‹ Piquillo Alliaga; ou, Les maures sous Philippe III (volume 2)Chapitre 13 sur 62 · SOUS LES TOITS · texte numérisé non relu

SOUS LES TOITS

Piquillo était essoufflé quand il arriva au haut de l'escalier. Il est vrai qu'il venait de hâter sa marche et de monter vivement, car, dès le troisième ou quatrième étage, il avait entendu des cris confus qui devaient provenir des régions supérieures, le bruit augmentant à mesure que Piquillo gravissait les degrés. Arrivé au dernier étage, c'est à dire à un grenier situé sous les toits, il lui fut facile de trouver la chambre de la vieille femme, c'était la seule; et plus facile encore d'y entrer, attendu que la porte était ouverte. 11 aperçut d'abord trois hommes en manteaux noirs; leurs longues épées, la plume râpée de leur chapeau, et mieux encore leurs traits durs, sévères et sans pitié, tout révélait desalguazils dans l'exercice de leurs fonctions.

— Vous n'enlèverez pas ma fille ! s'écriait la vieille femme qui la veille avait abordé Piquillo ; les cheveux gris en désordre, les yeux namboyans, un bras tendu vers le ciel, elle brandissait de l'autre une pelle de fer qu'elle venait d'arracher du foyer et dont elle menaçait les assaillans.

Derrière elle, une femme, belle encore, nais pâle et maigre, venait de s'élancer d'un misérable grabat. Ses épaules brunes, à moitié nues, n'étaient couvertes que par ses longs cheveux noirs. Enveloppée dans une couverture de laine en lambeaux, elle se traînait à genoux, demandant grâce aux alguazils. dont un avait fait un pas vers elle et venait de la saisir par la main. A cette vue, poussant un rugissement de lionne à qui on enlève ses petits, la vieille femme avait levé sa redoutable pelle et allait en écraser la tête de l'alguazil, lorsque Piquillo parut devant la porte, semblable à ces corps d'armée qui, tombant à l' improviste sur le champ de bataille, arrivent pour décider du sort de la journée et changer la face des évènemens.

La pauvre femme suppliante étendit les bras vers lui ; les alguazils demeurèrent immobiles, la pelle de fer resta suspendue... tous les corn bat tans s'arrêtèrent. Ce fut comme une trêve impromptue et tacite.

— Qu'est-ce, Messieurs? dit froidement Piquillo, pourquoi traiter aussi brutalement ces pauvres femmes ?

— Parce qu'elles doivent dix ducats au propriétaire de cette maison, au seigneur Pedro Diaz, corrégidor de la Tille de Pampekme.

On se rappelle que Josué Calzado, notre ancienne connaissance, n'exerçait plus depuis longtemps ces fonctions; vu le rôle influent;

2u*3 avait joué dans l'émeute des fueros, le duc e Lerma l'avait, le soir même, nommé corrégidor mayor à Tolède, et le seigneur Pedro Diaz l'avait remplacé à Pampelune sur la recommandation du duc d'Uzède, fils du premier ministre.

— Oui, seigneur cavalier, s'écria la vieille femme, c'est Pedro Diaz, le corrégidor qui est cause de tout ! Ne pouvant le payer, nous voulions vendre jusqu'aux derniers meubles qui nous restaient de notre opulence.., ceux dont ma fille ne voulait pas se séparer !

— Jamais !... jamais ! s'écria celle-ci avec désespoir, je l'ai juré...

— C'étaient sa guitare et son miroir! elle les avait gardés jusqu'à présent ; c'est moi, sa mère, poursuivit la femme, avec une volubilité difficile à retenir, c'est moi gui, sans lui en parler, avais résolu de m'en défaire pour avoir du pain et payer nos loyers, et comme j'ai voulu moi-même aller les vendre... ne voilà-t-il pas que ce Pedro Diaz qui avait ses desseins, car il en a malgré ses soixante ans, ce misérable corrégidor!...

— Respect, s'écria gravement l'alguazil, respect, senora Urraca, au seigneur corrégidor !

— Je me moque de lui et de tous les corrégidors de l'Espagne, s'écria la vieille femme, dans une exaltation qu'il n'y avait plus moyen, d'arrêter, nous avons vu et reçu des princes., des ducs, et des grands seigneurs qui avaient d'autres tournures que ton corrégidor... qui est censé rendre la justice et gui devrait d'abord se la rendre à lui-même. Oui, seigneur cavalier, continua t-elle en s'adressent à Piquillo... il a osé prétendre, voyant que nous allions lui] échapper, que ces bijoux étaient trop beaux, trop riches pour nous appartenir, et que s'ils étaient dans nos mains, c'est que...

Sa fille poussa un cri d'indignation, et voulut s'élancer du grabat sur lequel elle s'était rejetée.

— Tais- toi... tais-toi... Alliaga, lui dit sa mère en l'enveloppant de la couverture en lambeaux dont elle la drapa ; ce seigneur cavalier n'en croit rien pas plus que ce corrégidor qui veut nous faire arrêter pour nous tenir, pendant tout le temps qu'il voudra, en prison et en son pouvoir.

— - Serait-il vrai ! s'écria Piquillo.

— C'est notre ordre, dit le chef des alguazils.

— Et pendant ce temps, continua la vieille, ees messieurs, pour payer les frais, s'empareraient de notre trésor, de la guitare de ma fille

et de son miroir. Mais ils ne les auront pas, jt les ai trop bien cachés pour cela.

— C'est ce que nous verrons, s'écria l'alguazil ; en attendant, seigneur cavalier, permette*» nous d'exécuter nos ordres.

— Vous me permettrez au contraire de m'y opposer, répondit Piquillo d'une voix ferme»

jusqu'à ce que j'aie rendu compte de cette affaire à Son Excellence don Juan d'Agmler, vice-roi de la Navarre, dont j'ai l'honneur d'être un des secrétaires.

A ce nom révéré, les trois alguazils s'inclinèrent en même temps par un mouvement de terreur rapide et sympathique.

— Comme il faut avant tout, cependant»

poursuivit Piquillo, que le seigneur Pedro Diaz ait satisfaction pour ses loyers, voici tes dix ducats qui lui sont dus et un de plus pou? les frais. Pour le reste, je me rends caution de ces femmes ; je vais d'abord les entendre, puis je ferai après mon rapport au vice-roi, en présence du corrégidor lui-même, s'il veut y assister... vous pouvez l'en prévenir.

Les alguazils prirent d'abord leur argent, puis saluèrent avec respect et on entendit quelque temps encore, pendant qu'ils descendaient l'escalier, des exclamations de surprise

I et de joie, dont le bourdonnement s'élevait et montait jusqu'à la mansarde.

C'était la première fois que Piquillo se posait comme protecteur de quelqu'un, lui qui jusqu'alors avait toujours été protégé; c'était

I la première fois de sa vie qu'il connaissait le pouvoir et en usait ; nommé secrétaire d'un grand seigneur depuis une demi-heure à peine, il avait déjà fait du bien, il avait défendu un opprimé, bonheur que bien des fonctionnaire* n'ont pas la chance de rencontrer pendant toute la durée de leur gestion.

Cependant la senora Urraca avait soigneusement fermé la porte et présentait à Piquillo la seule chaise intacte qui existât dans la mansarde ; elle s'assit sur le pied du lit de sa fille en lui disant :

— Puisque ce jeune seigneur veut bien nous protéger et nous défendre, dis-lui tout, mon enfant, dis-lui notre fortune, notre gloire, le rang que nous avons occupé...

Piquillo ne pouvait s'expliquer encore chez qui il était ; ces mots de gloire et de fortune contrastaient singulièrement avec l'abjection et la misère qui régnaient autour de lui. De ices deux femmes, l'une noble et distinguée, lui inspirait, dans son malheur, une secrète compassion ; l'autre, basse et commune, lui causait une invincible répugnance.

La première avait été belle, et ne l'était plus!

A ne considérer que la régularité de ses traits, ses dents si blanches, ses yeux d'un noir velouté, et le sourire caressant qui errait encore sur ses lèvres, on ne lui eût donné que vingt-

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cinq ans. Mais quand on contemplait ce teint pâle, ces joues fanées et amaigries, et surtout me ou deux rides qui sillonnaient son front, il fallait supposer qu'elle avait huit ou dix ans de plus, ou qu'alors les chagrins et non le temps avaient laissé ainsi la trace de leur passage.

Elle se souleva avec peine sur le seul matelas qui composait sa couche, ets*appuyant sur son bras, elle commença d'une voix lente et affaiblie an récit, interrompu à chaque instant par les exclamations, réflexions et lamentations de sa mère, pour qui parler était un besoin de première nécessité, et dont la loquacité était le moindre défaut.

— Mon père, Aben Alliaga, était un des Maures qui prirent les armes dans les Alpujar- «s contre la tyrannie de Philippe II. C'est pendant cette guerre et au milieu des montagnes que je vins au monde, à ce que m'a dit ma mère.

— Oui... oui... s'écria Urraca, je portais mon enfant dans mes bras, et nous suivions l'armée qui, longtemps victorieuse contre le marquis de Mondajar, fut enfin vaincue par don Juan d'Autriche ; je me rappelle encore ses soldats qui ne faisaient pas de quartier, et qui nous obligeaient à nous cacher dans des rochers inaccessibles. Alliaga mon mari fut tué bravement à la montagne, en voulant nous défendre et nous donner le temps de fuir... Je me sauvai à Grenade, et de la à Seville, où j'élevai mon enfant de mon mieux !

— C'est-à-dire pas du tout ! reprit sa fille.

A cinq ou six ans j'allais avec ma mère mendier dans les rues... rentrant à la maison avec ce qu'on nous avait donné, et quand on ne nous donnait rien, ne mangeant pas !

•—Ah ! je connais ça ! se dit à part Piquillo.

— - Je n'avais donc aucune espèce d'instruction... quant à la religion, pas davantage... ma mère n'ayant jamais su au juste si elle était maure, juive ou chrétienne !

— Ce n'est pas ma faute.

— Je ne vous en fais pas un reproche, ma mère. Mais alors, et à défaut de mieux, je me suis fait un culte à ma manière. Je pensais à mon père, le soldat, qui avait été tué pour nous, en nous défendant... Je le priais et lui demandais conseil ; rarement, quand j'étais heureuse ; beaucoup, quand j'avais du chagrin ; et depuis longtemps j'y pense toujours...

Piquillo se sentit ému, et rapprocha sa chaise du lit de la pauvre femme.

— A dix ans, continua-t-elle, il paraît que j'étais jolie.

— Charmante ! s'éria la mère avec fierté.

Quelques misérables que nous fussions, seigneur cavalier, les passans s'arrêtaient dans la me pour la regarder ; sa beauté perçait à travers see haillons !

— Bien aisément, continua Alliaga en sou- 1

riant, rien ne s'y opposait ! Un jour que j'avais bien froid et bien faim... je me mis à chanter pour passer le temps, et je m'aperçus que j'avais de la voix.

— Une voix admirable, s'écria la mère, admirable... une source de fortune ! aussi dès ce moment les maravédis commencèrent à pleuvoir sur nous.

— J'allais tous les soirs au pied de la Giralda, continua sa fille, la grande tour de Sévi lie... Vous la connaissez, monsieur ?

— Non, dit Piquillo.

— Ah ! c'est superbe !...

Et puis elle ajouta avec un sentiment de fierté qui contrastait singulièrement avec sa situation, c'est bâti par les Maures, nos ancêtres. Là, tous les soirs, se formait autour de moi un cercle nombreux, et quand, après avoir chanté, je faisais la quête avec mon tambour de basque, c'était à qui me jetterait une pièce de monnaie pour avoir de moi une révérence. Un jour parmi mes auditeurs en plein air, se trouvait le seigneur Es te ban Andrenio, chef de la musique au grand théâtre. 11 pensa sans doute que la Giralda (c'est ainsi qu'on me nommait dans Se vil le) était appelée à d'autres succès, et m'emmena avec lui ainsi que ma mère.

— Certainement je ne voulais pas quitter mon enfant.

— En deux ou trois ans, il m'apprit la danse et la musique, et me forma pour le théâtre, avec des soins, une patience et une bonté que je crus longtemps désintéressés... Enfin je débutai.

— Je crois y être encore ! interrompit la mère avec exaltation. Quand ma fille parut, je manquai de me trouver mal ! je n'aurais pas pu donner une parole... ni une note.

— Heureusement, dit Piquillo... ce n'était pas vous qui débutiez !

— C'était elle ! c'était ma fille... mon enfant ! l'enfant que j'avais élevée et qui me payait eu un seul instant de toute ma tendresse et de mes peines... Quel succès! quel triomphe!... Je croyais que la salle allait s'écrouler sous le bruit des applaudissemens.

— Oui... oui... s'écria Alliaga... je fus égarée, enivrée ! Comment une pauvre jeune fille aurait-elle résisté à une pareille ovation, à de tels éloges ? C'était à en perdre la raison !

— Et le soir même, s'écria la mère avec orgueil, tous les comtes, les ducs, les grands seigneurs et le directeur du théâtre étaient dans ma loge à m'accabler de complimens! Ils étaient tous à mes pieds, et dès ce moment la Giralda eut un traitement magnifique... trois mille ducats. Je ne la quittai pas d'un instant. Imaginez-vous, seigneur cavalier, un logement superbe ! une maison montée ! une femme de chambre! un petit nègre pour nous accompa-

Sner au théâtre, et une table dont jef ' ottBours.

PIQUILLO ALLIAOA.

— Alors, continua la G ira Ida, le seigneur' Esteban Andrenio, le chef de musique, qui était la cause de ma fortune, voulut en réclamer le prix. La reconnaissance que je lui devais n'allait pas jusque-là, et je repoussai ses offres avec indignation.

— Un grand tort ! s'écria sa mère avec Pair le plus grave, d'un homme dévoué qui pouvait lui être utile et lui donner des rôles, elle se faisait un ennemi mortel ! c'est une faute au théâtre ; mais les jeunes filles ne suivent que leur tête et leur caprice... elles ne veulent pas écouter leurs mères, qui ont de l'expérience et de la sagesse !

Et la senora Urraca poussa un profond soupir, en ajoutant d'un air indulgent: Après cela, seigneur cavalier, il ne faat pas lui en vouloir, elle était si jeune alors... elle venait d'avoir quatorze ans !

Piquillo étonné ne comprenait plus ; habitué aux purs et chastes senti mens d'Aïxa et de Carmen, les usages et les mœurs dont on déroulait à ses yeux le tableau lui semblaient si extraordinaires qu'il regardait si la senora Urraca parlait sérieusement.

L'excellente mère était de bonne foi, car les mères des comédiennes forment une classe à part et une maternité exceptionnelle. C'est un dévouroent et un amour qu'elles entendent à leur manière, et Piquillo en écoutait le développement, non pas avec plaisir, mais avec curiosité : semblable au voyageur qui en quittant un beau et riant pays qu'il connaît, n'est pas fâché de passer dans une région âpre, en désordre et effrayante, qui est pour lui toute nouvelle.

— Tout cela pouvait se réparer encore, continua la vertueuse mère, en s'essuyant les yeux, si elle n'avait commencé par une folie... par une extravagance, une inclination de cœur...

une passion! M'a-t-elle donné assez de peine et de tourment, celle-là ! J'en pleurais jour et nuit, je voyais ma fille qui courait à sa perte !...

— Vous vouliez donc l'en empêcher! s'écria Piquillo, en rendant à la pauvre mère une 1 ] partie de son estime.

— Oui, seigneur cavalier, oui ! le ciel m'en est témoin ! s'écria la senora Urraca d'un ton sévère. Je lui ai repété vingt fois :

Tout dépend au théâtre du premier amant que l'on prend... tout notre avenir est là; c'est i par là qu'on nous juge !

Et si vous saviez celui qu'elle a choisi ?...

— Je l'aimais, s'écria la Giralda, les yeux brillansde souvenir, pendant que ses joues pâ- 1 les te colorèrent un instant ; oui, je l'aimais, et ce fut mon premier, ce fut mon seul amour! Il était du sang de mes ancêtres, de celui de mon père, du sang qui coule dans mes veines...

— Eh ! mon Dieu ! oui, dit la mère en soupirant, un Maure... qui était riche!... mais, à

quoi bon... elle ne voulut rien accepter de lui... rien!...

— Que la guitare sur laquelle je répétais ses chants arabes, et le miroir où il me trouvait si belle !...

—Et ce que vous ne croiriez jamais, seigneur cavalier, s'écria la mère avec indignation, il voulait absolument la retirer du théâtre !...

— Oui... oui, dit tristement la Giralda ; j'aurais peut-être dû l'écouter! Mais une fois, voyez-vous, qu'on a goûté de ces douceurs qui ne ressemblent à aucune autre, de cet enivrement de la scène, de ce frémissement qu'on fait naître, de ce bonheur de tenir toute une foule attentive et comme suspendue à ses lèvres, quand on l'a entendue, ardente et passionnée, éclater tout à coup en cris de joie et d'admiration ; quand on est venue soi-même, à l'éclat des flambeaux, aux trépignemens de la multitude, recueillir leurs bravos et leur moisson de fleurs... il n'y a plus moyen d'oublier de pareilles émotions, elles deviennent un besoin, un délire; il faut vivre de cette vie ou mourir !

Et la Giralda était presque redevenue belle ; sa voix sonore et accentuée s'élevait à mesure qu'elle parlait; la couverture de laine qui la drapait à moitié laissait à ses gestes leur énergie et leur noblesse ; ses yeux avaient retrouvé leur expression et lançaient des éclairs !...

Tout à coup elle s'arrêta... regarda les murs dépouillés de cette mansarde, le grabat sur lequel elle gisait étendue... Puis ne pouvant supporter le contraste du souvenir et de la réalité, elle cacha sa tête dans ses mains et se prit à pleurer.

En voyant les larmes de sa fille, la vieille I Urraca ne put y tenir et se mit à sangloter ; il I n'y a pas de nature plus apte à la sensibilité I que celle des mères de théâtre.

— Oui, mon enfant, c'était une belle passe que la nôtre, et si tu avais toujours suivi mes

lavis... nous serions maintenant dans une autre I position...

— Eh! ce n'est point la richesse que je re- I grette, mais mon talent, ma beauté, et ma jeu- | nesse. Ah ! si le ciel pouvait me les rendre,

combien j'en ferais un meilleur usage !

— Tu suivrais mes conseils, tu songerais à l'avenir !

Mais sa fille, sans l'écouter, poursuivit avec chaleur : — Je ne perdrais pas un temps si précieux dans d'inutiles amours, dans de vaines intrigues, dans des rivalités de coulisses.

— Quand on vous attaque cependant, s'écria la mère, il faut bien se défendre, et si je n'avais pas été là... imaginez-vous que pendant que

I Giralda faisait de beaux sentimens, arrivait à I Se ville une débutante, la petite Lazarilla. Vous I en avez entendu parler ?

— Non, madame, reprit gravement Piquillo.

— C'était moins que rien, seigneur cavalier!

I s'écria la vieille avec une volubilité toujours

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croissante ; de l'audace et de l'aplomb, mais c'est tout ! pas le moindre talent ! et voilà celle à qni on voulait faire une réputation ! Tout ça, tous comprenez bien, était un coup monté contre nous; on nous en voulait, parce que nous étions plus jeune, plus jolie, et que nous étions adorée du public... du vrai public !

C'était le chef de musique, Esteban Andrénk>, qui avait organisé cette cabale pour se venger de nos refus. Mais il s'agissait d'un rôle nouveau, d'un rôle superbe où il y avait du chant et de la danse, trois ou quatre costumes différens, sans compter les paroles ! enfin, seigneur cavalier, un rôle à effet, de ces rôles qui vous placent et qu'on paierait de tout ce qu'on a, si on entendait ses intérêts !

Eh bien, ce rôle que toutes ces dames se disputaient. Lazarilla allait l'emporter...

On allait le lui donner, si nous n'avions pas mis de notre parti un des gentilshommes de la chambre, alors surintendant du théâtre.... uu grand seigneur!

— Oh ! s'écria la Giralda, en fermant les poings avec colère, je me le reprocherai toujours !

— Eh bien ! ma chère, tu as tort... c'était de légitime défense... On fait des cabales contre nous, nous tâchons de les déjouer.... Sans compter que, par 15, nous avons eu le pouvoir ! et dans les coulisses, c'est tout de régner !...

J'en ai tant vu qui avaient des amans jeunes, aimables et riches, et qui prenaient leur directeur... par-dessus le marché, rien que pour être reine et commander aux garçons de théâtre.

— Assez ! assez !... ne rappelons point ce temps-là! s'écria avec impatience la Giralda, qui souffrait visiblement de tous les détails que sa mère retraçait avec tant de complaisance ; et se retournant vers Piquillo:

— - Qu'est- il besoin de vous dire dans quel enivrement... dans quelle folie s'écoulèrent les quatre années qui suivirent !... courant de triomphe en triomphe, entourée d'adorateurs, combfêe de trésors et d'hommages, tout me souriait, tout m'avait réussi, jusqu'au jour où moi, qui n'avais eu que du talent, je m'avisai d'avoir de l'ambition !.... Je ne vous accuse pas, ma mère ! dit-elle à la vieille, qui faisait un geste de douleur, mais...

Et elle s'arrêta en levant les yeux au ciel.

— Qu'avez-vous ? lui dit Piquillo en voyant ses lèvres pâles et tremblantes.

— Ne va-t-elle pas encore se désoler ! dit Urraca; puisque l'intention était bonne, puisque nous avons fait de notre mieux, Dieu te pardonnera, car tu as toujours été bonne pour ta mère ! Dans le malheur ou dans l'opulence, tu ne l'as jamais abandonnée....

— Et mon enfant ! s'écria la Giralda avec un cri déchirant, si Dieu me demande ce que j'en ai fait, que lui répondrai-je ?... que lui ré-

pondrez- vous, ma mère, car c'est vous à qui je l'avais confié ?

— Tais- toi, tais- toi... dit la vieille femme voulant lui mettre la main sur la bouche.

— Non, je ne me tairai pas... j'ai promis de tout dire... ce sera ma punition à moi ; et se tournant vers Piquillo :

— Oui, celle qui fut bonne fille, a été mauvaise mère!...

Pour que quelqu'un me consolât et me pardonnât à son tour, dit-elle en regardant sa mère, le ciel m'avait donné un enfant!

Je ne l'avais pas avoué pour mon fils, mais du moins à Séville, à Tolède, il restait près de moi... je le voyais matin et soir, et jusqu'à cinq ans il ne m'a pas quittée !... mais un jour...

La Giralda éclata en sanglots, et sa mère, se hâtant de prendre la parole, s'écria :

— C'est moi, c'est moi qui vous dirai tout, et vous jugerez vous-même !

A Madrid, où nous avions été appelée à débuter, vu nos succès dans les provinces, un jeune homme de haute et noble origine qui tenait à la famille des princes d'Eboli, le jeune don Alvar, irrité de nos refus, s'était épris tout à coup pour nous d'une passion insensée et légitime !...

Oui, seigneur cavalier, il voulait nous épouser ; c'était tout naturel ! Depuis notre arrivée à Madrid, malgré nos succès, malgré notre réputation de talent et de beauté, il n'y avait rien à dire sur notre compte !... rien ! au contraire ; nous avions repoussé les offres les plus brillantes, ce qui nous avait donné, dans le monde, une renommée de vertu, et fait, au théâtre, de nouveaux ennemis !

Mais, grâce à ce mariage, je les bravais tous, continua la mère, dont il était impossible d'arrêter en ce moment les paroles, et jugez de ma joie, monsieur, d'établir enfin mon enfant d'une manière convenable... de nous allier à une famille princière, de voir la Giralda duchesse

et moi qui vous parle, moi, j'aurais été la bellemère d'un prince d'Eboli !...

C'était inouï, étourdissant, presque impossible ; aussi je jurai que ce serait !

Don Alvar, qui avait repoussé les conseils de ses amis et les prières de sa famille, était décidé à tout braver ; rien ne pouvait l'en empêcher, qu'une découverte qui me faisait trembler !

C'était celle de notre enfant, sur lequel la famille d'Eboli avait quelques soupçons, bien qu'il passât pour notre neveu !... Mais cela ne prouvait rien, parce qu'au théâtre, comme dans les presbytères, on n'a jamais que des neveux !

De plus, la famille avait déjà reçu des lettres anonymes qui venaient de la Lazarilla, j'en suis sûre. On pouvait nier le reste; mais cette naissance, si elle était démontrée, faisait rora-

prèle mariage et l'illustre alliance que j'avais rêvée pour notre maison.

Je pris on parti, je quittai Madrid emmenant l'enfant avec moi, ce fut convenu avec ma fille ; mais ce que je ne lui dis pas, c'est que quand je fus bien loin, bien loin, je le déposai à la porte d'un couvent.

— - Ah ! voilà notre crime ! s'écria la Giralda.

— Le mien! répondit la mère.... le mien, à moi seule ! c'était pour assurer à jamais ton bonheur, la fortune et la paix dans ton ménage !

Et après tout, me disais-je, où est le mal que cet enfant soit recueilli dans une pieuse maison, où l'on aura soin de lui, où il recevra une éducation meilleure encore que celle que j'aurais pu lui donner !

Pouvais-je prévoir, qu'après une année entière de combats et de lutte avec sa noble famille, au moment où celle-ci allait enfin de guerre lasse donner son consentement, don Alvar irait se prendre |de dispute avec un autre soupirant, un rival, un jeune officier des gardes Wallonnes, qui, tous les soirs, venait admirer la Giralda au théâtre, pas ailleurs, seigneur cavalier, je vous le jure, au théâtre seulement.

— £h bien ! s'écria Piquillo.

— Eh bien... ce don Alvar, comme un amoureux, comme un étourdi qu'il était.... se laisse tuer ! Un coup d'épée bien fatal pour nous !

Laissant ma fille, la future princesse d'Eboli, veuve avant son mariage, et toute notre maison, la maison Alliaga, déshéritée de la splendeur qui l'attendait!

Je me hâtai alors d'avouer à ma fille ce que j'avais fait de son enfant, que je courus redemander au couvent et aux révérends pères à qui je l'avais confié.

— Parti, monsieur, parti ! s'écria la Giralda... Où le chercher, où le retrouver ?

— Et voilà, chaque jour, ce dont elle s'accuse, quand moi seule suis coupable.

— Non, ma mère, non, je n'aurais jamais dû me séparer de mon enfant ; mon plus grand crime n'est pas sa naissance, mais son abandon, et sa mort peut-être ! Aussi, depuis ce moment, rien ne m'a plus réussi, tout s'est tourné contre moi ; mon père lui-même ne me console plus, car depuis que j'ai abandonné mon fils, je n'ose plus le prier.

— Vous l'entendez, s'écria Urràca, vous ne lui ôteriez pas de l'idée que son père l'a mau dite!

— Oui, oui, répondit la Giralda, c'est sa malédiction qui a flétri mes traits, qui m'a été ma beauté et jusqu'à mon talent ! alors mes richesses follement dissipées ne sont plus rêve nues ; alors il ne m'est plus resté que le re mords, la honte et la misère; voilà où j'en suis...

Arrivée dans cette ville, j'espérais obtenir un engagement au théâtre, c'était notre dernière ressource; par malheur, moi qui voudrais me

dérober à tous les regards, j'ai attiré ceux de ce Pedro Diaz, le corrégidor de qui nous dépendons !... il m'a empêchée de débuter.... et quand la misère qui nous poursuit, quand la fièvre qui me dévore ont épuisé toutes nos ressources, il nous accuse d'avoir dérobé les seuls souvenirs qui me restent du passé, les derniers débris de notre opulence ; vous en savez l'origine, seigneur cavalier, et en les voyant, vous comprendrez que j'ai dit la vérité.

— Donnez-les-moi,, ma mère, dit-elle, en s'adressa nt à la vieille femme. Où les avez-vous serrés ?

— Pas ici, répondit Urraca, nous n'avons que cette, seule chambre, où ils auraient été bien vite découverts... Je les ai confiés à notre voisine de l'étage au-dessous... je vais les chercher et je reviens.

Elle sortit, et à son départ Piquillo se sentit soulagé. L'aspect de cette femme lui était pénible, et refoulait dans son cœur la pitié prête à s'en échapper. Resté avec Alliage, il se leva, lui prit la main et lui dit :

— Courage ! vous n'avez rien à craindre du corrégidor, je vous le jure ! Mais j'aurais fait peu pour vous, si mes services se bornaient là. Si j'ai compris ce qui se passe dans votre cœur... votre plus grand tourment est dans le passé!

— Oui, ce sont mes remords!... c'est l'absence de mon fils !

— Eh bien ! si par le crédit du vice-roi, je pouvais obtenir quelques renseignemens sur son compte...

Un éclair de joie brilla dans les yeux de la pauvre femme, et elle étendit vers Piquillo une main, qu'elle laissa retomber soudain.

— C'est impossible! dit-elle d'un air découragé; comment en venir à bout ?

— Je l'ignore ; mais c'est pour cela que je vous consulte.

— Il y a déjà si longtemps... dit-elle, plus de douze ans...

— Oui, cela devient plus difficile : mais le couvent où votre mère l'avait exposé ? Dans quelle partie de l'Espagne, dans quelle ville étaitil ?... cela m'est nécessaire...

-—Dans quelle ville... s'écria la Giralda... vous me le demandez ! Dans une ville maudite et qui devait toujours me porter malheur.... Non, non, j'ai tort, reprit-elle vivement, puisque j'y trouve un protecteur aussi généreux que vous.

— Dans cette ville ? dit Piquillo.

— Oui, à Pampelune... car ma mère voulait aller jusqu'en France pour confier mon enfant à quelque berger des Pyrénées ; elle me l'avait dit du moins... mais pour mon malheur elle avait changé d'idée et s'était arrêtée ici.

— Et dans quel couvent a-t-elle déposé cet enfant ?

— Dans celui des franciscains.

— Ah! dit Piquillo, ne sont-ce pas des moines qui ont de grandes robes blanches î

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— Pen ai souvent rencontré... ils sont ainsi. PiqoHlo tressaillit et continua :

— En entrant dans le couvent, n'y avait-il pis à droite... un jardin... où était un grand cerisier ?

— Je l'ignore... pourquoi me faire ces questions?

Piquillo ne lui répondit pas, mais il dit tout haut:

— Je suis sûr qu'autrefois il y avait un grand cerisier.

— C'est possible., mais comme vous êtes pâle, seigneur cavalier! Et le voyant chanceler, elle voulut le retenir, et s'écria avec terreur :

— Ah ! comme vos mains sont froides !

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