‹ Piquillo Alliaga; ou, Les maures sous Philippe III (volume 2)Chapitre 35 sur 62 · LA FAVORITE · texte numérisé non relu

LA FAVORITE

Aïxa, à son retour de Tolède, n'avait plus voulu demeurer chez la comtessse d'Altamira.

Veuve, maîtresse d'elle-même, et duchesse de Santarem, c'est elle qui à son tour avait offert à Carmen asile et protection dans son hôtel.

Carmen devait demeurer avec sa sœur et amie jusqu'à son mariage avec Fernand d'Albayda, qui, ainsi que nous l'avons vu, avait été rappelé de Lisbonne par le duc de Lerma, et ce mariage, c'était Aïxa qui l'avait fixé elle-même à la nn du mois dans lequel on venait d'entrer. Nous avons vu comment, dès le premier jour de son arrivée, Aïxa avait été nommée dame d'honneur de la reine, et comment son acceptation avait eu pour condition la liberté d'Yézid.

Le premier usage qu'en avait fait celui-ci avait été de se rendre à Madrid près de cette sœur dont il avait été si longtemps éloigné, et qu'à présent enfin il lui élait permis de voir ; c'était à lui d'ailleurs, dans ce moment plut que jamais, à veiller sur elle et à la protéger. Aïxa, que sa nouvelle dignité appelait à la cour. se rendait presque tous les soirs au cercle de la reine, et jamais Marguerite n'avait vu son royal époux aussi assidu et aussi empressé auprès d'elle. Le plaisir que le roi éprouvait à causer avec Aïxa élait si pur, et l'estime qu'elle lui inspirait était si vraie, qu'il ne craignait pas de les avouer hautement. La vertu la plus craintive n'aurait pu s'offenser d'une passion muetttf et profonde que tout semblait attester, mais que rien ne trahissait. Si Aïxa avait pu se laisser séduire, c'est ainsi, à coup sûr, qu'on aurait réussi près d'elle, et sans artifice, comme sans calcul, le roi avait pVis le meilleur moyen de gagner son amitié. Placée entre le roi, qui l'aimait, et la reine, sa bienfaitrice, Aïxa n'avait pas éprouvé un instant d'embarras.

N'ayant ni ambition, ni arrière? pensée, aa conduite loyale et franche avait détourné sur-lechamp toute idée de coquetterie et de trahison,

SEMAINE LITTÉRAIRE

et jamais favorite ne s'était élevée par de semblables moyens à une double faveur, aussi prompte et aussi haute. Le roi ne pouvait vivre sans la voir, et la reine ce pouvait se passer d'elle.

Le cercle du soir se ressentait de la rigoureuse étiquette de la cour d'Espagne; mais le matin la reine recevait chez elle dans l'intimité et la simplicité allemandes Aïxa et Carmen, qui étaient inséparables. Yézid. qui amenait sa sœur au palais ou qui venait l'y chercher, était presque toujours admis daus ce petit cercle, ainsi que Fernand d'Albayda, le fiancé de Carmen. Parmi les gens du palais, Juanita, la femme de confiance de la reine, veillait seule pendant ces réunions, pour en éloigner les importuns ou les profanes. Jamais la pauvre reine n'avait vu autour d'elle autant d'amis ; maintenant seulement elle se sentait vivre, et, avare de ces jours heureux qui s'écoulaient si vite. * elle aurait voulu les arrêter.

Carmen ne rêvait, ne songeait qu'à Fernand ; son bonheur l'embellissait, son bonheur était sa vie, son bonheur était si grand que le pouvoir même et l'affection de la reine n'y pouvaient rien ajouter; aussi Marguerite se disait: «Elle n'a pas besoin de moi; s et une sympathie secrète l'attirait vers Aïxa. Il y a des souffrances qui s'entendent et se comprennent.

Il était souvent question du mariage de Carmen, qui devait avoir lieu dans une quinzaine de jours, et dont la reine s'occupait beaucoup.

— Et toi, duchesse de Santa rem, lui dit-elle nn matin qu'elles étaient seules, ne songes-tu point à te remarier ?

— Non, madame.

— Tu n'aimes donc personne ?

— > Non, madame.

Mais Aïxa, surprise par cette question îm-

f>révue, rougit tellement que la reine détourna es yeux pour ne pas l'embarrasser, et examina nn tableau de Murillo qui ornait son oratoire. Aïxa se remit de son trouble et dit :

— • J'ai deux frères, madame, deux frères qui m'ont sauvé l'honneur et la vie, deux frères qui seront mes seuls amours, et comme ni l'un ni l'autre ne se mariera, je ferai comme eux, pour ne pas les quitter, et pour leur donner ma vie entière.

— Deux frères ? dit la reine, je ne t'en connaissais qu'un....

La reine ne pronouca pas son nom.

— Oui, madame.../ Yézid, mon vrai frère...

mon frère légitime, et l'autre....

— Qui ne Test pas....

— Mais avec lequel j'ai été élevée.... le cœur le plus noble, le plus généreux, et qui m'est dévoué.

— Et pourquoi ne se marie- 1- il pas? dit la reine. Il me semble qu'avec ma protection, et,

surtout la tienne, ajouta-t elle en souriant, noua effacerions bientôt cette tache de naissance.

— Hélas! madame, dit Aïxa, qui le jour même avait appris par Fernand ce qui venait de se passer au couvent d'Alcala, pour sauver mes jours et ceux d' Yézid, qu'il a crus menacés, il s'est fait chrétien, il a prononcé des vœux. Son bonheur, son avenir, il a tout donné pour moi.... Ne lui dois- je pas mou amitié et ma vie en dédommagement ?

— Je comprends, dit la reine.... je comprends, en effet, que celui-là ne puisse pas se marier.... Mais ton autre frère ?....

— Yézid, madame î

— Oui.

— - Oh ! celui-là, madame, c'est autre chose !.... il y a dans sa vie un mystère que nous ne comprenons pas.

— En vérité.'... Dis-moi cela, duchesse, à moi qui su» curieuse.

— Mon père l'a souvent pressé de se marier, et moi aussi. Il a toujours répondu à mon père: Plus tard! plus tard! mais à mol. il m'a dit : Jamais !...

— Et pourquoi?

— C'est la seule chose qu'il ne m'ait jamais confiée... malgré toutes mes instances. Alors je ne lui en parle plus... mais je crois avoir deviné.

— Et qu'est-ce donc? dit la reine, dont la curiosité redoublait.

— Je crois, madame, qu'il a au fond du cœur un amour malheureux et sans espoir, auquel il veut rester fidèle.

— En vérité ? reprit la reine avec émotion... Sans espoir! tant mieux, il finira par oublier.

— Yézid n'oublie pas, madame...

— Mais toi et ses amis devriez essayer de le guérir.

— Il y a des amours dont on ne guérit pas, dit Aïxa en baissant les yeux.

— C'est vrai, murmura la reine... Mais il y a du moins une chance.

— Et laquelle ? dit vivement Aïxa.

— On en meurt.

Et Marguerite, laissant tomber sa tête sur sa poitrine, resta livrée à de sombres réflexions.

— Pauvre reine ! dit la jeune fille ; le malheur aussi a passé par là. Et contemplant avec respect, presque avec reconnaissance le silence et la douleur de Marguerite,

— Quelle confiance pour une reine! se ditelle, elle ose penser et souffrir devant moi !

Le cœur d'Aïxa était aussi déchiré par bien des souffrances ; mais la plus vive en ce moment provenait du sort de Piquillo. Elle connaissait l'Espagne et savait que ni pouvoir ni protection, quelque grande qu'elle fût, ne pouvaient briser des vœux religieux ; que si, parfois, le pape accordait une faveur pareille (à l'archiduc Albert, par exemple, beau-frère du

roi), ce n'avait été jusqu'alors que pour des

S rinces, et pour des raisons de haute politique, lais pour un simple particulier, pour Piquillo, pour un Maure surtout... il n'y avait pas à y penser.

Ce qu'elle cherchait du moins, c'était un moyen de l'arracher au père Jérôme et à Escobar, dont elle redoutait les intrigues et les mauvais desseins ; elle ne voulait pas le laisser livré à ceux qui l'avaient déjà si indignement trompé. Une existence pareille était intolérable. Le père Jérôme avait répondu à Fernand d'Albayda que, comme supérieur de la compagnie de Jésus, il avait désormais tout pouvoir sur Piquillo. Mais déjà dans son zèle Aïxa s'était informée... elle avait consulté, interrogé, et elle avait appris, à n'en pouvoir douter, ce que nous savons déjà : c'est que pour être jésuite, il ne suffisait pas d'être prêtre, et que pour entrer dans la société de Jésus, il fallait deux années consécutives d'un rigoureux noviciat. Telle était la règle expresse de son fondateur, Ignace de Loyola,

Fort de ces nouvelles données, muni des instructions d'Aïxa, et furieux d'avoir été lui-même joué par les bons pères, Fernand d'Albayda était retourné, quelques jours après, a Alcala de Hénarès, et sonnait à la grille du couvent, qui bientôt lui fut ouverte.

Jérôme et Escobar pâlirent à sa vue.

Fernand s'expliqua en peu de mots et d'un ton sévère : on n'avait pas craint de lui faire outrage, à lui, porteur des ordres du roi ; on avait avec lui, comme avec Piquillo, employé Ja ruse et l'imposture, qui paraissaient être la règle du couvent; mais il connaissait enfin la vérité, il avait le droit d'emmener Piquillo, et il venait le réclamer.

Les deux moines se regardèrent avec inquiétude.

—Je vous jure, mon frère... s'écria Escobar.

— Un serment ! dit Fernand vous allez me tromper...

— Non, je vais vous dire la vérité. Notre frère Luis Alliaga n'est plus ici.

— Je m'y attendais! s'écria Fernand, et pour ne pas me le rendre, vous allez me soutenir qu'il s'est évadé... échappé !

~- C'est justement cela, dit Escobar.

— A d'autres, mes pères ! Ja ruse est trop

grossière, et je ne m'y laisserai pas prendre... >u Alliaga languit dans vos cachots, ou vous avez employé, pour vous assurer de son silence, des moyens encore plus odieux.

Le père Jérôme poussa un cri d'indignation et fit le signe de la croix. Escobar se contenta de lever les yeux au ciel.

— Ces suppositions, je puis les faire. Votre conduite passée m'en donne le droit. Mais si Alliaga ne m'est pas rendu, elles deviendront des certitudes pour moi et pour tous ceux qui s'intéressent à lui ; alors c'est au roi et à la '

sainte inquisition que nous nous adresserons pour avoir justice de vous, mes pères, et de votre ordre; et vous ne pourrez accuser que vous-mêmes des maux que aurez attirés sur lui.

— Il n'a que trop raison ! s'écria le père Jérôme après son départ.

— Impossible de le persuader, ne pas vouloir nous croire!...

— Même quand nous lui disons la vérité.

— Il y a de quoi en dégoûter, dit froidement Escobar.

— Maudit soit ce Piquillo !

— Et le jour où il est venu nous demander asile !

— C'est l'enfer qui est entré avec lui dans notre couvent !

— Il y était déjà, mon père, dit Escobar, le jour où ce duc d'Uzède est venu nous parler de ses intérêts, qui n'étaient pas ceux de notre ordre. C'est en partie pour lui complaire que nous nous sommes chargés de la conversion de' ce Piquillo.

— C'est vous, mon père... ou plutôt lai, d'Uzède. Il faut donc qu'il nous vienne en aide, et qu'il se hâte.

— Qu'il se concerte avec la comtesse pour nous délivrer de la favorite ; c'est d'elle que nous viennent déjà ces persécutions, et si elle veut venger ce frère qui s'est évadé...

— Qui s'est peut-être tué... exprès... pour nous nuire...

— Il en est bien capable.

— Elle fera fermer notre couvent.

— Elle nous fera exiler d'Espagne!

— Allons, il n'y a pas de temps à perdre !

Le duc d'Uzède et la comtesse, qui étaient

désormais dans la dépendance des bons pères, recurent donc leurs instructions, pour ne pas dire leurs ordres. Le supérieur demandait que l'on en finît au plus vite avec la favorite, et, en dédommagement de toutes les peines qu'il s'était données et des désagrémens sans nombre 3u'il avait éprouvés dans cette affaire, Escobar, éjà prieur du couvent et recteur de l'Université d'Alcala, Escobar demandait une place d'aumônier de la reine, qui venait d'être vacante, place à laquelle il tenait, moins pour lui, que pour les services qu'elle lui permettrait de rendre à tous ses amis.

Tout fut promis par le duc d'Uzède et par la comtesse ; il ne s'agissait que d'exécuter ces promesses.

Don Fernand avait fait part de ses nouvelles craintes à Aïxa, et celle-ci, tourmentée par l'idée que Piquillo était prisonnier ou mourant, n'avait pu fermer l'œil de la nuit. En proie à une insomnie horrible, elle n'avait pensé qu'aux moyens de Je délivrer. Dans tout autre pays que l'Espagne, on se serait adressé aux lois et aux magistrats, on eût ordonné de visiter le couvent même de force ; mais ici les monastères avaient leurs privilèges que l'inquisition

SEMAINE! LITTERAIRE

elle-même eût respectés pour qu'on respectât les siens. Dans son trouble, dans son inquiétude, la jeuue fille résolut de se confier à la reine, sa protectrice, et de lui demander, sinon son appui, du moins ses conseils. Le jour parut ; mais il fallait attendre l'heure de se présenter chez la reine. Ce ne pouvait être que vers midi, et Aïxa entendit enfia sonner l'heure qu'elle attendait avec tant d'impatience.

Il faisait ce jour-là une chaleur accablante, et le soleil d'Espagne dardait ses rayons les plus ardens. N'importe ! Aïxa sortit, seule, à pied, et se dirigea vers Buen-Retiro. Elle entra, comme d'habitude, par les jardins et par une petite porte qui donnait sur les appartenons particuliers de la reine.

— Sa Majesté n'y est pas, lui dit Juanita.

— Ah ! mon Dieu ! s'éci ia Aïxa avec douleur, moi qui tenais tant à lui parler !

Et elle lui raconta toutes ses craintes.

— Rassurez-vous, dit Juanita, la reine, qui vient de perdre son aumônier, ne s'est point, comme à l'ordinaire, fait dise la messe dans son oratoire; elle s'était rendue ce matin à la chapelle du roi... elle va revenir.

— Alors, dit Aïxa, en s' asseyant sur un long et large canapé, je l'attendrai. Aussi bien, il fait ici une fraîcheur délicieuse.

Les deux jeunes filles étaient alors dans une salle basse communiquant avec les appartemens de la reine, mais donnant aussi sur les jardins. C'était par là que Marguerite descendait, quand elle voulait se promener dans le parc réservé pour elle. Une brise légère, venant des allées ombragées, se jouait dans les cheveux d'Aïxa et rafraîchissait son front.

— Qu'il fait chaud, Juanita! disait-elle, en a'éventant avec un mouchoir de fine toile de Hollande.

— La senora veut-elle que je lui donne un Terre d'orangeade excellente? c'est moi qui l'ai faite, et la reine n'en boit jamais d'autre !

— Volontiers, ma bonne Juanita!... dit la jeune fille en la remerciant, va vite.

Juanita sortit et ne fut pas long-temps. Quelques minutes après, elle revint, portant sur une assiette d'argent un verre de cristal plein d'orangeade glacée. Elle s'arrêta en voyant Aïxa qui, gracieusement couchée sur le canapé, venait de fermer les yeux.

— Pauvre fille ! dit Juanita ; elle qui n'a pas dormi de la nuit, à ce qu'elle vient de me dire, ne la dérangeons pas, respectons son sommeil.

Elle plaça doucement sur un petit guéridon qui était à côté du canapé l'assiette et le verre, pour qu'Aïxa les aperçut à son réveil ; puis elle «e retira sur la pointe du pied.

Aïxa dormait; un doux rêve lui montrait Pi-

quillo, son frère, étendant les mains vers elle pour la défendre et la protéger.

Des pas légers se firent entendre sur le sable, l'étoffe d'une robe froissa le feuillage d'un massif... Aïxa ne se réveilla pas... Une femme parut à la porte qui donnait sur le jardin : c'était la comtesse d'Altamira. Elle s'arrêta à la vue d'Aïxa, la regarda plusieurs instans. Puis tout à coup pâlit et devint tremblante, agitée qu'elle était par une idée horrible.

— Si Dieu le veut... et elle répétait tout bas les dernières paroles du père Jérôme, il ne manquera pas de vous offrir une occasion !

— En voici une, se dit-elle, et jamais elle ne ne pouvait se présenter plus favorable et plus sûre.

On n'avait point vu la comtesse entrer dans les jardins. Aïxa dormait, elle était seule... et ce verre... auprès d'elle !...

La comtesse regarda bien attentivement.

Personne!,... elle écouta; aucun bruit, pas même celui de la brise... tout se taisait, excepté son cœur, dont elle croyait entendre les batterriens... il lui semblait qu'eux seuls pouvaient la trahir. Elle se hâta... elle saisit le flacon

3 u elle portait toujours sur elle... l'ouvrit... et e nouveau la main lui trembla... Mais elle regarda Aïxa ; elle était si admirablement belle dans son sommeil, que cette vue, qui aurait désarmé toute autre, rendit a la comtesse toute sa colère et tout son courage.

Elle versa dans le verre une goutte, et puis plusieurs... plusieurs encore. Elle erra à l'autre bout du parc, s'y promena quelque temps, rencontra des personnes de la cour, des dames d'honneur qui attendaient comme elle que la reine revînt de la chapelle, et ramenée malgré elle du côté des massifs où était la salle basse, elle s'approcha... regarda à travers le feuillage. Aïxa dormait toujours... et le verre plein jusqu'au bord était toujours près d'elle.

— Elle ne se réveillera donc pas ! dit la comtesse avec rage ; et elle était tentée d'agiter les branches qu'elle serrait d'une main convulsive ; mais la prudence la retenait, et craignant d'être ainsi surprise à observer son ennemie, elle s'éloigna de nouveau, monta dans les appartemens du palais, soutint avec le comte de Lémos une conversation qui lui parut éternelle, et fut tout étonnée, en regardant la pendule, de voir que cinq minutes à peine s'étaient écoulées.

Tout ce que ses forces lui permirent fut de prolonger encore ce supplice pendant un quartd'heure; mais enfin n'y tenant plus, elle descendit de nouveau dans le parc; et le cœur serré par une horrible étreinte, elle s'approcha de la salle basse... y jeta un regard furtif.,.

Aïxa n'y était plus... et le verre était vide ! !

QUAffSXlElffn PAISEEUo

L*l2CCOIfIfC.

Quelques jours après cette scène, le greffier Manuel Escovedo reçut une lettre ainsi con- -çue :

« Vous ferez signer sur les registres de l'or- « dre le jeune frère qui h. dites -vous, des révét lations a faire au premier ministre ; vous le t conduirez ensuite et le laisserez au palais, c chez M. le duc de Lerma, que j'ai prévenu et « qui l'attendra.

« Le grand inquisiteur, c San doval t Rotas. »

Alliaga, à l'arrivée de cette lettre, vit donc enfin s'ouvrir devant lui les portes de l'inquisition. Tous les tourmens qu'il avait jusqu'alors soufferts dans sa vie n'étaient rien à cote des angoisses qu'il avait éprouvées depuis huit jours.

Il était près d'Âïxa et ne pouvait la secourir! .... La mort était suspendue sur sa tète et il ne pouvait la détourner ! .... Mais enfin il était libre ! .... il allait veiller sur elle !

Il signa tout ce qu'on lui présenta, et le nouveau frère de Saint-Dominique arriva avec le greffier du saint-office au palais du roi ; car c'é tait là que demeurait le duc de Lerma, non par

• orgueil, mais par prudence, et pour tenir toujours sous sa main son esclave couronné.

On n'entrait pas facilement dans la demeure royale, et il fallut montrer la signature du grand inquisiteur aux gardes de la porte ainsi qu'aux officiers de l'escalier. Un huissier du palais reçut la lettre d'audience que lui prétenta fray Alliaga et fit entrer celui-ci dans un vaste vestibule qui servait de salle d'attente.

Piquillo, qui croyait avoir un long entretien particulier avec le duc de Lerma, fut étrangement désappointé en voyant la foule de solliciteurs qui l'avait précédé et qui attendait comme lui.

Des gens de robe, des gens d'église, des militaires et des grands seigneurs encombraient cette vaste antichambre. Des dames mêmes s'y montraient en grand nombre et n'étaient ni les moins intrépides ni les moins opiniâtres.

La foule était considérable surtout vers la

• porte du cabinet du duc de Lerma ; chacun s'y pressait dans l'espoir de passer des premiers. Quelques vieux solliciteurs plus expérimentés

-se tenaient à l'autre extrémité de la salle, à la porte en face, par laquelle de voit entrer le ministre pour se rendre dans son cabinet.

On pouvait lui glisser ainsi au passage quel-

ques flatteries, quelque pétition, ou quelques mots adroits desservant d'avance un concurrent*

L'audience devait commencer à dix heures, et midi venait de sonner à la grande horloge du palais. L'impatience était grande, la chaleur encore plus.

On avait ouvert de grandes portes vitrées qui donnaient de la salle d'attente sur les jardins du roi.

Quoique Pair fut doux et pur, les arbres en fleur et les gazons verdoyans, personne n'était tenté d'en profiter et de se promener dans ce parc magnifique, qui déroulait vainement à tous les yeux ses vastes allées et ses épais ombrages.

La cupidité ou l'ambition les retenait tous entassés dans le même endroit, à la même place, tant ils avaient peur de perdre un mot, un regard, une minute, de l'idole qu'ils attendaient et qui tardait bien à paraître.

Enfin la porte s'ouvrit.

; A un brouhaha de satisfaction générale succéda un léger murmure de désappointement 'sur-le-champ réprimé.

| Piquillo vit paraître un homme richement habillé, d'une taille noble et élégante ; l'intelligence et l'esprit brillaient dans son regard autant que la fierté et l'impertinence. Il portait ,1a tête haute, et même, quand il s'inclinait, avait l'air de recevoir plutôt que de donner un salut.

Ce qui étonna surtout Piquillo, c'était son air de jeunesse ; il paraissait avoir tout au plus 'trente-six ans.

— Quoi ! demanda-t-il tout bas à l'un de ses voisins, un vieux chevalier de Calatrava, quoi ! {c'est là le duc de Lerma?

— Vous ne le connaisses donc pas ?

— Je ne l'ai jamais vu.

— Eh bien ! ce n'est pas lui, mais un autre lui-même; celui qui fait tout dans sa maison, son majordome politique.

; — Qui donc ?

— Son secrétaire intime, don Rodrigue de Calderon, comte d'Oliva. Le duc n'aura pas pu donner audience, ce qni lui arrive souvent. Dans ce cas-là, c'est Rodrigue de Calderoo qui s'en charge.

— Ce n'est pas la même chose, s'écria PU quillo interdit. *

— Exactement, répondit le chevalier. En 'fait de pétitions pour emplois, titres et honneurs, le secrétaire écoute, accorde ou refuse selon son bon plaisir, certain d'avance d'être approuvé par son maître le duc de Lerma, lequel l'est toujours par le roi Philippe III, notre auguste souverain.

Le sous-favori s'avançait lentement, se diri-

PIQU1LLO ALLIAGA.

séant vert son cabinet et saluant de la main la foule qui l'entourait.

— Pardon, messeigneurs, de vous avoir fait attendre.

—En effet, dit avec hauteur un fier hidalgo qui avait peine à cacher son impatience, voilà près de deax heures de retard, et je prierai monsieur le secrétaire du duc de Lerma de me recevoir avant tout ce monde, car on m'attend chez le roi.

— Qui êtes -vous ?

— • Le comte de Bivar ! s'écria l'hidalgo avec un orgueil qui lui sortait par tous les pores.

— Je ne connais pas, répondit Calderon avec le flegme le plus impertinent.

— Si monsieur Culderon avait lu l'histoire, il aurait vu qu'un de mes aïeux, Rodrigue de Bivar, surnommé le Cid, avait été autrefois à la tête des armées du roi, et moi, je suis dans son antichambre.

— J'ai lu l'histoire, monsieur le comte, repondit Calderon, en s' inclinant d'un air moitié respectueux, moitié railleur, et j'y ai vu que les Bivar avaient toujours été mis à leur place.

Un sourire d'approbation circula dans l'assemblée ; le descendant du Cid se mordit les lèvres, et le secrétaire d'Etat continua sa marche.

Au milieu de la foule qui se pressait à la porte de son cabinet, Calderon aperçut un simple soldat, un invalide, qui de loin et de la main semblait lui faire quelques signes de reproche ou de colère.

— Permettez-moi, messeigneurs, dit-il, d'éeouter d'abord ce soldat qui désire me parler. Vous me pardonnerez ce passe-droit, c'est mon père.

Et il entra avec le vieillard dans son cabinet, en lui disant :

— Eh bien, seigneur mon père, qu'avez-vous à m'annoucer ?

— Tu n'y prends pas garde, mon fils, si tu •avais tout ce que l'on dit de toi, ce que je viens d'entendre tout à Theure encore dans cette salle d'attente....

— Eh bien ! mon père...

— Ca ne peut pas durer ; ça finira mal ; il t'arrivera malheur.

— Bien, bien, mon père!

— Tu es trop audacieux, tu es trop insolent:

tu parles en maître à des gens qui ont des aïeux, toi qui es fils d'un soldat et d'une servante flamande, la pauvre Marie Sandelen, ma défunte !

— Oui, oui, mon père, mes parens n'étaient rien, et moi je suis beaucoup. C'est le contraire chez le comte de Bivar et chez bien d'autres grands seigneurs.

— Qui pourront bien te renverser, mon fils.

— Soit! Mais non pas m'abattre. Ne craignez rien, mon père, rentrez à l'hôtel, buvez, mangez, et tenez-vous en joie.

Puis, se retournant vers l'officier de service.

— Guzman, lui dit-il, où est la liste de ceux qui attendent ? Quel est le premier ?

— Le seigneur Bernardo, un riche épicier de Madrid, pour un chargement qui lui arrive de la Vera-Cruz ? La seconde personne, dona Antonia, veuve d'un officier....

— Bien.... bien.... Et le comte Bivar?

— Le dixième sur la liste, mais on peut corn* mencer par lui.

— Non ! A son rang, c'est-à-dire à son tour.

Et l'audience commença.

Je n'oserais pas, après l'immortel auteur de Gil Blas, esquisser une des audiences de Rodrigue de Calderon, ce favori d'un favori, ce fier parvenu qui, fils d'un soldat, avait eu la faiblesse de renier son père, et le courage de s'en repentir; qui l'avait placé près de lui, à la cour, comme expiation de sa faute, et comme souvenir continuel de son origine ; ce Calderon, un des plus curieux caractères que puisse étudier le moraliste ou l'historien.

Lesage ne pouvait et ne devait l'envisager qu'au point de vue de l'auteur comique.

Ce qu'il n'a pas dit et ce que l'histoire ajoute, c'est que Rodrigue de Calderon soutint l'adversité plus fièrement encore qu'il n'avait supporté la fortune ; c'est qu'il se montra réellement digne de sa grandeur et de %e% titres le jour où il lui fallut les perdre; c'est que, chrétien et philosophe, sa longue captivité fut plua héroïque et sa mort plus sublime que sa prospérité n'avait été insolente.

Mais alors il était au plus haut point de cette prospérité, et Piquillo, contemplant avec effroi la masse de solliciteurs qui devaient passer avant lui, calculait déjà que Calderon, en accordant seulement cinq minutes à chacun d'eux, nepourrait jamais donner audience à tout le monde.

D'ailleurs, ce n'était pas à Calderon, c'était: au duc de Lerma qu'il voulait parler. On avait beau lui dire que c'était exactement la même/ chose, il ne pouvait confier à Calderon, à un favori en sous-ordre, le secret de l'Etat, et surtout un autre secret bien plus important pour lui, celui qui concernait Aïxa.

Préoccupé de cette idée, fray Alliaga était sorti, sans s'en apercevoir, de la salle d'attente. Dans l'agitation à laquelle il était en proie, il marchait toujours devant lui, et se trouva, sans s'en douter, au milieu des jardins du palais.

Une caisse d'oranger contre laquelle il se heurta le fit revenir à lui. Il était à l'entrée d'une grande allée, près d'un parterre où croissaient les fleurs les plus rares.

Un homme d'une taille moyenne et d'un air distingué cueillait en rêvant ces fleurs et en misait un bouquet; sa préoccupation égalait ao moins celle de Piquillo, car il ne l'avait pas* même entendu venir.

Sur l'exclamation du jeune moine, il se releva et s'écria vivement :

SEMAINE LITTÉRAIRE

— Qui êtes- vous? Que voulez-vous?

Et voyant la robe de Saint-Dominique, il s'arrêta et s'inclina profondément.

— Pardon, seigneur cavalier, dit Allinga ; je viens, je crois, de me perdre dans ce parc, et si *ous êtes, comme je le pense, du château....

— Oui, oui, j'en suis, dit l'inconnu en souriant.

— Daignez alors m'indiquer mon chemin pour retourner à la salle d'audience.

— Ah ! vous avez audience au palais.... aujourd'hui ?

— C'est-à-dire j'aurais voulu au prix de tout mon sang en obtenir uue, et je ne le puis pas.

— Et pourquoi donc ?

— Il y a tant du monde, c'est si difficile !

— Si je pouvais vous aider.... répondit l'inconnu.

— Quoi. 1 seigneur cavalier, vous auriez ici quelque crédit.

— Pas beaucoup!.... mais enfin ce que j'ai est à votre service.

— Merci ! merci mille fois !.... Eb bien !

pourriez-vous me faire parler en ce moment, non pas à Rodrigue de Calderon, mais au duc de Lerma.. . au duc lui-même ?

— En ce moment, c'est difficile, mais je puis, 4i vous le voulez, vous faire parler au roi.

— Ah! dit AHiaga, ce n'est pas la môme •chose!

L'inconnu rougit et dit :

— Pardon, mon père, c'est tout ce que je ■peux faire.

— C'est égal ! c'est égal ! s'écria vivement Piquillo, j'accepte ! Et même, maintenant que j'y pense, je l'aime mieux.

— Cela se trouve bien, répondit l'inconnu en souriant.

—«Oui! oui! s'écria-t-il, il y a une chose •que le roi seul doit savoir.

— Venez alors, dit l'inconnu, suivez-moi.

Et ils se dirigèrent du côté des appartemens

•du roi.

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