‹ Piquillo Alliaga; ou, Les maures sous Philippe III (volume 2)Chapitre 26 sur 62 · LE PAVILLON DU PARC · texte numérisé non relu

LE PAVILLON DU PARC

La cour partait le lendemain pour Valladolid. Elle y allait souvent; le but du duc de Lerroa, en multipliant ces voyages, était d'habituer peu à peu le roi à s'y fixer, ce qui finit par arriver, et le siège du gouvernement y fut définitivement transporté, pendant le ministère du duc de Lerma.

Le ministre et surtout son frère Sandoval y Royaa, le grand inquisiteur, préféraient ce séjour à celui de Madrid. Une grande capitale oisive et railleuse les gênait. Ils étaient trop en vue. A Valladolid, ils se croyaient chez eux, grâce surtout aux magnifiques et nombreux couvens dont les habitons formaient la moitié de la population.

Valladolid est situé au fond d'une immense vallée qui semble avoir été formée par quelqu'une des grandes convulsions du globe; car les flancs des collines, qui l'environnent, sont escarpés et découpés et en formes si bizarres, qu'ils on été sans doute ravagés par quelque force volcanique.

Le tout donne un aspect sombre et triste à la ville, qui avait alors l'air d'une immense chartreuse.

La cour s'éloignant de Madrid, la comtesse d'AHamira était obligée de la suivre, puisqu'elle était attachée au service de la reine; et Carmen, ainsi qu'Aïxa, devaient accompagner la comtesse, car il avait été décidé que, jusqu'à l'époque de son mariage, Carmen ne quitterait point sa tante.

Fernand aurait bien voulu partir avec sa fiancée ? mais il venait de promettre a Aïxa de faire toutes les démarches nécessaires pour découvrir les traces de Piquillo, et, une fois ce premier point obtenu, d'employer tous ses amis et tout son crédit pour le délivrer.

Aïxa comptait bien aussi, un peu, sur la reine, mais avant d'avoir recours a elle, il fallait d'abord savoir où était le prisonnier et quel genre de danger le menaçait.

Don Fernand resta donc à Madrid, et les deux jeunes filles partirent pour Valladolid avec la comtesse.

Quoique attachée au service de Sa Majesté. !

la comtesse était rarement au palais et n'y se- ! journait que pour son plaisir. Ses fonctions se | bornaient à peu de chose: la reine ne l'appe- . lait presque jamais, et au lieu de demeurer à | Valladolid même, elle habitait, non loin de Me- j dîna et sur les bords du Duero, un antique château dont le parc était traversé par cette ri- 1

vière. Son onde pure et fraîche tantôt coulait doucement sur un lit de blancs cailloux, tantôt bouillonnait avec fracas sur des rochers aigus.

Ce lieu solitaire et pittoresque séduisit tout d'abord les deux jeunes filles. Ce qui est rare dans ce pays, les environs en étaient fort boisés, et une forêt, qui s'étendait assez loin, entourait le château, placé dans un ravin assez profond, agrément qui augmentait encore l'aspect mélancolique du lieu.

Carmen n'avait pas besoin d'occupation ; dans les allées du parc ou dans celles de la forêt elle rêvait à Fernand, cela lui suffisait. Aïxa, qui, sans doute, ne voulait rêver à personne, ne restait pas un instant oisive; elle faisait de longues promenades, parcourait les environs, allait surtout à une ferme voisine, d'où l'on découvrait des points de vue admirables; elle emportait ses crayons et ses pinceaux et passait des heures entières n peindre.

La fermière, qui n'était pas riche, avait de nombreux enfans, une fille, entre autres, qu'elle aurait bien voulu marier.

Aïxa s'occupait déjà des moyens de réaliser ce rêve ; elle avait pensé à la dot, au trousseau, elle y travaillait elle-même; enfin cette âme ardente et noble, qui croyait tout possible à une volonté ferme et courageuse, sentait sans doute que quelque danger la menaçait, et, décidée à combattre, décidée à triompher d'elle même et de ses pensées, elle savait les éloigner et les vaincre par le travail, par l'étude, par les distractions qu'elle demandait à la bienfaisance; et ses combats, à elle, étaient encore des vertus.

Non loin de cet asile si pur et si chaste, dans le palais de Valladolid, s'agitaient bien d'autres passions. Le duc de Lerma avait, depuis quelque temps, remarqué dans le roi, d'ordinaire si calme et si tranquille, une espèce d'agitation et d'effervescence qui l'inquiétait.

— Qu'est-ce donc ? avait-il demandé a son fils, le duc d'Uzède. Qu'y a-t-il?

— Rien ! une vague inquiétude qui a besoin d'air et de mouvement, et il reste toujours renfermé dans l'enceinte de ce palais.

— C'est juste, il faudrait organiser...

— Quoi donc ?

— Quelque cérémonie religieuse... quelque procession qui lui donnât un peu de bon temps et de distraction.

— Je ferais mieux.

— Auriez-vous une idée ?

— Oui... une partie de chasse.

— Exercice trop fatigant, auquel Sa Majesté n'est pas habituée.

— Aussi nous suivrons seulement la chasse en voiture, dans les bois de Médina.

— C'est possible.

— Par une belle journée... un beau soleil...

quand le roi verrait de la verdure et des arbres.

P1QUILL0 ÀLLIÀGA.

— Oui, dit le ministre, ici, à Valladolid... il n'y a pas de danger.

Et une partie de chasse fut ordonnée pour le lendemain.

Elle se passa sans danger, et au bout de deux ou trois heures de promenade en voiture, le roi rentra enchanté de son expédition. Il avait vu galopper des chevaux, entendu le bruit des cors, l'aboiement de la meute; il avait surtout humé un air vif et pur. Il dîna avec un grand appétit, ce qui n'arrive pas toujours aux estomacs royaux, et, quelques jours après, par les avis du duc d'Uzède, il voulut recommencer.

Le duc de Lerma et le grand inquisiteur, après en avoir délibéré en conseil, n'y virent aucun inconvénient.

Cette fois, le roi voulut suivre la chasse à cheval, toujours par l'avis du duc d'Uzède.

Comme cette idée lui était venue près qu'au moment du départ, on n'avait pas eu le temps d'en délibérer, et l'on partit.

La journée était avancée lorsqu'on se mit en chasse. Le matin, le ciel était sombre, et l'on avait voulu attendre, pour plus de sûreté, que le soleil eût dissipé les nuages et fut dans toute sa force ; d'ailleurs, la chasse devait, comme la première fois, ne durer que quelques heures.

Il en fut autrement. Le cerf y avait mis de la mauvaise volonté et n'avait pas voulu se laisser forcer ; le jour baissait, et le roi, qui était resté un peu en arrière, avec le duc d'Uzède, paraissait fatigué de sa journée.

— Eh bien! sire, abandonnons la chasse.

— Et le cerf qui n'est pas forcé !

— Votre Majesté y tient-elle infiniment?

— Pas beaucoup ; c'est trop long.

— Laissons ce soin à vos piqueurs et retournons à Valladolid.

— Mais que dirons- nous en arrivant?

— Que nous nous sommes égarés, que nous avons perdu la chasse.

— C'est une idée, dit le roi en souriant.

— Justement nous sommes loin de votre suite; on ne nous voit pas. Prenons cette allée à gauche.

— Tu la connais, duc?

— Parfaitement, sire, elle nous conduira hors du bois.

Les deux cavaliers s'y élancèrent. Au bout de quelques minutes, le duc tourna à gauche, puis à droite, pais encore à gauche, et on ne voyait pas apparaître la grande route.

— C'est singulier ! dit le roi, il me semble que nous tournons le dos à Valladolid.

— Je ne crois pas, sire.

— Tu n'en es donc pas sûr ?

— Je suis sûr de mon chemin, répondit le duc (qui le connaissait parfaitement), quand il fait jour ; mais voici la nuit arrivée, et je ne sais plus où je suis.

— Ah mon Dieu ! fit le roi avec un peu de crainte.

— Et personne dans ce bois pour demander la route! Depuis longtemps nous n'entendons plus ni le bruit des chevaux ni le son des cors.

— Mais, duc, dit le roi en s'efforcent de sourire, nous sommes donc égarés ?

— C'est probable, sire.

— Egarés réellement.

— Grâce au ciel ! qui aura voulu nous épargner un mensonge; et en le disant, comme nous en étions convenus, il se trouvera que noue dirons la vérité.

— Cela vaut mieux, dit le roi. Cependant, j'aimerais autant que ce ne fût pas... car enfin, seul ainsi dans une forêt, à sept ou huit heures du soir...

— Plus que cela, sire, huit heures et demie.

L' Angélus est sonné.

— Tu vois bien, cela ne m'est jamais arrivé !

— Eh bien ! sire, ce sera dans votre vie un incident, une aventure de roman.

— C'est vrai !... Mais c'est que j'ai faim, et une faim très vive, mon cher duc.

— Ah ! voilà qui est moins romanesque !

Mais, tenez, sire, au milieu de ces bois, ne voyez-vous pas, là-bas, là-bas, briller une lumière?

— Je la vois, dit le roi vivement.

— Dirigeons-nous de ce côté, nous sommes sauvés !

Le roi, dont cet incident venait de ranimer la gaîté, lança son cheval au galop et suivit une longue allée verte.

— Tu as raison, duc, disait-il en riant, tu as' raison. Vivent les aventures ! c'est charmant ! c'est délicieux ! Je ne voudrais pas pour beaucoup que celle-ci ne me fût pas arrivée.

Mais tout à coup il arrêta son cheval et dit en baissant la voix d'un air inquiet :

— Je ne vois plus la lumière !

— C'est vrai, sire ; elle a disparu.

— Alors, qu'allons- nous devenir?

— Marc ho us toujours. Cela prouve qu'il y a de ce côté des habitations... quelque chaumière, quelque ferme.

— C'est juste.

— Et la lumière qui brillait tout à l'heure aura été éteinte par ce paysan ou par ce fermier.

— Ce qui pouverait, dit le roi avec inquiétude, qu'il est plus tard encore que tu ne le disais d'abord.

— Qu'importe! nous ne pouvons plus maintenant espérer dîner à Valladolid.

— Ah!... dit le roi en poussant un cri de joie, je revois la petite lumière !

Un groupe épais de vieux arbres la leur avait cachée pendant quelque temps, et le roi sentit renaître sa gaîté.

— Oui, oui, c'est quelque chaumière, quelque

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ftrme. Noos ferons un mauvais dîner, c'est égal.

— C'est bien plus piquant, sire.

— Tu as raison, mon cher duc.

— Du lait et du pain bis.

— Repas dont j'ai entendu parler, mais que je ne connais pas.

-— Vous ferez connaissance.

—-Et puis le fermier ou le paysan ne saura pas qui nous sommes.

— - Nous ferons de l'incognito.

— Ce sera charmant ! nous le ferons parler de ton père le duc de Lerma.

— .Dont il dira peut-être du mal.

-— Cela m'amusera, et puis nous lui parlerons de moi-même, du roi !

— Vous entendrez leurs éloges, leurs bénédictions.

— Je le crois, dit le roi avec satisfaction, car moi je n'ai jamais voulu leur faire que du bien : ce sera, pour moi, une soirée charmante.

— Votre Majesté est-elle encore fâchée de •'être égarée ?

— J'en suis ravi, au contraire !... mais cette •liée est bien longue et n'en finit pas.

— Nous approchons cependant.

— Oui, dit le roi, enfin nous y voici !

Le bâtiment devant lequel ils se trouvaient n'était ni une chaumière ni une ferme... C'était un pavillon gothique, tenant à un parc considérable et dont les murs semblaient avoir une lieue de tour. La lumière qu'ils avaient aperçue s'échappait d'un des volets du pavillon qui était entr'ouvert.

Le roi appela, personne ne répondit. Il y •mît, au-dessous de la croisée, une petite porte donnant sur la forêt.

Le roi frappa, personne ne vint.

8a Majesté, qui d'ordinaire était obéie avant même d'avoir commandé, regarda le duc d'un ahf consterné. C'était comme un désastre, oorame une révolution qui changeait toutes ses habitudes.

Un froid assez vif, l'air du soir et de la forêt, commençaient à les saisir; la galté du roi était dissipée. Pour comble de malheur, le ciel était sombre, nuageux, et une petite pluie fine se mit à tomber. Vue des fenêtres du imlais, c'eût été à peine un brouillard, mais dans la forêt c'était autre chose.

— Voici une averse horrible 1 s'écria le roi, irai n'aimait plus les aventures, c'est insupportable... on ne peut pas rester dans un position pareille.

Le duc avait frappé de nouveau à la petite porte et paraissait lui-même fort déconcerté qu'on ne vint pas lui ouvrir.

— - Nous ne pouvons pas cependant passer la mût dans cette forêt, dit le roi totalement découragé, et quant à remonter à cheval dans ce moment et avant de m'étre reposé, cela m'est impossible.

— Attendez, sire... attendez, dit le duc, il me semble que le volet de ce pavillon est entr'ouvert.

— C'est vrai, et la fenêtre aussi.

— Puisque personne ne répond, c'est qu'il n'y a personne.

— Eh bien, duc ?

— Eh bien, si Votre Majesté y entrait, elle y trouverait du moins un abri contre le froid et la pluie ; moi, pendant ce temps, je remonterai à cheval, et rien qu'en suivant les murs de ce parc, quelque étendu qu'il soit, je finirai toujours par trouver la maison d'habitation, et je viendrai alors reprendre Votre Majesté.

— A merveille ! j'approuve. Mais comment voulez-vous que j'entre dans ce pavillon ?

— Comme je vous l'ai dit, sire, par cette fenêtre qui est entr'ouverte.

— Mais elle est à douze ou quinze pieds de terre.

— Dix tout au plus.

— C'est encore trop, sans échelle, pour un homme seul.

— Mais pour un homme à cheval.

— Que voulez-vous dire ?

— Si Votre Majesté veut le permettre, je vais descendre de cheval et ranger le sien le long de la muraille ; il est extrêmement doux... et puis il est fatigué.

— Il n'est pas le seul, dit le roi.

— Je vais le tenir par la bride... Je réponds qu'il ne bougera pas.

— Eh bien ? dit le roi avec impatience.

— Eh bien ! si Votre Majesté, tout en s'appuyant contre la muraille, veut monter debout sur la selle, elle se trouvera presqu'à la hauteur de la croisée, et en s'aidant un peu des mains...

— C'est, ma foi, vrai, dit le roi d'Espagne, qui, à mesure que parlait son conseiller, venait d'exécuter tout ce qu'il lui avait indiqué. C'est charmant, c'est comme qui dirait monter à l'assaut.

— En brave militaire, en fier Castillan... à l'escalade !

— Çà ne m'était jamais arrivé, dit le roi.

M'y voici, ajouta-t-il en enjambant.

— A merveille, sire, dit le duc en remontant à cheval. Que Votre Majesté se repose et m'attende ; dès que j'aurai des nouvelles, dès que je saurai où nous sommes, je reviendrai vous avertir et vous reprendre, et quand je frapperai fortement trois coups à cette porte, n'oubliez pas de descendre ; c'est par là cette fois que Votre Majesté sortira, car je vais m'arranger, n'importe à quel prix, pour en avoir la clef.

Le duc partit au galop, emmenant son cheval et celui de Sa Majesté.

Le roi alors quitta la croisée qui donnait sur l'allée du bois et se retourna. Il était dans une espèce d'antichambre fort élégante, qu'éclairait

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une lampe d'albâtre, placée sur une table de | chaque jour de les mettre h exécution. Pour marbre. eux, il y avait urgence.

Une porte en bois des îles habilement sculp- L e duc de Lerma les eût volontiers laissés tée était à sa gauche ; il l'ouvrit, et se trouva tranquilles î mais le grand inquisiteur et l'ordre dans une pièce si richement illuminée, que P/6- <jes dominicains, dont il était le chef, ne parclat des bougies pensa l'éblouir, lui qui venait donnaient point, aux révérends pères jésuites, de l'obscurité. Cette salle, ornée de peintures i e8 frayeurs que plus d'une fois ils leur avaient rares et des meubles les plus précieux, offrait. I causées. Sandoval, malgré la bonne opinion entre autres singularités, une table sur la- j q U 'ji avft it de lui-même, comprenait que les quelle on apercevait,' non du lait et du pain j Dons pères avaient, sinon plus de pouvoir, du bis, lirais ur.e splendide collation, avec un seul ' moins plus d'adresse et d'esprit que l'inquisicouvert. ' ti 0D . j| ] e8 voyait, malgré toutes ses précau-

Un feu brillant pétillait dans une cheminée tions, croître et multiplier autour de lui. de marbre. ! Presque aux portes de Madrid, le couvent et

Mais, du reste, personne, pas une âme vi- l'université d'Alcala de Henarès étaient comme ▼ante. , une immense pépinière qui se formait, sous

Le roi étonné se frottait les yeux, il ne > leur direction, et dont les produits se répanpouvàit croire a ce qu'il voyait ; plus que ja- ' daient dans toute l'Espagne, mais, les aventures lui paraissaient agréables, j L e f r è re Eusèbe, abbé instruit et révéré, suet il se disait, en lui-même, que si elles ressem- pé rieur de cette communauté, venait de moublaient toutes à celle-ci, il était bien dupe de ; r j rï et Sandoval avait juré de le remplacer par n'avoir pas commencé plus tôt. ; un moine à lui, dominicain pur. dévoué à l'in-

Cette jolie salle avait encore une autre porte ; quisition, corps et âme. le roi, devenu intrépide, l'ouvrit hardiment. . c . eùt été la ruinc de j a compagnie de Je- Personne encore ! | 8U8 Ausgi , e pèfe Jérome et E ^ ooar cher .

Partout la solitude et le silence, mais le ré- c haient-ils, pour s'y opposer, tous les moyens duit le plus joli, le plus coquet, ce que de nos possibles; le meilleur de tous, était l'idée de la jours on appellerait un boudoir. Des girandoles comtesse, mais il fallait hâter l'entrevue du roi garnies de bougies brillaient de tous côtés, et e t de Carmen. Il fallait, surtout, pour séduire près de la cheminée, au brasier ardent, un [ <j u premier coup d'œil le timide souverain, une large canapé offrait a Sa Majesté, pour se re- 1 rencontre originale, romanesque, imprévue, de poser de ses fatigues, des coussins soyeux et ce8 événemens qui font impression et bouleverrebondis. I 8ent souvent des cerveaux mieux organisés que

Le roi commençait à croire à la magie, et se ] celui du faible monarque, demandait si, lui, le roi catholique, pouvait res- ' Le départ de la cour pouvait offrir une de ter plus longtemps en ces lieux... quand vis- ] ces occasions, bien plus aisée à rencontrer à à-vis de lui, une porte, cachée dans la tapisse- j Vajladolid qu'à Madrid, rie, s'ouvrit tout à coup. Que le roi vît Carmen et en devint amoureux

Une jeune fille d'un aspect ravissant, les yeux c'est tout ce que demandait la comtesse ; c'était brillais de gaîté et le sourire sur les lèvres, pa- ! là le point important, le point difficile ; le reste rut devant lui. j rentrait dans les intrigues ordinaires, et elle se

Sa Majesté le roi d'Espagne et des Indes j faisait fort, avec l'aide de ses alliés, de brouiller n'avait jamais rien vu de plus joli, de plus se- j Carmen et Fernand.

duisant, de plus enchanteur que cette figure de j j| n'était pas bien sûr que, déjà, elle n'eût jeune fille ; il la regardait d'un œil à la fois deviné l'espèce d'entraînement qui portait ceétonné et ravi ; il n'osait parler, de peur que i ul . c i vers Aïxa. Tout cela pouvait s'exploiter, cette apparition ne s'évanouit et ne se dissipât n \ w \ que la jalousie et le désespoir de sa nièce, comme une ombre. Elle 8e réservait d'éveiller et d'exalter pins

Etendant les bras vers elle pour la saisir et ' tard son ambition ; quant aux principes et aux l'arrêter, il allait tomber à ses genoux, mais sa j scrupules qui auraient pu rester à la jeune fille, surprise redoubla, et il se releva en entendant ils ne résisteraient pas longtemps : elle lui avait ces paroles, qu'accompagnait une gracieuse ré- donné Esrobar pour confesseur, vérence : Elle habitait, comme nous l'avons vu, le châ-

— Mille pardons, seigneur cavalier, de vous teau du Puero. Il lui revenait de la succession avoir fait attendre. de son mari, le comte d'Altainira, qui avait pri-

| vc sa propre famille de toute sa fortune, pour VII. ; la laisser à sa femme.

| De temps en temps la comtesse allait à la

L'arrivée de don Fernand d'Albayda avait cour, où l'appelait son service, et avec le duc entravé mais non arrêté les projets de la corn- d'Uzède, qui ne quittait point le roi, elle avait tesse. Le père Jérôme et Escobar la pressaient J tout préparé, tout concerté, pour frapper enfin

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le grand coup qu'ils méditaient depuis si longtemps.

Quelques troubles venaient d'éclater en Portugal. On y parlait même de sourdes conspirations contre l'autorité du roi.

Il fallait pour calmer les esprits, envoyer en ce pays un homme ferme à la fois et conciliant ; Uzède fut le premier qui parla au roi et au duc de Lerma, son père, de don Fernand d'Albayda, dont la belle conduite dans les Pays-Bas méritait une récompense.

Une telle proposition, de la part d'un ennemi, fit le plus grand honneur au duc d'Uzède. Le duc de Lerma consentit à la nomination' de Fernand, d'abord pour plaire au roi, qui le lui demandait, ensuite pour donner à son fils une réputation de générosité ; et puis il se trouvait, pas hasard, que le choix était excellent.

Fernand, qui était resté à Madrid, ne demandant rien, ne sollicitant rien que des renseigne mens sur Piquillo, reçut l'ordre de partir immédiatement, et sans le moindre retard, pour Lisbonne.

Tranquille ainsi au dehors, la comtesse ne s'occupa plus que de l'exécution intérieure de la conspiration. Son plan n'était pas bien compliqué, tout lui venait en aide.

Depuis quelques jours, Aïxa avait entrepris un tableau qui offrait de grands effets de lumière. C'était une vue prise de la ferme. Un coteau escarpé, hérissé de pins, de mélèzes et de rochers, au moment où le soleil, se levant derrière la montagne, venait en éclairer la cime par ses premiers rayons ; mais, pour saisir le modèle au passage, il fallait être aussi matinal que lui et plus encore.

Aussi, pour être levée avant le jour. Aïxa prit le parti d'aller coucher à la ferme, où la bonne fermière, et surtout Mariquita, sa fille ainée, avaient d'elle tous les soins possibles.

Aussi, quand venait le soir, la comtesse et Carmen se trouvaient. seules dans ce vaste château... circonstance dont fut prévenu le duc d'Uzède, qui se hâta d'agir en conséquence.

Le matin du jour dont nous venons de parler, et après avoir reçu un message de Val lad olid, la comtesse fit de grands préparatifs, surtout dans un petit pavillon situé sur la lisière du bois, mais qui communiquait au château par une longue serre ou orangerie.

— Eh mon Dieu ! ma tante, lui dit Carmen pourquoi donc vous donner tant de peine ?

— Est-ce que Mme la comtesse attend quelque grand seigneur ? ajouta Aïxa en souriant.

— Non vraiment, répondit la comtesse d'un air indifférent, j'attends mieux que cela.

— Eh ! qui donc ? demandèrent les jeunes filles avec curiosité.

— Un parent à moi, ou plutôt à feu mon ma-

ri, le seigneur don Augustin de Villa-Flore, un cousin.

— Je croyais, dit Aïxa, que madame la comtesse ne voyait aucun parent du côté de son mari.

— C'est vrai ! ... le comte d'Altamira f qui m'adorait, m'a laissé tous ses biens, et, sous prétexte que je les ai ruinés, ses parens croient tous devoir me détester... excepté don Augustin, qui, plus aimable ou plus juste, m'a promis de venir passer quelques jours dans ce château.

— Tant mieux ! dit gaîment Aïxa.

— Pourquoi ? lui demanda Carmen.

— Je ne sais... il me semble que le seigneur don Augustin doit être amusant ! A la campagne, c'est quelque chose, et je le retiens pour moi.

— Je suis alors bien fâchée, dit la comtesse, de ne pouvoir vous donner ce divertissement : la lettre, que je viens de recevoir, m'apprend qu'à peine pourra-t-il disposer ce soir d'un moment.

— Voilà qui est fâcheux. Et comment cela ?

— Arrivé hier soir à Valladolid, obligé de repartir demain pour Burgos avec une mission importante, le roi l'a invité à le suivre aujourd'hui à la chasse.

— Par Notre-Dame-del-Pilar, dit Aïxa, en riant à Carmen, il paraît que notre cousin Augustin est bien en cour.

— De sorte, poursuivit la comtesse, qu'il ne pourra, il me l'écrit, venir que ce soir, entre huit et neuf heures, après la chasse.

— C'est trop tard, dit Aïxa, je serai partie.

— Et pourquoi vient-il, ma tante ? demanda Carmen.

— Pour faire connaissance avec nous, accepter en chasseur une légère collation, embrasser ses cousines et repartir aussitôt.

— C'est bien à lui.

— Et vous comprenez, ma chère enfant, continua la comtesse, de quelle importance il est pour moi de bien recevoir un parent de mon mari, le seul qui se rapproche de moi et qui me fasse des avances. Aussi je serais désolée de ne pas lui faire l'accueil le plus digne, le plus honorable et surtout le plus affectueux.

— Vous avez raison, ma tante.

— J'espère bien, Carmen, que vous me seconderez.

— Je vous le promets, dit la jeune fille dans toute la sincérité de son âme.

Cela dit, la comtesse continua ses préparatifs, donna ses ordres et en surveilla elle-même l'exécution.

On devait placer la collation dans le pavillon, parce qu'il donnait sur la forêt et qu'il serait plus facile et plus commode au chasseur d'entrer par la petite porte du parc, que de faire une demi-lieue pour gagner la grande grille.

Les jeunes filles laissèrent faire la comtesse et ne s'occupèrent plus d'elle, sans cela elles se

seraient peat-èlre étonnées de certaines précautions que prenait la dame châtelaine, des commissions qu'elle confiait ou des courses qu'elle donnait à presque tous ses gens, pour une heure de la soirée où, au contraire, elle aurait besoin d'eux.

Carmen était rentrée chez elle avec son amie ; elles lisaient ; elles causaient ; et quand vint le soir, Aïxa embrassa Carmen, et se rendit a la ferme.

La comtesse se trouvait donc dans cet immense château, seule avec sa nièce, ou à peu près, car elle n'avait gardé près d'elles que deux domestiques qui lui étaient dévoués : une femme de chambre et un valet de pied.

Le matin, elle avait bien prétendu ressentir quelques maux de tête, des vapeurs, des mouvements fébriles ; et comme cela lui arrivait souvent, les deux jeunes filles y avaient fait peu d'attention ; mais, après le départ d'Aïxa, cette indisposition, d'abord légère, augmenta, devint plus grave, et prit une telle intensité, que Carmen commença à s'effrayer.

Elle voulait envoyer à la ville prévenir un docteur. La comtesse s'y opposa formellement; cette idée seule redoublait son mal. Ce n'était qu'une crise nerveuse, des plus violentes, il est vrai, mais quelques heures de repos et de sommeil finiraient par l'apaiser.

On venait de Sa déshabiller et de,la mettre au Ht, huit heures sonnèrent.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria Carmen, et le seigneur don Augustin de Villa-Flore que vous attendiez !

— - C'est vrai ! c'est vrai ! s'écria la comtesse ; je n'y pensais plus ; et cette idée lui causa une rechute, une attaque de nerfs des plus violentes.

— Ma nièce, ma chère nièce, disait-elle à Carmen d'une voix douloureuse, il m'est impossible, tu le vois, de le recevoir dans l'état où je suis.

— Oui, ma tante, ne vous inquiétez pas, je vais le lui faire dire.

— Ah ! par un de mes gens ! c'est bien peu convenable. Il vaudrait bien mieux que ce fut toi-même.

— Oui, matante, rassurez-vous, je vais y aller.

— Et même... ne pourrais-tu pas recevoir sa visite... à ma place, pendant quelques instans seulement ? C'est une fatalité ! C'est si mal à moi, pour la première fois qu'il vient dans ce château visiter des parentes... car tu es sa parente aussi : cousine par alliance.

Elle fit alors un mouvement convulsif et poussa un cri en disant :

— Ah ! mon Dieu ! que je souffre !

— Calmez- vous, chère tante.

— Je ne le puis. La contrainte que j'éprouve en ce moment, réagit tellement sur tout le système nerveux...

— Je ferai ce que vous voudrez; je lui dirai combien vous êtes souffrante ; je recevrai ta visite à votre place.

— Ah ! je vais mieux, murmura la comtesse en serrant avec convulsion la main de sa nié* ce. Vas -y donc, voici l'heure où il doit arriver; tiens-lui compagnie... et tu assisteras même à la collation qui lui est préparée...

— Croyez-vous que ce soit convenable, ma tante?

— Ah! fit la duchesse en tressaillant, je crains une nouvelle crise.

— J'obéis, matante, j'obéis l

La crise annoncée ne vint pas. La comtesse, essuyant avec un mouchoir' la sueur qui coulait de son front, et que l'exercice qu'elle venait de prendre ne justifiait que trop, la comtesse fit signe à sa nièce, en lui montrant la pendule, qu'il était l'heure de partir.

— Oui, oui, je m'en vais, mais je crains de vous quitter.

— Je vais mieux... beaucoup mieux!... et si seulement on me laissait dormir tranquille.. • pendant une heure... je suis sûre que je serais guérie !...

Elle ferma les yeux. Carmen, marchant bien doucement sur la pointe du pied, sortit de l'appartement et descendit l'escalier.

Elle avait tellement hâte de se rendre au pavillon que, malgré la petite pluie qui commençait à tomber, elle prit une allée du parc qui y conduisait directement.

Tout à coup elle vit venir une personne qui marchait vivement et se trouva en face d'elle.

C'était Aïxa.

— Toi, en ce lieu, à cette heure? d'où viens-tu ?

— De la ferme,

— Et pourquoi?

— Un billet que j'ai reçu de Fernand.

— De Fernand... pour toi... à la ferme!

comment cela ?

— Parce que son messager, son valet de chambre de confiance, qui avait ordre de me remettre ce billet à moi-môme, ne m'ayant pas trouvée ici, est venu me rejoindre où j'étais.

— Que nous veut-il donc ?

— Tu vas le savoir.

Elles rentrèrent au château, montèrent dans la chambre de Carmen, et leur étonnement fat grand de ne rencontrer sur leur passage aucun domestique. Ils étaient tous absents.

La lettre de Fernand était ainsi conçue :

c Senora,

c Je viens de recevoir une mission fort honorable, sans doute, mais l'ordre exprès de partir à l'instant même et l'insistance que l'on met à ce départ excitent en moi des soupçons que d'autres indices semblent confirmer. J'ai obéi, tout le monde me croit sur la route de Lisbonne, mais je viens d'arriver à Valladolid, et il

faut ce soir que je vous voie, saut que la comtesse d'Altamira se doute de ma visite ; il y va du repos de Carmen, de son honneur et du mien. >

— Eh bien ! dit Carmen tremblante, qu'as- tu répondu à son message ?

— - Que je ne pouvais recevoir don Fernand à la ferme.

— Pourquoi ? dit vivement Carmen.

— Pourquoi ? répondit Aïxa en rougissant...

c'est qu'il me semblait plus convenable, puisqu'il s'agissait de toi, qu'il te confiât à toi-même ce secret important... et puis, ajouta-t-elle en balbutiant, n'a-t-il pas des adieux à te faire ?

Carmen lui serra la main.

— Mais, continua Aïxa, il ne pouvait venir ici, puisqu'il ne peut être vu ni des gens de la maison ni de la comtesse.

— Tous les domestiques sont sortis, et ma tante malade est enfermée dans sa chambre.

— Je l'ignorais, et je lui ai fait dire par son valet de chambre que ce serait toi qui, sur les hait heures, te rendrais à la ferme.

— Seule ! s'écria Carmen avec crainte.

— Et la fille de la fermière, cette bonne Mariquita, qui m'a escortée et qui te conduira !... à peine un demi-quart de lieue!... et puis si tu le veux absolument, je ne te quitterai pas ; je retournerai avec toi.

—Je l'aime mieux, dit Carmen. Viens, par-

Elles descendirent ; mais à peine furent-elles dans le parc, où elles trouvèrent Mariquita qui les attendait, que Carmen s'écria :

— C'est impossible ! j'oubliais mon cousin Augustin de Villa-Flore, que j'ai promis à ma tante de recevoir.... là-bas, dans le pavillon... Si tu savais comme elle y tient !

-—Tu n'iras pas.

— Alors il est capable de venir au château... et ma tante verra que je lui ai manqué de parole.

— 11 n'y a pas grand mal.

— Elle enverra à ma chambre, et elle saura par là que je suis sortie... pourquoi?... pour quels motifs ?... où ai-je été ? que répondronsnous?

— C'est plus grave... mais s'il ne tient qu'à cela, ne t'en inquiète pas, et va retrouver Fernand qui t'attend. Je recevrai ton cousin, le seigneur Augustin.

— Ah ! la bonne idée !

— 11 ne te connaît pas, n'est-il pas vrai ?

— Nullement. C'est sa première visite.

— Il perdra au change, dit Aïxa en souriant, mais enfin je ferai de mon mieux.

-Je* t'en prie en grâce! ma tante m'a si fort recommandé de lui faire bon accueil.

— Je serai aimable... je serai charmante; va vite à la ferme.

— Et toi au pavillon.

— Tu me raconteras ton entrevue?

— Et toi la tienne ?

Et les deux amies se séparèrent.

Carmen, s'appuya nt sur le bras de Mariquita, sortit avec elle du parc. Aïxa courut au pavillon, où elle entra tout essoufflée, pour se préparer à recevoir le seigneur Augustin ; et, tout étonnée d'être reçue par lui, elle lui adressa les paroles que nous avons entendues :

— Mille pardons, seigneur cavalier, de vous avoir fait attendre.

LE TKTE-À-TÊTE.

Cette jolie fille et son gracieux accueil avaient un peu déconcerté le roi, qui se dit à part lui :

— 11 paraît que décidément, et sans m'en douter, j'étais attendu.

Mais cela ne lui expliquait ni où il était, ni pour qui on le prenait, et son air troublé, inquiet et embarrassé rassura singulièrement la jeune fille, qui lui dit de l'air le plus gracieux :

— Asseyez-vous donc, seigneur Augustin.

Le roi apprit ainsi son nom. C'était un premier point, un point très important. Il s'assit en regardant Aïxa.

— Pour la première fois que ma tante, la comtesse d'Altamira, a l'honneur de vous recevoir, continua la jeune fille toujours avec son air gracieux, elle est bien malheureuse et bien désolée de ne pouvoir vous faire elle-même les honneurs de son château.

Pour le coup, le roi respira plus à l'aise. Il était chez la comtesse d'Altamira, une des dames d'honneur de la reine ; il était en pays de connaissance, et, de plus, il apprenait que la charmante jeune personne qui venait d'exciter son admiration était la nièce de la comtesse. Il pouvait sans danger se donner, comme il le disait, les plaisirs de l'incognito ; ses joues, un peu pâlies par le froid et par un sentiment de timidité ou de crainte, reprirent leurs couleurs naturelles. Il s'enfonça avec satisfaction dans le bon et large fauteuil dont il n'occupait que le bord, et étendit ses jambes vers le brasier, pendant qu'Aïxa continuait ainsi :

— La comtesse est obligée de garder sa chambre ; elle est très souffrante.

— J'espère que cette indisposition n'aura point de suite, et je vous prie de lui faire savoir combien j'en suis contrarié.

— Elle l'est plus que vous, seigneur Augustin; elle se faisait une fête de voir un parent de son mari, un cousin dont elle est fière.

— C'est vrai, dit le roi, avec une hardiesse dont il fut étonné et ravi, nous sommes cousins.

— Et de très près, à ce qu'elle nous a dit.

— Alors, balbutia le roi, en hésitant un peu et en regardant Aïxa, nous devons être également parens.

— Oui, sans doute, dit gaîment la jeune fille, mais de plus loin, cousins par alliance.

— C'est beaucoup ! dit le roi, enchanté de la parenté et surtout de la tournure que prenait la conversation. Il se trouvait joyeux et à son aise, heureux comme un prisonnier en liberté, comme un écolier en vacance, et puis cette jeune fille aux beaux yeux noirs, à l'air insouciant qui le traitait sans façon et sans cérémonie, donnait à cette aventure un piquant et une nouveauté qui le charmaient. Jamais Sa Majesté ne s'était trouvée dans une situation pareille, et l'extase qu'elle ressentait lui faisait tout oublier, même son appétit.

Aïxa le lui rappela.

— Avez-vous fait une bonne chasse, seigneur Augustin ? lui demanda-t-elle.

— Quoi ! ma cousine, lui dit-il d'un air interdit, vous savez....

— Oui, mon cousin, répondit-elle en riant, je sais par la comtesse qu'arrivé hier soir à

valladolid, vous partez demnin pour Burgos, et que cela ne vous a pas empêché de suivre aujourd'hui la chasse du roi... c'est là de l'activité ! aussi vous devez être fatigué.

— Un peu, ma cousine.

— Et vous avez peut-être faim ?

— Beaucoup, ma cousine.

— La comtesse a dû vous faire préparer une collation.

— Que j'ai vue en entrant.

— On m'a recommandé de vous en faire les honneurs, dit Aïxa, en lui offrant de passer dans l'autre pièce.

— Ma foi, cousine, je vous avouerai sans façon que je ne demande pas mieux !

— Et vous faites bien.

— Oui, dit le roi en lui-même, hâtons-nous !

car si l'autre Augustin arrivait en ce moment...

Et présentant la main à Aïxa, il se disait en regardant les doigts roses et effilés et le bras rond de la jeune fille :

— Ce seigneur Augustin est bien heureux d'avoir une cousine pareille !

Aïxa refusa de se mettre à table, comme le roi le lui offrait, mais elle le regardait manger et même lui versait à boire. Sa Majesté n'avait jamais eu de plus joli échanson.

— Vous avez donc suivi le roi, mon cousin ?

— Oui. sans doute, répondit gaîment Sa Majesté, en découpant une perdrix; j'étais avec le roi, je ne l'ai pas quitté.

— Vous avez dû bien vous ennuyer?

— Ah bah! dit le roi tout étonné, et laissant tomber sur son assiette l'aile de perdrix qu'il) venait d'enlever; m'ennuyer, pourquoi cela?

— Parce que le roi ne doit pas être amu santî

— Qui vous le fait croire ?

— D'abord, il est si dévot!

— Il est pieux !... dit le seigneur Augustin en baissant les yeux.

— Comme vous voudrez!... Permettez-moi de vous verser à boire.

— Volontiers, ma cousine. Vous n'aimez donc pas le roi ?

— Lequel, mon cousin ?

— Est-ce qu'il y en a deux... en Espagne ?

— A ce que tout le monde dit, du moins; car moi, cela ne me regarde pas !

— Quels sont-ils donc ? dit le monarque un peu déconcerté.

— Eh mais ! le duc de Lerma et Philippe III : l'un qui règne, et l'autre qui laisse faire. Beaucoup de gens détestent le premier.

— Et vous méprisez le second, dit le roi en rougissant.

— Mon cousin... je le plains, car on dit qu'il est bon, mais faible...

— C'est donc un grand crime que la faiblesse ? s'écria le roi avec ironie.

— Pas chez les particuliers tels que vous, seigneur Augustin ; mais chez un prince qui devrait faire ses affaires lui-même...

— On dit que son ministre a du talent.

— Celui de s'enrichir!

— Il veut la gloire du pays, dit le roi en suçant une seconde aile de perdreau, il aime l'Espagne !

— Comme vous aimez les perdrix, mon cou-»

sin, lui dit-elle. Mais vous ne buvez plus.

Il est de fait que la bonne humeur du roi venait d'éprouver une rude atteinte. Lui qui s'était fait un si doux rêve des plaisirs de l'incognito, venait d'entendre de dures vérités; et le plus cruel, c'est que la jeune fille avait parlé dans toute la franchise de son âme, et que, sans prévention comme sans haine, n'ayant jamais vu le roi, ne désirant point le voir, elle semblait n'avoir d'autre opinion que l'opinion générale.

Peu à peu cependant il se remit.

Aïxa était si jolie qu'il n'avait pas la force de lui en vouloir. Il était obligé de s'avouer qu'elle avait de l'esprit, et rien qu'en regardant ses yeux noirs pleins de feu, tout lui disait qu'elle avait de la fierté, de la tête et du caractère.

Les idées du père Jérôme, celle du duc d'Uzède lui revinrent a l'esprit, et tout en buvant coup sur coup et par distraction deux verres de vin de la Frontera, il ne put s'empêcher de faire en lui-même le raisonnement suivant :

— Par saint Jacques ! s'il est dans ma destinée d'être gouverné, il vaudrait mieux l'être par une jeune fille comme celle-ci que par un vieux ministre comme le mien.

Etounée du silence que gardait le roi et de l'expression singulière avec laquelle il la regardait en ce moment, Aïxa lui dit :

— Qu'avez-vous donc, seigneur Augustin 1

— Ma cousine, répondit le seigneur Augustin, d'un air distrait, et cependant en suivant toujours son idée, êtes-vous mariée ?

SEMAINE LITTÉRAIRE

— Ah ! mon Dieu, se dit Aïxa en elle-même, c'est peut-être un prétendu, et s'il vient avec des vues sur la main de Carmen, je ne peux pas usurper plus long-temps sa place ! — Non, mon cousin, dit-elle en balbutiant, je ne suis pas mariée. Et vous ? -

— - Moi, je le suis ! dit le roi en poussant un soupir.

Rassurée par cette déclaration, Aïxa reprit toute sa franchise et son enjouement.

— Vous vous êtes donc marié bien jeune, mon cousin ?

— Hélas ! oui.

— Comment, hélas !... est-ce que vous n'êtes pas heureux ?

— Moi, heureux ! se dit le roi avec un accent de profonde conviction, je ne l'ai jamais été.

— » Est-ce que votre femme n'est pas jeune... jolie et aimable ?

— Si, vraiment,., mais elle ne m'aime pas!

— Ce n'est pas possible., vous avez l'air si bon!

— Il paraît que ce n'est pas une raison...

au contraire! moi, d'abord, personne ne

m'aime !

11 prononça ces derniers mots avec un sentiment de douleur si vrai et si profond, qu'Aïxa en fut touchée. Dès qu'on souffrait, on ne lui était plus indifférent, et le malheur, pour elle, était presque l'amitié ! Elle jeta sur le pauvre roi un regard de compassion et d'intérêt si tendre qu'il en fut ému, jusqu'au fond du cœur.

— Quel dommage, mon cousin, lui dit-elle, que vous partiez demain pour Burgos.

— C'est vrai, dit le roi, qui l'avait oublié, je pars pour Burgos.

— Sans cela, vous seriez venu nous voir; et ici, en famille, parmi vos cousines, on aurait tâché de vous distraire, de vous égayer... et peut-être de vous consoler... Moi, d'abord, j'y aurais fait mon possible, continua-t-elle, avec ce sourire gracieux et caressant auquel on ne pouvait résister; et peut-êtie y auiais-je réussi ; car. après tout, nos chagrins ne sont bien souvent que ce que nous les faisons, et les vôtres ne sont peut-être pas aussi terribles que tous le pensez.

— Ah ! si vous les connaissiez ! dit le roi... j'en ai de toutes sortes !

— Dans votre fortune?

— Non, je suis riche, très riche même!

— Dans votre ambition... vous voulez parvenir?

— Non, j'ai une bonne place, très bonne !

— Dans votre santé ?

— Je me porte à merveille, malgré tous les médecins que j'ai!

— Et je viens de voir, ajouta Aïxa en riant, que vous soupez à merveille ! Qu'avez-vous donc, mon cousin ?

-— Je m'ennuie !

| — Qu'est-ce que je vous disais ? comme le | roi !... Vous voyez bien que ça se gagne !

j — Oui, je m'ennuie mortellement, et tou- I jours... excepté aujourd'hui, ma cousine !

Et l'air ému dont il la regardait prouvait que ce n'était point là une vaine galanterie.

— Il faut vaincre ce mal-là, mon cousin, car on dit qu'on en meurt.

— Je le sens bien ! et il n'y aurait qu'un moyen... un seul que l'on m'a conseillé, et je crois qu'on a eu raison.

— Eh bien ! ce moyen, il faut l'employer, et le plus tôt possible...

— Ma volonté ne suffit pas !

— Qu'est-ce donc ? dites-le moi, de grâce, | mon cousin!

| A cette question faite si naïvement et avec tant de candeur, le roi demeura interdit et trou- I blé. Pour rien au monde maintenant, il n'eût I pu dire ce que le duc d'Uzède et le père Jcrô- I me lui avaient conseillé.

| — Voyez-vous, ma cousine, s'écria-t-il en i balbutiant, il y a dans ma vie un rêve, un bonj heur que je poursuis et que je ne puis obte- I nir... une idée sans laquelle je ne pourrais vi- | vre... une idée trop ambitieuse sans doute... I — Parlez au roi, puisque vous êtes si bien ! avec lui !

— Cela ne dépend pas du roi, il ne peut , rien.

— J'entends ! comme je vous le disais tout à l'heure, cela dépend du ministre, et vous êtes

I mal avec lui.

— Du tout. Nous sommes très bien ensemble.

— Cela dépend donc du grand inquisiteur Sandoval, qui a la haute main? et si vous n'êtes pas de ses amis...

— Il est des miens et ne me refuse rien.

— Est-il possible ! fit Aïxa en poussant un cri de joie et de surprise.

— Qu'avez-vous donc ? dit le roi en voyant l'émotion et le plaisir qui rayonnaient dans ses yeux.

— Le grand inquisiteur ne vous refuse rien !

s'écria-t elle.

— Non, vraiment.

Entre toutes ses bonnes qualités, Aïxa en avait une : c'était de ne jamais oublier ses amis, de s'en occuper sans cesse et en tous lieux, de profiter de toutes les occasions de leur être utile ou même de les faire naître. Elle venait de penser au pauvre Piquillo arrêté, prisonnier, gémissant dans les prisons de l'inquisition, et elle oublia les chagrins chimériques du seigneur Augustin, pour venir en aide au malheur véritable.

— Mon cousin, dit-elle en prenant un de ses plus séduisans sourires, puisque vous prétendez avoir tant de crédit... et je n'en doute pas, j'aurais un service à vous demander.

PIQU1LLO ALL1AGA

— Parlez ! parlez ! dit le roi au comble de la joie.

— En tant, cependant, que cela ne pourra ni vous exposer, ni vous compromettre.

— Plût au ciel !... s'écria le prince avec une chaleur dont il ne fut pas le maître ; puis, craignant de s'être trahi, il reprit avec plus de calme : Je serais si heureux, ma cousîoe, de reconnaître votre bon accueil et l'hospitalité que vous venez de me donner ! je vous écoute.

— Eh bien, dit Aïxa, il y a un ancien serviteur de la maison d'Aguilar.

— Oui... oui, dit le roi. Juan d'Aguilar votre père et le frère de la comtesse d'Altaraira... Eh bien, cet ancien serviteur...

— Que Ton nomme Piquillo d'AUiaga, a été, dit-on, jeté dernièrement dans les prisons de l'inquisition.

— C'est grave, dit le roi.

— C'est-à-dire, on n'en est pas sûr... on n'en sait rien... parce que les cachots de l'inquisition sont bien sombres, et nul ne sait ce qui s'y passe...

— Je le saurai... je vous dirai s'il y est renfermé.

— C'est tout ce que je vous demande.

— Vous vous y intéressez donc beaucoup, ma cousine ?

— Infiniment.

— Et s'il est prouvé qu'il est prisonnier de l'inquisition... que ferez-vous?

— Je tâcherai d'obtenir sa liberté... par la protection de quelques amis. J'en chercherai du moins.

— Eh bien... et moi, dit le roi avec une bonhomie qui n'était pas sans charmes, ne suis je pas là, ma cousine ?

— Ah ! c'est trop de bonté.

— Je n'ai pas beaucoup de crédit... mais enfin... j'en ai autant que d'autres... et je vous promets que je l'emploierai à faire délivrer Piquillo d'AUiaga, votre protégé.

II écrivit ce nom sur des tablettes qu'il tira de sa poche.

Et Aïxa, touchée jusqu'au fond du cœur de ces offres d'amitié si simples, si franches et si loyales, devint naturellement et par reconnaissance aussi expansive, aussi aimable qu'elle avait promis à Carmen de l'être pour lui faire plaisir.

Le roi était ravi. Il n'avait pas idée d'une grâce et d'un charme pareils ; la cour ne pouvait lui offrir de souvenir ni de modèle, car l'étiquette se glissait même dans les relations les plus intimes ; le roi était toujours le roi, tandis que là il n'était que le seigneur Augustin de Villa-Flore, le cousin de la plus jolie fille des Espagnes, et celle-ci se croyait obligée de payer en gracieusetés le service généreux qu'on promettait de lui rendre.

Aïxa plaisait sans le vouloir, à plus forte raison quand elle le voulait, et le pauvre monar-

que, hors de lui, enchanté, séduit par cette coquetterie de la reconnaissance, n'était déjà plus maître de sa tête ni de son cœur ; il allait tomber aux pieds de sa cousine en lui disant: Prenez pitié de moi... je suis le roi !

Par bonheur pour Sa Majesté royale, on frappa fortement à la petite porte du pavillon qui donnait sur la forêt, et on entendit le hennissement et le piaffement des chevaux.

— Qu'est-ce que cela ? dit Aïxa.

— Ce sont mes gens et mes chevaux qui viennent me prendre.

— Partez donc... et adieu, mon cousin.

— Oui, je pars, dit le roi, qui restait tonjours ; veuillez dire à ma cousine, la comtesse d'Altaraira, combien je suis touché de sa réception... c'est-à-dire de la vôtre ! Dites-lui aussi que je n'oublierai jamais cette soiréeson souper à elle... et vos bons conseils avons...

— Dites mon amitié, mon cousin.

— Oui... oui... dit le rot avec émotion...

c'est de l'amitié... de l'amitié bien sincère... de ma part du moins... je vous le prouverai.

— Et j'en suis persuadée... Adieu donc!...

— Oui, je pars, dit le roi... et il restait tonjours; Dieu sait à présent quand je pourrai vous revoir !

— Quand vous reviendrez de Burgos.

— Oui... et ce ne sera pas long ! Mais jusque-là... et puisque je vais partir...

Il avait un air si timide et si confus, qu'il ne pouvait achever... il rougissait... et baissait les yeux.

— Qu'est-ce donc ? dit Aïxa, ne comprenant pas son embarras. Que voulez-vous dire, mon cousin ?

— Je veux dire que peut-être une cousine peut donner à son cousin le baiser du départ... J'ose du moins le réclamer, ajouta-t-il en balbutiant.

— Et moi je l'accorde, dit gaîment Aïxa, en lui présentant franchement sa joue fraîche, rose et rebondie.

Les lèvres du roi effleurèrent cette peau fine et satinée, et il sentit au cœur une commotion si forte et si douce, qu'il pensa défaillir. Les trois coups qui retentirent de nouveau à la porte du parc le firent revenir à lui.

— Adieu ! dit-il, en mettant un instant sa main devant ses yeux, adieu, je pars cette fins.

Il retira sa main et fit quelques pas vers Aïxa. Elle venait de disparaître ; sans cela, peut-être le roi ne serait pas encore parti. Il ne restait d'elle aucune trace... rien que son souvenir ! Et le roi s'arracha enfin de ces lieux dangereux où il laissait sa raison et sa liberté.

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