duc tressaillit.

— De toute celte semaine vous ne pourrez arriver jusqu'à lui, et la semaine prochaine vous serez renvoyé.

Le duc pâlit.

— Ce maître, qui vous adore et ne peut se passer de vous, ne vous donnera ni un regret ni un souvenir; votre présence seule vous rendait nécessaire, votre absence \our rendra inutile; qui est loin de ses yeux est bient J loin de son cœur, et, dans quelques Jours, il ne saura même pas si vous existez!

Une sueur froide couvrait le front du duc... et à chaque mot que disait la reine, il se répétait en luimême : C'est vrai!... c'est vrai! elle ne le connaîtque trop bien!

— Votre Majesté me permettra-t-elle de lui répondre? dit le duc en cherchant à cacher son émotion.

Le duc ne manquait pas d'adresse. II avaitd'un coup d'oeil compris ou du moins cru comprendre sa position et deviné les intentions de la reine.

Avec une résolution dont on ne l'aurait peut-être pas cru capable, il prit sur-le-champ un parti : c'était d'oflfrir de lui-même ce qu'on allait lui demander ou lui prendre.

— Tout ce que dit Votre Majesté est vrai; mais en m'accusant, elle a pris elle-même soin de me défendre et de me justifier. Si le caractère du roi est tel

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 49

que VOUS venez de le dépeindre, n'éiait-ce point alors le devoir de ses fidèles serviteurs d'aplanir pour lui le chemin et de le guider sur la route?

Je conviens avec vous, madame, que le guide qu'il a choisi pouvait être, lui-même, plus éclairé, plus fort, plus habile, et que le roi avait, sans sortir de son palais et près de sa royale personne, un soutien, un appui préférable. Mais pourquoi cette intelligence supérieure s'est-elle jusqu'ici tenue à l'écart? pourquoi a-t-elle craint de se montrer, et ne s'est-elle révélé qu'aujourd'hui, à nous, ses fidèles sujets, qui aurions été heureux de concourir avec elle à la prospérité et à la gloire du royaume?

Si jusqu'à présent, et avec nos faibles lumières, nous avons pu marcher d'un pas assez ferme, que serait-ce si nous étions aidés et secondés par les siennes?...

— Je devine, monsieur le duc, dit la reine en l'interrompant, je devine où tend ce discours. Vous m'offrez de partager le pouvoir. Vous aimez mieux en céder une partie que de perdre le tout, ce qui serait encore un mauvais calcul; car si j'acceptais, c'est que je serais ambitieuse, et si j'étais ambitieuse, il me faudrait bientôt la puissance tout entière; mais rassurezvous, reprit-elle en souriant, je ne veux rien.

Le duc respira plus librement.

La reine continua :

— Je ne désire point le pouvoir, je le craindrais au contraire. C'est un fardeau trop pesant et trop lourd, surtout pour une femme, et Dieu me préserve d'assumer jamais sur moi une pareille responsabilité. Je vous la laisse tout entière, monsieur le duc, et peut-être sera-l-elle un jour terrible pour vous.

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50 PIQLILLO ALLIAGA

Mais en me retirant, en m'isolant du pouvoir, en vous laissant tous les droits de la couronne, il en est un cependant auquel je ne prétends pas renoncer entièrement, c'est celui de faire du bien... toujours! et d'empêcher le mal.. .quelquefois!. ..Toutes les fois du moins que je le pourrai.

— Voire Majesté, ditle duc de l'air le plus aimable et le plus gracieux, aurait-elle quelque infortuné à me recommander... ou plutôt quelques ordres à me donner?

— Oui, monsieur, dit la reine d'un ton sévère. Puisque aujourd'hui, ce qui nous arrive rarement, nous causons politique, je vais, pour la première et pour la dernière fois de ma v e, vous dire mon opinion sur une affaire d'Eiaî, c'est la seule dont je me mêlerai jamais. Il s'agit des Maures.

— Ah! s'écria le duc, toujours un peu déconcerté de la manière franche et brusque dont la reine abordait les questions.., vous leur portez, madame, un bien grand intérêt.

— C'est votre faute. Quelques jours après mon mariage, j'ai traversé la province de Valence. J'ai reçu l'hospitalité la plus magnifique et la plus royale chez le Maure Delascar d'Albérique, et lorsque j'ai voulu, ainsi que je le lui avais promis, lui rendre à mon tour cette hospitalité en le recevant à l'Escurial ou à Aranjuez, vous vous y êtes opposé.

— Une pareille visite... une manifestation aussi éclatante, aussi publique, aurait contrarié des idées... des projets que le conseil du roi avait adoptés.

— Ces idées et ces projets, nous ".a parlerons tout à l'heure; mais il n'en est pas moins vrai que vous et le conseil avez empêché une reine d'Espagne de tenir sa

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 51

promesse. Je suis donc restée débitrice envers le Maure Delascar d'Albérique et les siens. Voilà pourquoi, toutes les fois que l'occasion se présentera, je m'acquitterai envers eux, en les protégeant.

— Il me semble que Votre Majesté a déjà fait beaucoup. Lors de sa visite, elle a conféré la noblesse au Maure d'Albérique et à sa famille.

— C'étaitjustice, après les services qu'ils ont rendus. Par eux, l'Espagne devient chaque jour plus riche et plus fertile.

— Mais ce qui se justifie difficilement, et ce qui annonce l'idée audacieuse de faire revivre les prétentions de leurs ancêtres, d'Albérique et son fils ont placé dans leurs nouvelles armes une fleur de grenade en champ d'azur.

— Ah! une fleur de grenade!... dit la reine en rougissant; je ne crois pas qu'en prenant cet emblème, fort innocent du reste, ils aient pensé aux rois de Grenade leurs aïeux.

Et malgré elle ses yeux se baissèrent sur une turquoise fort simple qu'elle avait fait monter en bague et qu'elle portait toujours à son doigt; puis, comme si la vue de cette bague lui eût donné un nouveau courage, elle reprit avec fermeté :

— Il paraît, du reste, monsieur le duc, que ma protection est loin de leur porter bonheur, et qu'il suflit que la reine d'Espagne s'intéresse à eux pour qu'on les proscrive!

— Comment... que veut dire Votre Majesté?

— Que depuis longtemps, dans l'ombre et le silence, on médite un édit qui serait la ruine de l'Espagne et la honte de notre règne... ou plutôt du vôtre... mais écoulez bien ce que je vais vous dire, monsieur le

62 PIQUILLO ALLIAGi

duc : les Maures resteront en Espagne, et vous ne les en chasserez point tant que je vivrai!

Le duc, hors de lui, voulut en vain cacher son trouble.

— Après cela, le mot que je viens dire est bien hardi... je le sais!... et pourrait peut-être, continuât-elle avec un sourire ironique, abréger mes jours.

— 0 ciel! s'écria le ministre en pâlissant, Votre Majesté pourrait me croire capable d'une telle pensée, d'un tel crime!

— Non... non, ce n'est point un crime que cela s'appelle, mais un coup d'Etat.

Leduc de Lerma, quoiqu'on aitpudire depuis, était par ses mœurs et par son caractère fort loin d'une pareille conbinaison politique! Aussi la reine le regardant d'un air plus doux, lui d t :

— Je ne vous en soupçonne pas vous, monsieur, mais vous avez des amis qui sont si bien avec le ciel que tout leur est permis sur terre; n'importe, je ne les crains point. Je vous autorise à dire à l'inquisition et à ses ministres ce que je viens de vous apprendre.

— Mais que Votre Majesté daigne réfléchir... et elle comprendra comme moi...

— Que cela les gênera un peu et les forcera d'attendre! Il n'y a pas de mal.

— Madame, daignez m'écouter pour vous, pour vous-même...

— Pour moi, s'écria la courageuse reine, ne craignez-vous pas déjà, comme je vous !e disais, le fer, le poison ou la flamme des bûchers?... Est-ce pour cela qu'on les rallume! El l'auto-da-fé de mardi prochain nVst-il qu'un prélude? On s'est abusé. Je déclare.

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 5o

monsieur le duc, je déclare, moi, la reine, qu'il n'aura pas lieu!

— Ce n'est pas possible! il a été solennellement annoncé et promis... Le peuple murniurrait.

— C'est au grand inquisiteur Sandoval y Royas, votre frère, à lui faire entendre raison. Celui qui sait soulever la muUitude doit connaître les moyens de l'apaiser.

La cour de Rome n'est pas si avare de jubilés et d'indulgences, qu'on n'en puisse distribuer de manière à contenter tout le monde!

Du reste, monsieur le duc, c'est par cela que j'ai désiré vous parler. Vous n'avez pas oublié le commencement de notre conversation?

— Je jure à Votre Majesté que si cela ne dépendait que de moi...

— Quoi! le pouvoir que vous donne le roi est insuffisant! Ministre tout-puissant, vous vous laissez mener et gouverner aussi! Vous faites le roi... jusque-là!... Ah! c'est trop fort!

Il y avait dans la voix de Marguerite un accent d'ironie et de mépris dont le duc fut accablé, et toutes ses craintes le reprirent quand la reine ajouta :

— Si vous n'osez braver votre frère de Sandoval et faire droit aux prières de votre reine, il faudra bien alors qu'el'e se charge d'exécuter elle-même ce qu'elle aura ordonné.

Dès ce soir je serai réconciliée avec Philippe, dès demain je lui demande votre renvoi, et quant au grand inquisiteur Sandoval, votre frère, nous verrons plus lard!

La reine s'exprimait d'une voix si décidée et si ferme, sa menace était si facile à réaliser, que tout

5U PIQUILLO ALLIAGA

autre à sa place n'eût pas parlé, mais à l'instant même eût agi.

Le ministre, peu habitué à rencontrer des volontés, redoutait ceux qui osaient en avoir. Accoutumé à voguer, sans dangers, en pleine mer, un écueil aperçu même de loin suffisait pour l'effrayer. Il craignait de s'y heurter et d'y briser le vaisseau de sa fortune.

Le ministre eut peur, s'inclina, promit de donner à la reine toute satisfaction, et celle-ci, à cette condition, promit désormais de ne plus se mêler des affaires d'Etat.

A cette parole, le duc de Lerma protesta de son dévouement, suppliant Sa Majesté de le mettre à l'épreuve.

— Soit, dit Marguerite, en souriant, pour vous, monsieur le duc, et non pour moi, car je ne doute pas de votre sincérité. Et pour vous donner l'occasion que vous paraissez désirer de m'être agréable, je vous demanderai, puisque décidément Taulo-da-fé n'a plus lieu, de faire remettre à l'instant même en liberté un pauvre homme, un Maure nommé Gongarello, qui, je crois, est barbier de sa profession, et sa nièce, Juanita, une jeune fille que l'on destinait au bûcher, et qui maintenant ne peuvent plus vous servir à rien!

— J'avoue, dit le ministre, que j'ignorais complètement ces détails.

— C'est un tort! vous qui dirigez tout, vous devriez savoir. Moi qui ne me mêle de rien... je sais bien! jugez si je m'en mêlais! je vous apprendrai donc, que ce pauvre diable et sa nièce ont été baptisés. Ainsi ils sont à l'abri de vos nouvelles ordonnances.

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 00

Le seul crime du barbier, c'est d'avoir parlé un peu haut, de s'être permis quelques plaisanteries sur votre frère Sandoval, sur vous peut-être... je vous dis cela parce que je vous sais géoéreiix, et que maintenant, monsieur le duc, vous voilà engagé d'honneur à le protéger.

— Voire Majesté a raison! ses ordres seront dès aujourd'hui exécutés. Mais cet homme ne peut cependant, sans braver l'inquisition, revenir ouvertement et aux yeux de tous à xMadrid, dans sa boutique.

— C'est juste! il faudra qu'il s'établisse à quelques lieues de Madrid.

— Et à quant sa nièce...

— Une jeune flile! que l'on dit charmante, ne vous en inquiétez pas, monsieur le duc, je me chargerai de ia placer.

Le duc prit congé de ia reine, et courut encore tout effrayé chez son frère Sandoval.

Celui-ci voulait soutenir la lutte; il ne craignait rien; le ministre craignait tout. Le grand inquisiteur qui, ainsi que nous l'avons dit, était le plus entêté des sols, ne voulait rien céder de ses droits et prérogatives.

Mais un de leurs affiliés, grand seigneur, car l'inquisition avait des affiliés partout, le comte de Lémos, beau-frère du duc, vint leur apprendre en grand secret que la veille et l'avant-veille le père de la société de Jésus avait causé pendant une heure et plus avec Sa Majesté.

Le duc trembla; l'inquisiteur pâlit.

La reine, prête à exécuter ses menaces, auraitelle préparé un traité d'alliance avec leurs ennemis.

6G PIQUILLO ALLIÂGÂ

Si le père Jérôme, le Florentin, prédicateur du roi ei prédicateur renommé, venait à renverser fray Gaspard de Cordova, confesseur de Sa Majesté, homme nul et qui ne pouvait se défendre, c'en était fait de l'influence du duc et même de celle de Sandoval.

La société de Jésus, protégée par la reine, et une fois maîtresse du roi et de sa conscience, ne lâcherait point sa proie! Les suites d'une pareille révolulion devenaient incalculables pour l'Espagne et surtout pour Tordre de Saint-Dominique!

A l'instant même le fler inquisiteur sentit se fondre son opiniâtreté ordinaire. Elle devint souple, malléable et flexible; Sandoval comprit sur-le-champ toute la justesse des raisonnements et la haute politique du duc de Lerma.

Le résultat de celle conférence fut qu'on ne se brouillerait point avec la reine; qu'on lui tiendrait parole cette fois, sans que cela tirât a conséquence, quitte, en attendant mieux, à redoubler, en secret, de persécution contre les Maures.

L'auto-da-fé reiaidé. d'abord, à cause du jubilé que venait de proclamer le pape, fut ajourné indéfiniment, et d'autres afl'aires, plus importantes encore le firent plus tard tout à fait oublier.

Scènes d'intérieur.

Le soir même de ce jour mémorable, Piquillo était k l'hôtel d'Albayda, dans le cabinet de don Fernand, assis près d'une large cheminée et p.'ongé dans ses ré'

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 67

flexions, quand l'iniendant de la maison vint lui dire mystérieusement qu'une dame demandait à lui parler.

Quoique occupant l'hôtel et la place d'un grand seigneur, Piquillo n'en était pas plus fier. I! fit entrer sans faire attendre... et la senora Casikia, la parfunieuse, les yeux rayonnants de joie, s'avança sur la pointe du pied, lui disant à demi-voix :

— Pouvez-vous les recevoir? ils sont en bas., dans la rue.

— Qui donc?

— Là, sous votre fenêtre!

— Mais qui donc? s'écria Piquillo.

— Nos amis... ceux qui nous doivent tout! Gongarello et sa nièce.

Piquillo poussa un cri et resta immobile de surprise; puis revenant à lui :

— Qu'ils viennent!... qu'ils viennent!

La Casilda ouvrit la fenêtre, fit, dans la rue, un signe de la main, sortit en courant, et quelques minutes après elle rentra avec le barbier et sa nièce.

Gongarello et Juanita étaient aux pieds de Piquillo, qui s'ellorçait en vain de les relever, et qui ne pouvait se rassasier du plaisir de les voir ei de les embrasser.

— Notre sauveur! toujours notre sauveur! s'écriait Juanita.

— C'est magique! c'est incompréhensible! répétait le barbier, surtout celte pétition que, sans le savoir, je me trouve avoir écrite...

— Silence! dit Piquillo.

— Et remise à ce brave jeune homme... sans l'avoir vu... Yoiiàqui est étonnant, voilà une histoire comme je n'en ai jamais lu ni raconté!...

b6 PIQUILi.O ALLIAGA

— Et vous ne la conterez pas! et vous n'en direz jamais rien à personne! s'écria Piquiilo, à moins que vous ne préfériez rentrer dans les prisons de l'inquisition.

— Je suis nuiet... muet! dit le barbier; je ne parlerai plus que par gestes!

— Et vous aussi, Casilda, le plus grand secret sur celle aventure!

— Ne craignez rien.

• — Pour les vôtres et pour vous-même... pas un mot sur celte pétition.

— Âh! je l'ai bien vu! car ce matin, lorsque la reine était à sa toilette, j'ai saisi un instant oiî la comtesse d'Altamira et une autre dame étaient au fond de l'appartement, j'ai placé respectueusement et sans dire un mot des gants et de nouveaux éventails devant Sa Majesté, et je tremblais tellenient en lui présentant ses jarretières renfermées dans un sachet parfumé, qu'elle a sur-le-champ entr'ouvert ce suchet et a vu la pétition...

— Que j'avais écrite, dit Gongareilo.

— J'oi fai: un geste de prière enjoignant les mains, continua Casilda, rien de plus! La reine a refermé vivement le sachet et m'a fait des yeux un geste si rapide et si expressif que j'ai deviiié tout de suite, sans rien comprendre cependant, qu'il fallait se taire ou que quelque grand danger me menaçait. Aussi, sans en rien dire à mon mari, toute celte journée je tremblais chez moi toute seule, lorsqu'à la nuit tombante... j'ai vu arriver...

— Moi... moi! dit le barbier ravi; moi et ma nièce, qui nous croions pour jamais rayés du nombre des vivants; et nous avions, ma foi, déjà commencé, parce

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 59

que cinq ans dans les prisons de l'inquisition, c'est un à-compte. Oui, mes amis, s'écria-t-il, c'est une horreur! c'est un enfer!... c'est un séjour...

Casiida et sa nièce firent un geste d'épouvante, et le barbier, qui déjà s'oubliait, reprit en regardant avec effroi autour de lui et à voi\ haute :

— C'est un séjour... fort agréable... pour un cachot! Il n'y en a pas cei tainemenl de mieux disposél

Puis il reprit à demi-voix : Vous préserve le ciel d'y entrer! Quant à moi, m'en voilà dehors. Il est vrai qu'on m'exile de Madrid. On m'envoie à cinq lieues d'ici, à une jolie ville, à Alcala d'Hénarès... Je trouverai toujours à exercer mon rasoir, il y a des barbes partout.

Et à propos de cela, notre ami et notre bienfaiteur, dit-il en regardant Piquillo... moi qui, il y a quelques années, n'aurais pu faire la vôtre, même pour vous prouver ma reconnaissance, il semble qu'à présent je pourrais m'acquiller, car vous êtes devenuun homme. Vous voilà bien changé, mon garçon, de ligure, s'entend.

— Oui, dit Juanila, car le cœur est toujours resté le même.

— Et votre nièce, la gentille Juanita, me paraît bien plus gentille encore.

— Non, monseigneur, rien ne mûrit à l'ombre, dit tristement le barbier. Mais, bast! tout s'efface, tout s'oublie, reprit-il ga ement, et dans qupfque temps, quand elle viendra me voir à Hénarès, je retrouverai ses joues fraîches et rebondies et ses couleurs d'autrefois.

— Comment! dit Piquillo étonné, vous ne remmenez pas avec vous?

— Est-ce que c'est possible... est-ce que vous ne savez pas?

— Eh! non vraiment, je ne sais rien.

— J'ai cru que c'était encore à vous que nous devions ce bonlieur-là!

— Et lequel?

— Juaniia a une place au palais.

— Ce n'est pas possible!

— C'est certain femme de service auprès de la reiae. Piquillo poussa un cri de surprise.

— Oui, mon noble seigneur, la reine le veut. Dès demain ma nièce entre en fonctions, et quand on a une nièce placée au palais et près de la reine, on se moque des méchants et des envieux, on ne craint plus rien!... Eh mais, qu'avez-vous donc, mon bienfaiteur? dit-il a Piquillo, vous voilà immobile et silencieux.

— Et vous, cousin, vous parlez trop, dit Casilda, et sous ce rapport-là, il est très-utile que vous quittiez Madrid au plus tôt.

— Oui, oui... continua Piquillo, tout cela ne vient pas de moi, mais d'un ange que j'ai promis de ne pas nommer... et que malheureusement vous ne connaîtrez pas; car moi, dit-il en souriant et en regardant le barbier, je suis discret, mais, si un jour cela m'est permis je vous apprendrai qui vous devez remercier.

— Et en attendant, nous prierons pour celte personne-là, dit Juanita, quelle qu'elle soit.

—Oui... oui, reprit le barbier les larmes aux yeux... nous prierons pour elle; mais c'est égal, j'aimerais mieux !a connaître.

— A quoi bon, mon oncle? on ne connaît pas le bon Dieu et on le prie tout de même!

ou LES MAL'RES SOUS PHILIPPE III. 61

Le lendemain Piquillo était chez Aïxa, que par bonheur il trouva seule. Carmen était dans le cabinet de sa tante à écrire des lettres sous sa dictée. Il lui rendit compte de tout ce qui était arrivé, du succès de sa lettre, de la liberté de Gongarello ei de la place obtenue par Juanita.

Aïxa leva les yeux avec reconnaissance et s'écria!

— Que Dieu protège la reine! que la reine soit heureuse!

Piquillo n'osait l'interroger, ni sur ces événements, qui à chaque instant redoublaient sa surprise, ni sur la part qu'il avait prise lui-même à ces mystérieuses aventures; il se hasarda seulement à lui dire d'une voix timide :

— Vous connaissez Sa Majesté?

— Non, Piquillo.

— Vous l'avez vue quelquefois?

— Jamais, répondit Aïxa.

Mais du moins, dit le jeune homme qui sentait redoubler sa curiosité, pour que vous ayez autant de crédit et que la reine vous aime à ce point-là, il faut, senora, que Sa Majesté vous ait vue quelquefois.

— Jamais! répéta Aïxa. Je n'ai pas été à la cour et ne pourrais y paraître, car je ne suis pas une grande dame, Piquillo, je ne suis qu'une pauvre fllle.

Piquillo tressaillit de joie.

Aïxa lui tendit la main avec un accent enchanteur; elle s'écria :

— Si je ne vous dis pas quel est mon sort, à vous, mon ami le plus fidèle et le plus dévoué, c'est que ce secret n'est pas le mien, qu'il ne m'appariient pas... S'il ne devait compromettre que moi, vous le sauriez déjà.

— Je ne veux rien, dit Piquillo au comble du bonlieur, rien que vous servir!

— Je ne vous ai déjà que trop exposé en vous mêlant à une aûaire pareille. Grâce au ciel et à la bonté (le la reine, la chance a bien tourné, mais il pouvait en être autrement.

Aussi, engagez vos amis à se taire, pour eux d'abord, et pour vous, qui risquez autant qu'eux, si l'on venait à savoir qui vous êtes.

On prétend, continua-t-elie en baissant la voix, que les persécutions recommencent contre les Maures; persécutions d'autant plus rigoureuses et terribles qu'elles sont secrètes, qu'on ne les avoue pas, que les victimes n'ont pas même l'avantage de soulîrir au grand jour, et de réclamer pitié pour elles et justice contre leurs bourreaux!

— Quel est le but de ces nouvelles cruautés?

— De convertir les Maures à la foi catholique, et pour cela tous les moyens sont bons! on emprisonne et on torture ceux qui ne peuvent pas prouver qu'ils ont été baptisés.

— Quelle horreur!

— Et vous, Piquillo... dit Aïxa après un instant d'hésitation et de crainte, avez-vous reçu le baptême?

— Non pas que je sache!...

— Le recevriez-vous?

— Si mon cœur et ma raison me le conseillaient, peut-être; si on voulait m'y contraindre... jamaisl

— C'est bien!

— Plutôt braver alors les boun «.-aux et le bûcher, je vous le jure!

Aïxa le regarda d'un œil où brillait le courage, et lui serra la main en répétant :

ou LES MAURES SOTS PHILIPPE HI. 60

— C'est bien!

Piquillo ne pouvait trop se rendre compte de son bonheur, mais il se sentait heureux et joyeux.

Il courut chez Carmen, et sans lui faire connaître par quels moyens Juanita avait été sauvée, il lui apprit sa merveilleuse délivrance.

Depuis ce jour Carmen désira vivement connaître la jeune fi'le, et elle lui fut amenée par la comtesse d'Altamira, qui la voyait quelquefois dans son service auprès de la reine.

Carmen et Aïxa accueillirent la nièce du baibier avec un intérêt si vif et si tendre, que celle-ci se prit bien vite pour elles de reconnaissance et d'affection.

Mais quand Juanita eut appris que Piquillo n'avait pas lui-même d'autres protectrices ni de meilleures amies que les deux sœurs, Juanita redoubla pour elles de zèle et de dévouement, et si au fond du cœur elle se sentait un S'^ntiment de préférence en faveur d'Aïxa, elle se l'expliquait en disant : C'est la faute de Piquillo qui a Tair de l'aimer davantage!

Quanta Piquillo, plusieurs fois le soir, en reconduisant Juanita au palais, il lui parlait de leurs souvenirs d'enfance, de leur première rencontre devant rhôteilerie du Soleil d'or, du souper qu'elle lui avait servi par le soupirail de la cave.

A tous ces souvenirs Juanita riait et soupirait encore plus souvent, et Piquillo se hasarda un jour à lui dire :

— Et Pedraivi?

Dans ce moment le barbier n'aurait pas pu dire que les couleurs de sa nièce n'étaient pas revenues, car la pauvre fille devint toute vermeille.

— Tu y penses donc toujours?

— Eh! que faire en prison, s'écria-i-e!le naïvement; que faire pendant cinq ans clans les cachots de rinquisiîion!... C'est là ce qui soutenait mon courage; mais lui, depuis ce temps, il m'aura crue morte, et pour se consoler, il se sera hâté d'en aimer et peutêtre d'en épouser une autre.

— Tu ne sais donc pas ce qu'il est devenu?

— Impossible. Quand il est entré au service de l'iiôtelier de Pampelune, Ginès Pérès, mon ancien maître, c'était pour m'aimer, pas pour autre chose; et on le voyait bien à la manière dont il faisait son ouvrage. Il n'y pensait guère et ne s'occupait que du mien.

Aussi, Ginès Pérès se fâchait, le battait même. N'importe, i' prétendait que ça ne lui faisait pas de mal, pourvu qu'il fût auprès de moi et me vît tous les jours.

Mais quand, par suite de la méchanceté et des dénonciations de ses confrères les barbiers de Pampelune, mon oncle a été obligé, de quitter la ville il fallait voir la désolation de ce pauvre Pedralvi! Il se repentait bien alors de n'avoir rien amassé et rien appris... pas même un état. Aussi, il me jura qu'il allait devenir actif et laborieux; qu'il était bien jeune encore, qu'il avait du temps devant lui, et que dès qu'il aurait fait une petite fortune, nous serions alors tous deux en âge de nous marier et qu'il viendrait me demander à mon oncle... Il est venu peut-être!... ajouta la jeune fille en pleurant, et ne m'aura pas trouvée...

— Puisque tu étais en prison!

— Il n'en aura rien su!.., et m'aura crue infldèle!

ou LES MALRES BOUS PHILIPPE III. 65

voilà ce qui me désespère, sans cela lout le reste ne nie serait rien.

— Et tu ne sais pas où il esl?

— Qui me l'aurait dit? Pedraivi ne savait ni lire ni écrire, et quand même il l'aurait appris, ce talent-là, quand même il m'aurait adressé les lettres à Madrid, voyant qu'elles restaient sans réponse, il se sera découragé. Les hommes! ça se décourage si vite!... ça n'est pas comme nous!

Et la pauvre Juanita se remettait à pleurer, et Piquillo faisait tous les efforts pour la consoler.

Il lui promettait qu'au retour de Fernand d'Albayda il aurait par lui des renseignements, qu'on s'informerait de ce que Pedraivi élait devenu, et qu'on finirait bien par le découvrir.

Alors Juanita, les yeux encore en pleurs, se mettait à sourire, à faire des projets, des rêves de bonheur, pour elle, pour tout le monde et surtout pour Piquiilo, qui, grâce à Juanita, se trouvait en ce moment avoir pour amies et prolectrices trois jeunes filles.

Mais l'amitié dont il était entouré, la douce vie qu'il menait alors, ne lui faisaient pas oublier sa mère, et il s'étonnait de n'en pas recevoir de nouvelles; plusieurs fois il était passé à l'hôlellerie de Vendas-Novas qu'il avait fait préparer pour elle; elle n'était pas encore arrivée, et aucune lettre ne venait lui expliquer la cause de ce retard.

Enfin un matin on lui apporta un petit billet sans orthographe, ilans lequel on le priait de se rendre à l'instant à l'hôtel de Vendas-Novas.

Piquiilo y courut, au lieu de la Giralda, qu'il s'attendait à embrasser, il ne vit que lasenora Urraca,

— Ma mère! s'écria-t-il avec émotion, ma mère!

G6 PIQUILLO ALLIAGA

OÙ est-elle? Pourquoi n'est-elle pas venue avec vous?... La vieille femme ne répondit pas, elle était pâle et changée. Alors seulement Piquillo s'aperçut qu'elle était en deuil.

— Ma mère est malade... morte!... peut-être! morte!

La grand'mère se cacha la tête dans ses mains et se mit à sangloter.

Le seul sentiment réel qu'eût éprouvé la vieille femme, c'était son amour pour sa fille, amour materîiel, qu'elle entendait, comme nous l'avons dit à sa manière, c'est-à-dire qu'elle voulait donner, à la Giralda le bien-être, l'aisance, la réputation, la fortune... n'importe à quel prix.

Le bonheur de sa Glle entrait on première ligne dans sa vie; le sien après; et s'il se fût trouvé de la place pour les principes et pour la vertu, elle ne les eût certainement point repoussés, mais elle ne leur avait jamais fait aucune avance.

Les ennemis, les rivalités et les succès de la Giralda avalent été les siens; elle avait vécu de sa vie de ihéâire; elle avait été reine de sa royauté, et se regardait comme déchue depuis que sa fille avait cessé de régner.

— Oui!... s'écria-t-elle; oui, la Giralda a succombé sous les chagrins dont on l'a abreuvée, et le jour de la justice est déjà arrivé pour elle! Les ingrats qui l'ont abandonnée comprennent maintenant ce qu'ils ont perdu... Quelle âme!... quel feu! et quelle voix!

— Ma mère n'est plus! s'écria Piquillo en se laissant tomber sur un fauteuil.

— Oui, vous avez raison de pleurer, mon enfant! il n'y en aura jamais comme elle, il n'y en a plus pour

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 67

jouer la Cléopâire et la Didon abandonnée!... Si vous l'aviez entendue comme moi!... Quel enthousiasme! quel frémissement dans la salle à son grand air Gnal : Tu pars, cruel! Il y avait surtout une note dans le haut...

La grand'mère essaya de la faire... la voix lui manqua, et elle se reiiiit à pleurer en s'écriant :

— Et quel cœur!... quel'e piété liliale! Ce n'est pas celle-là qui aurait abandonné sa mère!.,. Elle mettait toujours pour première condition que nous ne nous quitterions pas!... Sans cela elle aurait refusé les propositions les plus belles, les plus riches et les plus hoiiorables...

— Eh senora!... s'écria Piquillo avec impatience, et cherchant vainement à la fare taire.

— Toutes les robes qu'elle ne mettait plus... c'était à moi qu'elle les donnait, continua lagrand'mère en sanglotant; elle était trop bonne et elle avait trop de talent pour être heureuse... les cabales l'ont tuée. Mais elle sera vengée!... Vous ne savez pas, dit-elle en s'interronipant et en essuyant ses larmes, j'ai vu Lazarilla à Burgos; elle est vieille, elle est aDreuse, elle chante faux et elle joue les duègnes, et elle n'y est pas bonne... on l'a même sifilée... Mais à quoi bon, reprit-elle en pleurant, ma fille n'était pas là pour en être témoin et pour l'entendre!... Ah! ma pauvre Giralda!... ma pauvre enfant!

Et ses sanglots recommencèrent. Tout ce que Piquillo put obtenir au milieu de ce déluge de larmes, de regrets, de retours sur le passé et de complaintes sur le présent, c'est que la Giralda, déjà bien malade, avait été frappée au cœur en recevant la lettre de son (ils.

GS PIQLILLO ALLIAGA

Elle espérail pour lui la protection et la puissance <la duc crUzède. Elle le voyait déjà sur le chemin de la fortune et des honneurs, et en apprenant l'affront et l'humiliation qu'il venait de subir, et dont elle était la cause première, elle n'avait pu y résister.

La pauvre Giralda avait du cœur. Sans sa mère, qui avait pris à tâche d'étouffer en elle tous les bons mouvements, elle eût été une honnête fille : si l'on eût développé et encouragé ses nobles instincts, elle eût été une femme supérieure. Presque toujours on nous donne nos vertus ou nos vices, et ceux qui ne doivent rien qu'à eux-mêmes sont, en bien comme en ma!, d'une nature exceptionnelle.

La pauvre Giralda n'avait pas eu la force d'entreprendre le voyage de Madrid, quelque envie qu'elle tût de revoir et d'embrasser encore une fois son fils.

— Oui, mon enfant, s'écria Urraca, elle est morte la veille de notre départ, en me chargeant pour vous de sa bénédiction.

Piquillo ne vit que sa mère, et songeant à la bénédiction qu'elle lui envoyait, il oublia celle qu'elle en avait chargée.

— Je vous la donne pour elle! s'écria la vieille en étendant sa main décharnée sur le front de Piquillo... et de plus, voici deux lettres, l'une d'elles pour vous, eU'auire...

— Pour qui? demanda Piquillo.

— Pour qui... reprit la vieille en hésitant un peu, pour une personne qui doit vous tenir de très-près. Pardonnez-moi, coiilinua-t-elle avec embarras, ce que je vous ai dit d'abord au sujet du duc d'Uzède... c'est le désir que j'en avais... Il me semblait que celte amille-là devait vous être plus avantageuse, et le

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 69

bonheur de mes enfants avant tout... Moi, je suis comme cela! Mais s'il faut vous avouer la vérité, en mon âme et conscience, je crois que je m'abusais.

— Eh! qu'en s'avez-vous? s'écria Piquillo en retenant avec peine sa colère.

— Je n'en sais rien... c'est vrai! puisqu'il y a doute!... mais ce doute n'en est plus un pour moi. Oui, oui! quand je rappelle mes souvenirs, comme il y a quelqu'un que la Giraida a toujours aimé, comme, malgré mes avis ei mes remontrances, ce fut sa première et seule inciiiiation...

— Eh! qu'importe?

— Il importe qu'elle vous Ta dit elle-même!... Rappelez-vous ses dernières paroles : « Celui qui aura pour toi le cœur et Tamiiié d'un père... c'est celui-là et non pas moi qu'il faut croire... >i C'est ce qu'elle vous répète encore dans sa lettre. Lisez plutôt.

En effet, la Giraida à son lit de mort demandait encore grâce et pardon à son ûls, et le suppliait à mains jointes de porter lui-même à son adresse la lettre qu'elle lui envoyait. L'idée que Piquillo serait reconnu et adopté pouvait seule adoucir ses derniers moments, et elle mourrait persuadée que son fi s exécuterait ses ordres et que Dieu exaucerait ses vœux.

Ma'gré la répugnance qu'il éprouvait à tenter de nouveau une démarclie pareille, il ne voulut point que |a prière de sa mère fût repoussée par lui; il jura d'o- 3éir.

Il veilla d'abord à ce que la vieille Lrraca ne manjuât de rien. Grâce aux libéralités du vice-roi ou pluô i d'ALxa, il lui fut facile de lui assurer pour ses dirliers jours une existence modeste.

Sans inquiétude désormais de ce côté, il songea à remplir au plus vite le devoir qu'on lui imposait.

La lettre qui lui avait été remise portait pour succription :

« A Delascar d'Albérîqiie, commerçant et manufacturier, dans le royaume de Valence. »

Le départ.

En proie à toutes les réflexions qui venaient Tassaillir, Piquillo se répétait avec désespoir qu'à coup sûr, un commerçant, un manufacturier n'accueillerait pas mieux que le grand seigneur un enfant inconnu qui, après vingt ans, lui tombait du ciel. A coup ?'Vir^ il serait dédaigné, repoussé, peut-être même chassé, comme il l'avait été déjà... mais sa mère le voulait.

D'ailleurs et grâce au ciel, le royaume de Valence était loin de Madrid; Piquillo serait seul témoin de rhumiiialion qu'il allait subir, il ne s'en vanterait pas, et n'en parlerait à personne, ni avant ni après.

Son plus grand chagrin était son départ. Il était si heureux de passer sa vie avec Carmen, Aïxa et mêriie Juanita! A l'idée seule de renoncer pour quelques semaines à celte gracieuse existence, à ce monde en chanté où s'arrêtaient et se bornaient tous ses vœux il sentait faiblir son courage et se repentait de sonser ment.

Mais il avait promis à sa mère!... à sa mère qu n'était plus et qui ne pouvait lui rendre sa parole... Il

ou LES MAURES SOLS PHILIPPE III. 71

fallait donc la tenir, c'était un devoir, et Piquiilo ne savait point transiger avec ses devoirs.

Il fit ses adieux à ses jeunes amies, les priant de ne pas l'interroger sur le but de son voyage et de lui pardonner une discrétion dont plus que jamais celte fois, il comprenait îa nécessité. Il promit de revenir bientôt... le plus tôt possible; d'autant qu'on attendait Fernand d'Albayda, qui avait annoncé son retour à Madrid comme très-prochain, et Piquiilo comptait, pour son avenir, bien plus sur l'amitié de Fernand que sur la réception plus que douteuse de sa nouvelle fnmille.

— Adieu, lui avait dit Aïxa, n'oubliez pas les amis que vous laissez à Madrid. îs'oubliez pas qu'ils partageront toujours vos joies et vos chagrins.

— Et vous, avait répondu Piquiilo, et vous, Aïxa! quelque fortune qui m'attende, si jamais j'étais assez heureux pour que vous eussiez besoin de moi, dites un mot... je quitterai tout, je reviendrai.

Aïxa ne lui répondit pas, mais elle lui tendit la main d'un air ému et avec un sourire de reconnaissance qui voulait dire :

— J'y compte.

Jetant un regard non devant lui, ma s en arrière, le jeune pèlerin partait avec peu d'espérance dans lo cœur et beaucoup de regret. Il ne soi)ge;iil point à ce qui l'attendait, mais à ce qu'il venait de quitter, et celte fois, nulle idée ainbilieuse, nul rêve de fortune ou de puissance, n'abrégea pour lui les ennuis de la rouie.

Il avait près de quatre-vingis lieues à faire, et se dirigea vers Valence, en prenant à l'est, par la province de Cuença.

Le chemin qu'il parcouiut d'tibord n'éiait que trop

72 PIQIILLO ALLIAGA

en harmonie avec les sentiments qu'il éprouvait. Rien de plus triste, de plus aride que les environs de Madrid et une grande partie de la nouvelle-CaslilIe. Le pays qu'il traversait lui seml)!ait inliabité, tant sa population, indolente et oisive, otiVait peu de mouveaieut et d'activité.

Nulle part on n'apercevait la charrue du laboureur, les troupeaux des bergers, la circulation du commerce ou de l'industrie; nulle part on n'entendait le bruit d'une manufacture ou d'une fabrique, ou les chants de l'ouvrier. Tout était mort et silencieux.

Mais au troisième jour, au moment oii il mit le pied dans le royaume de Valence, on aurait dit qu'un magicien, étendantsa baguette venait de réveiller toute cette population endormie et de lui rendre toutà coup l'âme, le mouvement et la vie.

A l'aspect de ce jardin continuel, où l'airest imprégné du parfum des orangers et des citronniers, de ces moissons de froment, de chanvre et de maïs qui s'élevaient en amphithéâtre, de ces forêts de mûriers, de caroubiers, d'oliviers et de figuiers qui couronnaient les hauteurs, Piquillo s'arrêta, stupéfait et ravi, sur un petit tertre qui dominait de vastes prairies, et se mit à l'ombre sous un berceau de grenadiers et d'aloès, le long desquels s'élevaient des guirlandes de vignesdonl les grappes dorées retombaient en festons au-dessus de sa tête.

Jamais rien de pareil ne s'était offert à ses yeux ou à son imagination. Ni les campagnes froides et humides de la Navarre, ni les plaine> arides de la Castille, les seuls pays qu'il eût vus, n'avaient pu lui donner idée d'une nature aussi riche, aussi splendide, aussi, féconde; et partout le travail et l'industrie, portés au

ou LES MALRKS SOUS PHILIPPE III. 75

plus haut point, étaient venus seconder ce iuxe de la végétation.

On ne pourrait de nosjours s'imaginer tout ce que les Maures du royaume de Valence avéïient déployé d'art, et même de génie dans l'agriculture, si les travaux créés par eux, etqui subsistent encore eu partie, ne venaient commejeter un défl à leurs vainqueurs, qui n'ont pu les surpasser, ni même les imiter.

Ils avaieiit entre autres étab'i un svsièmed'irrisration admirable dont j'emprunierai la description à un voyageur moderne *.

« Les eaux du Turia, qui se jettent dans la mer un peuau-dessousde Valence, ont été soutenues par une digue à deux lieues environ de son embouchure, et sept coupures principales, dont trois sur une rive et quatre sur l'autre, vont distribuer dans la plaine ces eaux qi;i s'étendent en éventail et fertilisent toute h» Huertn, coiîtenue et comme embrassée entre leurs deux branches intérieures. Sur chacune de ces sept artères principales, le même système est répété en petit, et une multitude innombrable de veines secondaires viennent prendre l'eau et la porter au pins

* Il m'a semblé que dans un moment où la chambre des députés et la France entière s'occupaient enfin de lois et de travaux sur les irrigations, premières sources de la richesse agricole, il serait peut-élre intéressant de mettre sous les yeux de nos lecteurs un système inventé, il y a huit cents ans. [)ar les Maures de Valence. Cette description est prise dans l'excellent voyajje en Espagne de M.Guéroult, unde nos littérateurs les plus distingués, elle fils de notre ancien et bien-aimé professeur de rhélorique au lycée de jSapoléon.

Je suis heureux de reconnaître ici tout ce que je dois au fils et au père.

nycii.!.o \LLi\r.A. r. m. 0

/l PIQL'ILLO ALI.IAGA

humble carré de terre caché au centre de la plaine.

Ce système, dont l'idée est fort simple, offrait néanmoins dans Texécution une complication dont les difficultés n'ont pu être résolues que par la prévoyance la plus ingénieuse.

Une de cps difficultés se trouvait dans la nécessité d'observer pai tout une telle graduation de niveau, que tous les terrains, sans exception, pussent jouir à leur tour des bienfaits de l'irrigation. Or, la plaine, bien qu'assez égaie, ne présentait pas cependant ce nivellement parfait et géométrique; on y a suppléé par de petits canaux et des ponts aqueducs.

En se promenant dans la plaine, on voit h chaque instant de petits canaux qui passent sur les grandes, et je ne sais combien d'aqueducs en miniature, construits les uns sur les autres, pour porter à quelques perches de terre un volume d'eau trois fois gros comme la cuisse. Ailleurs, vous voyez, au milieu d'un terrain tout plat, le chemin s'élever tout à coup de quatre pieds, et vous obliger de suspendre, pendant douze pas, le trot de voire cheval : c'est un aqueduc souterrain qui passe par là. Tout ce travail est peu apparent; la plupart du temps, il se cache sous terre, mais il est plein de détails et de prévoyance.

Uf.e autre difficulté, c'était de répartir les eaux équitablement, aQn que chacun pût enjouiràson tour; carpour faire monter les eaux d'une acequîa (c'est le fiom des canaux), il faut presque mettre les autres à sec.

Après le travail de l'ingénieur venait doncle travail de l'administrateui- et du légiste.

Ce travail a également été fait par les Arabes et subsiste encore aujourd'hui tel qu'ils l'ont laissé.

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 75

A chacune des sept branches mères correspond un jour de la semaine; ce jour-là, elle emprunte l'eau de ses voisines pour élever les siennes au niveau voulu; le tout, bien entendu, à charge de revanche; ce jour-là, tous les petits filets qui s'alimentent des eaux de la grosse artère sont également ouverts; mais comme leur nombre est immense, et qu'en venant la sucer tous à la fois, les eaux ne pourraient se maintenir à 'a hauteur nécessaire, chacun d'eux a son heure dans la journée, comiiîe la branche mère a son jour dans la semaine.

Voilà près de huit siècles que ces détails minutieux sont fixes, que chaque lilet d'eau a son heure et sa minuteassignces.Quaiid cette heure arrive, un des colons intéressés défait en trois coups de pioche la digue de gazon qui ferme sa rigole; Peau monte, et à mesure qu'elle v e;it à passer devant chaque pièce de terre, chaque colon, qui l'allend la pioche à la main, lui donne accès chez lui par le même procédé; alors la terre est submergée et couverte de plusieurs pouces d'eau pendant un temps déterminé.

Le lendemain les cljoses se passent de la même manière dans une autre partie de la Huerta, et, au bout de la semaine, toute la campagne a été imprégnée à son tour de ces eaux fécondantes. '>

Si de {)areils travaux excitent de nos jours l'admiration du voyageur, jugez ce qu'ils durent produire sur Piquillo, qui descendit cette riche plaine en marchant de prodige en prodige. Cette nature riante et animée avait banni ses idées sombres.

Le soleil, qui s'était levé radieux, commençait à devenir brûlaiii; Pair du ii:alin et uiie maiflic de quolqjios heure}» avaient excité l'appétit du jeune voyageur, et

ii aperçut devant lui, avec un certain plaisir, une hôiellerie propre ei élégante, chose des plus rares en Espagne, nouveau miracle réservé au pays où tout excitait sa surprise.

L'hôte et les servantes avaient un air de bonne humeur, signe de contentement et de prospérité. Une énorme marmite bouillonnait devant une large cheminée, laiidis que plusieurs broches de différentes lo ligueurs et placées en amphithéàlre offraient aux ardeurs d'un brasier élincelant, une moitié de mouton, une demi-douzaine de belles poulardes et une vingtaine de perdreaux qui, par un mouvement de rotation lent et régulier, se coloraient successivement d'une teinte dorée et appétissante.

Des voy;gpurs de bonne mine, des commerçants, des ouvriers étaient assis à différentes tables, non pas selon leur appétii, mais selon leur rang et surtout selon leur bourse.

Lorsque Piquilio parut dans Thôlel du Faisan d'or, un homme habillé de noir et qui avait l'air d'un alguazil, tournait le dos à la porte et achevait de régler son coiîipte avec l'hôte. ^

Il jetagénéreusementune poignéede maravédispour lesgaiçoiis et lesservantes de l'hôtellerie, etsorlitpresque au moment où Piquilio entrait.

Celui-ci eut à peine le temps de l'entrevoir, et sentit à sa vue comme un mouvement de cra nte, comme un frisson involontaire dont il ne pouvait se rendre compte. Il lui semblait qu'il venait de passer à côlé d'un ennemi; il lui semblait avoir reconnu dans la taille, dans les manières, dans les traits de ce voyageur, quelque chose de son ancien ruaiire.îc damné capitaine Juan-Bapiisla Balseiro.

ou LKS MAURES SOUS PHILIPPE III. 77

Mais comment supposer que le capitaine fût devenu algfuazil et qu'il eût passé dans les rangs de ses ennemis naturels? ce n'était pas probable, et noire jeune voyageur s'était trompé sans doute. En tout cas, l'inconnu, quel qu'il fût, n'avait pu reconnaître Piquillo, dont la taille et les traits étaient bien autrement changés depuis sept années.

Tourmenté cependant par cette idée, il interrogea l'iiôte du Faisan d'or, le seigneur Manuelo, persuadé ((u'un hôtelier devait tout connaître. Celui-ci lui répondit que c'était la première et probablement la dernière fois qu'il voyait ce voyigeur; que d'après ce qu'il lui avait entendu dire à lui-même, il était alguazil, et se lendait, par ordre supérieur et pour aQaires de sa profession, à Valence, où il devait s'embarquer.

Piquiilo respira, tout en regrettant cependatit que, dans un pays comnie le royaume de Valence, il y eût des alguazils. La vue de celul-ià lui avait gàlé le paysage'

Peu à peu cependant la gaieté lui revint; quant à l'appétit, il ne l'avait pas quitté, et il se disposa à faire honneur à la volaille que son hôte venait de placer devant lui et qui répandait au loin un fumet exquis.

Il commença d'abord par déboucher une bouteille de petit vin blanc de Benicarlo, et il venait d'en boire un verre au souvenir de ses amis, quand de la fenêtre près (le laquelle il était placé et qui, vu la chaleur, était restée ouverte, il vit arriver, pâle, exténuée et se traînant à peine, toute une famille de pauvres gens.

Lanière portait unenfanldansses bras; deux autres la suivaient en tenant son jupon, dont ks lambeaux couraient risque de rester dans leurs mains; le fils aîné soutenait ses deux sœurs, et le père, dont les traits

présentaient les traces de la souffrance et de la maladie , s'appuyait sur Tépaule d'un garçon de quinze à seize ans qui le regardait les yeux pleins de larmes.

Ils étaiens tout debout devant les fenêtres de l'hôtellerie, ne se plaignant pas, ne demandant rien, mais regardant! regardant, eux qui avaient faim, des gens qui mangaient!

Piquillo allait portera sa bouche une aile de cette volaille si tendre et cuite si à point. Il vit les yeux de la pauvre mère attachés sur les siens. Le morceau lui tomba des mains. Soudain et comme par un effet magique , il crut se voir... il se vit quelques années auparavant, souffrant et maladif, assis sur le pavé dans les rues de Pampelune et dévorant avidement des côies de niclons jetées au coin d'une borne.

L'apparition qu'il venait d'avoir rendait encore plus vif et plus présent à sa mémoire ce premier souvenir de son enfance.

— Senor Manue!o,s'écria-l-il à rhôtelier du Faisan d'or, n'y a-t-il pas dans cette large marmite qui bout devant votre feu, de quoi faire une soupe copieuse et une bonne olla-podrida pour cette brave famille qui ne demande rien, mais qui acceptera bien, je l'espère, dit-il en se penchant vers la fenêtre, le repas que leur offie un ami?

La mère lui jeta un regard de reconnaissance et fit un pas vers lui; le père, qui était le plus loin de la fenêtre, restait immobile et hésitait encore.

Piquillo devina ce qui se passait dans son cœur.

C'était un malheureux qui, à coap sûr, ne l'était pas depuis longtemps et chez qui la souffrance n'avait pas encore éteint la fieiié.

ou LKS MAURKS SOUS 1>ÎIILIPPE III. ?!>

Il avança par la fenêtre sa main, qu'il lui tendit, et U ajouta :

— Vous pouvez accepter ce que vous offre un ami qui naguère était comme vous... et qui n'en rougit pas.

A ces mots, prononcés noblement et sans affectation, tous ceux qui étaient dans la salle levèrent les yeux sur Piquiilo. Il y eut un murmure d'approbation. Le pauvre homme pressa contre son cœur la main qu'on lui tendait, et le seigneur .Manuelo s'empressa de servir sur l'herbe et en dehors de l'hôtellerie le dîner de la fanille, pour qui ce secours venai:bien à point: ils tombaient de faiblesse, excepté les petits enfants, qui riaient et battaient des mains à l'aspect de l'immense plat d'olla-podi ida qu'on venait de leur apporter.

Sidi Zagal était Alaure d'origine, et il était venu avec tous les siens s'établir dans la ^ouvelle-Castille; il avait loué auprès de Cuença, dans un assez mauvais terrain, une métairie, que le marquis de Pobar, qui en était propriétaire, lui avait affi'imée très-cher pour une quinzaine d'atinces.

Par son industrie, par son travail, par celui de sa femme et de ses enfants, il avait fini par rendre fertile cette terre dont il avait doublé la valeur. Il commençait à prospérer et à recueillir enfin le fruit de srs peines, lorsqu'en vertu des derniers édits on vint l'urrêter et le jeter dans les prisons de Cucnca, lui et les siens, sous prétexte qu'aucun d'eux n'avait été baptisé, ce qui était vrai.

Mais le pauvre homme, exaspéré par la captivité et par la persécution qu'on lui faisait endurer, refusa de rece\oir le baptême ei de se coiiVeitir. On le tint

^0 PIQUll-LO Ar.LIAOA

prisonnier pendant prèsd'inie année, el alors lessnppiications rie sa femme, les pleurs et la misère de ses enfants firent sur lui ce que n'avaient pu faire la meî;ace et les tourments. Il convint que 'a foi venait tout à coup de l'éclairer, et consentit, pourvu qu'on lui reiîdît la liberté, à subir, ainsi que toute sa famille, la religion caihol que, apostolique et romaine.

L'évêque de Cuença fil grand brnit de ce! te conversion, dont le grand inquisiteur Sandoval le félicita, mais dont rarcbevêque de Valence Ribeira fut extrêmement jabiix, car il y avait rivalité entre tous les prélats du royaume : c'était à qui, de gré ou de force, obtiendrait le plus de conversions.

Quoi qu'il en soit, lenouveau chrétien Sidi-Zagal fut après un an de prison, renvoyé dans la niétairie qu'il tenait du marquis de Pobar, un des premiers geniilsho;nraes de la chambre du roi.

Mais pendant son année de captivité les terres étaient restées en friche. Il n'avait pu f>àre de récolte et par conséquent payer son seigneur et maître, qui, aux ternies du bail, pouvait dans ce cas rompre avec son fermier et le renvoyer; ce que fit le noble gentilhomme, ailendu que la terre ayant doublé de valeur par les soins de Sidi-Zagal, il pouvait maintenant louersa métairie beaucoup pi us cher à un autre.

Quant à l'année d'arrérages que lui devait son malheureux fermier, il la lui fit payer en vendant à vil prix bon troupeau, ses instruments aratoires et loule la Ciionlure de sa ferme.

C'est ainsi que !e pauvre Maure et toute sa famille avaient quitté Guenca et se rendaient dans le royaume de Valence, convertis et chassés; chrétiens, mais rai-

TiéS.

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 81

Sidi-Zagal avait à peine achevé ce récif, que Piquillo, se levain, paya sa dépense et celle de ses pauvres convives; tous ies voyageurs qui avaient dîné dans Tbôlelieries'étaienisuccessivementremisen route, et Piquillo en allait faire autant.

— Quv, comptez-vous faire? dit-il au Maure.

— Chercher de Touviage pour moi et les miens. On dit que dans le royaume de Valence, il y en a toujours pour nous autres enfants dlsmaël.

>^os frèresquisont riches nous fonttravailler et nous pardonnent d'être chrétiens : ils savent l>ien que ce ji'est pas notre faute.

Coiiime il disait ces mots, on entendit le bruit d'une voiture, et plusieurs individus entrèrent dans Thôtel- 1er e faisant un bruit proportionné à leur importance. C'était à ne pas s'entendre.

— Un bon dîner, du bon vin et ce qu'il y aura de mieux! cria l'un des voyageurs d'une voix haute.

— Voici, messeigneurs, dit bumbieiuent l'hôtelier.

— Quels sont ces nouveaux venus? demanda tout bas Piquillo.

— Des gens du fisc.

—El celui qui est à leur tête, ce gros homme?

—Le receveur de la province de Valence, don Lopes d'Oribuela.

Piquillo salua.

Le gros homme avait les bras trop courts pour atteindre jusqu'à son chapeau, car il ne salua pas et n'eut pas l'air d'apercevoir Piquillo. Mais il jeta un regard de mépris et d'étonnement sur Sidi-Zagal et sa famille.

— Qu'est-ce que c'est que cela? dit-il à l'hôtelier, en les montrant du bout de sa canne à pomme d'or.

— Des Maures, ou plutôt de nouveaux chrétiens

82 PIQUILLO ALLIIGA.

qui viennent de la Nouvelle-Castille et se rendent dans le royaume de Valence.

— Eh bien... ont-ils payé le droit de mutation?

— Comment cela?

Don Lopez d'Orihuelane le regarda pas davantage, et continua sans répondre à personne :

— Ne savez-vous pas que des Maures, fussent-ils des chrétiens de fraîche date, ne peuvent point passer d'une province dans une autre et s'y établir... sans payer des droits au gouvernement?

— Quelle tyrannie! s'écria Piquillo, à qui l'hôtelier faisait vainement signe de se taire.

— Hein!... qu'est-ce? qui a parlé? continua le gros homme. C'est trois ducats par tête. Vous êtes neuf; vingt-sept ducats à payer au roi, représenté par moi.

Et il tendit la main.

— Mais, monsieur, ditPiquillo, ces malheureux sont sans un raaravédis.

— Ça ne me regarde pas. Ilspayeront ou rebrousseront chemin, et n'entreront point dans le royaume de Valence.

— Et s'ils s'adressaient à votre générosité...

— Je ne répondrais qu'un mot : Je ne suis point payeur, mais receveur du roi. J'ai acheté ma charge assez cher, et Murvieo, mon secrétaire, ici présent, vous diia que je suis moi-même gêné, que le duc de Lerma nous demande toujours des versements en avance.

— Et Votre Excellence est en retard des deux derniers, ajouta le secrétaire.

— On ne vous demande pas cela! répliqua sèchement don Lopez. Grâce au ciel, j'ai du crédit.

— - Mais NOUS n'en faites point! s'écria Piquillo; et

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 83

si l'on était pour vous aussi impitoyable que vous l'êtes pour les aulres...

— Ou'pst-ce à dire? s'écria le receveur furieux. Je n'ai besoin de personne... moil

— Peut-être! s'écria une voix forte et vibrante qui partait de l'autre extrémité de la sal!e.

Tous les yeux se tournèrent de ce côté, et l'on vit, enveloppé dans un manteau, un beau jeune homme, de vingt-huit à vingt-neuf ans, adossé contre la muraille, immobile comme une statue, et qui, entré depuis quelques instants, n'avait pas perdu un mol de celle conversation.

Les rencontres.

L'arrivée" et la voix de l'inconnu avaient surpris tous les assistants, mais le receveur des flnanccs, don Lopez d'Orihuela, fut celui sur lequel cette apparition produisit le plus d'eCTel!

Il oublia le dîner qu'on venait de lui servir, se leva sur-le-champ d'un air interdit, et ce qu'il y eut de plus étonnant, ses bras s'étaient tellement allongés par l'effet de la frayeur, qu'il ôta facilement son chapeau et s'inclina même avec une souplesse que l'ampleur de son ventre n'aurait pas fait croire vraisemblable. Le seigneur Yézid! s'écria-t-il.

— Lui-même, seigneur don Lopez d'Orihuela, remettez votre chapeau, et n'interrompez pas pour moi votre dîner, répondit le jeune homme, qui semblait grandir en ce moment de toute l'humilité du receveur. Vous demandiez, je crois, vingt-sept ducats pour

S'i PIQL'ILLO ALLIAGA

ces pauvres gens,y compris ces cnrnnîs, c'est beaucoup.

— Certainement... dit don Lopez en bal,;uliaiit, je n'avais pas vu qu'il y avait des enfants.

— NMmpoite! personne plus qne nous ne respecte !es droits du roi et du fisc... Il faut rendre à César ce (]ui appartient à César.

Et il jeta sur la table les vingt -sept pièces d'or.

— Quoi! vous daignez, seigneur Yézid, vous occuper d'une misère pareille... Nous aurions réglé cela demain ensemble... car je lue rendais de ce pas chez vous.

— Epargnez-vous cette peine! ni mon père ni moi n'avons plus d'affaire à traiter avec vous.

— Quoi! ce crédit qne vous daigniez m'ouvrir...

— Ce jeune homme avait raison, dit Yézid en montrant Piquiiio, pourquoi vous ferait-on crédit, vous qui n'en sav-2z point faire? Vous aurez, de plus, la boulé d'acquitter cette semaine lessonniies que vous nous devez. Nous avons atienclu trop longtemps.

— Mais je perdrai ma place... elle sera donnée à un autre.

— Qui l'exercera peut-être avec moins de rigueur. En ce moment l'hôtelier rentra dans la salle et cria

d'une voix haute :

— Le seigneur don Lopez d'Orihuela est servi!

— Que je ne retarde point votre dîner... je pars, je continue ma route, mais j'ai auparavant deux mots à dire à ces braves gens!

Et Yézid, prenant à part Sidi-Zagal, se mita causer avec lui à voix basse, tandis que ie financier, tour à tour pâlissant, rougissant, voulait et n'osait implorer de nouveau l'inflexible Yézid. Il hésitait s'd se jetterait à ses pieds ou s'il battrait en retraite.

ou LES MiUUES SOUS PHILIPPE III. >.D

On le regardait; il prit ce dernier parli ctsorlilfîè. rement, quitte à s'abaisser plus tarii, en tête à tête ou par écrit.

Pendant le peu de temps qu'avait duié cette scène, Piquillo, frappé de surprise, avait vainement cherché à rappeler ses idées. L'aspect de Yézid, ses traits etsurtoutsa voix l'avaient jeté dans un trouble inexprimable.

Ce n'était pas la première fois que sa physionomie belle et imposante avait frappé ses yeux. Ce n'était pas la première fois que les accents de celle voix ava ent retenti à son oreille et fait vibrer dans son cœur de nofa es et généreux instincts. Lui aussi voulait courir à lui ets'écrier: Qui ètes-vous? d'où viennent l'émotion et les souvenirs que votre vue réveille en moi? Mais Yézid venait d'adresser quelques paroles de bienveillance à la pauvre mère et à ses enfants.

Il avait serré la main de Sidl-Zagal, dans laquelle, sans que personne le vît, il avait laissé tomber sa bourse, et comme celui-ci voulait s'écrier et le remercier, Yézd s'était élancé sur un cheval (ju'un écuyer tenait en main à la porte de rhôiellerie, et quelques secondes après, le maîtreetle domestique étaient déjà bien loin. Mais envoyant fuir ainsi devant lui le jeune Arabe emporté par .'ron rapide ( oiii sier, Piquillo venait de retrouver tous ses souvenirs.

Cette scène venait de lui rappeler celle de la forêt et la nuit où, dans a sierra de.Moncayo, eldansune circonstance à peu près pareille, Yézid lui était apparu pour la première fois.

— C'est lui! s'écria-t-ii, c'est mon bienfaiteuri

Et se tournant vers rhôlelier, qui descer.dail en ce moment :

^6 PIQl'IT.LO ALLIAGA

— Le connaissez-vous? s'écria-t-il, savez-vous qui ilesi?

— Sans doute, dit l'hôtelier en souriant, et le seigneur (Ion Lopez, son débiteur, le sait encore mieux que moi.

— Son nom... son nom! dites-le-moi, par grâce!

— Demandez-le à tous les pauvres, à tous les malheureux! le premier venu vous le dira.

En effet, Sidi-Z.iga! les larmes aux yeux, s'écria :

— C'est le noble, c'est le généreux Yézid. Il nous a dit : Venez tous, vous serez reçus chez mon père; vous y trouverez du travail et du pain... et surtout des amis!

— Il a dit cela! s'écria Piquillo, en se rappelant qu'autrefois, dans la forêt, Yézid lui avait adressé à peu près les mén.es paroles; il a dit cela!

— Il a fait plus : il m'a donné de quoi achever le voyage, et au delà. Voyez plutôt cette bourse! Oui, ma femme; oui, mes enfants, vous n'avez plus rien à craindre du malheur et de la misère... Yézid d'Albérique vous protège!

— D'Albérique!... s'écria Piquillo; quel nom avezvous dit?

— Le sien! c'est le filsdeDelascar d'Albérique.

— Delascar!... dit Piquillo en pou-sant un cri.

— Qu*avez-vous, seigneur étranger? dirent Sidi- Zagal et ses enfants, en le voyant chanceler et pâlir.

— Ce îi'est rien, mes amis... ce n'est rien; j'espère bientôt vous revoir.

Et il se remit en route, assailli par une foule de nouvelles pppsées.

Quoi! ce noble jeuiie homme, le premier qui avait éveillé en lui des sentiments d'honneur et de vertu, Celui qiîi i'iivailréeoîicilié avec lui-même en lui disant :

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 87

courage, tu seras un honnête homrae! celui enfin qu'il avait aimé et admiré dès le premier moment qu'iU'avait vu... c'était son frère! ou du moins ce pouvait cire son frère!... oui... oui, son cœur le lui disait. Ce devait être... C'était là sa famille, car il éprouvait de ce côté autant d'entraînement et de sympaih e qu'il avait ressenti d'éloignementetde répulsion pour le duc d'Czède et les siens.

Après cela, quelle preuve donner?... quel droit faire valoir?... aucun! n'importe! il marchait d'un pas plus hardi! il s'avançau maintenant avec plus de confiance.

D'après ce qu'il connaissait d'Yézid, son père Delascar d'AILérique devait être un cœur noble et bon; il ignorait quel accueil était réservé à lui Piquillo, enfant inconnu, mais, à coup sûr, on ne le nieitrait pas à la porte, on ne le ferait pas chasser par des valets, comme avait fait le duc d'Uzède.

Cependant à mesure qu'il s'avançait dans la Huerta, ou plaine de Valence, quand frappé d'admiration et de surprise à la vue de ces champs si bien cultivés, de ces riches moissons, de ces nombreux troupeaux, de ces riantes fabriques qui s'élevaient de toutes parts, il criait, comme avait fait la reine sept ans auparavant : A qui tous ces trésors? et chaque laboureur, chaque berger, chaque ouvrier lui répondait : Au Maure Delascar d'Albérique, — Piquillo découragé et effrayé de tant de richesses, se disait à part lui : Il est impossible qu'un pareil homme puisse faire attention au pauvre Piquillo et laisser tomber sur lui un regard de bienveillance.

Il y en a tant d'autres, et il pensait au receveur don Lopez d'Orihuela, qui sont durs, dédaigneux et orgueilleux, à meilleur marché.

83 PIQTJILLO ALLIAGA

îl n'étail plus qu'à quelques lieues du Valparai'-o, ou Vallée du Paradis, habitée par le Maure et par Sii fainille, et plus il approchait du but de son voyage, plus il sentait redoubler son hésitation et ses crainte?.

S'il avait osé, il serait retourné eri arrière; et pour se reposer, ou plutôt pour dillérer encore de quelques heures son arrivée, il s'arrèîa à une jolie peliîe hôiellerie située sur ie penchant d'un coteau et q;;i avait pour enseigne : la Corbei'lede fleurs.

La vériié habite rarement les enseignes; mais celte fois du moins le voyageur n'était pas trompé, car de la fenêtre ouverte sur laquelle s'appuyait Piquillo, il voyait de lous les côlés s'élever, autour de la posada, des tOLîiles de fleurs qui embaumaient l'air et réjouissaient la ' ue.

Il contemplait les campagnes ravissantes qui se déroidaieiit devant ses yeux, paradis terrestre oii il lai semblait si facile d'èire heureux, et pour cela, il ne manquait à ce riche paysage qu'une vue... une seule... et sa bouche murmurait tout bas le nom d'Aïxa.

Absori)é dans ses réflexions, il ne s'apercevait pas que lui-mêiue était l'objet d'une attention toute particulière.

A quelques pas au-dessous de lui, en dehors de la posada, un homuie vêui de noir ne détournait point ses regards de la fenêtre sur laquelle était appuyé Piquillo. Celui-ci à la fin baissa les yeux, reconnut l'alguazil qu'il avait rencontré l'avant-veille au Faisan d'or.

Eîait ce ou non le capitaine Juan-B:iptista BaU seiro?... C'est ce dont il voulut s'assurer. Il le regarda à son tour attentivement, et cj'un œl si décidé et si

ou LES MAU:>KS SOUS PUlLlPPE III. Si)

ferme que, malgré son aplomb et son audace, l'iucounu parut éprouver quelque embarras.

Piquillo, en le rencontrant quelques jours auparavant, n'avait pu se défendre iVun mouvement de surprise et même de teireur, tant les premières impressions de la jeunesse sont fortes et durables, et Piquillo avait eu autrefois tellement peur du capitaine, qu'il n'était pas étonnant qu'il lui en restât quelque chose. Mais il avait trop de cœur et trop de raison pour céder plus longtemps à une crainte absurde dont il rougissait; ce n'était pas à lu', c'était au capitaine à trembler, et décidé à éciaircir cette affaire, il ferma la fenêtre, descendit l'escalier, sortit de la posada et se dirigea veis l'endroit où il avait laissé le prétendu alguazil.

Il avait disparu : il eut beau regarder, il ne vit personne.

Il pensa que celte seule manifestai on avait mis en fuite l'observateur.

Il rentra en riant, se fit servir à déjeuner, et seul, devant une table, dans la salle basse de l'hôtellerie, il achevait son repas, quand une voix claire, nette et stridente prononça derrière lui ce seul mot :

Il se retourna vivement pour voir qui l'appelait.

— C'est bien lui, dit la môme voix; c'est tout ce que je voulais savoir.

Piquillo saisit un couteau qui était sur la table et se leva. Il aperçut l'homme nor qui venait de franchir la croisée de la salle basse. Il s'enfuyait à travers la campagne, et disparut bientôt derrière un bois d'orangers et de citronnieis.

Piquillo eut un instant l'idée de le poursuivre; mais

il ne connaissait pas le pays, et puis ce n'était pas pour le capitaine Juan-Baptista, si toutefois c'était bien Ini, qu'il était venu à Valence.

Sa mission n'était pas de le faire arrêter, juger el condamner; les rapports mêmes qu'il avait eus autrefois avec lui, ne pouvaient, s'ils étaient divu!gué.s, qi:e lui faire du tort auprès de sa nouvelle famille, et la recommandation du capitaine n'élait pas un bon moyen de se faire accueillir par elle.

Il ne parla donc pas de celte rencontre au maîtiM? de !a posada ni à aucun de ses gens, et continua si route. Mais sans être faible ni supersliiieux, il n » pouvait se dissimuler à liii-même que celte aventure, que la vue de Juan-Baptista, son persécuteur el son mauvais génie, était de fâcheux augure pour l'entreprise qu'il a!!ait tenter, et tout lui disaitque ce voyage d.'vait lui poiier malheur.

Préoccupé de ces idées, il faisait à peine altenîion aux sites enchanteurs qui, de tous les côtés, s'( t'fraient à ses reg irds; et lorsqu'il arriva en vue de !a ferme ou plutôt du palais de Delascar d'Albérique, il se frotta les yeux, comme un homme qui s'éveille.

II semblait qu'il n'eût rien vu de )a route et qu'il se trouvait transporté là comme par enchantement.

Encbanlement élaii bien le mot, car cette habitation, dont nous avons fait la description, lors du voyage et du séjour de la reine, paraissait à Piquillo, qui n'avait aucune idée de l'aichiieciure mauresqu'", un édifice magique et bâli par les fées. Il arrivait aussi le soir, au solei! couchant, et s'arrêta pour jouir du d:^licieux spectacle que présentait la vallée.

11 attendit que les ombres eusseni couvert lesjardins,

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 91

la ferme et le palais. Il aimait mieux n'entrer qu'à la nuit dans cette riche habitation.

S'il devait en être chassé, personne du moins ne verrait sa honte. Use glissa donc furtivement et en tremblant le long des murs, et arrivé à la porte principale, il leva d'une main limile un marteau d'airain, qui, retombant avec fracas, le fit tressaillir.

lie toit patcrael.

Au bruit que fit le marteau, on entendit les chiens aboyer; on vitbriller des lumières, et un jeune homme grand et fort, leste et bien découplé, aux yeux vifs et noirs, au teint basané, parut à la grille et demanda :

— Qui va là?

— Un étranger.

— Que voulez-vous?

— Un asile.

La grille s'ouvrit et le jeune Maure d'une voix douce et franche s'écria :

— Que l'étranger soit le bienvenu! il est ici chez lui, il est chez Delascar d'Albérique!

— Puis-je lui parler? dit timidement Piquillo.

— C'est l'heure de ia prière. Il est renfermé avec son fils et tous les siens; ma s ce ne sera pas long. Entrez et asseyez-vous au foyei ; vous voilà de la maison.

— Sans savoir qui je suis?

— Notre maître vous le demandera demain quand vous vous eri irez.

— Mais aujourd'hui...

i)ti PIQUILLO ALLIAGA

— Aujourd'hui, vous êtes son hôte et son ami, etj'ai ordre de vous traiter comme tel.

En parlant ainsi, le jeune Maure ouvrit un salon éiégant, ricliement éclairé, entouré de divans pour reposer les membres fatigués du voyageur. Sur une table de marbre on voyait bril'er dans des flacons de cristal des liqueurs rafraîchissantes ou fortifiantes.

Le Maure prit un vase et le présenta à Piquil'o.

— C'est la coupe de l'hospitalité, lui dit-il en souriant, et dès que tes lèvres y auront touché, tu seras sacré pour nous.

Mais Piquillo tenait la coupe, regardait le jeune Maure, et sa main tremblait.

— Qu'as-tu donc? es-tu un ennemi, un traître?... alors, s'étria-t-il avec un accent qui partait d'un noble cœur, hâte-toi de boire! hâte-toi, tu n'auras plus rien à craindre : c'est nous qui te défendrons.

Et lejeune Maure remplit la coupe jusqu'aux bords; mais au lieu de boire, Piquillo s'appuya d'une main sur la table de marbre, tandis que de l'autre il tenait la coupe vacillante; son cœur paraissait oppressé, des larmes routaient dans ses yeux, et dans un trouble inexprimable, il s'écria :

— Frère, frère, si je me trompe, ne me réponds pas.

— Et pourquoi?

— C'est qu'il me semble que c'esttoi!... et si je m'abuse, rien ne me consolera.

Il posa la coupe sur la table de marbre, saisit le jeune Maure par la main, écarta les cheveux noirs qui retombaient en boucles épaisse? sur son front, le regarda encore une fois, avec un œil incertain et avide, puis d'une voix émue et haletante il s'écria :

— Pedralvi!

ou LtS MAlT.r.S sors PHILIPPE III. So

— C'est moi, c'est mon nom! qui te l'a dit?

— Mon cœur, qui n'a pas changé comme mes traits. As-tu donc oublié ton jeune ami, celui qui ne t'a plus revu depuis la nuit où, pour le délivrer, tu franchissais les murs du Soleil d'or?

— Piquillo! s'écria son ancien camarade, en se jetant dans ses bras.

— Oui, c'est moi! eiJuaniia, notre gentille protectrice?...

— Morte! s'écria Pedralvi.,. morte ou perdue à jamais.

— Non! vivante!... et sauvée par moi! Sauvée pour t'ai mer i

— Que dis-tu?

— Qu'elle t'aime toujours... qu'elle te pleure... qu'elle t'attend!

— Oii est-elle donc depuis cinq ans?

— Dans les cachots del'inquisitionl

— Et comment la délivrer?

— C'est déjà fait! elle n'y est plus!

Les deux amis, assis sur un divan, s'inierrogeaient mutuellement et à la fois. Une demande n'attendait pas l'autre. Ils eurent bien de la peine à meure quelque ordre dans le récit de leurs aventures.

Celles de Piquillo, le lecteur les connaît, et celles de Pedralvi n'étaient pas longues.

Depuis le jour, ou plutôt la nuit où Piquillo était parti, emmené par le capitaine Juan-Bapiista, laissant son camarade à cheval sur le chaperon du mur de l'hôtelierie du Soleil d'or, Pedralvi s'était enrôlé dans les marmitons de Tbôtel, pour ne pas quitter Juanita, la servante.

Deux ans plus tard, lorsque le barbier Gongarello

avait emmené sa nièce à Madrid, Pedralvi, commençant à comprendre qu'il ne savait rien et qu'il n'était bon à rien, avait résolu en lui-même de faire fortune; nîais, ne saciiant ni lire ni écrire, il n'avait qu'un parti à prendre... celui de se faire soldat ou matelot. Cette chance-là ne lui était pas même permise.

Comme Maure, il ne pouvait porter les armes; il ne pouvait servir ni dans les armées ni dans les flottes du roi, et à Valence, où il était venu pour s'embarquer, il serait mort de faim s'il n'avait trouvé à se placer dans la marine marchande, à bord d'un vaisseau richement chargé, qui appartenait au Maure Delascar d'Albérique.

Yézid, le Qls du maître, l'avait distingué à cause de son zèle et de son travail. Yézid l'avait pris avec lui, l'avait élevé, lui avait témoigné affection et estime; bien p'us, i! lui avait donné sa confiance. Et Pedralvi, qui s'était dévoué corps et âme à la famille d'Albérique, ne demandait qu'une chose au ciel, c'était une occasion de se faire tuer pour eux, seul moyen qu'il eût de leur prouver sa reconnaissance.

— On dit qu'ils sont bien riches? lui demanda Piqui'Io avec inquiétude.

— Riches comme le roi! Mais ils emploient mieux que lui leur fortune, car ils donnent de l'ouvrage à tout le monde, et surtout à leurs frères opprimés et malheureux.

Aussi Delascar et son ûls sont regardés comme les chefs et les soutiens des Maures. Eux seuls, peut-être, n'ont pas été baptisés.

— Et le duc de Lerma ne les inquiète pas?

— On n'oserait Plutôt que d'y souscrire. Ils quitteraient le pays, et si Delascar d'Albérique fer-

ou LLS MAUlltS SOUS PHILIPPE III. 95

ni:ut ses ateliers, ions les ouvriers se révolteraient.

— Est-il mar é? deniniida Piquillo avec crainte.

— Il est veuf depuis bien des années; et quoique sa croyance lui perinf^tte non-seu'ement de se remarier, mais d'avoir plusieurs femmes, il s'est consacré à son fils et au bonheur des siens.

— Et lu dis qu'il est noble et généreux?

— Tu le verras par toi-même si lu as quelque chose à lui demander.

En ce moment la prière du soir venait de finir.

Delascar d'Albérique allait se mettre à table avec son fils, les chefs de ses ateliers et les principaux einp'oyés (le sa maison, table immense et patriarcale présidée par lui. C'éLailun grand honneur d'y être admis, un châtiment d'en être exclu. Mais chacun se soumettait, sans murmurer, aux décisioris du vieillard.

Les Arabes conservèrent longtemps de leurs anciennnes mœurs ce respect, cette soumission, cette obéissance passive de la famille pour son chef. Autrefois chaque père, dans sa maison, avait presque les droits du calife *, il jugeait sans appel les querelles entre ses femmes, entre ses û!s; il punissait sévèrement les moindres fautes, et pouvait même punir de mort certains crimes.

La vieillesse seule donnait cet empire. Un vieillard était un objet sacré.

Sa présence arrêta t le désordre; le jeune homme le [)!us fougueux baissait les yeux à sa rencontre, écoutait patiemment ses leçons et croyait voir un magistrat à l'aspect d'une barbe blanche.

Celle puissance de mœurs, qui vaut bien celle des lois, existait encore dans la maison d'Alami Delascar

' Cardonne, Histoire d'Afrique.

96 PIQUILLO ALLIACA

d'Albérîque; tous ceux de sa uibu s? regardaient comme le chef de la famille.

— Maître, lui dit Pedralvi, voici un étranger qui réclame l'hospitalité, et qui, en outre, a une grâce à te demander.

— Et moi, je lui en demande une, répondit le vieillard, c'est qu'il veuille bien s'asseoir à ma table.

— Cet étranger n'en est pas un, s'écria Yézid en le reconnaissant, car avant-hier, à la posada du Faisan d'or, chez Manuelo, il a piis la défense de ce pauvre Sidi-Zagal, dont je vous ai parlé, mon père.

— Oui, dit le vieillard... Sidi-Zagal... à qui tu donneras la ferme de Xativa. C'est un de nos frères.

— C'est un des miens! s'écria Piquillo avec fierté; moi aussi ,'e suis Maure!

— Pourquoi alors, répondit Delascar, demandestu l'hospitalité, quand tu es chez toi? Assieds-toi là, mon frère, entre mon fds et moi. Et vous, dit-il aux domestiques, servez-nous.

Delascar avait à peine soixante ans, et sa vieillesse était verte et vigoureuse; ses yeux pleins de feu brillaient d'un éclat juvénil, sa voix était mâle et sonore, son esprit étendu et cultivé.

Pendant le repas, Yézid mit la conversation sur les Maures leurs ancêtres, sur leur domination et leurs lois quand ils étaient maîtres de Grenade et de Cordoue. Delascar répondait à la fois et à son fils et à son nouvel hôte, qui l'interrogeait sur le glorieux Abdérame et sur Al-man-Zour, et Piquillo, encouragé à son tour par l'air affable du vieillard, par son sourire gracieux et approbateur, sentit bientôt sa crainte se dissiper.

Il se crut en famille, et, sans cesser d'être modeste.

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 97

«c montra si aimable et si instruit, que p'us d'une fois le vieillard et son fils se regardèrent entre eux avec contentement et presque avec orgueil, en voyant un des leurs posséder, si jeune encore, tant de goût, de sogacité et de jugement.

Le p'us étonné était Pedralvi, qui, debout derrière son ancien camarade, dont il était fier, Técoutait avec tant de ravissement qu'il oubliait souvent de le servir.

Quant à Piquillo, il osait h peine durant le repas, lever les yeux sur Delascar; mais il était attiré vers Yézid par un attrait irrésistible, et, que ce fût ou non son frère, il sentait que son cœur était à lui pour toujours.

Lorsque le souper fut terminé, le vieillard, Yézid et Piquillo passèrent dans une salle particulière.

— Parlez maintenant, dit Delascar, je vous écoute. Yézid, par discrétion, se leva pour se retirer.

— Non, seigneur Yézid, s'écria Piquillo, je vous supplie au contraire de vouloir bien rester.

— Que pouvons-nous pour vous? lui dit gracieusement Delascar.

Piquillo voulut parler et s'arrêta tremblant.

— Qui êles-vous du moins? poursuivit le vieillard en voyant son embarras. Maintenant, notre hôte, nous pouvons vous le demander.

— Qui je suis... quel est mon nom?

Il balbutia... à demi-voix celui d'Alliaga.

— Alliaga, dit vivement le vieillard, c'était le nom d'un brave soldat q!ii combattit avec nous dans les Alpujarras. . . Moins heureux que moi, il ne rencontra pas, pour le sauver, un ami comme don Juan d'Aguilar... et fut, dit-on, massacré.

— C'est la vérité, dit Piquillo... je suis de son sang.

^8 PIQIIM.O ALLIAGA

— Ah! c'éiait voire parenl... dit Delascar en Un prenant la main. Vous devez alors avoir connu sa fille.

— Oui, seiimeur, dit PiquIHo en tressaillant.

— Pauvre jeune fillr-! s'écria Delascar avec tristesse; je l'en ai parlé plus d'une fois, Yéz d, dil-il en se tournant vers son fils.

Oiii, j'étais libre a!or.=, et elle m'aimait!... je le croyais du moins; mais la vanité, le désir de briller, et surtout sa mère, l'ont perdue... il m'a fallu abandonner celle qui me trahissait! Depuis, j'ignore ce qu'elle est devenue.

Et vous, dit-il en s'adressant h Piquillo, le savezvous?

— Oui, seigneur.

— A-telle besoin de moi? parlez! dit vivement Delascar.

— Non, seigneur.

— En quels lieux, du moins, exisle-t-elle?... ditesle-moi.

— Elle n'existe plus!

— Ah! pauvre Gira'da! s'écria le vieillard en croisant les mains.

Il garda quelques instants le silence et semblait comme absorbé dans quelques souvenirs du passé. Pendant ce temps, deux grosses larmes roulaient dans ses yeux et glissèrent le long des rides qui sillonnaient ses joues.

— Ainsi, dit-i! à Piquillo, ce n'est pas pour elle que vous venez?

— Pour el!e, au conîraire, reprit Piquillo avec é ïsotion... pourelle!... pour lui obéir... car mol, seigneur... je ne demande rien... je neveux rien... que vous lemeitre celle leifre... qui est écrite de sa main.

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 99

— De Giralda? s'écria le vieillard; donnez, donnez! Et il prit la lettre d'une main tremblante. Il s'assit

pour la lire dans un fauteuil, contre lequel Yézid était appuyé, et pendant ce temps, Piquiilo, deuout derrière lui, se cacha ia lète dans ses mains.

Le \ie;l!ard lut la lettre lentement et avec une émotion qu'il s'eflorçaii vainement de cacher.

Quand il eut uni, il la donna à Yézid en lui disant :

— Mon fils bien-aimé, je n'ai pas de secret pour loi, lis.

Se levant alors, il s'approcha de Piquiilo, qui, toujours debout, toujours la tète baissée, attendait en tremblant son arrêt.

Delascar posa sa main sur l'épaule du jeune homme. Piquiilo tressaillit, et le vieillard lui dit d'une voix lente et solennelle :

— Tu ne serais que le fils d'Alliaga...

Mais le généreux Yézid ne le laissa pas achever. Il se précipita dans les bras de Piquiilo en s'écriant :

— Mon frère, mon frère! moi, je te regarde comme tel! et vous, mon père, vous ne me désavouerez pas!

— Non, Yézid, non, mon fils! j'aurais gardé chez moi, j'aurais adopté l'enfant d'Alliaga, à plus forte raison celui que lu nommes ion frère!

Piquiilo tomba à leurs genoux, pressant contre ses lèvres leurs mains qu'il baignait de ses larmes.

— Sois le bienvenu parmi nous! s'écria le vieillard. Si le ciel nous abuse, ton cœur du moins ne nous trompera pas! Aime Yézid comme ton frère, car c'est le plus noble et le plus généreux des hommes.

— Je le sais, je le sais! s'écria Piquillo.

— Jure-moi de le respecier comme l'aîné, comme le chef de la fam.ille, de le défendre et de mourir pour lui, s'il le faut.

— Je le jure!

— C'est ton devoir, mon fils.

— El ce devoir, je le remplirai. Je le jure devant Dieu et devant vous! je le jure par l'honneur, par le nom sacré que vous me permettez de vous donner! ce nom, ajouta-t-il en hésitant, que ma bouche n'ose encore prononcer.

— Et que j'attends, répondit le vieillard en souriant.

— Mon père! s'écria Piquillo.

Delasc^ r le reçut dans ses bras, et Yézid, le faisant asseoir entre eux deux, le traita dès ce moment comme le fils de la maison, comme l'enfant de retour, sous le toit paternel, après un voyage.

— Voyons, frère, lui dit-il, raconte-nous ce qui t'est arrivé pendant ton absence.

Et Piquillo attendri, Piquillo qui comprenait tout ce qu'il y avait de délicat et de généreux dans chaque mot d'Yézid, se mit à raconter tout ce qu'il se rappelait de sa vie, jusqu'à leur rencontre dans la sierra de Moncayo ; comment quelques paroles d'Yézid avaient contribué à le diriger dans la bonne voie et à faire de lui un honnête homme; comment, par malheur, il n'avait pu profiter de ses offres généreuses.

— Je le crois bien! s'écria Yézid; vous rappelezvous, mon père, la bourse et ics tablettes qui m'ont été rapportées par ce prétendu marin, la fab'e qu'.l nous a faite de cet enfant, enlevé par nos frères, les Maures d'Afrique?

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. lOi

— - Oui, dit le vieillard et le millier de ducats que nous lui avons donnés pour le rachat, l'éducation et l'établissement de cet enfant,

— Et c'est moi qui suis cause que l'on vous a ainsi rançonnés et pillés! s'écria Piquillo.

— Il vaut mieux que cela soit ainsi, répondit Yézid, puisque te voilà.

Piquillo, continuant alors son récit, leur raconta comment il avait sauvé don Juan d'Aguilar; comment, recueilli par ce digne seigneur, il avait été élevé, par lui, près de ses deux filles, Carmen et Aïxa; comment il avait découvert, à Pampelune, la Giralda sa mère, el comment, protégé par Fernand d'Albayda, il avait attendu de lui son état et son avenir, jusqu'au jour le plus heureux de sa vie, oiî il venait de trouver une noble famille qu'il n'osait encore dire la sienne. Mais plus tard, du moins, grâce à sa tendresse et à son dévouement, il espérait bien ne pas mourir insolvable, et se montrer digne des cœurs généreux qui daignaient le reconnaître et l'adopter.

Pendant ce récit, que Yézid avait entendu avec la plus vive émotion, plusieurs fois il s'était levé, plusieurs fois il avait voulu interrompre Piquillo; mais retenu par un regard de son père, il se rasseyait, il se ca'maii et continuait à écouler.

Quand Piquillo eut terminé, la nuit était avancée, el, fatigués desémotionsde la Journée, tous avaient besoin de repos. Delascar appela; toujours le pi emier à obéir au moindre signal de ses maîtres, Pedraivi parut.

— Voici, lui dit le vieillard en lui montrant Piquillo, voici, mais pour toi seul, car c'est encore un secret, le fils de la maison, le jeune senor Al'iaga, ton nouveau maître.

102 PIQUILLO ALLI.VGA

Pedralvi, hors de lui, ouvrait les yeux et les oreilles. Il croyait avoir mal entendu.

— Oui, répéta Yézid eu souriant, c'est mon frère. Pedralvi se mil alors à sauter de joie, ravi de ce

changement inaliendu.

— Le présent ne me fera pas oublier le passé, dit Piquillo en tendant la main à son ancien camarade.

Delascar donna ordre au fidèle serviteur de conduire son jeune maître dans son appartement. Adieu, mes fils, dit-il aux deux jeunes gens. Il embrassa Pi- (|uillo, qui se retirait, et fit signe à Yézid de rester avec lui.

— Imprudent! lui dit-il en souriant.

— Qu'ai-je donc fait, mon père?

— Tu allais, comme à l'ordinaire, n'écouter que ton cœur. Tout semble prouver qu'Alliaga est un noble et généreux jeune homme qui mérite ce que nous faisons pour lui; mais nous ne connaissons encore ni sa prudence ni sa discrétion, et j'ai vu le moment où, dans l'excès de ta confiance, tu allais...

— Tout lui dire, c'est vrai! tout lui confier, comme à un frère! nos projets, nos secrets, ceux de notre famille, celui de nos iicho:ses...

— Attendons, mon fils, attends encore... que le temps nous ait permis de l'éprouver. Je crois à sa loyauté, mais sait-on à son âge garder un secret? Un jeune homme ne peut-il pas le trahir, même à son insu, par étourdeiie,par légèreté et surtout par amour! Ces secrets, d'ailleurs, et tout ce qui s'y rapporte, nous appartiennent-ils à nous seuls?

— Vous avez raison, mon père, dit vivement Yézid en pensant à la reine, ils compromettraient bien d'autres que nous!

ou LES MAURCS SOUS PHILIPPE III. 103

— Et tu livrerais à une jeune tête, que nous connaissons à peine, un secret que tu n'as uiêoie pas coiiOé à Fernand d'Albayda, ton ami d'enfance et notre protecteur!

— Pardon, mon père! aujourd'hui comme toujours la prudence a parlé par voire bouche. Quelque tendre affecîion que je ressente pour Alliaga, je ne lui dirai lien que vous ne nie l'ayez permis.

— Bien, Yézid. Maintenant, va te reposer. Et ie jeune homme se relira.

Alliaga, conduit par Pedralvi, venait d'entrer dans l'appariement qui lui était deslné. Pedralvi s'était dit : C est le fils de la maison, c'est un seci et que .'on a conOé à moi, à moi seul! Et certain de n'être pas désavoué, il avait conduit son ancien camarade et son nouveau maître dans la cbambrela plus somptueuse, après celle d'Yézid et son père.

Si la reine d'Espagne avait été étonnée de l'élégance de son appartement, qu'on juge de la surprise de Piquillo, qui n'était pas habitué, même chez le vice-roi de Navarre, à un luxe pareil.

Il osait à peiue fouler aux pieds ces tapis soyeux, ces bouquets de fleurs, travail admirable, chef-d'œuvre d'industrie et de magnificence. Quand Pedralvi s'approcha de lui pour le déshabiller, il le repoussa de la main.

— A quoi penses-tu? à quoi pensez-vous, mon maître? dit le jeune .Maure en se reprenant d'un air respectueux.

— Je pense, dit Alliaga, au jour où, assis tous les deux au coin d'une borne dans la rue de Pampelune, nous étions bien heureux d'un rayon de soleil et d'une cûte de melon.

104 PIQLILLO ALLIAGA

Puis faisant un signe à Pedraivi de s'asseoir à côté de lui, les deux amis causèrent encore longtemps du passé, et de Tavenir, qui maintenant s'offrait à eux si riant et si doux!

Ailiaga enfin demeura seul : enfoncé dans de riches et moelleuses courtines, sous des rideaux de damas aux franges d'or, il retrouva plus charmants ei plus gracieux encore les songes que dans la sierra de Moncayo il avait dus autrefois à son frère Yézid.

Cette fois du moins, il ne trouva pas à son réveil l'horrible figure du capitaine Juan-Bapiisia, mais près de lui, à son chevet, en ouvrant les yeux, il vit les traits vénérables de Delascar d'Albérique.

Poui' la première fois de sa vie, il s entendit saluer de ces douces paioles :

— Bonjour, mon fi!s!

A ces mots, Piquillo sentit tout son cœur tressaillir, et ses yeux se tournèrent avec une expression de bonheur et de reconnaissance vers celui qui les lui adressait. Ln instant apiès, Yézid entra et v^nt lui donner l'accolade fraternelie.

— Alon fils, dit le vieillard... Il y avait dans la manière dont il prononçait ce nom, une expression qui équivalait presque à une caresse : il ie répétait souvent, et à dessein, comme pour dédommaget* celui qui avait été si longtemps sans l'entendre.

— Mon fils, lui dit Albérique, j'ai pensé toute celle nuit à toi et à ton avenir. Tu es venu à nous dans un temps d'épreuve et de malheur; la peisécution nous menace, et si la main puissante qui nous soutient encore, se relirait de nous, je ne sais ce qui arriverait de nos destinées, de nos fortunes, de nos jours peutêtre!

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. j 05

— Je suis donc venu au bon moment! s'écria Alliaga; mon sort ne se séparera plus du vôtre.

— Oui, au jour du danger nous t'appellerons, et ta viendras, j'en suis sûr, dit !e vieillard en voyant l'ardeur qui brillait dans les yeux d'Alliaga.

— Tu viendras nous défendre, dit Yézid.

— Ou mourir avec vous, mon frère, répondit Piquiilo.

— Bien, mes enfanis, mais d'ici là, continua d'Albérique, et dans ton intérêt même, gardons pour tout le monde, excepte pour Pedraivi, notre fidèle serviteur, pour don Fernnnd, notre ami, le secret de ta naissance. Quelle que soit la carrière où t'appellent ton éducation et tes talents, ton origine te serait plus nuisible qu'utile sous le ministère du duc de Lerma. Auprès de Fernandd'Albayda, premier baron de Valence, et dont la famille atoujours protégé les nôtres, ce sera un titre de plus à son amitié; auprès de tout autre, ce serait un titre de proscription.

— £hî qu'importe?

— Il importe, mon fils, dit gravement le vieillard, qu'il ne faut pas braver un danger inutile. Il s'en présentera assez d'autres qu'on ne pourra peut-être pas éviter.

Que Fernand, par son crédit, vous élève à une position avantageuse et solide, c'est tout ce que je veux pour vous!... et pour nous aussi, ajoula-t-il en souriant : celte dernière considération vous décidera peut-être à ra'écouier.

Le pouvoir que vous pourrez acquérir viendra en aide à nous ei à nos frères. Vous les servirez plus utilement à la cour qu'ici dans nos travaux d'agriculture ou <!'!ndusiric, où les bras ne uous manquent po'uf. Ce

r;Ql J! 1.0 ALL AT. V T. 111. S

1C6 PIQL'ILLO ALMAGA

qui nous manque, ce sont les gens influents dans les hautes classes, et d'après ce que je sais de vous, c'est par la plume ou la parole que vous défendrez nos droit?.

Partez donc; ayez l'ambition, sinon pour vous, au moins pour nous. Ne songez qu'à voire élévation, et ne vous inquiétez pas de votre fortune; elle est faite, puisque nous sommes riches. Chaque année, mon cher enfant, nous vous donnerons...

— Tout ce qu'il voudra, interrompit vivement Yézid, comme vous le faites pour moi! A quoi bon lui fixer une pension?

— Il a raison, dit d'Albériqne, vous demanderez à votre père ou à Yézid, le chef de la famille après moi, toutes les sommes dont vous aurez besoin pour votre bonheur, vos plaisirs ou même vos caprices...

— C'est trop, c'est trop mille fois! s'écria Alliaga, confondu de tant de bontés, et ne trouvant plus de termes pour exprimer sa reconnaissance.

I! fut convenu que trois ou quatre jours après, Alliaga retournerait à Madrid, oii Fernand d'A'bayda devait être de retour, et quel que fût le bonheur qu'éprouvât Piquillo au sein de sa nouvelle famille, il discuta moins cette fois, et se soumit, après une légère résista!>ce, aux ordres de son père.

— Bien, dit le vieillard, il se forme, il commence à obéir.

Ce que n'avouait pas l'heureux Alliaga, c'était son impatience de revoir Aïxa, de lui apprendre que lui aussi se trouvait maintenant d.ms une position riche et honorable; de lui déclarer enfin ce que jamais il n'avait osé ni avouer, ni même laissé entrevoir, ses rêves, ses projets et son amoifr.

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 107

Pendant les trois jours qui s'écoulèrent encore, Yézid menait chaque matin son frère dans les riches plaines de Valence, dans ces champs fertilisée par leurs soins, dans ces nombreuses fabriques où Tindustrie étalait ses prodiges.

Il lui montrait les trésors créés et renouvelés chaque jour par le travail; et quand Alliaga ne pouvait retenir ses cris d'étonnement et d'admiration, Yézid lui serrait la main, en lui disant à demi-voix avec un air de contentement :

— Tout cela est à toi, frère.

— Non, non, jamais!

Le soir, ils rentraient tous les deux près du vieillard. Au repas de famiile succédaient de longs entretiens et les doux épanchements du cœur.

Combien alors A!iiaga décoiiviait dans son père d'indulgence et de bonté, jointes à un savoir et à une raison si supérieurs ! Combien il appréciait dans Yézid cette généreuse franchise, celte grâce chevaleresque, cette noblesse de sentiments, et surtout cette amitié si naturelle, si vive, si expansive, à laquelle on ne pouvait résister, et qui semblait dire : Aimez-moi, car je vous aime.

Aussi, et excepté son amour pour Aïxa, jamais Alliaga n'avait éprouvé d'affection plus douce et plus tendre que celle qui le portait vers son frère Yézid.

Déjà même clairvoyant par amitié, il s'était aperçu qu'au milieu de toutes les richesses et de toutes les jouissances qui l'environnaient, Yézid n'était pas complètement heureux.

Parfois un nuage obscurcissait son front, parfois un sourire triste et mélancolique errait sur ses lèvres.

Un jour et dans une allée où il se croyait seul.

lOS PIQIJiLLO ALLIAGA

Yézid avait tiré de son sein une fleur de grenade dessérhée, qu'il avait portée à sa bouche.

En vain d'Albérique pressait son fils de faire ua choix et de se marier : toujours bon et gracieux, Yézid ne discutait point avec le vieillard, il lui répondait en souriant : Nous verrons, mon père. Mais les jours, les années s'écoulaient, et Yézid n'avait pu encore se décider à choisir.

— Il aime, se disait en lui-même Piquillo, il airae sans espoir... J'en suis sûr, je m'y connais!... j'étais comme lui , autrefois, car maintenant je suis heureux!

Il n'osait, par discrétion, rien demander à Yézid. Il respectait son secret, mais s'il fût resté un jour de plus, il lui aurait dit le sien, il lui aurait dit : J'aime Aïxa! persuadé que sa confiance eût attiré celle de son frère.

Les al^uazils.

Enfin arriva le jour du départ, et malgré la joie qu'il éprouvait de revoir celle qu'il aimait, AHiaga était désolé de quitter de si bons et de si tendres parents.

Heureusement pour calmer ses regrets, il ne partait pas seul.

— Emmène-moi avec toi, lui avait dit Pedralvi.

AUiaga l'avait demandé, et on s'était empressé de lui donner pour l'accompagner ce fidèle serviteur.

Pedralvi voulait aller passer quelques jours à Madrid pour servir d'escorle à son maître, et puis aussi

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 109

pour revoir Juanita, ses amours, qui, placée près de la reine, ne pouvait quitter le palais.

Montés tous deux sur de bons chevaux, ils venaient de quitter la vallée du Paradis, la riante liabilalion d'Albérique. Piquillo avait senti couler ses larmes en embrassant Yézid et son père, qui lui avaient reproché sa faiblesse.

— A bientôt, lui disaient-ils tous les deux.

— Oui, bientôt, répétait Yézid, moi aussi j'irai à Madrid pour alTaires importantes.

— Hâte-toi de réussir, lui criait le vieillard; acquiers les honneurs et la puissance.

— Et aime-nous toujours, ajoutait Yézid. Alliaga, couvert de leurs embrasscments, comb'é

de leurs caresses, les poches remplies d'or, les quittait avec un serrement de cœur et une tristesse inexprimables. Il lui semblait que ces joies de la famille, que ces lieux enchantés où il les avait connues, ne faisaient qu'apparaître à ses yeux, et qu'éloigné de ce nouvel Eden, il ne devait plus y entrer.

La^aieté intarissable, l'insouciante philosophie et les saillies de Pedralvi euient bientôt dissipé ces nuages.

Les deux amis, sans distinction du maître et du valet, cheminaient tous deux côte à côte, se rappelant leur bon temps, c'est-à-dire le mauvais. Heureux de leur jeunesse, heureux du soleil, heureux surtout de leurs espérances, ils causaient et riaient à voix haute sur la grande routo.

Puis, il y avait des moments où, plus heureux encore, ils se taisaient tout à coup et gardaient le silence pendant des demi-heures entières , croyant n'avoir point cessé de causer. L'un rêvait à Juanita, et l'autre à Aïxa, qu'il allait revoir.

110 PIQriLLO ALLIAGA

Depuis deux jours ils marchaient ainsi, s'arrêtant dans les meilleures hôtelleries, se faisant servir en princes, demandant partout les plus riches appartements, la meilleure chère, les vins les plus délicats, faisant ainsi payer à la fortune le capital et les arrérages du bonheur qu'elle leur avait dus si longtemps!... Ils étaient sortis de la province de Valence, étaient entrés dans la Nouvelle-Castille, et le soir du quatrième jour ils se dirigeaient vers Tolède.

Ils avaient encore six ou sept lieues à faire pour y arriver, et se trouvaient aux environs de la petite ville de Madrilejoz. Ils délibérèrent s'ils y passeraient la nuit, ou s'ils continueraient leur route, car la nuit était superbe et leur promettait quelques heuresd'uii voyage déiicieux. Ils avaient pris ce dernier parti et marchaient sansdéGance sur le grand chemin, où passaient de temps en temps des groupes de paysans qui revenaient du marché.

Tout à coup, d'un angle qui formait le chemin, déboucha une troupe d'alguazils qui pendant quelque temps marcha à côté de nos voyageurs. Ils étaient assez nombreux, et ne disaient mot.

— Allez-vous comme nous à Tolède, seigneurs alguazils? demanda au chef de la troupe Pedralvi, qui était d'humeur causante et interrogative, surtout en voyage.

Au lieu de leur répondre, celui à qui il venait d'adresser la parole lui saisit brusquement le bras droit, un autre alguazil en fit autant du bras gauche, pendant que la même opération s'exécutait sur Piquillo, etavant que nos deux héros eussent pu se mettre en défense, ils avaient été désarmés, et on venait de leur lier les bras derrière le dos.

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. li'i

Il ne leur restait que la voix, et ils s'en servirent pour fa'élever contre un pareil traitement, et en demandant la cause et en réclamant justice.

Comme on ne leur répondait pas, ils se mirent à appeler à leur secours les paysans qui passaient alors sur la grande route; ceux-ci s'arrêtèrent et semblaient disposés à leur venir en aide. Maisun desalguazlsdito^ravemenl : Prenezgarde, messeigneurs, nous agissons au nom du roi; ce sont deux malfaiteurs dont nousavons le signalement détaillé et que nous venons d'arrêter.

—Par saint Jacques, s'écria Pedralvi.àlanuitclose il est facile de se tromper; et nous sommes, je le vois, victimes de quelque erreur; daignez nous écouter, seigneurs alguazils.

, — Touts'éclaircira au point dujour, répondit le chef, marchons toujours! de par le roi, messieurs!

A cette phrase sacramentelle et redoutable, les paysans s'éloignèrent.

Tous ceux que l'on rencontra et que Pedralvi ou Piquillo appelait recevaient la même réponse et s'éloignaient de même.

Bientôt personne ne passa plus; la nuit devint obscure, et les alguazils, entourantleurs captifs, les fouillèrent et les dévalisèrent.

Dieu sait pour eux quelle bonne aubaine; car nous avons dit que les poches de Piquillo étaient pleines d'or.

— Patience, mes drôles! disait Pedralvi furieux, à la prochaine ville, au prochain corrégidor ,nous réclamerons,'on reconnaîtra l'erreur, on vous châtiera, on nous rendra justice... et peut-être même notre argent, ajoutait-il à part lui avec un soupir mêlé de crainte.

jll2 PIQUILLO ALLIAGA

Mais an lieu de marcher vers la ville, on s'en éloignait, et Pense dirigeait vers les montagnes de Tolède.

Pedralvi commençait à s'inquiéter. Un mouvement que fît l'escorte, en entrant dans la montagne, rapprocha le cheval de Pedralvi de celui de son camarade.

— Que penses-tu de ces gens-ci? dit-il à voix basse.

— Je crains que ce ne soient pas de vrais alguazils.

— Qui te le fait présumer?

— D'abord, ils m'ont volé...

— Moi aussi,.. Ce ne serait pas une raison...

— Allons donc!... des alguazils?

— Pourquoi pas? il y en a qui s'en mêlent et des plus honnêtes.

Un alguazil, enveloppé d'un manteau noir, vint se placerentre eux deux et interrompit leur conversation.

Depuis le commencement de cette expédition, cet homme n'avait pas prononcé une parole; mais il n'avaTt jamais quitté Piquillo des yeux, et s'était constamment tenu à portée de lui, surveillant tousses mouvements.

Piqu llo, qui n'avait pas oublié sa rencontre au Faisan d'or et à l'hôtellerie de la Corbeille de fleurs, n'était pas sans inquiétude. Cet alguazil , qui ne le perdait pas de vue, lui rappelait, par sa taille et par sa tournure, le capitaine Juan-Baptista.

Un instinct de terreur lui disait que c'était lui, et bientôt il n'eut plus de doute à cet égard.

— Piquillo! lui dit une voix que, malgré le temps et l'absence, il lui était impossible de ne pas reconnaître; c'était bien celle de Juan-Baptista.

Le capitaine regarda son prisonnier avec un sourire moqueur et continua ;

— Piquillo est plus riche à présent qu'au temps où noustravaillionsensemble.il voyage en gentilhomme...

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. llo

Il a (leTor plein ses poches, ou plutôi plein les miennes, dil-il d'union iron'qiie, en frappitntsLir les pièces d'or qui, maintenant, éia.ent en son pouvoir.

— Bandil! que veux-lu de plus?

— Rien que causer avec toi pour charmer les ennuis de la roule, et apprendre les secrets pour faire fortune; tu me dois bien cela, toi, mon élève! il n'est pas juste que tu vives en grand seigneur, tandis que ton bon et ancien niiiîlre est oblige de se faire alguazii!

— Infâme!

— C'est justement ce que je voulais dire. Infâme métier, qui ne vaut pas l'autre... Notre ancien état était à coup sùi" plus honorable; mais quand un honnête homme n'a pas le choix, il faut le plaindre. Rassuretoi, cependant, car je liens à ton estime, je suis passé dans les rangs ennemis, j'ai pris leurs couleurs, ditil en frappant sur son habit noir, mais j'ai gardé mes principes!

Le capitaine disait vrai.

L'habit d'alguazil n'était qu'une ruse de guerre, un coup hardi, unirait d'imagination et de génie. Après la dispersion de sa troupe et l'incendie de l'hôtelierie de Bon-Secours, le capitaine n'avait plus rien trouvé à faire dans la Vieilie-Castille et dans la Navarre. Le rapport et les réclamât ons de Fernand d'Albayda, et surtout la rumeur publique, avaient enfin forcé le duc de Lerma à s'occuper un peu de la sûreté des grandes routes.

Il avait pris ses précautions, ou plutôt des alguazils, et augmenté considérablement le nombre des officiers et soldats de la Sainte-Heriuandad, troupe oisive, qui ne voyait rien , n'empêchait rien, se promenait au soleil et touchait avec assiduité les nouveaux appointements dont on venait de grever l'Etat.

iih PIQUILLO ALLIAGA

C'était un nouveau moyen de piller le royaume, moyen bien plus sûr, et en outre légal et régulier.

Le capitaine qui venait alors de toucher au nom et pour le compte de Piquillo, une somme considérable de la maison Delascar TAIbérique de Valence, comprit que, vu la circonstance, il y aurait simplicité et niaiserie de sa part à lever et à solder, comme autrefois, une troupe de bandits qui courrait le risque d'être endommagée, inquiétée, poursuivie et même condamnée.

11 leva une troupe d'alguazils, et dès ce moment il jouit du monopole paisible de la grande route.

Au lieu de se cacher, il se montra; au lieu de ne sortir que de nuit, il marchait en plein jour, voyait, examinait par lui-même les coups à faire ou les entreprises à tenter.

Il avait abandonné la Navarre et la Vieille-Castille, mais il exploitait tranquillement la Nouvelle, et poussait de temps en temps la surveillance jusque dans les provinces voisines, celles de Murcie et de Valence. Sa troupe, composée des anciens compagnons qu'il avait ralliés, oudenouveauxqu'il avait enrôlés, avait trouvé dans l'uniforme d'alguazil, non-seulement impunité, mais appui, protection et estime.

Dans telle maison, telle métairie où ils venaient de voler, on s'adressait à eux, le soir, pour poursuivre et saisir les voleurs. On les traitait, on les hébergeait le reste de la nuit. Plus d'une fois, il était arrivé au capitaine de dresser procèst-verbal du rapt qu'il venait de commettre, procès-verbal qu'il se faisait payer très-cher, car il était inflexible sur les droits.

Du reste, il s'était fait aimer de ses autres confrè-

ou LES MAURES BOUS PHILIPPE III. 115

res, les véritables alguazi's, par Tauiénité de ses manières et la générosité de ses procédés.

Dès qu'il y avait rencontre entre deux brigades, c'étaient dessaiutations, des politesses, dont les Espagnols &:ont très-avides. Juan-Bapiista ôtait toujours son chapeau le premier, et cédait le haut du pavé à la brigade payée par le gouvernement.

Si l'on se trouvait près d'une hôtellerie, il offrait même à boire à ses confrères, les fonctionnaires publics qui ne refusaient jamais et de plus il les aidait loyalement dans leurs recherches, en leur indiquant avec franchise tous les endroits où l'on venait de volei.

C'est ainsi que depuis plusieurs jours il avait suivi, épié et enfin arrêté Alliaga, avec qui il avait un ancien compte à régler. Certain maintenant de sa proie, que rien ne pouvait plus lui enlever, le capitaine continua la conversation.

— Te souvient-il, Piquillo, il y asept ou huit ans de cela pour le moins, mais moi je n'oublie rien! te souvient-il de la sierra de Moncayo et du chêne où je l'ai laissé... Il y faisait chaud, je crois.

Piquillo fit comme alors : il ne répondit rien ; il n'avait rien à réponire.

— Te souvient-il de la déclaration de guerre que tu me fis? guerre à mort entre nous deux! disais-tu; j'ai accepté, car je suis beau joueur, et pendant longtemps, je l'avoue, j'ai cru avoir gagné la partie.

— Mais le ciel m'est venu en aide, s'écria Piquillo; il m'aidera encore.

— Je ne crois pas, répondit avec ironie le capitaine, le ciel ne se mêle pas de ces parties-là, etje crois que définitivement elle e>l perdue pour toi. Vois-tu la

IIG PIQUILLO ALLIAGA

gorge des montagnes où nous allons entrer?,., c'est là que je me déferai d'un ancien élève dont les révélations indiscrètes pourraient me nuire dans mon nouvel état d'alguazil, un état où il faut apporter de la considération, si on veut en avoir, car on n'en trouve guère.

Piquillo jeta sur lui un regard de mépris et continua à garder le silence.

Ce n'était pas le compte du capitaine. Il était cette fois bien fermement décidé à le tuer; mais auparavant il voulait le faire parler. Il reprit donc :

— Si cependant Piquillo voulait, il pourrait encore sauver sos jours et ceux de son compagnon.

Piquillo leva la tête. Il pensait à Aïxa et tenait à vivre.

— Il n'aurait pour cela, poursuivit 'e faux alguazil, qu'à m'expliquer ses relations avec Delascar d'Albérique et me donner les moyens de pénétrer dans cette maison, qui renferme, dit-on, des tonnes d'or.

— S'il n'y a pas d'autres moyens de sauver ma vie, répondit froidement Alliaga, tu auras bientôt un crime de plus à te reprocher.

— Pourquoi?

— Parce que je ne te dirai rien. Tu es maître de mes jours.

— J'aimerais mieux être maître du trésor. Faute de mieux, c'est toujours quelque chose que de se venger d'un ennemi, et ce plaisir-là du moins ne pourra pas m'échapper.

~ Peut-êire! dit Alliaga en regardant le chemin creux où ils venaient de s'engager.

Une lueur rougeâtre, la lueur de plusieurs torches, se dessinait sur les rochers et les arbres qui des deux

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 117

côtés bordaient la roule. On entendait le bruit confus de plusieurs voix, le pas des chevaux et même le bruit des armes.

— A moi! cria de toutes ses forces Pedralvi, à qui ce secours, même éloigné, venait de rendre l'espoir et le courage.

— A moi! à mon aide! à mon secours!

— Nous aurions dû le bâillonner, se dit le capitaine; on ne pense jamais à tout; empêchez-le de crier.

— Impossible, dirent les alguazils, son compagnon se met aussi de la partie.

— Et i'écho de la montagne qui s'en mêle aussi! se dit Juan-Baptista avec rage en entendant les cris des deux captifs répétés au loin.

— Cassez-leur la tête, et que ça finisse.

Mais avant qu'on osât exécuter cet ordre, des cavaliers avec des fla.iibeaux apparurent sur la route. Ils précédaient deux carrosses que suivaient plusieurs gens armés.

Il n'y avait pas moyen de combattre; l'avantage du terrain, des armes et du nombre était pour les nouveaux arrivants. Aucun moyen de fuir, aucun moyen, dans cet étroit passage, d'ésiter la rencontre.

D'ailleurs Pedralvi, que rien n'aurait pu contraindre au silence, continuait à crier de toutes les forces de ses poumons.

— Qui que vous soyez, seigneurs cavaliers, délivrez'Vous de ces bandits, de ceà faux alguazils qui nous ont arrêtés et dépouillés, contre toutes les lois divines et humaines.

— Qu'est-ce qui vient ainsi me réveiller en sui saut? dit un homme velu de noir qui doraiait dans la pre-

il8 riQUILLO ALLIAGA

mière voilure, assis sur les coussins de derrière, tandis que trois prêtres, extrêmement serrés, vu leur corpulence, étaient entassés sur la banquette de devant. — Eh bien! mon grand vicaire, qu'y a-t-il? me ré^ pondrez-vous?

— Permettez, monseigneur, je ne sais pas bien encore de quoi il s'agit. Je vois des alguazils, ils sont sept et emmènent deux jeunes gens bien mis et de bonne mine qui se réclament de Votre Grâce.

— Interrogez-les sans descendre de voiture, car la nuit est noire et froide. Baissez la glace ! rien qu'une, car je suis enrhumé.

Alors le grand vicaire s'adressant aux deux captifs :

— Sa grâce monseigneur don Ribeira, patriarche d'Ântioc'e et archevêque de Valence, me charge de vous demander qui vous êtes et ce que vous voulez?

Pedraivi, qui eût été un avocat excellent, et trèsrare, expliqua l'afTaire en deux mots. Arrêtés et dépouillés sans motif, il demandait qu'on les remît en liberté et qu'on punît les alguazils.

— Et vous, demanda le grand vicaire à Juan-Baptista, qu'avez-vous à répondre?

Le capitaine avait entendu parler du fougueux prélat avec lequel nos lecteurs ont fait connaissance dans les premiers chapitres de celte histoire, lors de la consulta du roi.

C'éiiiit l'adversaire le plus implacable des Maures, l'enneriii le plus pieusement acharné à leur conversion ou à leur perte. Tuer ou convertir tout ce qui n'était pas chrétien lui paraissait l'actiois la plus sainte et la plus méritoire, et il était tellement consciencieux et de bonne foi dans sa cruauté, qu'il eût mis le feu à son palais pour brûler un héréiiqne.

ou LVS MAURES SOUS PHILIPPE III. 119

N'ayant pu encore, comme il le désirait, réussir à expulser les Maures en masse, il tenait du moins à les convertir en détail; c'était la grande aflaire, la grande vanité de sa vie, et malgré sa piété, il n'avait pu dernièreaient dissimuler son dépit en apprenant les succès de Tévéque de Cuença, qui avait persuadé, convaincu et baptisé le Maure Sidi-Zagal et toute sa famille, y compris trois enfants en bas-âge, dont un ne parlait pas encore.

Celle affiire avait fait grand bruit dans la Nouvelle- Castdle; Jiian-Baptista, en sa qualité d'alguazil, qui doit tout savoir, en avait entendu parler, et connaissant le luible du prélat, il s'avaiiça près de la portière avec respect, et en ôtant son chapeau, car il ne craignait pas, lui, de s'enrhumer.

— Ces deu\ jeunes gens, dit-i!, sont des Maures qui n'ont pas été baptisés.

A ce mot seul, RIbeira bondit sur les coussins de sa voiture.

— Conformément aux nouvelles ordonnances publiées, à la demande de notie pieux archevêque, monseigneur l'archevêque de Valence, patriarche d'Antioche , par don Sandoval y Royas et la sainte inquisition, j'ai appréhendé ces hérétiques au corps.

— Bien! dit l'archevêque, du fond de sa voiture.

— Je les ai dépouillés de tous les bijoux et ornements qu"i s n'avaient pas le droit de porter.

— Très-bien! dit l'archevéque.

— El je lesconcluisaisdans les prisons de la Sainte- Hermandad.

— Nom pas, s'écria vivement ie prélat, non pas, seigneur a'guazil!

— Il faut cependant qu'ils soient punis.

— Je ne dis pas non, mais avant tout, il faut qu'ils soientconverlis et baptisés. C'est moi que cela regarde. Je m'en cliarge.

— Permettez, monseigneur, dit Juan-B.iptista, dont cette conclusion dérangeait un peu les projets... permettez...

— Silence! répliqua avec autorité le prélat, toujours du fond (ie sa voiture. Monsieur mon grand vicaire, dit-il à son substitut, qui était toujours resté à la portière à tenir l'audience; achevez d'interroger sommairement ces hérétiques, et partons, car la nuit est froide.

— Vous êtes donc un Maure? dit le grand vicaire à Pedralvi.

— Oi^i, seigneur.

— Et vous n'êtes pas baptisé?

— Au contraire... je le suis.

— Qu'est-ce qu'il dii? s'écria J'archevêque avec humeur, ce n'est pas vrai!

— Je vous le prouverais si j'avais les mains libres.

— Qu'on leur ôte ces liens, dit le grand vicaire. Et Pedralvi, maître de ses mains, tira de sa poche un

papier sans lequel il ne voyageaitjamais, portant le sceau de l'archevêché, et constatant que, dans la cathédrale de Valence, Pedralvi avait reçu, il y avaitsept ans, lui cinquantième, le baptême, des mains de Sa Grâce monseigneur Ribeira,

Il ne parla pas du premier baptême qu'il avait reçu autrefois et qui avait coûté la vie à sa mère : il ne pouvait pas prouver celui-là, et d'ailleurs, c'était assez d'un.

Le prélat, avec un désappointement qu'il ne prenait pas la peine de cacher, s'écria :

ou LES MAURES SOUS PHILÎPPL III. i21

—De quoi vient-ou alors me parler? Qu'il s'en aille! qu'on le mette en liberté!

— Et mon compagnon? s'écria Pedralvi.

— A-t-il aussi une attestation? est-il aussi baptisé? car je crois en vérité qu'ils le sont t^us! murmura le prélat entre ses dents. Qu'il le dise! qu'il le prouve!

Alliaga garda le silence.

— Il a, comme moi, un parchemin scellé aux armes de l'évêché, dit hardiment Pedralvi.

— Jurez-le! jurez-!e! répéta le vicaire.

— Je le jure! dit Pedralvi sans hésiter.

— Et vous, dit le vicaire à Alliaga, votre serment? Piquillo continua à se taire.

— jS'êtes-vous pas chrétien? n'avez-vous pas été baptisé?

— Non, monseigneur!

— Quand je le disais! s'écria le capitaine alguazil d'un air de triomphe.

— A la bonne heure, au moins, dit l'archevêque avec satisfaction; qu'on arrête d'abord le .Maure, chrétien parjure, qui n'a pas craint de faire un faux serment.

Le grand vicaire fit signe de la main de s'emparer de Pedralvi; lesalguazilset les gardes de l'archevêque se retournèrent et ne virent plus personne.

En entendant la courageuse et imprudente déclaralion de son Jeune maître, Pedralvi avait compris qu'en restant il se compromettait sans le servir, qu'il valait mieux encore se conserver libre, pour secourir Piquillo, que de se laisser emmener avec lui.

Il s'était donc prudemment retiré de quelques pas en arrière : favorisé par la nuit et lâchant la bride à son bon cheval arabe, il éiait déjà loin de l'archevêque et

de son grand vicaire, quand ceux-ci pensèrent à lui. Toute la sollicitude du prélat se concentra donc sur le seul Alliaga, qui devenait son bien, sa propriété, sa chose, et qu'il n'aurait cédé à aucun prix.

— Ainsi donc, répéta le grand vicaire à Piquillo, et pour être plus sûr de son fait; vous n'êtes point baptisé?

— Non.

— Très-bien! dit l'archevêque.

— Mais sans doute vos yeux fermés à la lumière ne demandent qu'à s'ouvrir, et vous désirez, vous demandez l'eau du baptême?

— Non, répondit froidement Piquillo.

— Encore mieux! répéta le prélat. Voilà une conversion qui pourra, je m'en flatte, nous faire quelque honneur. Que ce Maure descende de cheval, dit-il d'un air de bonté; failes-le monter dans ma voiture de suite avec mes deux aumôniers.

— Mais, monseigneur... hasarda encore Juan-Baptista d'un air interdit.

— Ce n'est plus votre prisonnier, seigneur alguazil, c'est le mien et je m'en charge.

— Ah! ah! murmuraAlliagaàvoixbasse au capitaine en descendant de cheval, la partie n'est pas encore perdue pour moi, comme vous l'espériez.

— Ma foi, répondit celui-ci avec un sourire de joie, tu n'es pas, grâce au ciel, en meilleures mains, et je ne sais pas si tu gagneras au change.

— J'y gagnerai du moins de te faire connaître et de te faire pendre, dit à voix haute Piquillo.

— Qu'est-ce? demanda à ce bruit le grand vicaire.

— Cet hérétique qui nous oacnace, répondit le ca-

ou LES MAUIIES SOUS PUILIPPE III. l23

pltaine, et qui, pour nous punir de l'avoir arrêté, prépare les plus insignes calomnies contre nous autres chrétiens...

— Toi, chrétien! s'écria Piquillo avec indignation.

— Oui, plus que toi!... plus que personne au monde, répondit avec une sainte indignation le digne capitaine, en pensant aux douze ou quinze baptêmes qu'il avait autrefois successivement reçus.

— Ne craignez rien, seigneur alguazil, dit l'archevêque; vous et vos gens suivrez mon escorte et recevrez demain à Tolède la récompense qui vous est due pour avoir découvert et livré un Maure, un hérétique, à la sainte inquisition. De plus, je veux vous recommander au coriégidor de Tolède, un homme supérieur, le seigneur Josué Calzado de Las Talbas, que le duc de Lerma a placé à Tolède à ma recommandation. En route, messieurs, la nuit est froide.

— Et monseigneur se sera enrhumé, dit le grand vicaire en toussant.

— Je ne le regretterai point, dit avec exaltation le prélat, puisque Dieu m'a donné une occasion de convertir un hérétique ou de l'oflrir au ciel en holocauste!

Il fit le signe de la croix, se rejeta au fond de la voiture et se rendormit. AUiaga, monté dans la voiture de suite, se trouva avec les deux aumôniers et le majordome de monseigneur. Les deux carrosses, entourés des cavaliers armés et des valets qui portaient des torches, partirent au grand galop.

Juan-Bapt sta, ainsi qu'on le lui avait ordonné, prit la suite du cortège.

124 PIQUILLO ALLUGA

Mais à un demi-quart de lieue de là, à un détour de la route, il s'arrêta, fit faire volte-face à ses gens, et disparut, peu soucieux d'aller toucher à Tolède la ré • compense promise, et surtout d'être recommandé au corrégidor Josué Calzado, qui aurait eu de la peine à découvrir à quelle brigade de la Sainte-Hermandad il appartenait.

L'or qu'il avait pris à Alliaga était pour lui une capture suffisante; il n'eût jamais espéré de la munificence de son ancien élève un pareil capital.

Il ne voulait d'abord que se venger de lui, et quoi qu'il arrivât, cette vengeance était désormais assurée, puisque le pauvre Piquillo était présentement dans les mains de l'in}pitoyabIe archevêque de Valence et avait en perspe«Jive un asile dont on ne sortait pas, les cachots de l'inquisition.

La maîtresse da roi*

Le duc de Lerma, désormais tranquille du côté de la reine, qui avait tenu sa parole et n'avait point cherché à se rapprocher du roi, le duc de Lerma avait pris sur son maître un tel empire, que rien ne semblait désormais pouvoir le renverser.

Quelques audacieux osaient cependant former ce rêve, et s'occupaient lentement et sourdement des moyens de le réaliser.

La comtesse Altamira et son conseil privé, le révérend père Jérôme, Escobar et le duc d'Uzède, avaient reconnu qu'une seule influence au monde pouvait b:i-

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 125

lancer celle du favori, c'était la séduction et la toute puissance d'une favorite.

Comme le disait très-bien la comtesse, on est dévot et on a des passions, quitte à leur résister, et c'est là le mérite; ou à capituler avec elles, et c'est là l'affaire du confesseur.

Telle était la situation du roi.

Il avait eu avant le carême quelques entretiens avec le révérend père Jérôme, son prédicateur ordinaire. Les idées mises en avant par celui-ci avaient d'abord étonné le roi, mais ne lui avaient pas déplu. Il n'en avait parlé ni au duc de Lerma ni au frère Cordova, son confesseur. C'était bon signe.

Il avait donc un secret pour eux, un secret qu'il avait quelque plaisir à garder pour lui, et qu'il craignait de confier à ses confidents ordinaires. En revanche, il ne craignait pas le duc d'Uzède, qui, suivant l'expression de la comtesse, s'était mis à sa portée, et qui n'avait pas eu beaucoup à se baisser pour cela, vu qu'ils étaient presque de niveau.

Aussi, dès le soir même, le roi raconta au duc la conversation et les idées du père Jérôme. Pour des idées, le roi en avait peu, mais il avait des sens, et il suffisait d'éveiller ceux-ci pour faire naître les autres. Pendant plusieurs soirées, ce fut là le sujet de leurs entretiens, et le roi y prenait un plaisir qui semblait aux conjurés du plus favorable augure.

Il lui restait pourtant encore quelques scrupules que le père Jérôme aurait eu besoin de vaincre; mais le saint temps du carême était passé, il ne pouvait se montrer au palais sans faire naître les plus grands soupçons, et un jour que dans le jardin de Las Delicias le roi se promenait incognito avec le duc d'Uzède,

lui faisant part de son trouble, de ses doutes, de ses hésitations, celui-ci dit au roi :

— Tenez, sire, voici un moine qui vient à nous. Votre Majesté ne pense pas le connaître?

— Non, vraiment.

— Et il ne nous connaît ni l'un ni l'autre. Posonslui la question sous des noms supposés.

— Soit, dit le roi en treuiblant d'émotion^ Ce moine, c'était Escobar.

Le duc d'Uzède lui expliqua le cas dont il s'agissait, lui demandant en sou âme et conscience une solution.

L'babile casuiste réfléchit un instant et répondit :

— Vous me dites que c'est un bourgeois de Madrid.

— Oui, lY.'m père.

— Qu'il est marié?

— Oui, mon père.

— Et vous m'assurez que sa femme, qu'il aime,*, le repousse et se refuse à ses vœux?

— Précisément, dit le duc. Peut-il adresser ses vœux à d'autres?

— Le peut-il sans péché, dit timidement le roi.

— S'il y avait péché, dit gravement Escobar, il ne retomberait point sur lui, qui est innocent, mais sur sa femme, qui en serait la cause première.

— Alors, dit le roi avec un peu d'hésitation, il peut donc, à la rigueur...

— S'il le peut! s'écria Escobar avec chaleur, s'il le peut!!!... Je ne crains point d'affirmer qu'il le doit... sous peine de manquement aux lois 'ie l'Eglise et aux arrêtés des conciles.

— En vérité, s'écria le roi, si vous pouvez, mon révérend, nous prouver cela...

ou LES MAURES SOIS PHILIPPE III. 127

— Très-facilement! que dit l'Ecriture sainte? Vous connaissez comme moi ses commandements, mes frères! vous savez ce qu'elle nous ordonne, quelle est l'œuvre qu'elle nous prescrit ( en mariage seulement, il est vrai), ^?ais le bourgeois de Madrid, dont vous me parlez, est dans ce cas, il est marié. 11 doit donc, ayant reçu le sacrement de mariage, en remplir tous les devoirs.

Vous me répondrez qu'il ne le peut, par le fait de sa femme!

Mais parce que la femme désobéit aux commandements de Dieu, cela ne donne point au mari le droit d'en faire autant. Si sa femme est coupable en s'abs-' tenant, il !e devient en faisant comme elle; voulezvous savoir si un exemple est bon ou mauvais à suivre, posez-vous cette question : Si tout le monde limitait, qu'adviendrait-il?

Or, dans l'espèce dont il s'agit, si tout le monde s'abstenait, les volontés de Dieu, l'ordre de l'univers, et les lois de la création seraient évidemment violés; donc on ne peut, donc on ne doit point s'abstenir; quocl erat démons trandwn! ce qu'il fallait prouver.

— C'est inconcevable, dit le roi tout étourdi, je ne m'étais jamais fait cette suite de raisonnements. C'est clair, décisif!

— Logique et irréfutable! s'écria le duc.

— Ainsi, dans ce cas-là, continua le roi, dont les yeux brillaient de plaisir, il est donc permis, sans offenser le ciel et sans pécher...

— Permettez! s'écria Escobar avec une véhémenceet une force de conviction qui firent frémir le duc, permettez! nous ne sommes point gens si faciles, et avant fout, nous mettons des conditions et des restrictions.

Renfle générale, le péché n'est jamais dans le fait, mais dans l'intention; et, dans l'espèce dont il s'agit, cnmmedans beaucoup d'autres, ilfautprendre garde; la limite est délicate et scabreuse.

Le ciel permet de pareils contentements, à la condition expresse que ce ne sera point dans une intention coupable; à condition que cène sera point par désordre ou scandale, mais seulement pour obéir au vœude la nature, aux intentions du créateur et aux commandements de Dieu. Ce qui est différent!

— Je comprends! je comprends! s'écria le roi, ravi de la sévérité d'Escobar et émerveillé de la subtilité de ses distinctions. C'est une doctrine admirable. Votre nom, mon révérend?

— Il est bien obscur et bleninconnu encore... Escobar!

— Il deviendra célèbre, je vous en réponds... Et s'il ne tient qu'à moi...

Le roi allait se trahir si un regard du duc ne l'eût arrêté.

Ils prirent congé du révérend, qu'ils remercièrent avec efl'usion et continuèrent leur promenade.

— Après un raisonnement aussi péremptoire, aussi victorieux, il n'y avait plus moyen de conserver des doutes ou des scrupules. Le roi n'en avait plus, et fidè'e aux conséquences déduites parEscobar, il était décidé à prendre une maîtresse pour rester fidèle... aux lois de l'Eglise. Celte nouvelle transmise à la comtesse et au père Jérôme les remplit de joie. Le point le plus difficile venait d'être emporté.

Il était évident, d'après le caractère du roi, qu'il s'enflammerait aisément, et que la première jeune femme douée de quelques attraits que l'on offrirait à

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 12.)

ses regards, d'une manière imprévue, piquante, romaliesque ferait promptement sur lui une profonde impression.

La grande difficulié, c'étaitle choix de cette favorite; ce choix demandait la réunion de tant de qualités!

Il fallait qu'elle fûtjeune, jolie, agréable, qu'elle eût de l'esprit, et cependantpas trop! qu'elle n'eût aucune ambition, une extrême docilité, une grande douceur, et surtout une confiance entière et aveugle dans la comlessed'Altamira ex dans le père Jérôme, qui se chargeraient de la diriger.

La comtesse, après avoir longtemps cherché, étudié, calculé, crut enfin avoir trouvé ce trésor.

C'était tout uniment Carmen sa nièce.

L'idée de livrer au déshonneur une jeune fille qui lui était confiée, sa plus proche parente, la fille de son fi ère, rien de tout cela ne l'arrêta. C'eût été sa fille qu'elle n'eût point hésité. Les gens de cour ont une conscience à eux, et une manière d'envisager les choses qui leur fait voir la gloire et l'illustration où de simples bourgeois ne verraient que la honte et l'infamie. Le tableau change avec le cadre, et la comtesse, en élevant sa nièce au rang des reines d'Espagne, se croyait presque des droits à sa reconnaissance.

Le duc d'Uzè !e trouva l'idée admirable. Carmen était la fiancée de Fernand d'Albayda,son ennemi, et cette combinaison servait à la fois sa vengeance et sa fortune.

Quant au père Jérôme et à Escobar, le choix leur était indillérent. Ils nepensaient loyalementqu'à l'élévation de leur ordre, à la chute du duc de Lerma. h l'abaissement de l'inquisition, et pour arriver à ce but tous les moyens leur étaient bons.

itO PIQITILLO ALLIAGA

L'important, dans une pareille conspiration, c'était la promptitude et la discrétion; c'était que le coup fût frappé avant que le duc de Lerma et le grand inquisiteur fussent en mesure de s'y opposer. Après tout, qui aurait pu exciter leurs soupçons? Personne n'approchait le roi et ne vivait dans son intimité; personne, si ce n'était le duc dUzède, qui ne le quittait pas; et comment un père pouvait-il se défier de son fils? Il fallait pour cela habiter lacour; et même en ce paysTIiisloire olTre rarement des exemples pareils.

Celte perversité exceptionnelle, ce fait rare, curieux et extraordinaire était, à défaut d'autres, réservé au règne de Philippe III.

Il s'agissait donc, avant tout, sans que personne s'en doutât, pas même Carmen, de la faire voir au roi. Il y avait bien les bals de la cour, les fêles, les galas; mais Carmen n'avait pas encore quitté le deuil qu'elle portait depuis la mort de son père, elle n'allait point dans le monde, n'avait pas été présentée à la cour, et passait toutes ses journées avec sa sœur Aïxa.

Depuis le départ de Piquillo, elle ne voyait personne du dehors, si ce n'était parfois Juanita, qui apportait aux deux jeunes amies des nouvelles de la reine et du palais.

On essaya alors de faire trouver Carmen à la chapelle du roi un jour oij il entendrait la messe; mais ce jour-là, le roi, renfermé dans sa stalle, ne pouvait être vu et ne voyait rien. Humble et la tête baissée, il ne leva pas un instant les yeux, et !a foule admirait le pieux recueillement de Sa ^.lajesté.

Le roi pensait alors aux idées du père Jérôme et surtout à sa dernière conversation avec le révérend Escobar.

ou LES MAIRES SOUS PHILIPPE III. 131

Il ne vit donc point Carmen, et tout en rêvant ce bonheur, il passa à côlé d'elle sans s'en douter.

Un autre jour, le roi devait assister h une revue, et la comtesse d'Altamira s'arrangea pour se trouver avec sa nièce sur un balcon placé en face du balcon royal.

Le duc d'Uzède qui ne quittait point Sa Majesté, devait lui faire remarquer celte charnianie jeune personne, lui demander son avis, et, selon la réponse du roi, entamer le second chapitre d'un roman dont Jérôme etEscobar avaient déjà préparé le premier.

Par malneur il faisait ce jour-là un soleil ardent, une chaleur accablante; le roi pensa que ses soldats auraient bien chaud et lui aussi. 11 décommanda la revue, préférant rester seul dans ses jardins et rêver sous l'ombrage de ses arbres à sa passion future, à la jeune fille qui d'avan(?e lui faisait battre le cœur.

La comtesse et ses amis, contrariés dans leur projet, attendaient qu'une occasion favorable se présentât, et les choses en étaient là quand surgit pour eux un nouvel obstacle.

Don Fernand d'Albayda, envoyé par le duc de Lerma au quartier général de Spinola, revint enfin de la Hollande.

Son retour fut le signal d'une grande allégresse pour tout le royaume.

Il ne rapportait point la paix, mais une trêve! une trêve de douze ans avec les Pays-Bas insurgés. L'Espagne, épuisée, ne pouvait plus continuer la guei re, et cependant le duc de Lei ma ne voulait point faire la paix avec des rebelles. C'eût été un afiront pour Tcrgueil espagnol; c'eût été surtout reconnaître, de

l'"2 PIQUILLO ALLIAGl

droit, l'indépendance que les Provinces-Unies avaient conquise et possédaient de fait.

Le duc de Lerma avait, comme toujours, choisi un terme moyen qui ne terminait rien et laissait les choses dans le même état, une trêve de douze ans, qui donnerait à tout le monde le temps de respirer.

Il ne voyait pas que c'était consolider à jamais la puissance de la Hollande, et lui permettre d'augmenter sa marine, qui, déjà florissante et redoutable, le serait plus encore à cette époque. Il ne voyait qu'une chose, c'est qu'il avait douze ans devant lui!

Une existence de douze ans est beaucoup pour un ministre médiocre, et pour une renommée viagère, qui ne compte point sur la postérité.

Quoi qu'il en soit, cette fin de la guerre, car cette trêve n'était pas autre chose, causa un grand enthousiasme à la cour et une joie extrême à Carmen et à Aïxa : à la première, parce qu'<^le allait revoir Fernand; à la seconde, parce que son amie était heureuse.

Dès le soir même de son arrivée, après avoir remis ses dépêches au minisire, Fernand courut à l'hôtel d'Altamira etse présenta chez sa cousine : c'était la première fois qu'il la voyait depuis la mort de son père.

A la vue des habits de deuil que portaient encore les deux jeunes filles, Fernand ne put retenir ses larmes.

— Mon oncle, s'écria-t-il en levant les yeux au ciel, mon oncle, lu as reçu mes serments, et je les tiendrai.

Carmen lui tendit la main et mêla ses larmes aux siennes; mais ces larmes n'avaient plus pour la jeune

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 133

fille la même amertume. Fernand était près d'elle et pleurait avec elle!

Le lendemain Fernand revint, et tous les jours qui suivirent il fut exact au rendez-vous. Il arrivait chaque soir avec un battement de cœur et un trouble inexprimables dont lui-même, sans doute, ne se rendait pas compte.

En vain la cour offrait les bals les plus brillants, les fêtes les plus splendldes; en vain chaque soir Calderon de la Barca, qui était alors dans Tauiore de son talent, dotait de ses chefs-d'œuvre tous les théâtres de Madrid; rien ne pouvait tenter don Fernand, ni l'attirer; lien ne valait pour lui la douce et tranquille soirée qui l'attendait à l'hôtel d'Altamira près des deux jeune filles.

C'était tout naturel : il allaitvoir Carmen sa cousine, sa fiancée, sa prétendue, qu'il aimait et dont il était adoré. Il ne pouvait plus vivre sans elie, et cependant, quand Aïxa avait à travailler ou à écrire, quand elle était indisposée et qu'elle restait par hasard dans sa chambre, il lui semblait que quelque chose lui manquait.

Carmen, il est vrai, était moins expansive en l'absence de son amie, et Fernand seul avec la jeune fille était également plus froid, plus réservé : c'était dans les convenances.

Aussi Carmen préférait qu'elle fût là; Fernand était du même avis. Loin de leur ressembler, Aïva saisissait tous les prétextes de s'absenter, et quand son amie lui en faisait reproche :

— C'est tout simple, lui disait-elle, je crains de vous gêner.

— Mais au conira're, c'est quand tu n'es pas là que

l;-4 PIQUILLO ALLIAGA

nous sommes gênés et embarrassés; viens... je l'en prie!

Aïxa revenait, et la soirée était charmante.

Fernand leur racontait ses campagnes contre Maurice de >"assau, les prodiges de valeur, les traits de courage de ses ennemis ou de ses compagnons d'armes; il n'oubliait rien que lui. Les jeunes fil es lui en faisaient reproche. Aïxa, souriant, traitait sa modestie d'orgueil; s'oublier si complètement, était un moyen de se faire remarquer.

Carmen admirait toujours, Aîxa discutait; Carmen n'avait jamais qu'un avis, celui de Fernand; Aïxa avait le sien à elle, qu'elle défendait, et parfois Fernand en changeait et passait dans le camp ennemi, bravant les éclats <ie rire des deux jeunes filles, qui raillaient le transfuge.

Combien, dans ce moment, Fernand appréciait le bonheur dont Piquillo lui avait parlé pendant leur voyage de PampeluneàMadrid! ces douces conversations que minuit venait interrompre, quand on croyait qu'elles commençaient à peine! Combien i! comprenait alors ce charme inexprimable qu'Aïxa répandait sur tout ce qui l'entourait!

Aussi, dans tous les plans de bonheur qu'il formait avec Carmen, il était bien entendu qu'Aïxa ne les quitterait jamais. Aïxa les écoutait en souriant, mais d'un sourire triste et sans espoir qui semblait dire qu'elle croyait à leur bonheur et non au sien.

Un soir que Fernand avait devancé l'heure, Carmen n'était pas encore sortie de son appartement. Aïxa était seule au petit saion où ils se réunissaient d'ordinaire.

Elle tenait à la main une lettre et s'empressa de la

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 135

serrer, à l'aspect de Fernand, auquel ce mouvement ue put échapper.

Aïxa était en proie à une vive émotion, à un trouble visible qu'elle flt ses efforts pour réprimer.

— Eh, mon Dieu! senora, quelque malheur serait-il arrivé? s'écria don Fernand.

— Aucun; Carmen va venir, ne vous effrayez pas de son absence, répondit Aïxa en reprenant son doux sourire. Elle se porte bien.

— Mais vous, senora?

— Moi, je n'ai rien.

~ Je craignais... pardonnez mon indiscrétion, que vous n'eussiez reçu quelques fâcheuses nouvelles.

— Ah! dit Aïxa froidement, cette lettre... je vous remercie, seigneur don Fernand, mais rassurez-vous : c'est une lettre d'aûaires... des affaires de famille!

Fernand n'en était pas convaincu, et le doute qu'il éprouvait lui causait un malaise, une sensation qu'il ne s'expliquait point. Aïxa, maintenant calme et tout à fait revenue à elle-même, avait pris son ouvrage sur lequel elle tenait ses yeux attachés.

Il y eut un moment de silence. Fernand se leva, alla à la cheminée, regarda quelque temps Aïxa, qui travaillait toujours, puis se rasj^it près d'elle, et dit en montrant l'ouvrage dont elle s'occupait :

— Voilà un travail admirable.

Aïxa leva les yeux d'un air étonné. Il était évident que don Fernand avait regardé, sans le voir, l'ouvrage admirable dont il parlait. C'était un ruban bleu, dont Aïxa essayait de faire un nœud.

— C'est un nœud de rubans, lui dit-elle en sou- I iant, qui mérite peu votre admiration et qui n'a pas grand prix.

— Et moi je suis sûr, répondit Fernand d'un ton ému, je suis sûr qu'il est des personnes pour qui il en aura beaucoup.

— Pour qui donc?

— Et mais, continua Fernand en balbutiant et essayant de sourire plusieurs fois, pour le jeune et beau cavalier à qui peut-être vous le destinez.

— Ce jeune et beau cavalier, répon;!it Aïxa gaiement, c'est Carmen, votre prétendue. Il faut bien s'occuper de ses parures pour le moment où elle quittera le deuil et marchera à l'autel.

Il y eut encore un long silence, qu'aucun d'eux ne savait comment rompre. Heureusement Carmen entra.

Aïxa fut charmante comme à l'ordinaire, bonne, aimable et prévenante pour tous les deux. Fernand fut rêveur et silencieux.

Dans le cours de la soirée, Carmen demanda gaiement à ses amis :

— Y a-t-il quelques nouvelles?

— Aucune, répondit froidement Aïxa.

— Elle ne dit pas un mot de la lettre qu'elle avait reçue. Fernand était trop délicat ou trop discret pour en parler; mais lui, toujours si bon et si gracieux, fut dès ce moment brusque, impatient et irritable.

Au lieu de défendre, comme à l'ordinaire, ses opinions en riant, il semblait, sans s'en apercevoir et comme malgré lui, mettre de l'aigreur dans chaque discussion, surtout contre Aïxa, qui, à son tour, lui répondait avec sécheresse, et Carmen, s'amusani de leur animosité, fut obligée plusieurs fois de clore les débats.

Le lendemain, Fernand revint, et, presque honteux

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. lo7

de sa conduite de la veille, il chercha à la faire oublier en redoublant de soins et de prévenances pour les deux sœurs, qui déjà lui avaient pardonné.

Mais la pauvre Carmen s'inquiétait en lui voyant des moments de rêverie et de tristesse qu'il n'avait pas autrefois. Elle faisait part de ses craintes à Aïxa, qui s'efforçait de la rassurer.

— Peut-être quelque passe-droit, quelque injustice qu'on lui aura fait à la cour.

— Tu crois?

— Le duc d'Uzède est son enneaii.

— C'est vrai... et c'est pourtant l'ami de ma tante, dona Altaniira.

— Que veux-tu! on ne conçoit rien aux haines et aux amitiés de la cTnir! Ne t'inquiète pas de celle-là, ma bonne Carmen; que nous importe à nous, pourvu que nous l'aimions?

— Et pourvu qu'il m'aime, lui?

— El j'espère que tu n'as pas là-dessus le moindre doute? dit vivement Aïxa.

— Oh non... Il n'est heureux qu'iti, il me le disait encore dernièrement. Et dans ses acUons, dans sis regards, dans ses li.oindres discours, il y a tant d'alfeciion et de tendresse...

— Tant mieux, tant mieux! s'écria sa compagne avec un accent qui parlait du cœur.

— El que je te raconte un trait de lui qui m'a vlvemenl touchée.

— Dis-le vile!

— C'est un rien... un enfantillage... mais il me semble, à moi, que c'est dans ces petites choses-là que l'amour se révèle. Hier malin, en venant apporter à !a comiesFe une invitation de bal pour le soir, Fer-

l'i^LiLii) Al. i,\u\. r. m. 10

i6S PIQUILLO ALLIAGA

nand est entré dans ma chambre. J'étais devant ma toilette avec Juanita à me coiffer.

— Je suis indiscret, s'est-il écrié; je me retire.

— Non, mon cousin, lui ai-je dit, restez. J'ai flni. Je suis à vous. Je ne veux pas perdre votre visite.

Il s'est alors promené derrière moi dans l'appartement, et de la glace de ma toilette d'où je le regardais sans rien dire, je l'ai vu s'arrêter devant un petit meuble, où étaient plusieurs bagatelles que je porte d'oidinairo, des ajustements de femme. Il y avait entre autres un simple nœud de rubans... ces rubans bleus que tu m'as arrangés l'autre jour...

— Eh bien? dit Aïxa en pâlissant.

— Eh bien! il l'a pris tout doucement, Ca porté à ses lèvres et l'a caché vivement dans son sein. Et iHoi, craignant, je ne sais pourquoi que Juanita ne l'aperçût, je me sentais troublée et charmée à la fois. Je me sentais les joues brûlantes, et j'étais rouge... rouge... tiens, comme toi, Aïxa, dans ce moment.

En effet, Aïxa était pourpre et se soutenait à peine.

— Je le crois bien, dit-elle en portant la mam à son front, il fait ici une chaleur!... et je ne sais pas comment tu y tiens, avec ce brasero ardent dont la vapeur monte à la tète.

— C'est vrai, dit Carmen.

Et elle appela pour faire enlever le brasero. Fernand revint le soir, mais Aïxa ne parut pas. Elle était malade et resta dans sa chambre.

— C'est ma faute, dit Carmen à son cousin, c'est la suite de ce qui est arrivé ce matin. Il faisait trop chaud ici, ce!a lui a donné la migraine.

Le lendemain, Aïxa ne descendit pas encore au salon, et Fernand, inquiet et troublé, s'informa d'elle,

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. 139

avec lin intérêt si vrai que Carmen en fut touchée et l'en remercia vivement. Elle admirait sa bonté, et puis elle aimait tant Aïxa, qu'elle savait gré de l'amillé qu'on lui portail et en était reconnaissante.

Le troisième jour Aixa parut enfin; mais elle n'avait plus les belles couleui s vermeilles qui avaient inquiété Carmen. Elle était pâle, elle était changée, elle était niéconnassable.

— Qu'as-lu donc? lui dit Carmen avec effroi.

— Un grand chagrin... une inquiétude bien vive que tu partageras ainsi que don f ernand... car il est notre omi.

— Qu'est-ce donc?... parle? répéta vivement Carmen.

— Eh bien... je viens de voir Juanita; elle avait su par un message, une lettre qu'elle avait reçue d'un nommé Pedraivi, que Piquiilo Alliaga, qui revenait de Valence, avait été arrêté dans la Nouvelle-Castille, entre Madrilego et Tolède, par les ordres de Ribeira. Pedraivi malgré ses recherches, n'a pu encore découvrir ses traces, et il craint qu'il n'ait été transporté à Madrid et jeté dans les cachots de l'inquisiiion.

— 0 ciel! s'écria Carmen toute tremblante.

— El de quel droit? que lui reproche-t-on? dit Fernand avec chaleur.

— Il est .Maure d'or gine, répondit Aïxa; il n'a pas reçu le baptême.

— Eh bien, comme tant d'autres de ses frères, il protestera, au fond du cœur et devant son Dieu, contre la violence qu'on veut lui faire, et il cédera,

— Il ne cédera pas! s'écria Aïxa avec désespoir.

— Et pourquoi?

— Parce que je le connais... et, s'il faut vous le dire, parce qu'il me Ta juré.

— A vous! s'écria Fernand en pâlissant.

— Oui, à moi... le pauvre Piquillo ne sait pas manquer à un serment.

— C'est vrai, dit Carmen.

— Il se fera tuer, continua Aïxa, plutôt que de manquer à ce qu'il regarde comme son devoir, comme son honneur. Vous ne savez pas à quels supplices, à quelles tortures on expose ceux qui refusent d'abjurer.

— Si!... si, je le sais! s'écria don Fernand.

— Et peut-être déjà n'est-il plus. Nous n'avons d'espoir qu'en vous, seigneur don Fernand!

— En moi? s'écria celui-ci.

Il contemplait Aïxa, son agitation, son trouble, sa pâleur, et la chaleur avec laquelle elle plaidait pour Piquillo. Il se rappela tout ce que celui-ci avait dit autrefois de la jeune illle et de l'enthousiasme avec lequel il parlait d'elle.

11 sentit alors coiîime un frisson convulsif parcourir tout son être, puis une fièvre ardente fit bouillonner son sang dans ses veines, tandis qu'un dard glacé le frappait au cœur. « Ils s'aimaient... ils s'aiment! » sa dit-il en lui-même, et il poussa un cri de rage qr.i effraya les deux jeunes fd es.

Apercevant alors Carmen qui lui tendait les bras, il leva les yeux au ciel et crut voir don Juan d'Aguiiar : il entendit les dernières paroles du vieillard qui lui recommandait sa fille. Toute sa colère tomba.

Le noble jeune homme fit taire les mouvements impétueux qui s'élevaient en lui. Il prit la main <le Carnscn, et tendant Tauire à Aïxa, il lui dit avec

ou LES MAl-RES SOUS PIIILTPPE III. 1^1

douceur et d'une voix encore tremblante d'émotion :

— Que puis-je pour vous, senora? parlez, disposez de moi... Piquillo est mon ami... puisqu'il est le vôtre.

— Bien vrai? s'écria-t-elle.

— ëe le jure! répondit-il avec Derté, et vous verrez que Piquillo n'est pas le seul qui sache tenir un serment.

Soit que la voix, soit que les yeui de Fernand eussent trahi ce qu'il éprouvait et les combats intérieurs qui venaient de se livrer en lui, Aïsa les avait devinés sans doute, car ses joues si pCdes s'animèrent tout à coup, un rayon céleste brilla dans ses yeux, illumina son front, et, semblable à l'ange qui, après la peine, apporte la récompense, elle saisit la main de Fernand et s'écria :

— Bien... bien, Fernand! Je t'estime et t'honore, c.ir lu es un noble cœur!

Le pavillon du parc.

La cour parlait le lendemain pour Valladolid. Elle y allait souvent; le but du duc de Lerma, en multipliant ces voyages, était d'habituer peu à peu le roi à s'y fixer, ce qui finit par arriver, et le siège du gouvernement y fut définitivement transporté, pendant le ministère du duc de Lerma.

Le ministre, el surtoulson frère SandovalyRoyas, le grand inquisiteur, préféraient ce séjour à celui de Madrid. Une grande capitale, oisive et railleuse, les gènail. Ils étaient trop en vue. A Valladolid, ils se

142 PIQt'ILLO ALLIACA.

croyaient chez eux, grâce surtout aux ma^n'iûques et nombreux couvents dont les habitants formaient la moiiié de la population.

Valladolid est situé au fond d'une immense vallée qui semble avoir été formée par quelqu'une des grandes convulsions du globe; car les flancs des collines qui l'environnent, sont escarpés et découpés en formes si bizarres, qu'ils ont été sans doute ravagés par quelque force volcanique.

Le tout donne un aspect sombre et triste à la ville, qui avait alors l'air d'une immense chartreuse.

La cour s'éloigna de Aladrid, la comtesse d'AIlamira était obligée de la suivre, puisqu'elle était attachée au service de la reine; et Carmen, ainsi qu'Aïxa, devaient accompagner la comtesse, car il avait été décidé que, jusqu'à l'époque de son mariage, Carmen ne quitterait point sa tante.

Fernand aurait bien voulu partir avec sa Oancée; mais il venait de promettre à Aïxa de faire toutes les démarches nécessaires pour découvrir les traces de Piquillo, et, une fois ce premier point obtenu, d'employer tous ses amis et tout son crédit pour le délivrer.

Aïxa complaît bien aussi un peu sur la reine, mas avant d'avoir recours à elle, il fallait d'abord savoir où était le prisonnier et quel genre de danger le menaçait.

Don Fernand resta donc à Madrid, et les deux jeunes filles partirent pour Valladolid, avec la comtesse.

Quoique attachée au service de Sa Majesté, la comtesse était rarement au palais et n'y séjournait que pour son plaisir. Ses fonctions se bornaient à peu de chose : la reine ne l'appelait presque jamais, et au lieu (leûe-

ou LLû MAUUKS SUIS l'RlLlPPE III. l/j-

mpiirer à Vallacîolkl même, elle habitait non loin de Médina et sur les bords du Diiero, un antique châieaiî, dont le parc était traversé par cette rivière. Son onde pure et fraîche, tantôt coulait doucement sur un lit de blancs cailloux, tantôt bouillonnait avec fracas sur des roches aiguës.

Ce lieu solitaire et pittoresque séduisit tout d'abord les deux jeunes filles. Ce qui est rare dans cepays,ies environs en étaient fort boisés, et une forêt, qui s'étendait assez loi'», enloiU'ait le château, placé dans un ravin assez profond, agrément qui augmentait encor{^ l'aspect mélancolique du lieu.

Carmen n'avait pas besoin d'occupation; dans les allées du parc ou dans celles de la forêt, elle rêvait à Fernand, cela lui suffisait. Aïxa, qui, sans doute, ne voulait rêver à personne, ne restait pas un instant oisive; ellp faisait de longues pro iienades, parcourait les environs, allait surtout à une ferme voisine, d'où l'ou découvrait des points de vue admirables; elle emportait ses crayons et ses pinceaux et passait des heures entières à peindre. La fermière, qui n'était pas riche, availde nombreux enfants, une fllleentre autres, qu'elle aurait bien voulu marier.

Aïxa s'occupait déjà des moyens de réaliser ce rêve; elle avait pensé à la dot, autrousseau, elle y travaillait eile-méme; enfin cetteûme ardente et noble qui croyait tout possible à une volonté ferme et courageuse, sentait sans doute quequelquc danger la inenaçait, et, déridée à combattre, décidée à triompher d'elle-même et de ses pensées, elle savait les éloigner et les vaincre par le travail, par l'élude, par les distractions quVIle demandait à la bienfaisance; et ses combats, à elle, étaient encore des vertus.

1^/i PiQl'll.LO ALLIAGA

Non loin de cet asile si pur et si chaste, dans le palais de Valîadoiid, s'agitaient bien d'antres passions. Le duc de Lerma avait, depuis quelque temps, remorqué dans le roi, d'ordinaire si calme et si tranquille, une espèce d'agitation et d'effervescence qui l'inquiétait.

— Qu'est-ce donc? avait-il demandé à son fds, le duc d'Uzède. Qu'y a-t-il?

— Rien! une vague inquiétude qui a besoin d'air et de mouvement, et i! reste toujours renfermé dans l'enceinte de ce palais.

— C'est juste, il faudrait organiser...

— Quoi donc?

— Quelque cérémonie religieuse... quelque procession qui lui donnât un peu de bon temps et de distraction,

— Je ferais mieux.

— Auriez-vous une idée?

— Oui... une partie de chasse.

— Exercice trop fatigant, auquel Sa Majesté n'est pas habituée.

— Aussi nous suivrons seulement la chasse en voiture, dans les bois de Médina.

— C'est possible.

— Par une belle journée... un beau soleil... quand le roi verrait de la verdure et des arbres.

— Oui, dit le ministre, ici à Valîadoiid... il n'y a pas de danger.

Et une partie de chasse fut ordonnée pour le lendemain.

Elle se passa sans danger, et au bout de deux ou trois heures de promenade en voiture, le roi rentra enchanté de son expédition. Il avait vu galoper des che-

ou LES MAIRES SOUS PHILIPPE III. 1^5

vaux, entendu le bruit des cors, l'aboiement de la mente; il avait surtout humé un air vif et pur. Il dîna avec un gr?in(\ appétit, ce qui n'arrive pas toujours ;iux estomacs royaux, et, quelques jours après, par les avis du ducd'Uzède, il voulut recommencer.

Le duc de Lerma et le grand inquisiteur, après en avoir délibéré en conseil, n'y virent aucun inconvénient.

Cette fois, )e roi voulut suivre la chasse à cheval, toujours par lavis du duc d'Uzède. Comme cette idée lîii était venue presque au moraentdu départ, on n'avait pas eu le temps d'en délibérer, et l'on partit.

La journée était avancée lorsqu'on se mit en i hasse.

Le matin, le ciel était sombre, et l'on ava't voulu iiitendre, pour plus de sûreté, que le soleil eût dissipé les nuages et fût dans toute sa force; d'ailleurs, la chasse devait, comme la première fois, ne durer que (juelqucs heures.

Il en fut autrement. Le cerf y avait mis de la mauvaise volonté et n'avait pas voulu se laisser forcer; le jour baissait, et le roi, qui était resté un peu en arrière avec le duc d'Uzède pariùssait fatigué de sa journée.

— Eh bien! sire, abandonnons la chasse.

— Et le cerf qui n'est pas forcé!

— Votre Majesté y tient-elle infiniment?

— Pas beaucoup; c'est trop long.

— Laissons ce soin à vos piqueurs et retournons à Vaihidolid.

— Mais que dirons-nous en arrivant?

— Que nous nous sommes égarés, que nous avons pordu la chasse.

ihG PIQl'ILLO ALLIAGA

— C'est une idée, dit le roi en souriant.

— Justement nous sommes loin de votre suite; on ne nous voit pas. Prenons celle allée à gauche.

— Tu la ronnais, duc?

— Pai faiteinent, sire, elle nous conduira hors du bois.

Les deux cavaliers s'y élancèrent. Au bout de quelques minutes, le duc tourna à gauche, puis adroite, puis encore à gauche, et on ne voyait pas apparaître la grande route.

— C'est si singulier! dit Is roi, il me semb!e que nous tournons le dos à Valladolid.

— Je ne crois pas, sire.

— Tu n'eu es donc pas sûr?

— Je suis sûr de mon chemin, répondit le dic (qui le connaissait paifailemeni), quand il fait joni ; mais voici la nuit arrivée, et jenesaisplns où je suis.

— Ah mon Dieu! fit le roi avec un peu de crainte.

— Et personne dans ce bois poui- demander la route! Depuis longtemps nous n'entendons plus ni le ))ruit (les chevaux ni le son des cors.

— Mais, duc, (lit le roi en s'eiïarçant de sourire, nous sommes donc égarés?

— C'est probable, sire.

— Egarés réellement?

— Grâce au ciel! qui aura voulu nous épargner un mensonge; et en le disant, comme nous en étions convenus, il se trouvera que nous dirons la vériié.

— Cela vaut mieux, dit le roi. Cependant, j'aimclais autant que ce ne fût pas... car enfin, seul ainsi dans une forêt, à sept ou huit heures du soir...

— Plus que cela,siie, huit heures et demie. L'Angélus est sonné.

ou LES AÎAURES SOUS PHILIPPE III. l'iV

— Tu vois bien, cela ne m'est jamais arrivé!

— Eh i)ien! sire, ce sera dans votre vie un incident, une aventure de roman.

— C'est vrai!... Mais c'est que j'ai faim, et une faim très-vive, mon cber duc.

— Ah! voilà qui est moins romanesque! Mais, sire, tenez, au milieu de ces bois, ne voyez-vous pas là-bas, là-bas, briller une lumière?

— Je la vois, dit le roi vivement.

— Dirigeons-nous de ce côté, nous sommes sauvés!

Le roi, dont cet incident venait de ranimer la gaieté, lança son cheval au galop et suivit une longue allée verte.

— Tu as raison, duc, disait-il en riant, tu as raison. Vivent les aventures! c'est charmant! c'est délicieux! Je ne voudrais pas pour beaucoup que celle-ci ne me fût pas arrivée.

Mais tout à coup il arrêta son cheval et dit en baissant la voix d'un air inquiet :

— Je ne vois plus la lumière!

— C'est vrai, sire; elle a disparu.

— Alors, qu'allons-nous devenir?

— Marchons toujours. Cela prouve qu'il y a de ce côté des habitations... quelque chaumière, quelque ferme.

— C'est juste.

— Et la lumière qui brillait tout à l'heure aura été éteinte par ce paysan ou par ce fermier.

— Ce qui prouverait, dit le roi avec inquiétude, qu'il est plus lard encore que tu ne le disais d'abord.

— Qu'importe! nous ne pouvons plus maintenant espérer dîner à Valladoli I.

l/j(S PIOriLLO ALLIAGA

— Ah! (lit le roi en poussant un cri de joie... je rêve s la petite lumière!

Un groupe épais de vieux arbres la leur avait cachée pendant quelque temps, et le roi sentit renaître sa gaieté.

— Oui, oui, c'est quelque chaumière, quelque ferme. ÎS^ous ferons un mauvais dîner, c'est égal.

— C'est bien plus piquant, sire.

— Tu as raison, mon cher duc.

— Du lait el du pain bis.

— Repas dont j'ai entendu parler, mais que je ne connais pas.

— Vous ferez sa connaissance.

— Et puis le fermier ou le paysan ne saura pas qui nous 50 m nés.

— Nous ferons de l'incognito.

— Ce sera charmant! nous le ferons parler de ton père le duc de Lerma.

— Dont il dira peut-être du mal.

— Cela m'amusera, et puis nous lui parlerons de moi-même, du roi!

— Vous entendrez leurs éloges, leurs bénédictions.

— Je le crois, dit le roiavecsatisfaction,carmoi je n'ai jamais voulu leur faire que du bien; ce sera, pour moi, une soirée charmante.

— Votre Majesté est-elle encore fâchée de s'être égarée?

— J'en suis ravi, au contraire!... mais cette alée est bien longue et n'en finit pas.

-- Nous approchons cependant.

— Oui, dit le roi, enfin nous y voici!

Le bâtiment devant lequel ils se trouvaient, n'était ni une chaumière, ni une ferme... C'était un pavillon

or LES MAURtS SOUS PHIMPÎ-E III. l/l9

gothique, tenant à un parc considérab'e et dont les murs semblaient avoir une lieue de tour. La lumière qu'ils avaient aperçue, s'échappait d'un des volets du paviilon qui était enlr'ouvei t.

Le roi appela, personne ne répondit. Il y avait, audessous de la croisée, une petite porte donnant sur la forêt.

Le roi frappa; personne ne vint.

Sa Majesté, qui d'ordinaire était obéie, avant même d'avoir commandé, regardaleduc d'un air consterné. C'était comme un désastre, comme une révolution qui changeait toutes ses habitudes.

Un froid a>sez vif, l'air du soir et de la forêt, commençaient à les saisir; la gaieté du roi était dissipée. Pour comble de malheur, le ciel était sombre, nuageux, et une petite pluie une se mit à tomber. Vue des fenêtres du palais, c'eût été à peine un brouillard, mais dans la forêt, c'était autre chose.

— Voici une averse horrible! s'écria le roi, qui n'aimait plus les aventures, c'est insupportable... on ne peut pas rester dans une pos lion pareille.

Le duc avait frappé de nouveau à la petite porte, et paraissait lui-même fort déconcerté qu'on ne vî:!t pas lui ouvrir.

— Nous ne pouvons pas cependant passer la nuit dans celle forêt, dit le roi toialement découragé, ci quant à remonter à cheval dans ce moment et avant de m'être reposé, cela m'est impossible.

— Attendez, sire... attendez, dit le duc, il me semble que le volet de ce pavillon est cnlr'ouvert.

— C'est vrai, et la feiîélre aussi.

— Puisque personne ne répond, c'est qu'il n'y a personne.

— Eh bien, duc?

— Eh bien, si Votre Majesté y entrait, elle y trouverait du moins un abri contre le froid et la pluie; moi pendant ce temps, je remonterai à cheval, et rien qu'en suivant les murs de ce parc, quelque étendu qu'il soit, je Onirai toujours par trouver la maison d'habitation, et je viendrai alors reprendre Votre Majesté.

— A merveille! j'approuve! Mais comment voulezvous que j'entre dans ce pavillon?

— Comme je vous l'ai dit, sire, par cette fenêtre qui estenlr'ouverte.

— Mais elle est à douze ou quinze pieds de terre.

— Dix tout au plus.

— C'est encore trop, sans échelle, pour un homme seul.

— Mais pour un homme à cheval.

— Que voulez-vous dire?

— Si Votre Majesté veut le permettre, je vais descendre de cbeval et ranger le sien le long de la muraille; il est extrêmement doux... et puis il est fatigué.

— Il n'est pas seul, dit le roi.

— Je vais le tenir par la bride... je réponds qu'il ne bougera pas.

— Eh bien! dit le roi avec impatience.

— Eh bien! si Votre Majesté, tout en s'appuyant contre la muraille, veut monter debout sur la selle, elle se trouvera presque à la hauteur de la croisée, et en s'aidant un peu des mains...

— C'est, ma foi, vrai, dit le loi d'Espagne, qui, à mesure que parlait son conseiller, venait d'exécuter tout ce qu'il lui avait indiqué. C'est charmant, c'est coiiime qui dirait monter à l'assaut.

ou LES MAURES SOUS PHILIPPE III. ,151

— En brave militaire, en ûer Castillan... à l'escalade!

— Ça ne m'étaii jamais arrivé, dit le roi. M'y voici, ajouta-t-ilen enjambant.

— A merveille, sire, dit le duc en montant à cheval. Que Votre .Alajeslé se repose et m'attende; dès que j'aurai des nouvelles, dès que je saurai où nous sommes, je reviendrai vous avertir et vous reprendre, et quand je frapperai fortement trois coups à cette porte, n'oubliez pas de descendre; c'est par là cette fo s que Votre Majesté sortira, car je vais m'arranger, n'importe à quel prix, pour en avoir la clé.

Le duc partit au galop, emmenant son cheval et celui (le Sa Majesté.

Le roi alors quitta la croisée qui donnait sur l'allée du bois et se retourna, i: était dans une espèce d'antichambre fort élégante, qu'éclairait une lampe d'albâtre, placée sur une table de marbre.

Une porte en bois des Iles habilement sculptée était à sa gauche : il l'ouvrit, et se trouva dans une pièce si richement illuminée, que l'éclat des bougies pensa l'éblouir, lui qui venait de l'obscuiiié. Celte salle, ornée de peintures rares et des meubles les plus précieux, oÛVait, entre autres singularités, une table sur laquelle on apercevait non du lait et du pain bis, mais une splendide collation, avec un seul couvert.

Un feu brillant pétillait dans une cheminée de marbre.

Mais, du reste, personne, pas une âme vivante.

Le roi étonné se frottait les yeux, il ne pouvait (Toire à ce qu'il voyait; plus que jamais, les aventures lui paraissaient agréables et il se disait, en lui-

même, que si elles ressemblaient toutes à celle-ci, il était bien dupe de n'avoir pas co:nmencé plus tôt.

Cette jolie salle avait encore une autre porte; !e roi, devenu intrépide, l'ouvrit hardiment. Personne encore!

Partout la solitude et le silence, mais le réduit le plus joli, le plus coquet, ce que de nos jours on appellerait U!i boudoir. Des girandoles garnies de bougies brillaient de tous côtés, et près de la cheminée, au brasier ardent, un large canapé offrait à Sa Majesté pour se reposer de ses fatigues, des coussins soyeux et rebondis.

Le roi commençait à croire à la magie, et se demandait si, lui, le roi catholique, pouvait rester plus longtemps en ces lieux... quand vis-à-vis de lui, une porte cachée dans la tapisserie, s'ouvrit tout à coup.

Une jeune fd!e d'un aspect ravissant, les yeux brillants de gaieté et le sourire sur les lèvres, parut devant lui.

Sa Majesté le roi d'Espagne et des Licles n'avait jamais rien vu de plus joli, de plus sé;iuisant, de plus enchanteur que cette figure de jeune fille; il la regardait d'un œil à la fois étonné et ravi : il n'osait parler de peur que celte apparition ne s'évanouît et ne se dissipât comme une ombre.

Etendant les bras vers elle pour la saisir et l'arrêter, il allait tomber à ses genoux, mais sa surprise redoubla, et il se releva en entendant ces paroles, qu'accompagnait une gracieuse révérence :

~ Miile pardons, seigneur Cuvalier, de vous avoir fait attendre.

FIX DU TUOlTlÈME VOLUME.

Les éditeurs du MusÉi m littéraire, jaloux de conserver à cette intéressante publication la faveur, justement méritée, dont elle jouit depuis plus de ONZE ANS , viennent (Py apportei- de nouvelles améliorations qu'ils s'empressent oe signaler à leurs abonnés.

A partir de la CINQUANTE QUATRIÈME série et suivantes, MM. les souscripteurs recevront, en livraisons

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