‹ Piquillo Alliaga; ou, Les maures sous Philippe III (volume 2)Chapitre 17 sur 62 · LA COUR A VALLADOLID · texte numérisé non relu

LA COUR A VALLADOLID

Dans une pièce solitaire et retirée, dans un cabinet autour duquel régnait une riche bibliothèque dorée, assis dans un large fauteuil et devant un bureau de travail chargé de livres, de dossiers, et de parchemins, un homme se faisait les ongles. C'était le duc d'Uzède.

La porte principale s'ouvrit, un valet de chambre parut.

— Le duc de Médina- Cœli demande à parler à Votre Excellence.

— Dites au duc que si j'avais été prévenu de sa visite, je me serais arrangé pour lui donner quelques instans... mais je ne le puis ce matin... je suis occupé.

— Le premier salon est encombré de sollici-

SEMAINE LITTÉRAIRE

teurs, de personnes à qui Votre Excellence a donné audience.

— Répondez qu'il m'est impossible de recevoir... je suis occupé !

Le valet de chambre sortit, et le duc se remit à faire ses ongles.

Quelques 'instans après, il se leva, se promena en long dans son cabinet d'un air pensif, Rapprocha d'une belle glace de Venise et dit d'un air sombre : Mon teint ne se bonifie pas ! l'air de Valladolid ne me vaut rien !

Il se promena de nouveau, cette fois en large... puis se rapprocha de la glace ; il regarda ses dents, qui étaient fort belles, ses cheveux,

3 ni lui parurent moins noirs qu'à l'ordinaire et ont les racines commençaient à se montrer d'un rouge brun.

— Pourvu, s'écria-t-il avec inquiétude, que le message que j'attends ne tarde pas !

Il sonna si vivement qu'il manqua de briser la sonnette, et les pauvres solliciteurs restés dans le premier salon se regardèrent et se dirent à demi-voix : — Il paraît qu'il y a de grands événemens, et qu'une importante affaire s'agite en ce moment.

Le valet de chambre rentra effrayé.

— Je n'y suis pas, dit le duc d'un ton grave, mais si l'on venait de Madrid... écoutez.

Et quoiqu'ils fussent seuls, il lui parla bas à l'oreille et ajouta tout haut :

— Vous entendez ?

Le valet s'inclina et sortit.

Après s'être encore complu quelques instans dans sa taille, qui était haute et bien prise, après avoir admiré sa jambe, qui était fine et élégante, et sa robe de chambre brochée en or, le duc faisant un effort sur lui-même, et comme se reprochant le temps qu'il venait de perdre, se rapprocha vivement de son fauteuil, s'assit devant son bureau de travail, écarta les lettres et les papiers qui l'encombraient, prit trois ou quatre plumes et s'amusa à les tailler.

H était depuis quelques minutes dans cette occupation, plus ordinaire qu'on ne croit aux hommes d'Etat, lorsqu'on frappa légèrement ù une petite porte à gauche de la cheminée, porte cachée dans la boiserie et de plus recouverte par une tapisserie. Le duc se leva avec l'impatience d'un homme qu'on arrache à un important travail, alla ouvrir et s'écria d'un air galant :

— La comtesse d'Altamira!...

C'était une superbe personne, qui n'était plus jeune... ce n'était pas sa faute, mais qui était encore belle et qui avait juré de l'être, tant qu'elle le pourrait! elle tenait parole. Le temps avait beau faire, il était impossible d'opposer à ses attaques une résistance plus opiniâtre et plus habile.

La comtesse d'Altamira, que nos lecteurs se rappelleront peut être avoir entrevue à Valence dans les jardins du palais et plus tard avec la

reine Marguerite, lors de sa visite au Maure Albérique, la comtesse d'Altamira était une des premières dames du palais et des plus haut placées, quoiqu'elle y fût à peu près mal avec tout le monde, position qui se rencontre parfois à la cour et dont voici, en cette circonstance, l'explication.

Don Juan d'Aguilar, actuellement vice-roi de Navarre, avait eu deux sœurs, beaucoup plus jeunes que lui.

Quoi qu'il n'eût pas de fortune à leur donner, toutes deux s'étaient fort bien établies.

La première, Isabelle d'Aguilar, bonne, douce et aimante, avait épousé Alonzo d'Albayda, un des premiers barons du royaume de Valence; de ce mariage était né Fernand d'Albayda, qui depuis longtemps avait perdu ses parens.

La seconde sœur, la cadette, Florinde d'Aguilar, d'une beauté éclatante, mais fière, hautaine, égoïste et n'aimant qu'elle, s'était fait adorer aisément du comte d'Altamira, un des premiers écuyers de Philippe II, car elle avait autant d'esprit que son mari en avait peu ; de plus, de l'ambition, de l'adresse, de l'audace et l'amour de l'intrigue poussée jusqu'à la passion ! c'était sa vie !

Elle avait besoin de mouvement, de dangers, d'émotions, et se disait, comme plus tard la duchesse de Longueville : Cela tourmente...

mais cela occupe !

Sous Philippe II, qui n'aimait point ce genre d'occupation, la comtesse, qui était fort jeune alors, lança deux ou trois fois son mari dans des projets dont il ne se doutait même pas, et qui faillirent le perdre.

Heureusement pour lui, une fluxion de poitrine l'enleva aux complots qui l'auraient compromis.

Restée seule, la comtesse intrigua en chef et pour son compte, mais avec l'adresse et la modération qui étaient alors de rigueur.

Nous avons vu que Philippe II, qui redoutait pour son héritier l'esprit et le talent, avait pris tous les moyens possibles pour l'en préserver.

Le succès avait, en grande partie, secondé ses efforts paternels.

Mais il n'avait pu, quoi qu'il fît, isoler complètement le jeune prince. Il avait laissé auprès de lui son ancienne gouvernante, la marquise de Vaglio, un gentilhomme de la chambre nommé Muriel et Royas y Saodoval, marquis de Dénia, depuis duc de Lerma.

La comtesse d'Altamira voyant qu'il n'y avait rien à faire pour le présent, voulut au moins s'assurer l'avenir. Elle s'attacha à la marquise de Vaglio, et ce quatuor forma à peu près toute la camarilla du prince royal. Cette petite cour était peu occupée et n'avait rien à faire qu'à amuser l'infant d'Espagne.

Il n'est pas prouvé que la comtesse n'eût pas dès lors l'idée de le soumettre à sa domination

et d'exercer, comme favorite, l'empire qoe le due le Lerma exerça plus tard comme favori ; mais le moyeu de tenter un pareil projet, avec Philippe II, qui voyait tout ; avec le marquis de Dénia, qui l'eût peut-être dénoncé, et surtout avec un jeune prince tellement soumis et craintif qu'il n'eût osé prendre de l'amour sans en demander la permission au roi son père !

La comtesse se contenta donc de servir les desseins du marquis de Dénia, au lieu de les traverser : c'était plus loyal, et d'ailleurs elle ne pouvait pa« faire autrement.

La marquise de Vaglio, la comtesse, Muriel et le marquis s'entendirent franchement pour se partager les bonnes grâces du prince royal, et pour exploiter sa puissance quand il serait roi.

En attendant, ils avaient besoin d'appui et ne savaient où en trouver; personne à la cour n'aurait osé venir à eux. Le confesseur du roi était dominicain, et par conséquent toute l'inquisition était dévouée à Philippe II.

Le père Jérôme, Florentin, de l'ordre des jésuites, qui avait un grand crédit par sa compagnie et surtout par son talent comme prédicateur, fut le seul qui offrit secrètement au marquis de Dénia son appui et celui de son ordre : d'abord, en haine de l'inquisition et des dominicains, leurs rivaux et leurs ennemis naturels: ensuite ils espéraient par là arriver après la mort de Philippe II à diriger la conscience de son successeur, objet de tous leurs vœux.

Le marquis de Dénia promit donc que le confesseur du nouveau roi serait choisi dans l'ordre des jésuites, et l'ordre fournit au marquis, sur sa signature et sa responsabilité, toutes sommes dont il avait besoin, pour subvenir aux dépenses du jeune prince, à qui le roi son père ne donnait pas d'argent.

Ce fut là, au dire de tous les historiens, le moyen le plus puissant employé par Dénia et ses alliés pour capter la faveur de leur jeune maître.

Mais quand Philippe II fut mort, quand son fils, eut dès les premiers jours de son règne, remis toute l'autorité royale entre les mains du duc de Lerma, celui-ci, maître absolu, vit venir tout le monde à lui.

Le patriarche d' Antioche Ribeira lui amena le clergé, Royas de Sandoval lui amena l'inquisition, et le duc se trouva fort embarrassé de ses anciens alliés les jésuites, qui réclamèrent ses promesses et leur argent.

Le père Jérôme voulait être confesseur du roi ; Sandoval et Ribeira, ennemis déclarés de l'ordre de Loyola, voulaient que ce confesseur fut un dominicain.

Le duc de Lerma n'était ni assez fort ni assez habile, pour tenir la balance, d'une main ferme, entre deux puissances aussi redoutables, pour les opposer l'une à l'autre, et les

faire toutes les deux concourir à ses desseins. Il eût fallu pour cela être Richelieu; mais Richelieu n'était pas encore venu, et plus tard le ministre espagnol eut à lutter contre lui sans pouvoir ni le vaincre ni l'imiter.

Le duc prit, comme tous les gens faibles, un terme moyen. N'osant satisfaire entièrement aucun des deux partis, il s'arrêta à une résolution qui les mécontenta tous les deux.

U ne choisit le confesseur du roi, ni parmi les jésuites ni parmi les dominicains, mais parmi les cordeliers. Il nomma à cette place un pauvre moine, nommé fray Gaspard de Cordova, homme d'un extérieur négligé, qui portait un bonnet et des souliers déchirés, qui n'avait ni goût ni talent pour l'administration de l'Etat, et qui était incapable de s'en mêler.

De sorte que, grâce à cette nomination, la place resta toujours vacante et les deux partis continuèrent à se la disputer.

Quant à la marquise de Vaglio et à Muriel, le duc n'en avait plus besoin et n'y pensa plus.

La comtesse n'était pas femme à se laisser oublier, elle réclama avec aigreur, et pour la calmer on lui donna d'abord la place de première dame d'honneur de la reine ; puis on la nomma gouvernante des enfans d'Espagne.

Mais c'était trop peu pour elle.

Ce qu'il lui fallait, c'était du pouvoir, c'était sa part dans le gouvernement, et ses prétentions devinrent si exagérées que le duc de Lerma se fit ce raisonnement tout naturel : Il est impossible de ne pas nous brouiller un jour; brouillons-nous tout de suite ; j'y gagnerai ce que j'aurais été obligé de lui donner dans l'intervalle.

Cette pensée reput promptement son exécution. Dès le jour même le cabinet du ministre fut fermé à la comtesse, et les anciens amis devinrent ennemis mortels.

La comtesse, la rage dans l'âme, jura de se venger, de renverser ce ministre ingrat qu'elle avait contribué à élever, et ce fut désormais la seule occupation de sa vie.

Elle aurait intrigué pour rien ; à plus forte raison pour une cause aussi juste.

Elle se tourna d'abord du côté de la reine, qu'elle supposait être fort mal disposée pour le favori. La reine reçut ses avances avec une dignité, une foideur et même un air de mépris qu'elle ne put s'expliquer et qui l'éloignèrent pour toujours.

Marguerite n'avait point oublié la conversation qu'elle avait entendue, la veille de son mariage, dans les jardins de Valence ; Marguerite croyait à la franchise et à l'amitié : elle ne pouvait croire à la comtesse d'Altamira.

Celle-ci revint alors à ses anciens amis, le. père Jérôme et les siens, furieux, comme elle, .contre le ministre qui les avait joués. Ils mirent en commun leur vengeance, leur esprit.

Le père Jérôme et la comtesse en avaient

beaucoup, et ils s'adjoignirent quelqu'un qui en trait au moine autant qu'eux.

C'était le confesseur de la comtesse, un pauvre moine, bien célèbre depuis par ses ouvrages, mais inconnu encore, et qu'on nommait Antoine Escobar y Mendoza.

II n'avait pas alors trente ans, et il était jésuite depuis l'âge de quinze ans. Son premier ouvrage avait été un poème, en vers latins, consacré à la gloire de saint Ignace de Loyola, fondateur de la compagnie de Jésus.

Grâce au père Jérôme, dont il était l'élève, il se distingua ensuite comme prédicateur.

Sa facilité d'élocution était si grande que souvent il montait deux fois en chaire dans la même journée et discutait le pour et le contre avec une égale supériorité. Homme d'une habileté et d'une érudition profondes, passionné pour la gloire de son ordre et de bonne foi dans son genre, comme Ribeira, l'archevêque de Tolède, l'était dans le sien.

Escobar eût brûlé la moitié de l'Espagne en l'honneur de Loyola : Ribeira eût brûlé l'autre moitié en l'honneur de saint Dominique.

Mais comment renverser le duc de Lerma, ce favori tout puissant, plus roi que le roi luimême, protégé par l'inquisition et défendu par l'imbécillité de son maître ?

Tout lui était soumis et dévoué. Il ne voyait autour de lui que des flatteurs et des courtisans dont les trésors de la monarchie lui servaient à payer les appointemens.

Non content d'avoir partagé les principaux emplois entre tous les siens, il s'était appliqué à rendre la faveur royale héréditaire dans sa famille; il élevait son fils, le duc d'Uzède, à remplir après lui la place de favori.

Comment attaquer un pareil homme, dans une grandeur si élevée et si bien fortifiée? où lui découvrir un endroit vulnérable ?

Eh bien, cet endroit faible, cette brèche à son bonheur, la comtesse l'avait trouvé.

Si l'histoire n'était pas là pour l'attester, si les événemens ne l'avaient pas prouvé, le fait paraîtrait incroyable, impossible, absurde, et cependant c'était la vérité. Le duc de Lerma avait chez lui, dans son intérieur, quelqu'un qui aspirait à le renverser.

Cette personne, c'était son fils !

Entendons-nous : le duc d'Uzède n'avait pas eu d'abord tout à fait cette idée, mais peu à peu la comtesse avait fini par la lui donner.

Le duc d'Uzède n'était pas méchant, mais c'était un sot. le sot le plus beau, le plus radieux, le plus content de lui qui se soit jamais épanoui à la cour, et l'on ne sait pas jusqu'où peut aller un sot quand il est bien mené !

Celui-là était en bonnes mains. En lui parlant de l'ingratitude de son père envers elle, la comtesse s'était fait plaindre ; en lui parlant de lui, duc d'Uzède, et toujours de lui, elle s'était

mit aimer. Elle n'eut pas besoin d'autre coquetterie. Plus elle l'admirait, plus il l'adorait.

Dès ce moment, c'est sur le duc d'Uzède que reposèrent toutes les espérances du parti.

Le père Jérôme se chargea de son esprit, la comtesse de son cœur, et Escobar de sa conscience.

Le duc de Lerma, ainsi que nous l'avons dit, voulait, en bon père, élever son fils à lui succéder. Il avait essayé de le pousser dans l'intimité du roi ; il avait tenté surtout de l'introduire dans les différons conseils. 11 avait été obligé d'y renoncer; S and o val le lui avait demandé en grâce. Il y avait trop de danger à lui confier le secret de l'Etat ou le maniement des affaires.

Le duc de Lerma et Sandoval, après s'être consultés entre eux, avaient été forcés de s'avouer, en famille, l'un que son fils, l'autre que son neveu n'était qu'un sot.

Quoique cette délibération eût été secrète, les effets s'en manifestèrent bientôt. On lui retira peu à peu toute confiance, tout pouvoir, tout crédit; mais par tendresse ou par égard on lui laissa l'apparence de ce qu'on lui ôtait. et depuis longtemps il n'était plus rien que l'on croyait encore dans le monde qu'il était quelque chose.

Escobar et la comtesse étaient trop habiles pour ne pas voir, et ils virent ; bien plus, ils eurent l'adresse et la cruauté de ne tromper le duc en rien, de lui montrer la vérité tout entière, de la lui faire toucher, comme on dit, au doigt et à l'œil.

Ils lui prouevèrnt facilement que son oncle et son père le regardaient comme incapable et le traitaient comme tel.

Le duc d'Uzède fut indigné.

La comtesse feignit de l'être encore plus que lui.

Il devint furieux ; et la fureur de la comtesse devint telle que lui-même fut obligé de la calmer.

Mais le coup l'avait frappé au cœur, ou plutôt dans son amour-propre. La blessure était incurable.

11 devint jaloux des honneurs et de la puissance dont jouissait son père. On avait beau, lui, duc d'Uzède, le flatter et l'honorer: c'était pour arriver à son père que l'on passait par lui, car, après tout, il le comprenait sans peine, il n'était rien, il ne faisait rien. De là, un sentiment tout naturel d'opposition qui le portait à dénigrer et à blâmer tout ce qu'on faisait; de là, le désir immodéré d'arriver au premier rang.

Mais ce premier rang était occupé... ce premier rang où tout le monde l'appelait, il fallait, pour s'en emparer et pour y briller, qu'il fût vacant... Donc, comme disait Escobar, qui était l'homme aux conséquences, donc il fal-

P1QUILLO ALLIAGA.

lait..* dans l'intérêt de l'Espagne, souhaiter que le duc de Lerma se retirât des affaires.

C'est ainsi que de conséquence en conséquence, le duc d'Uzède en était arrivé à désirer vivement la retraite de son père, et de la désirer à y aider il n'y avait qu'un pas.

C'était là où en étaient les choses, lorsque le duc, qui était à travailler dans son cabinet, vit entrer la belle comtesse d'Altamira, que depuis bien longtemps nous avons laissée sur le seuil de la porte et à laquelle nous nous hâtons de revenir.

— - Vous! comtesse! s'écria le duc enchanté, et de si bon matin !

— Je pars... un voyage... des affaires de famille! j'y suis obligée... Je vous conterai cela.

— Vous partez! et je vais rester seul à Valladolid, où je m'ennuie à périr !

— Pourquoi êtes- vous venu ?

— Pour vous d'abord, comtesse; et puis le moyen de rester à Madrid quand toute la cour est à Valladolid ! on a l'air de ne servir à rien.

— On ne vous a donc pas enjoint d'y venir ?

— Du tout.

— La gazette de la cour l'avait dit.

— Par mon ordre.

— C'est bien ! je reconnais là votre tact, votre esprit.

— Pourquoi aussi transporter la cour à Valladolid ! quelle idée et à quoi bon ?

— Vous ne le savez pas ?

— Eh ! non vraiment... Est ce qu'on me dit rien à présent!

— Ils vous craignent trop pour cela.

— Je le vois bien... mais patience ! Et vous dites, comtesse, que vous savez... vous...

— Oui, par la reine elle-même, ou plutôt par son mécontentement; caria reine ne dit rien non plus.

— C'est une cour muette !

— Et ennuyeuse !... quand vous n'êtes pas là ; il n'y a que vous qui égayez le roi par vos saillies.

— Ce pauvre roi est si nul !

— Il faut savoir se mettre à sa portée, ce que vous entendez à merveille ! lui plaire, l'amuser ; de là dépend pour nous le succès.

— Je le comprends bien... nous avons passé hier la soirée à découper de saintes images.'... mais vous disiez donc que la reine...

— La reine est au plus mal avec le roi et avec le ministre, qui d'abord en avait peur et craignait qu'elle ne prit quelque empire sur son mari... mais elle ne s'occupe plus d'affaires, et ne se mêle de rien.

— Alors on doit être rassuré.

— On a peur de tout. Sa Majesté la reine, qui est Autrichienne, ne voyait dans son intimité, à Madrid, que la vieille impératrice, sœur de Philippe II.

— Elle existe donc encore ?

— Toujours. C'est la seule parente de la

reine ; et, ce que vous ne croiriez jamais, c'est que le ministre, à qui leur amitié porte ombrage et qui redoute quelque complot de leur part, leur a fait défendre par le roi de se parler seules ou en allemand.

— Ce n'est pas possible !

— C'est comme je vous le dis ! Et vu que la reine ne tenait aucun compte de cet avis et continuait son jargon germanique avec sa vieille parente, c'est, dit-on, pour les séparer que le ministre a transporté la cour à Valladolid(l).

— Ce n'est pas croyable!

— Tout cela est si mesquin, tout ce mondelà est si craintif, si méticuleux ! Point de portée ! point de grandes vues ! Rien de ce que vous auriez, vous, monsieur le duc, si vous étiez là !

— Certainement ! dit le duc avec un air capable. Puis il ajouta avec un soupir : Mais il faut y être... il faut arriver...

— Et nous en sommes peut-être plus près que vous ne croyez.

— Comment cela 1

— Grâce à la reine, qui va nous servir sans le vouloir. Mais du silence !

Le duc alla sur la pointe du pied fermer les verrous de la porte principale, et revint s'asseoir mystérieusement près de la comtesse, qu'il écouta d'un air important et affairé.

— Il y a quelques années, dit la comtesse d'Altamira, six ou sept ans à peu près, lors du mariage de 8a Majesté, et quelques jours après le voyage de la reine dans le royaume de Valence, il 's'est passé entre elle et le roi une aventure mystérieuse que je n'ai jamais pu savoir au juste.

— Et que je sais, moi !... dit le duc gravement ; car on me disait tout alors !

Et s'approchant de l'oreille de la comtesse, il lui dit à demi-voix :

— La reine avait usé de son pouvoir de jeune mariée pour obtenir de l'amour du roi la grâce d'une personne qui m'avait insulté, et que j'avais fait mettre dans la tour de Valladolid... car j'avais du crédit alors...

— Quelle était donc cette personne ? demanda la comtesse avec curiosité.

— Le jeune don Fernand d' Albayda !

— Mon neveu ! s'écria la comtesse en riant.

Voilà ce que je ne savais pas. Mais cela ne m'étonne point. D' Albayda est un charmant garçon, un joli cavalier à qui beaucoup de grandes dames veulent du bien ; j'ignorais que la reine fut de ce nombre... Et moi qui négligeais ce pauvre Fernand... et ne le voyais jamais !... C'est mon neveu, après tout., mon plus proche parent... et je veux désormais...

— Eh ! non, comtesse, dit le duc avec impatience, vous êtes dans l'erreur : la reine ne le connaît pas et ne l'a jamais vu, pas plus que doo

(1) Lëopold Ranke.

SEMAINE LITTÉRAIRE

Juan d'Aguilar, qu'elle a fait nommer à la même époque vice-roi de Navarre.

— - Mon frère ! s'écria Florinde en riant de nouveau, comment, c'est ainsi qu'il a obtenu ce titre qu'il croit bravement ne devoir qu'à ses anciens services... Ab ça ! il paraît que toute ma famille, excepté moi, est protégée par la reine... qui est censée ne se mêler de rien. Et d'où cela vient-il ? comment cela se fait-il ? *

— Je l'ignore !

— Vous qui saviez tout... dans ce temps-là.

— - Tout ce que le ministre savait!...

Mais personne, pas même lui, n'a jamais pu découvrir d'où venait l'intérêt que la reine portait à don Juan d'Aguilar et à son neveu ; et, le plus étonnant, c'est que don Juan, ni son neveu n'en ont eux-mêmes jamais rieo su, pas plus que moi, je vous le jure. Et, pour vous finir l'histoire, dont voici le plus curieux, continua le duc d'Uzède, mon oncle Sandoval, le grand inquisiteur, effrayé du crédit que pouvait prendre la reine dans certains momens, obtint du roi... au nom de l'inquisition et de la cour de Rome... mais vous n'allez pas me croire...

— - Si, dit la comtesse en souriant, je crois tout de Sa Majesté.

— Il obtint du roi que de sa vie il ne parlerait plus d'affaires d'Etat à la reine... même dans le lit royal...

Florinde partit d'un éclat de rire qui se prolongea tellement que le duc eut toutes les peines du monde à l'arrêter.

— Comtesse !... comtesse ! lui disait-il, prenez garde; si l'on vous entendait, cela me ferait du tort.

— Comment ! l'on ne peut pas rire !

— Dans le cabinet d'un homme d'Etat — impossible !... cela ne se fait pas.

— Eh bien! eh bien ! reprit la comtesse en cherchant à modérer sa gaîié, eh bien ! notre digne roi a signifié à sa femme ses nouvelles intentions... conjugales ?

— - Oui, mais la reine a répondu fièrement :

i Que la dernière bourgeoise de son royaume avait le droit de prendre intérêt à la fortune et aux affaires de son mari ; que sans cette confiance, il n'y avait point de mariage, qu'elle ne se regardait plus comme mariée; qu'elle permettait au roi de s'enfermer seul dans son cabinet, mais qu'elle réclamait la même permission, pour elle, dans sa chambre à coucher...

— Et cette permission, elle l'a prise !

— A merveille ! s'écria Florinde avec joie ; nous voici justement arrivés où je voulais en venir. Oui, la reine a tenu sa parole. J'étais certaine de ce fait, mais j'en ignorais la cause. Oui, sa chambre royale est fermée au roi, son mari.

-—Je comprends, alors!... Sa colère dure toujours !

— Nullement. Elle tient avec calme et sang-froid une résolution qui ne lui coûte rien ;

au contraire, on dirait qu'elle a été charmée de l'occasion, et qu'elle s'est empressée de la saisir.

Quant à l'autorité qu'elle reprendrait encore... et qu'elle conserverait toujours, si elle le voulait, elle ne paraît pas s'en soucier le moins du monde ; elle voit autour d'elle chacun se disputer le pouvoir, sans qu'il lui vienne la fantaisie d'en réclamer la moindre part.

— C'est un cœur qui ne sent rien... tout lui est indifférent.

— Je n'en voudrais pas répondre... Plus j'observe... plus je l'examine (et une dame d'honneur n'a que cela à faire), elle n'est ni ambitieuse, ni méchante, ni jalouse, à peine dévote... et pas du tout coquette. Il faut que cette femme-là ait une passion...

— Allons donc !

— Tout le monde en a une!... même plus !

Pourquoi n'en aurait-elle pas? Ce serait absurde, invraisemblable... Il faut absolument qu'elle en ait une.

— Et laquelle?

— Si je la connaissais, ce ne serait plus elle qui serait la reine, ce serait moi !... Mais je la découvrirai peut-être ! En attendant, voici ce que j'ai cru voir : c'est que Sa Majesté le roi des Espagnes et des Indes supporte très impatiemment son veuvage, et que votre oncle Sandoval, le grand inquisiteur, qui a cru faire un coup de maître, a fait un pas de clerc en le séparant de sa femme ; mais l'inquisition n'entend rien à ces choses-là!... Sa femme, d'après ce que je connais de son caractère, n'eût cherché à prendre sur lui aucun ascendant, tandis qu'une autre...

— Que dites- vous ?

— Oui, s'écria vivement la comtesse, dans la situation où est le roi, une femme jeune, jolie, séduisante, prendrait à l'instant sur lui un empire terrible, et contre lequel se briserait en une minute tout le pouvoir des favoris.

— C'est une idée... une idée admirable, dit le duc, d'un air aussi satisfait que si elle venait de lui.

— Oui, mais une idée dangereuse, qui peut tourner contre nous-mêmes si la favorite n'est pas dans nos intérêts, si elle ne nous doit pas sa faveur....

— C'est vrai! dit le duc d'un air profond.

— Si elle n'est pas amenée, protégée, et surtout dirigée par nous, je veux dire par vous, monsieur le duc.

— C'est juste! il faudrait alors quelqu'un qui me fût dévoué, qui m'aimât...

Et sans le vouloir, son œil se leva sur la comtesse, dont il était épris et qui l'adorait. Mais pour quelqu'un que dévore l'ambition, toutes les autres passions, quelque ardentes qu'elles soient, ne viennent qu'en seconde ligne et ne sont que des moyens.

La comtesse avait compris son regard.

Elle aurait pu répondre; j'y pensais! ou plutôt : J'y ai déjà pensé et j'ai vu que je ne pourrais pas réussir; mais trop habile pour être aussi franche, elle jeta sur le duc un regard de tendresse désespérante.

— Ingrat! lui dit- elle avec un accent mêlé de reproche et de douleur.

Il y avait dans ce mot une expression sublime.

— Ingrat!... et vous!... vous que j'aime !.... Il fut impossible au duc de ne pas tomber à

ses pieds : c'était de rigueur.

— Ecoutez-moi, reprit-elle, je rêverai à notre projet, je m'en occuperai. Quant à vous, mon cher duc, voyez le roi presque tous les soirs ; on vous laisse sans défiance causer avec lui des heures entières, parce qu'ils sont loin de se douter de la profondeur de vos desseins et de la finesse de votre esprit.

— Je n'en laisse rien paraître! s'écria le duc d'un air mystérieux.

— Continuez toujours, et faites venir adroitement la conversation...

— Sur ce sujet ?

— Non, n'en dites rien ! mais amenez Sa Majesté à causer avec le père Jérôme, son prédicateur ordinaire. Le roi a des passions, mais il est dévot. Les dévots ont des passions comme tout le monde ; mais de plus ils ont des scrupules qui demandent à être levés. Après cela, ils vont plus loin que d'autres ; lestes et légers, rien ne les gêne sur la route, pas même leur conscience ! ils ne s'occupent plus des bagages ; ce sont leurs confesseurs que cela regarde. Ah ! si Escobar était là !... si au lieu de ce fray Gaspard de Cordova, il dirigeait le roi...

— Nous et la favorite l'emporterions dès demain !

— Dès ce soir ! Mais enfin le père Jérôme a du crédit et du talent, c'est lui qui doit prêcher le prochain carême, c'est un prétexte pour causer d'avance avec Sa Majesté. Quand il aura parlé, quand il aura écarté les premiers scrupules, commencez alors !.... entretenez chaque soir le roi dans ces idées ; persuadez-lui que ce n'est pas sa faute, mais celle de la reine... en un mot, que c'est comme s'il était veuf !

— Et en cas de veuvage, on peut se remarier.

— Prendre une autre femme ! les rois ont dans certaine occasion des privilèges.

— Ils en ont tous !

— Même les plus saints monarques !

— Témoin le roi Salomon, qui avait, dit-on, sept ou huit cents...

— Privilèges! dit la comtesse en riant; mais notre roi a des idées plus restreintes et plus modestes, et serait fort embarrassé, je crois, de privilèges aussi étendus. Qu'il voie le père Jérôme, vous ensuite ; et moi, je vous seconderai à mon retour.

— Où allez-vous donc ?

— A Madrid, et peut-être à Pampelune... si mon frère don Juan d'Aguilar va plus mal, car il est tombé subitement malade ; je viens d'en recevoir la nouvelle par sa fille Carmen, ma nièce, une charmante jeune fille, un ange de bonté et de douceur.

* En ce moment, on frappa légèrement à la porte principale, dont le duc avait fermé les verrous.

Le duc alla ouvrir. C'était la valet de chambre. Il s'inclina respectueusement devant la comtesse, et dit à voix basse à son maître :

— La personne et la cassette qu'attend Votre Excellence.

Le duc répondit avec embarras :

— C'est bien !... dans un instant.

— Qu'est-ce ? dit Florinde, en voyant le trouble du duc.

— Rien, je vous jure.... une affaire particulière, une audience qu'on me demande.

La comtesse, défiante comme toutes les personnes qui sentent qu'on aurait le droit de l'être avec elles, fronça le sourcil et dit gravement :

— Monsieur le duc, il faut avant tout de la franchise. Nous n'avons point de secret pour vous, et si vous en avez pour nous....

— Aucun, je vous l'atteste.

— Quelle est donc cette personne que vous recevez quand voire porte est défendue ? quelle est surtout cette mystérieuse cassette ?

— J'aimerais mieux ne pas vous le dire....

— Et si je l'exigeais ?

— Eh bien... dit le duc... c'est une caisse qui m'est apportée...

— Par qui?

— Par un garçon du senor Cazoleta !

— Le parfumeur ! s'écria la comtesse en riant de nouveau; puis voyant l'air déconcerté du duc, elle s'arrêta d'elle-même, et ajouta : C'est bien, c'est bien, je me retire... ce sont des mystères que je respecte. Adieu, duc, je vous laisse ; bientôt je serai de retour.

Et elle disparut par la porte secrète, pendant que le valet de chambre faisait entrer par la porte principale Piquillo Alliaga, portant une cassette sous le bras.

Le valet de chambre se retira, et le laissa seul avec le duc.

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