‹ Piquillo Alliaga; ou, Les maures sous Philippe III (volume 2)Chapitre 39 sur 62 · LE VŒU A LA VIERGE · texte numérisé non relu

LE VŒU A LA VIERGE

Au lieu de la jeune fiancée, au lieu de Carmen, on vit paraître la comtesse d'Altamira dans le plus grand désordre et tout effrayée. Soit que ce trouble fût affecté ou véritable, elle raconta qu'étant montée, en arrivant chez sa nièce, elle Pavait trouvée en proie à une fièvre ardente ou plutôt à un délire étrange, a en juger par les phrases entrecoupées et sans suite qu'elle avait entendues, et que, cet accès devenait tellement violent que, si on ne parvenait à le calmer, elle prévoyait le danger le plus grave.

Fernand et Aïxa coururent près do Carmen ; Piquillo les suivit, pendant que tous les conviés se dispersaient fort étonnés d'un tel événement, les dames surtout, qui se disaient: C'est la première fois que l'excès du bonheur aura produit un pareil effet.

Le lendemain et les jours suivans la reine, inquiète de ne voir ni Aïxa ni Piquillo, envoya savoir des nouvelles de leur jeune amie, et pendant huit jours on répondit qu'on désespérait de Carmen. Pendant huit jours, ni Aïxa, ni Fernand ne quittèrent la pauvre jeune fille.

Fernand, à genoux près de son lit, demandait au ciel la guérison de sa fiancée, à laquelle il jurait un amour éternel, et il disait vrai. Il ne croyait pas autant l'aimer. Piquillo priait pour l'amie de son enfance, pour la fille de don Juan d'Aguilar, et Aïxa, pressant dans ses mains la main de Carmen, murmurait tout bas à son -oreille: Je te suivrai, ma sœur, tu ne mourras pas seule !

Enfin, le neuvième jour, celte fièvre ardente parut diminuer et céder : la jeunesse de Carmen avait triomphé du mal et de la douleur dont elle se mourait.

La pauvre jeune fille était bien faible, mais elle rencontra les yeux de Fernand et ceux d'Aïxa qui étaient fixés sur les siens; elle détourna la vue, et apercevant Piquillo, elle lui tendit les bras comme au seul ami qui lui fût resté fidèle, comme au seul cœur qui ne la trahissait pas!... Et comme tous les trois s'empressaient autour d'elle elle leur fit signe de la main qu'elle ne pouvait encore leur parler, et qu'elle désirait qu'on la laissât seule. Ce fut aussi l'avis du docteur. Pendant deux jours se prolongea cette solitude, et comme le médecin répétait qu'elle était sauvée, qu'il n'y avait plus de danger, qu'il répondait de sa guérison, Aïxa

et Fernand s'étonnaient qu'elle ne demandât pas a les voir.

Le troisième jour. Carmen fit appeler Piquillo... lui seulement! et durant plusieurs heures ils causèrent ensemble. Après cet en* tretien, elle désira que l'on fit venir sa sœur et son fiancé. Quand ils entrèrent, Carmen était tranquille; son visage rayonnait d'une angelique bonté et d'une céleste résignation. Elle leur tendit la main, et leur souriant comme autrefois, elle leur fit signe d'approcher. Ils cherchèrent alors des yeux Piquillo, et l'aperçurent dans un coin de l'appartement, à genoux et sanglottant.

— Ce n'est pas bien, Piquillo, lui dit-elle, je t'ai appelé pour me donner du courage, et ta vas me l'ôter ! viens donc, continua -t- elle, viens près de moi, et vous aussi, mes amis, rapprochez-vous, car je ne suis pas encore bien forte, et ne peux pas parler bien haut.

Elle s'arrêta un instant comme pour reprendre des forces, mais en réalité pour cacher son émotion.

— Fernand, et vous Aïxa, vous qui m'aimes tant, écoutez* moi. J'ai été bien malade, j'ai cru vous perdre, j'ai cru ne jamais vous revoir! Au moment où je sentais la vie m'abandonner et mon âme prête à s'envoler .vers le ciel, où m'attendait mon père, j'ai pensé à la douleur que j'allais vous causer... et j'ai voulu vivre.pour vous, mes amis, pour que vous puissiez me voir encore ! Et je me suis adressée à la Vierge Marie ! je l'ai priée avec ferveur, et je lui ai dit: Si tu intercèdes pour moi auprès da Dieu vivant, si tu sauves mes jours, si tu me rends à mes amis, je te jure. Vierge Marie, de te donner en échange cette existence que je te devrai, et de te la consacrer à jamais!

— Qu'avez- vous fait! s'écria Fernand.

— Le vœu de me consacrer aux autels, dit Carmen; et soudain j'ai senti la mort qui s'éloignait de moi, la fièvre s'est apaisée, mes yeux se sont ouverts... Je vous ai aperçus, mes amis!... La vie et le bonheur m'étaient rendus... et à l'instant même j'ai cru entendre une voix céleste, qui me disait : c Celle qui t'a exaucée compte sur ta promesse. >

— Et vous la tiendrez ! s'écrièrent Aïxa et Fernand.

— Et depuis quand, mes amis, un serment n'est-il pas sacré ? Si vous en aviez fait un, dit-elle, en les regardant avec bonté, vous lui seriez fidèles, j'en suis bien sûre ! Dois-je me croire dégagée parce que ma promesse n'a été faite qu'à Dieu ?

— Mais avant cette promesse, dit Aïxa, tu en avais fait une h Fernand... tu devais l'épouser... tu l'aimais !

. — Eh ! si je ne l'aimais pas, dit vivement Carmen... aurais-je eu la force... de faire ce que j'ai fait?

— Que dites-vous ! s'écria Fernand.

SEMAINE LITTERAIRE

— Que je ne veux que votre bonheur.

Pui» s'arrêtant, et craiguant de se trahir, la

douce créature poursuivit avec un douloureux sourire :

— Si j'étais morte, Fernand, vou9 auriez été trop malheureux, n'est ce pas ? Vous auriez trop regretté une amie si tendre et si dévouée... et comme cela du moins, vous la verrez toujours. Elle ne sera pas à vous, mais elle ne sera qu'à Dieu ! De celui-là, je l'espère, vous ne serez point jaloux!... Cela doit faire tant de mal d'être jaloux !

— - Croyez vous donc, lui dit Fernand avec chaleur, que ce ne soit pas un tourment aussi grand d'être témoin d'un pareil sacrifice! Non, Carmen, ce n'est pas possible, vous ne renoncerez pas a moi ! vous ne m'abandonnerez pas !

— Moi, vous abandonner! jamais, jamais!

dit-elle vivement ; je prierai Dieu pour vous... je n'aurai que cela à faire. Je prierai Dieu pour qu'il vous envoie quelqu'un, non pas qui vous aime plus que moi. son pouvoir même n'irait mis jusque-la... mais quelqu'un du moins à qui il soit permis de vous rendre heureux... c'est mon seul vœu, et le ciel permettra qu'il soit exaucé.

— Et moi, dit Fernand. je ne consentirai jamais à une telle résolution.

— Ni moi non plus ! s'écria Aïxa.

— Piquillo, Piquillo ! murmura, Carmen, viens à mon secours; les voilà deux contre moi. C'est à toi de défendre une pauvre malade qui use sa force à les aimer, et qui n'en a plus pour les combattre.

— Oui, d'.t Piquillo en étendant la main, je vous jure que j'ai tout employé pour la faire reconcer à son dessein ; elle m'a répondu constamment: Je le veux, je le veux, je l'ai juré... je n'existe qu'à cette condition, et si on m'empêche de la remplir, j'aurai trompé Dieu luimême, je lui aurai dérobé cette vie que je lui dois, et je la lui rendrai... je me tuerai !

— As-tu dit cela? s'écria Aïxa épouvaotée.

— • Je l'ai dit et je le ferai, répondit froidement Carmen. Oui, mes amis, et ne me regardez pas ainsi d'un air étonné. J'ai toute ma raison. Laissez- moi donc exécuter un dessein que rien désormais ne pourra changer. Je n'appartiens plus qu'à Dieu. Je ferai comme toi, Piquillo, lui dit-elle en lui tendant la main, je prononcerai des vœux éternels, et nous serons frère et sœur dans le ciel comme nous l'étions sur la terre. 11 y a, continua-t-clle. dans cette ville où j'ai été élevée, où j'ai passé des jours si doux près de vous et de mon père, il y a à Pampelune un couvent, celui des Annonciades, où nous allions, souvent, tu le sais, Aïxa: tu te rappelles la vieille abbesse, qui était si bonne pour nous ? Eh bien ! je lui avais écrit avant d'être malade et quand j'étais heureuse, je lui avais écrit pour lui apprendre mon mariage. Les nonnes du couvent m'ont

répondu que la pauvre abbesse ne pourrait le bénir, qu'elle était morte.

— Morte ! dit Aïxa.

— Oui. Et toi, ma sœur, qui as du crédit près de la reine : toi aussi, Piquillo, vous lui demanderez pour moi cette place. La reine est bonne, elle me l'accordera. Je serai abbesse. J'étais votre fiancée, Fernand, je serai celle du Seigneur. Allons, mes amis, continua-t-elle en les voyant fondre en larmes, ne pleurez pas ainsi. Je serai près de mon père; c'est là qu'il repose et m'attend. Soyez tranquille, Fernand, je lui dirai que, fidèle à l'honneur, vous avez tenu tous vos sermens... ou que du moins c'est moi qui ne l'ai pas permis... moi et le ciel, auquel nous devons tous obéir et nous soumettre. N'est-il pas vrai, Piquillo ?

Quoique à cette époque des vocations aussi subites et de pareilles résolutions fussent très ordinaires, même chez les personnes du plus haut rang (témoin le roi d'Espagne Charles- Quint), Aïxa et Fernand espéraient toujours que Carmen ne regarderait pas comme irrévocable un vœu prononcé dans le délire de la fièvre : ne se doutant point du dévoûment sublime de leur amie, ignorant qu'elle, à son tour, s'immolait pour eux , ils se flattaient encore de la foire renoncer à sa résolution.

Vain espoir!... Carmen resta inébranlable dans son dessein.

Là REIKE.

Au milieu des intrigues, des complots et des ambitions qui agitaient la cour d'Espagne ; au milieu des évèneraens qui se succédaient avec tant de rapidité et auxquels les courtisans accordaient à peine un instant d'attention, entraînés eux-mêmes par le flot de leurs intérêts ou de leurs passions, il y avait cependant un fait qui préoccupait tous les esprits.

Ce n'était point le danger qui menaçait la monarchie espagnole; ce n'étaient point les formidables préparatifs du roi de France:

chacun partageait à cet égard l'heureuse ignorance du ministre, et celui-ci même, comme on l'a vu, ne s'était inquiété que tout récemment et par hasard. Ce qui effrayait tout le monde et ce que personne ne pouvait s'expliquer, c'était l'état de la reine.

Depuis deux mois, elle dépérissait chaque jour et n'était plus que l'ombre d'elle même. Les médecins les plus habiles ne concevaient rien à un mal aussi extraordinaire, qui déjouait leur expérience et toutes leurs recherches. La reine se mourait, mais sans souffrance. C'était une agonie sans maladie, un flambeau qui s'éteignait.

Quand ses meilleurs amis, quand Aïxa l'interrogeait sur ce qu'elle éprouvait ,

— Je n'ai rien, leur disait-elle ; jamais je n'ai été mieux... ni plus heureuse... je vous aime! mais je me meurs!... je tiens à la vie... et je sens qu'elle m'échappe! bâtons-nous! hâtonsnous!... dites-moi ce que je puis faire pour vous rendre riches, puis sans ou heureux... car bientôt je ne pourrai rien pour vous! bientôt, je ne serai plus !

Déjà, malgré les larmes d'Aïxa, elle avait cédé aux prières de Carmen. Celle-ci avait, à la recommandation de la reine, obtenu la place d'abbesse des Annonciades au couvent dé Pampelune; mais, avant de recevoir le titre et les insignes de sa nouvelle dignité, il fallait que la jeune abbesse eût prononcé ses vœux, et pour cela un an de noviciat était nécessaire.

Carmen, qui avait bâte de le commencer, ou plutôt de quitter Madrid, Carmen aurait déjà voulu partir pour la Navarre, mais elle était retenue par la maladie de sa protectrice; elle ue pouvait abandonner la reine dans un pareil état.

Plus de deux mois s'étaient écoulés depuis l'entrevue de la comtesse Altaraira et de Piquillo.

— Allons, se disait celui-ci, la comtesse m'avait dit vrai. Ce n'est pas la volonté, mais l'occasion qui lui a manqué. Le crime n'était pas consommé, et je suis arrivé à temps pour sauver ma sœur.

En effet, Aïxa toujours triste et pensbre, Aïxa malheureuse du prochain déport de Carmen et de la situation de la reine, était cependant telle à présent qu'elle était autrefois, belle, séduisante et adorée.

L'amour du roi pour elle redoublait chaque jour. Cet amour, d'abord si pur et si modeste, devenait, comme il avait été facile de le prévoir, plus vif, plus ardent et plus impatient; S eut être même déjà le roi ne fut-il pas resté ans les limites que d'abord il avait semblé se prescrire; mais il faut lui rendre justice, la maladie de la reine l'avait rappelé à d'autres idées.

Il avait senti renaître pour Marguerite son ancienne affection. Il allait la voir maintenant pour elle, et non plus seulement pour Aïxa; il évitait les regards de celle-ci; son amour était le même, mais le respect et les convenances l'avaient rendu plus silencieux encore qu'auparavant.

Cependant le mal empirait ; la reine ne sortait presque plus de ses apparteraens. Aïxa.

Carmen et Juanita étaient ses compagnes assidues, ut Piquillo ne quittait point sa royale pénitente.

Dès longtemps il connaissait la souffrance, il vivait avec elle ; courageux à la supporter pour lui-même, habile à la calmer chez les autres, il avait le regard de bonté qui l'apaise, et les expressions qui la consolent.

La reine, habituée à la sécheresse et à la

sévérité des prêtres qui avaient précédé Piquillo. avait été surprise et ravie de trouver un ami où jusque-là elle n'avait rencontré qu'on juge intolérant. Ceux-là ue l'entretenaient que des dogmes et des superstitieuses pratiques de notre religion ; Alliaga ne lui en montrait que la morale et les célestes vérités. Les autres l'effrayaient, lui la rassurait, les premiers parlaient de l'enfer, Alliaga parlait du ciel. Avec les uns elle entendait gronder la foudre; avec lui elle ne voyait que le Dieu de miséricorde qui lui ouvrait les bras!

Aussi, quand la reine n'était point avec ses jeunes amies, elle passait presque toutes ses journées avec Piquillo dans son oratoire.

Piquillo avait toute sa confiance, et cependant il y avait un secret qu'elle n'avait encore osé révéler ni à l'ami ni au ministre du ciel. Ce secret était le seul qui pesât sur son cœur, le seul crime qu'elle se reprochât, bien qu'il fût involontaire. Et, plus elle sentait la vie prête à l'abandonner, plus elle comprenait que ce crime il fallait l'avouer, et elle n'en avait pas le courage.

— Oui, disait-elle à Piquillo, qui devinait que quelque douloureuse pensée la préoccupait, oui, c'est vrai, j'ai un pardon à demander au ciel... une faute à vous confier, mou père; mais pas aujourd'hui... demain... demain... Donnezmoi encore un jour !

Les jours s'écoulaient, et bientôt allait arriver celui qui devait être le dernier !

l'oratoire.

A mesure que la reine approchait du terme fatal, les bruits les plus étranges, les plus sinistres et les plus contradictoires circulaient à la ville, à la cour et même dans toute l'Espagne.

L'archevêque de Valence Ribeira, l'inquisiteur Sandoval et tous les membres ou affiliés du saint- office répandaient partout que la vengeance céleste s'était étendue sur la reine, qu'une maladie si prompte, que personne ne pouvait expliquer ni comprendre, indiquait évidemment le doigt de Dieu. Dieu avait voulu punir Marguerite de la protection que, pendant sa vie, elle avait accordée aux hérétique*, les Maures d'Espagne.

D'un autre côté, un bruit non moins odieux se répandait partout parmi le peuple : chacun assurait que c'était le duc de Lerma lui-même, le premier ministre, qui de sa propre main avait empoisonné la reine ; qu'elle seule s'opposait à son projet favori, l'expulsion des Maures, et qu'il aurait toute liberté d'agir une fois qu'elle ne serait plus !

On racontait à ce sujet des circonstances, des détails extraordinaires et positifs.

Ce bruit avait été semé avec tant d'art et

SEMAINE LITTÉRAIRE

d'ensemble, qu'à coup sûr ce n'était pns une calomnie éclose par hasard, mais une accusation méditée, combinée et mise en circulation par des gens habiles et qui s'y connaissaient.

Les bons pères de la Société de Jésus n'étaient pas étrangers à ces sourdes menées.

Ils avaient répandu ce bruit dans les basses classes, où il avait été accueilli avec empressement et enthousiasme, vu l'intérêt qu'inspirait la reine et surtout la haine que l'on portait au ministre.

La comtesse d'Altamira, tout en traitant ces nouvelles d'absurdes et d'infâmes, avait contribué à les propager dans les salons et les premières maisons de Madrid, où on ne les connaisasait pas encore.

Les calomnies avaient déjà pris tant de consistance, que le duc de Lerma, en se rendant au conseil, avait été insulté ; de la boue et des pierres avaient été lancées contre sa voiture; quelque complètement innocent du crime dont on l'accusait, le ministre en était profondément affligé ; mais les embarras dont il était accablé en ce moment, les dangers qui le menaçaient à l'extérieur du royaume et dans l'intérieur même de sa famille, tout l'empêchait de remonter à la source de ces bruits pour en découvrir et en punir les auteurs.

En attendant, ces calomniée circulaient avec d'autant plus de rapidité, que lui et les siens avaient contribué à les rendre vraisemblables. C'était, en effet, au moment même où la reine commençait à ressentir les atteintes du mal qui la conduisait au tombeau, que Sandoval.

revenant a ses anciens projets, avait envoyé 5 Valence des troupes contre les Maures.

Tout se disposait pour un coup d'état. Le vieux De lascar avait trop d'amis dans sa province pour n'être pas prompte ment averti de tout ce qui se passait ; aussi, sans les deviner encore, il pressentait les mauvaises intentions de l'inquisiteur et du ministre.

C'est dans ce moment qu'il avait écrit h son fils Yézid de revenir près de lui ; tous les deux avalent acquis la preuve qu'on voulait agir a l'improviste, surprendre la signature du roi et publier l'ordonnance d'exil, avant que personne eût pu s'en douter. Il fallait déjouer promptement le danger, prévenir Piquillo pour qu'il prévînt la reine, et cela sans éveiller les soupçons de Sandoval ou du ministre.

Yézid partit de nuit.

Il devait à peine rester à Madrid, ne voir que le seul Piquillo et la reine, et revenir sur-lechamp, pour que leurs ennemis ne fussent pas même instruits de son voyage et qu'il leur fût impossible de deviner la main qui venait encore nue fois de renverser leurs projets.

Yézid arriva de bon matin ù Madrid. Admis pendant plus d'un mois au palais et dans les appartements particuliers de la reine, il savait, comme Aïxa, les moyens d'y arriver : c'était

par l'escalier secret qui conduisait chez Juanita. Celle-ci fut stupéfaite en le voyant entrer le matin dans l'oratoire de la reine, où elle mettait tout en ordre.

— Vous seigneur Yézid ! Vous à Madrid !

— Silence ! Juanita, il faut que tout le monde l'ignore excepté Piquillo et toi.

— Quand étes-vous donc arrivé ?

— A l'instant même, à cheval, avec Pedralvi, que tu trouveras chez Aïxa, ma sœur, à l'hôtel de Santarem.

— Pedralvi est ioi ï s'écria-t-elle avec joie. Et pour longtemps?

— Le temps de t' embrasser... Va vite.

Juanita y courait. Il l'arrêta en lui disant :

— Mais auparavant il faut que tu me fasses parler à Piquillo.

— - Ce n'est pas difficile, dit-elle en lui montrant une porte h droite qui donnait dans l'oratoire, c'est là qu'il demeure ù présent.

— En vérité?

-—Oui, la reine, qui est bien malade, l'a voulu ainsi.

— Bien malade ! dit Yézid en pâlissant.

— De ce côté, continua Juanita en montant la porte a gauche, sont les appartements de la reine ; ici, son oratoire... et désignant du doigt un grand meuble en bois d'ébène qui oc* cupait tout le fond de la chambre et qui s'ouvrait par une petite grille en bronze doré, recouverte au dedans d'un rideau violet ; — ceci est le confessionnal de Sa Majesté, et Piquillo, dont elle ne peut plus se passtr, demeure de ce côté, pour être toujours prêt à accourir au premier appel de la reine.

— Bien, je vais chez Piquillo.

Mais la porte qui conduisait chez ce dernier était fermée en dedans.

— Il prie peut-être, dit Juanita.

Elle frappa légèrement, on ne répondit pas ; elle frappa plus fort, jeteie silence.

Il sera sorti, di^Hpuita. Quelquefois le matin il se promène seul dans le parc... Nous l'y trouverons ; venez.

— Tu oublies, répondit Yézid, que je ne dois pas être vu. Je viens pour parler à Piquillo et à la reiue, mais il est nécessaire qu'on l'ignore.

— Eh bien ! restez ici, dans quelques minutes, un quart d'heure au plus, Piquillo sera revenu de sa promenade au parc. Pour en être plus sûre, je cours le chercher et le prévenir... moi, je n'ai pas peur d'être vue.

— Bien ! va vite, je t'attendrai ici.

Juanita allait sortir par la porte qui donnait sur les appartements de la reine, quand on entendit très distinctement la voix de la comtesse d'Altamira. Elle se dirigeait vers l'oratoire.

— Tout est perdu, dit Yézid... elle va me voir... à une pareille heure... ici, dans l'oratoire de la reine.

Quel parti prendre cependant ? il n'y avait

que dtjjx issues : l'une, lu chambre de Piquillo; | elle était fermée... et l'autre porte, en face, , était justement celle par laquelle arrivait la , comtesse. |

— Il n'y a qu'un moyen, dit vivement Jua- j ni ta en ouvrant la petite grille en bronze doré ; , là, dans le confessionnal.

— Si ou me voit ? I

— On ne vous verra pas, en tirant ainsi le ri- i deau de taffetas violet ; entrez donc vite ! on ap- | proche ! j

— Mais, dit Yézid en reculant d'un pas,' c'est la place d'un prêtre chrétien. j

— Qu'importe pour un instant ? | Yézid hésitait encore, il lui semblait que lui,

Maure, commettait un sacrilège dans sa reli- j gion, en s'asseyant à cet endroit que les chrétiens appellent le tribunal de la pénitence. En ; ce moment, la comtesse ouvrait la porte de j l'oratoire. Juanita poussa Yézid dans le cou- j fessionnal, et referma vivement la grille sur lui. ! Quelque promptitude qu'elle y eût mise, la corn- , tesse avait vu en entrant, non pas Yézid, mais la grille qui se refermait.

La comtesse avait rencontré Marguerite qui 6e rendait ou plutôt qui se traînait, tant elle était faible, vers son oratoire. La reine préférait être seule, mais la comtesse avait mis tant | d'insistance à offrir son bras à Sa Majesté, que celle-ci, qui ne savait ni refuser ni mécontenter personne, avait acceplé malgré elle. Elle arrivait donc appuyée sur le bras de la comtesse au moment où celle-ci s'écria, en regardant Juanita et en désignant du doigt le confessionnal:

— Qu'est-ce? Qu'y a-t-il ? Qui est là ?

Juanita priée ainsi à l'improviste n'hésita pas

un instant. Avec cette présence d'esprit et ce sang-froid admirables que les femmes seules possèdent, elle répondit :

— Le frère Luis AUuga, qui venait d'entrer et qui s'est mis en prière**

— Silence ! reprit la reine ; ne le troublons pas. Je l'avais aperçu en effet, de mes fenêtres, se promenant tout au bout du parc, et j'avais envoyé un de mes pages le prévenir que je l'attendais ici.

— Cela se trouve bien, dit Juanita en ellemême, cela me dispensera d'y aller, et je verrai plus vite Pedralvi.

La reine, sans proférer un mot, fit signe à Juanita et à la comtesse de la laisser. Toutes | les deux sortirent en silence par les apparte- j mens de la reine. I

Marguerite était seule ; mais Yézid Hgno- ; rait, et n'osait ni parler ni faire un geste, i croyant que la comtesse était restée dans l'oratoire et priait à côté de la reine. Un autre danger aussi l'effrayait. Il veoait d'apprendre que la reine avait fait prévenir Piquillo; celui-ci allait donc arriver, et à sa vue qu'allait devenir le mensonge de Juanita? Qu'allait dire la com-

tesse en voyant entrer par cette porte, à droite, ce livre Luis Alliaga qu'on lui avait dit être déjà installé dans le confessionnal ?

En proie à ces angoisses, il ne savait quel parti prendre, craignant également de parler et de se taire, de rester caché ou de se montrer. Tout à coup h sa droite, et près de la petite grille intérieure, il entendit quelqu'un tomber à genoux et lui dire à voix basse :

— Mon père !

Cette voix, c'était celle de la reine, mais si faible, si étouffée qu'à peine on pouvait l'entendre, ce qui confirma Yézid dans l'idée que la reine n'était pas seule dans son oratoire et que la comtesse y était restée.

Pâle et interdit, il garda le silence, prêt à s'évanouir aux accens de cette voix si chère qui le faisait frissonner de terreur et d'amour.

— Mon père, disait-elle, je voulais... je ne puis tarder davantage à vous dire le secret qui m'accable... demain, il n'en serait plus tempe... je n'en aurais pas la force. Je suis bien coupable!... j'aime !... oui, j'aime, en secret, en ai- ÎAce... et depuis bien long-temps. Mais cet amour involontaire, je l'ai combattu, j'ai résisté... personne ne l'a su, pas même lui !... et je me disais : Dieu me le pardonnera peut-être ! Mais ce qu'il ne me pardonnera pas, murmura* t-elle en baissant la tête, et voilà ce qui me (ait trembler, c'est que celui que j'aimais... que j'aime toujours... est un Maure ! un ennemi de notre foi...

En ce moment, le bruit d'une porte qui s'ouvrait à droite interrompit la reine.

Elle leva la tête et poussa un cri d'effroi... Celui qu'elle voyait entrer, c'était Piquillo !

Elle se leva hors d'elle-même, comme égarée, comme maudite, et saisie d'une horrible crainte qui lui rendit un instant toute sa force, elle courut se jeter dans les bras de Piquillo.

— Qu'avez-vous, madame? qu'avez- vous, de grâce ? dit celui-ci effrayé de sa terreur et de la crise convulsive à laquelle il la voyait en proie.

— Vous. Alliaga! répétait-elle avec égarement, vous ! mais alors, se disait-elle en ellemême en portant la main à son front et en regardant du côté du confessionnal, qui donc».*, là... tout à l'heure... a entendu...

Alors et à travers les barreaux de la grille de bronze doré, une main tremblante jeta une fleur de grenade desséchée qui tomba aux pieds de la reine.

Une lueur d'espoir se glissa dans son âme ; mais ne pouvaut, n'osant croire à l'idée qui s'offrait à elle, elle s'écria :

— Non ! non ! c'est impossible !

Pendant la minute, la seconde qu'avait duré cette scèue, Piquillo, occupé à soutenir Marguerite, n'avait rien vu. 11 la déposa sur nu fauteuil et s'élanÇa vers la porte à gauche pour appeler au secours] de la reine Juanita et sea femmes.

SEMAINE LITTÉRAIRE

A peine avait il disparu, que Marguerite, décidée à connaître son sort, dût elle mourir de honte de son secret trahi, Marguerite courut à la porte du confessionnal, et malgré elle elle poussa un cri de joie.

C'était Yézid !

Yézid, qui tomba à genoux en s'écriant, comme autrefois Marguerite dans le souterrain du Val Paraiso :

— Dieu seul ! Dieu et moi ! ce sera le secret de ma vie !

— Ce sera celui de la tombe ! dit Marguerite.

On entendait revenir Alliaga et les femmes de la reine ; elle montra vivement à Yézid la chambre de Piquillo.

— Là... là... lui dit-elle.

Yézid s'élança et referma sur lui la porte.

En ce moment entraient Alliaga et les femmes qui raccompagnaient. Trop faible pour résister à tant d'émotions, Marguerite tomba évanouie dans leurs bras.

Elle ne se releva plus !

Le soir même, les cloches funéraires retentissaient dans toutes les paroisses de Madrid. Tout un peuple, prosterné sur la pierre des églises, priait pour sa souveraine.

Etendue sur son lit de mort, la reine d'Espagne avait fait signe de la main d'éloigner toute cette foule de dames et de seigneurs qui se pressaient autour d'elle pour la voir mourir... Ils s'étaient tous retirés au fond du vaste appartement... et serrés sur un triple rang, ils la contemplaient de loin, mais ne pouvaient l'entendre.

Penché vers elle, un jeune prêtre dont la figure était inondée de pleurs, pouvait à peine parler, tant la douleur le suffoquait ; mais de la

ain il montrait le ciel.

— Vous croyez donc que Dieu me pardonnera? disait-elle à celui qui venait de l'écouter. Et le prêtre lui répondit :

— Maures et chrétiens sont tous des enfans du même Dieu, et Dieu n'a maudit aucun de ses enfans. Celui-là était digne de vous, car il vous révérait, il vous adorait comme on révère la vertu, comme on adore les anges î Votre amour, à tous deux, n'a pas été un crime, mais une longue souffrance, une lutte, un combat où vous n'avez point succombé. Dieu pardonne à ceux qui souffrent! s'écria t-il Rvec un accent de conviction et d'espérance ; Dieu récompense ceux qui combattent et qui sont vainqueurs!

La reine le remercia du regard, et lui montrant la turquoise qu'elle portait au doigt, elle lui dit à voix basse :

— Je ne peux pas la garder... prenez-la, et rendez-la... à lui !

Elle fit signe à ses femmes d'approcher.

Aïxa, Juanita et Carmen se jetèrent à genoux près de son lit. Ranimant ses forces éteintes B~N©1<5.

pour protéger encore ses amis, elle murmura à l'oreille d'Aïxa :

— Prends garde... pour toi et les tiens. Moi morte, vous n'aurez plus personne pour vous défendre. Et la persécution, l'exil, vous menacent, je le sais.

Alors, élevant la voix, elle demanda qu'on avertit le roi ;, elle voulait le voir, lui parler. On

| s'empressa d'exécuter ses ordres, et elle conti-

I nua :

I — Je veux à mon lit de mort, et c'est tout ce que je peux maintenant pour vous, mes amis,

| je veux lui faire jurer, devant Dieu et devant

; vous, que jamais il ne consentira... que jamais il ne signera l'arrêt de bannissement.

C'était trop d'efforts pour elle, la voix expira sur ses lèvres, une sueur froide couvrit son front, et pendant qu'Aïxa s'efforçait de rappeler un reste de vie prête à s'éteindre, toutes les portes du palais s'ouvrirent.

Le grand inquisiteur Sandoval en habits pontificaux, les principaux membres du saintoffice et du clergé de Madrid apportaient en grande pompe le saint sacrement; le roi, le jeune prince des Asturies et sa jeune sœur Anne d'Autriche, marchaient derrière le clergé.

Le cortège s'étendait jusque sur l'escalier et dans les cours du palais. De longues files de moines portant des flambeaux psalmodiaient les prières des agonisans,

Aïxa et ses compagnes se retirèrent à l'écarV, mais pour Piquillo, il se tint debout, à son poste, prés du chevet de Marguerite.

La cérémonie funèbre commença.

Le grand inquisiteur s'approcha de la reine, qui n'avait pas repris connaissance. Il récita les prières accoutumées, et répandit sur son front

i l'huile sainte. En ce moment, Marguerite ou-

j vrit un instant les jeux, et n'apercevant autour

i d'elle que des figurés froides et glacées, elle détournait avec terreur son regard ; mais elle

| rencontra celui Tde Piquillo, et remerciant l'ami

I qui saluait son départ, son âme consolée quitta

i la terre et s'éleva vers le ciel.

1 Un grand cri retentit dans le palais, et se pro-

, longea au -dehors.

' Les prêtres s'inclinèrent, la foule tomba à

! .genoux, et Alliaga étendant la main vers la rei-

| ne, s'écria d'uue voix forte :

! — Ange descendu des cieux, remontez vers votre patrie !

j VIII.

i LA RÉVÉLATION.

La mort de la reine se répandit bientôt dans j toute l'Espagne. Aïxa et Piquillo l'apprirent à 1 leur père, car Yézid, livré au désespoir, n'é- I tait plus capable de rien, pas même d'être ] consolé.

I Delascar d'A Ibérique et les siens se regar-

liaient tristement et ne prévoyaient que trop les [ la comtesse avait eu plusieurs fois l'occasion de malheurs qui allaient fondre sur eux. La perte parler au roi ; et avec ce laisser-aller, ce néde Marguerite était celle de toutes leurs espé- gligé de conversation qu'elle possédait mieux raoces; qui oserait maintenant les protéger? ] que personne, elle avait, en multipliant les Ils étaient livrés à leurs ennemis, et les cloches réticences et les parenthèses, instruit complèfunérnires qu'ils entendaient retentir sonnaient i tement le roi des bruits d'empoisonnement qui à la fois la mort de la reine et leur destruction I couraient au sujet de la reine, totale. i Quant à l'auteur d'un tel crime, quant à celui

Quelque temps cependant s'écoula sans j que désignait la vindicte publique, elle s'était qu'aucun danger apparût et sans que leur trau- 1 bien gardée de lui en dire un mot. Une telle quillité fut troublée. . accusation eût été suspecte dans sa bouche. Le

Nous en connaissons la raison. i peu qu'elle avait appris au roi suffisait déjà

Le duc de Lerma, tremblant pour l'Espagne j pour le préoccuper au delà de toute expression

et surtout pour son pouvoir, ses titres, ses richesses et sa place de ministre, n'était occupé qu'à conjurer l'orage. Hélas ! tout ce que lui avait annoncé Piquillo n'était que trop vrai, trop réel. Le mal était encore plus grand qu'on

et, selon son habitude d* tout dire au duc de Lerma, il lui parla de ces bruits.

Le duc parut d'abord surpris et contrarié que le roi en fût instruit ; puis voyant qu'il ne savait rien ou presque rien, et qu'il ignorait

ne l'avait fait. Le ministre voyait avancer le | même les accusations portées contre lui, il péril sans pouvoir le conjurer, et son unique ' haussa les épaules, et répondit que Sa Majesté souci maintenant était de le cacher au roi. | était bien bonne de s'occuper d'absurdités et de Toutes ses précautions tendaient à empêcher j calomnies pareilles. Le roi, qui ne demandait la vérité d'arriver au monarque. On serait tou- 1 qu'à être rassuré et qui redoutait même Papjours assez à temps de l'en instruire quand il ! parenoe d'uue inquiétude, se contenta de cette n'y aurait plus de remède. | réponse et rentra dans son calme habituel.

Jusque-là, le duc poursuivait avec plus de J Sa première douleur était passée et son chaleur que jamais ses projets près de la cour •

de Rome. Le roi avait demandé lui-même pour ■on ministre le chapeau de cardinal. Le pape l'avait promis ; mais, retardée par quelque in

amour pour Aïxa avait repris toute sa force; il n'avait plus maintenant qu'une seule pensée et un seul but. se faire aimer d'Aïxa. Tout ce qui pouvait le distraire de cette occupation lui

trigue que le dnc ne pouvait s'expliquer, la no- 1 paraissait odieux et intolérable. On pouvait mination n'arrivait pas, et il tremblait qu'elle donc, ainsi que nous l'avons dit, détourner ain'arrivât trop tard, car d'un jour à l'autre on J sèment son attention des affaires d'Etat, et le redoutait l'explosion des nouvelles ou plutôt des j duc de Lerma croyait plus que jamais pouvoir désastres dont on était menacé. ' compter sur l'apathie de son souverain; mais

Le roi de France allait partir pour se mettre ■ la tranquillité royale fut soudainement troublée à la tête de son armée. par un petit billet que le monarque trouva sur

Ce départ était prévu et certain ; lui-même son bureau. Pavait annoncé en plein parlement; il avait Ce billet était ainsi conçu : déclaré vouloir laisser en son absence la ré- ' « Si le roi veut avoir des détails certains sur gence du royaume à Marie de Médicis. sa , s l'empoisonnement de la reine et sur le vérifemme. Nouvelle preuve qu'il regardait comme ' > table auteur de ce crime; s'il tient à conoaitre longue et importante l'expédition qu'il médi- * les dangers qui menacent lui, sa gloire et son tait, et cette expédition n'était plus retardée j a royaume, qu'il veuille bien garder avec tous que par le couronnement de Ja reine comme - x le silence sur cet avis et donner ordre au régente, couronnement dont Henri avait or- ( s premier gentilhomme de la chambre d'iodonné les préparatifs et auquel il désirait as- s troduire ce soir dans le cabinet de Sa Majesté sister lui-même. js l'inconnu qui se présentera sur les neuf

Tout le monde à présent connaissait en Eu- » heures à la porte du palais en prononçant ces

rope les projets de Henri, tout le monde » mots: Philippe ei Espagne. >

excepté le roi d'Espagne! Mais il était facile; En lisant ce billet, le roi pâlit et demeura de lui cacher les événements, dans ce moment : longtemps pensif. Sa vie était d'une tranquillité surtout où deux ou trois préoccupations l'absor- \ et d'une monotonie si régulières que tout ce baient à la fois, lui qui n'avait pas l'habitude de qui avait l'air d'un événement dérangeait son se livrer aune seule. i existence. Malgré la défense qu'on lui faisait de

Il avait d'abord été tout entier à sa douleur : î parler à personne de cet avis, il se demanil aimait la reine, et sa perte Pavait profondé- ! dait s'il fallait ou non en faire part au duc de ment affligé. Mais depuis cette mort une autre j Lerma ; c'était là ce qui l'occupait d'abord et idée encore l'inquiétait et l'effrayait. j avant tout. Ensuite il hésitait et ne savait s'il

La comtesse d'Altamira, sous prétexte de ■ devait refuser ou recevoir la dénonciation d'un faire à son souverain son compliment de condo- j inconnu, léance et de prendre part à aa royale douleur, I Le roi, en proie à ces diverses idées, se pro-

SEMAINE LITTERAIRE

menait dans le parc ; il aurait eu grand besoin de conseils, mais comment en demander dans une affaire où le secret lui était recommandé ? Au détour d'un massif, il rencontra Aïxa.

Elle se promenait rêveuse et les larmes aux yeux, dans cette allée qu'elle avait si souvent parcourue avec Marguerite. A sa vue, toutes les hésitations du roi avaient cessé, il venait de prendre un parti...

— Vous ici, duchesse de Santarem ! s'écria-t-il, c'est le ciel qui vous envoie, car je suis bien malheureux ! j

Aïxa, qui allait s'éloigner, se rapprocha de lui.

— Je comprends mieux que personne, ditelle, les regrets et l'affliction de Votre Majesté.

— Oui, duchesse. Marguerite avait pour vous, je lésais, une tendre amitié... Mais moi aussi, je l'espère, vous me regardez comme un ami?

— Toujours, sire !

— Eh bien ! un ami peut demander des conseils à un ami.

-— C'est trop d'honneur pour mot, sire !

— - Dans cette occasion, surtout où il s'agit de la reine ! Tenez, ceci est un grand secret, au moins... Je ne le confie qu'à vous seule... Lisez.

Aïxa dès les premiers mots poussa un cri d'horreur, et après avoir achevé la lettre.

— Eh bien ? dit-elle avec émotion.

— - Eh bien ! je pense comme vous ; c'est horrible! c'est infâme! Faut-il recevoir cet homme ?

— S'il le faut!... s'écria-t-elle vivement; dans une pareille affaire, rien n'est à négliger ! Il faut le voir aujourd'hui môme !

— Ah! c'est votre avis... C'était aussi le mien !

— Il n'y a pas à hésiter.

— - Je n'hésitais pas ; mais je me disais : S'il me trompe !

— Vous le verrez bien en l'interrogeant ; vous démêlerez le mensonge dans ses traits, dans son regard, dans ses paroles ; vous examinerez d'ailleurs les preuves qu'il vous donnera.

— C'est juste.

— - Et s'il disait la vérité, n'est-ce pas à vous de venger la reine, de poursuivre le coupable, de le faire punir !

— C'est mon devoir ! s'écria le roi avec chaleur; c'est moi que cela regarde !.... Et ditesmoi, duchesse, ajouta t-il en baissant un peu la voix, si j'en parlais au duc de Lerma?

— Celui qui vous demande audience réclame le secret.

— C'est vrai.

— Et si c'était quelqu'un qui fût mal avec le duc de Lerma...

— C'est possible ; il y en a beaucoup.

— • Si ce qu'il avait à vous dire devait accuser

la négligence ou l'imprévoyance de votre ministre...

— Je n'y avais pas pensé.

— Vous auriez donc puni cet homme du service qu'il veut vous rendre : voua lui feriez un ennemi dangereux et puissant.

— C'est juste, c'est juste! Je recevrai cet inconnu, je le verrai, je l'interrogerai, je vous le promets. Merci, merci, duchesse.

Dès le soir même, le roi donna ses ordres au premier gentilhomme de la chambre qui se trouvait être le duc d'Uzéde. Il ne parla de rien à son ministre, et fier d'avoir un secret presque à lui seul, il attendit avec patience l'heure fixée par l'inconnu.

Il fut exact. A neuf heures précises, le duc d'Uzède introduisait dans le cabinet un homme enveloppé d'un manteau. Le roi fit signe au duc d'Uzède de sortir.

— Parlez, monsieur, dit-il, dès qu'ils furent seuls.

L'inconnu ouvrit son manteau.

— Le père Jérôme ! s'écria le roi étonné.

— Lui-même, sire, qui s'expose aux plus grands dangers peut-être pour faire arriver la vérité jusqu'à Votre Majesté.

— Protégé par moi, qu'avez-vous à craindre?

— Des ennemis nombreux, puissans, redoutables, qui ne me pardonneront pas de les avoir dénoncés à votre justice et à celle du pays.

— Vous pensez donc, dit le roi avec émotion, vous croyez donc que la reine a été empoisonnée ?

— J'en suis certain... je le jure devant Dieu.

Le roi pâlit, car un pareil serment était pour lui la plus forte des preuves.

— Je dirai le nom du poison... poison qui ne laisse pas de traces, il est vrai, mais dont les symptômes sont connus de tous ceux qui s'occupent de sciences... Ces symptômes sont ceux qu'a éprouvés la reine...

— Et qui avait intérêt à commettre un pareil crime? dit le roi.

Le révéreud père gards/lo silence.

— La reine était aimée de tous*

— Il y avait des gens qui pouvaient la craindre.

— Et qui donc?

— La rumeur publique accuse un homme bien haut placé dans la confiance de Votre Majesté.

— De qui voulez-vous parler ? dit le roi en tremblant.

— Il est impossible que Votre Majesté ne l'ait pas déjà entendu nommer ; il n'y a dans toute l'Espagne en ce moment qu'on cri de vengeance et de réprobation contre Un.

— Je ne sais rien, dit le roi avec autant de bonhomie que d'inquiétude.

i- C'est bien étonnant, sire; il faut alors

que quelqu'un ait ici intérêt à empêcher ces bruits d'arriver jusqu'à Votre Majesté.

— Enfin, mon père, dit le roi, dont l'émotion redoublait, son nom !

— Je ne sais maintenant si je dois le dire et si l'on pourra me croire, car je vois que son influence est si grande et si terrible !

— Son nom ! répéta le roi en se levant avec un frémissement nerveux.

— Eh bien ! sire, c'est le duc de Lerma !

— Le duc ! s'écria le roi en retombant dans son fauteuil comme suffoqué de surprise et de terreur.

— C'est lui, sire, que tout le monde accuse ; il vous est facile de le savoir ; mais moi seul je puis vous donner des détails et des preuves.

— Tariez ! parlez ! dit le roi avec émotion et en respirant des sels.

— Il y a trois mois, sire, c'est le jour, le premier jour où, après la perte de son aumônier, Sa Majesté la reine est venue entendre la messe dans votre chapelle. En revenant dans ses appartemens par le parc, elle était accompagnée de Mme la comtesse de Gambia, de la mar-

3uise d'Escalonne, des duchesses de Zuniga et 'Ossuna, et de plusieurs autres ; je pourrais même citer la duchesse de Santarem, qui était accourue au devant de Sa Majesté. La reine avait encore avec elle les ducs de Médina, de Gusman, et je crois même le duc d'Uzède.

Vous pourrez les interroger tous sur les faits que je vais vous révéler.

Ce jour-là, le soleil était ardent et la température brûlante. La reine, à qui le duc de Lerma donnait la main, fatiguée de la chaleur ou de la promenade, s'assit à l'ombre sur un banc de verdure avant de rentrer dans ses appartemens, et devant les dames et seigneurs qui l'accompagnaient, elle dit en riant :

— Je meurs de soif.

Au lieu d'appeler un des gens de service de la reine ou une de ses femmes, ce qui était tout naturel, et ce qui était même commandé par l'étiquette, le duc de Lerma s'élança luimême... entendez-vous bien, sire, lui-même!

— J'entends, dit le roi, qui écoutait avec la plus vive attention.

— II s'élança du côté des petits appartemens, disparut pendant quelques instans... Je prie Votre Majesté de noter cette circonstance... Il disparut et revint présentant à la reine, sur une assiette d'argent, un verre d'orangeade glacée que la reine saisit avidement. Après l'avoir bue, elle dit gaiement :

— Cette orangeade a un singulier goût...

Le roi poussa un cri de surprise.

— Ces mots, continua le'révérend père, tous ceux qui étaient là les ont entendus !... Un mois après, l'état de souffrance de la reine a commencé, et deux mois plus tard elle n'existait plus !... Tous ceux qui connaissent les effets de ce poison vous diront que c'est là le temps !

| nécessaire à son développement ; daignez rap- : piocher ce fait des symptômes que la reine a j éprouvés, et peut-être Votre Majesté trouvera ; que les bruits qui se répandent ne sont point si : déraisonnables.

| Quant à moi, je ne puis faire partager ma | conviction à Votre Majesté, mais je dirai à vous, sire, à vous seul : Je sais, à n'en pouvoir douter, que ce verre contenait du poison.

— Comment le savez vous ? s'écria vivement le roi.

— S'il m'était permis de le dire, je n'appellerais pas cela une conviction, je l'appellerais une preuve; et ce n'est pas à Votre Majesté seulement, c'est à la justice humaine que j'aurais fait cet aveu, mais la manière dont ce mystère m'a été révélé ne me permet pas de le proclamer devant les hommes. Je ne puis que dire à Votre Majesté : Ce verre contenait du poison ! je le sais !

Le roi pâle et haletant regardait celui qui parlait ainsi avec un mélange de terreur et d'indécision ; il hésitait encore, tremblant de croire et tremblant plua encore de repousser la vérité. Soudain il jeta un cri : une idée lui était venue d'en-haut ; il courut prendre un livre qui était sur son prie-Dieu, et l'ouvrant devant le père Jérôme,

— Jurez sur l'Evangile, mon père, jurez !...

et je croirai tout.

Le moine pâlit et garda un instant le silence; mais se rappelant les opinions d'Escobar à ce sujet, et les restrictions mentales depuis longtemps admises par les premiers casuistes de leur ordre, il se remit de son trouble, et levant la main, il dit gravement et lentement :

— Je jure sur l'Evangile, que le duc de Lerma a présenté ce verre à la reine ! Je jure que ce verre contenait du poison !

Le roi cacha sa tête dans ses mains et garda quelques instans le silence : il était anéanti.

— Lui ! se disait-il avec douleur, lui à qui j'avais donné toute ma confiance! lui dont j'admirais le zèle, les lumières, la haute et puissante capacité !...

— Si ce n'est que cela, sire, dit le révérend, que Votre Majesté mette un terme à ses regrets. Sur ce dernier sujet, j'ai, grâce au ciel, mieux que ma conviction, je puis donner des preuves et démontrer à Votre Majesté que ce ministre zélé vous a toujours trahi ; que ce ministre éclairé vous a conduit vous et la monarchie au bord du précipice ; que ce mi* nistre si capable a ruiné vos finances, détruit vos flottes et vos armées, et livré l'Espagne sans défense à l'ennemi qui va l'envahir.

— Que dites-vous ! s'écria le roi avec effroi.

— A l'heure qu'il est, presque toute l'Europe se lève contre vous, et vous n'en savez rien, sire ! et votre ministre, qui le sait, au lieu de songer à votre gloire ou à votre salut,

SEMAINE LITTÉRAIRE

ne songe qu'à ses intérêts et vous force à demander pour lui le chapeau de cardinal, qu'il aurait déjà obtenu si moi et mes frères ne uous étions pas opposés, près la cour de Rome, à la consommation d'une telle injustice.

— Tout cela n'est pas possible ï s'écria le roi, que tant de coups inattendus jetaient dans une espèce d'égarement. Tout cela ne peut se concevoir, et ma raison se refuse à admettre une semblable trahison.

Cette fois, et sans détours jésuitiques, il était facile au révérend père de démontrer la vérité de tout ce qu'il avançait, et les lettres particulières, les gazettes étrangères, toutes les preuves, en un mot, qu'il déploya aux yeux du roi, rendirent encore plus vraisemblable et plus évidente la première partie de l'accusation.

Une capacité plus forte, une volonté plus énergique. que celle du roi, aurait reculé peutêtre devant une situation pareille. Pour tenir tête à l'orage qui l'accablait, pour réparer de si grands désastres, il fallait une de ces organisations supérieures, un de ces génies qui apparaissent de temps en temps au milieu des tempêtes, ou plutôt que les tempêtes semblent faire naître et qui reçoivent de Dieu la mission de les apaiser.

Le roi n'avait aucune des qualités que commandait sa situation. Il était bon et religieux, deux vertus qui ne servent aux rois que dans les temps calmes. Incapable de prendre un parti dans ce moment, il congédia le père Jérôme.

— Merci, mon père, merci, lui dit-il ; bientôt., nous nous reverrons... demain j'examinerai... je réfléchirai.

Le ]>ère Jérôme courut chez la comtesse d'Altaraira, qui l'attendait, et s'écria :

— Cette t'ois, je le jure, notre ennemi est enfin renversé.

l'audience de castille.

Le roi passa une nuit affreuse. Contrairement à ses habitudes, il l'employa tout entière à réfléchir et à prendre un parti quelconque, et quand le jour parut, il n'en avait pris aucun. S'il avait osé, c'est à la seule Aïxa qu'il se serait adressé; mais Aïxa, malgré ses talens, sa grâce et son esprit, ne pouvait empêcher la France de faire la guerre à l'Espagne. D'ailleurs, il y avait d'autres secrets que le faible monarque n'aurait osé confier à personne, et qu'il aurait voulu se cacher à lui-même. Il sentait bien qu'il fallait renverser le duc de Leriria, le faire arrêter et le mettre en jugement; et cette obligation le rendait le plus malheureux des hommes. Tel est cependant l'empire de l'habitude sur une âme sans énergie! Il

l était depuis si long-temps façonné au joug de ! son ministre qu'il n'osait le briser... et trem- I blait à l'idée de ne plus être esclave !

Au milieu de toutes ses incertitudes et ne sachant à quelle résolution s'arrêter, il fit appeler le père Jérôme, le seul auquel il put se confier.

C'était un résultat prévu; le révérend s'y attendait et fut à l'instant aux ordres de sa majesté.

— Je n'ai d'espoir qu'en vous, mon père, donnez-moi votre avis. Que feriez-vous a ma place ?

— Votre Majesté me prend bien à l'iraproviste. dit le moine, qui depuis long-temps avait mûri et médité la question... mais enfin je répondrai de mon mieux à l'honneur qu'elle daigne me faire. D'abord, le ciel nous commande l'indulgence et nous en donne lui-même l'exemple. Quelque grandes que soient nos fautes, sa clémence est plus grande encore : je ferais comme lui

— Très bien ! dit le roi, qui n'était pas pour les moyens violens.

— A la place de Votre Majesté, je n'ébruiterais point les détails que je lui ai donnés hier, et qui ne sont déjà que trop connus de tout le monde. Je ne mettrais point en accusation un homme qui a eu ma confiance et mon amitié.

Le roi approuva de la tête.

— Sans compter que tout en ayant maintenant la même conviction que moi, Votre Majesté ne pourrait peut-être pas réunir assez de preuves matérielles pour le faire condamner»

ce qui serait alors un grand scandale. Je me tairais donc sur cette horrible et mystérieuse affaire. Bien plus, je n'en parlerais pas au duc de Lerma, pas même en particulier.

— Vous croyez ! dit vivement le roi, à qui ce système convenait parfaitement.

— Je garderais avec lui un silence accablant; c'est noble, c'est digne ! c'est le seul reproche qui convienne à un roi ! Qu'importe, après tout, que Votre Majesté ait l'air d'ignorer son crime, si au fond du cœur elle le connaît et en a la certitude ? Je sais bien qu'après cela, il ne peut rester à la tête des affaires, mais le moyen de le renverser se présente de lui-même ; les faits que j'ai mis sous les yeux de Votre Majesté seront dès demain à la connaissance de tous. Ils constituent et au-delà, sinon le crime de trahison, du moins ceux d'imprévoyance et d'incapacité, qui le rendent indigne de porter plus longtemps le titre de premier ministre de Votre Majesté.

— C'est vrai, dit le roi.

— Demain donc, en plein conseil... car c'est demain, je crois, que le conseil doit avoir lieu...

Le roi fit un geste affirmatif.

— Je demanderais compte au duc de Lerma de tous les faits dont j'aurai l'honneur de remettre la note exacte à Votre Majesté, avec

les preuves à l'appui, et comme il est impossible qu'il puisse y répoudre, comme les faits parleront toujours plus haut que toutes les raisons qu'il pourrait donner, je lui déclarerais que, dans ma bonté et dans ma clémence, je me contente de lui retirer ma confiance... et son portefeuille...

— Très bien ! dit le roi.

— Pas autre chose. Un petit discours de quelques lignes, très froid, très sévère, mais plein de réserve et de convenance, comme Votre Majesté sait les faire. Je lui en donnerai l'esquisse, si Sa Majesté veut le permettre.

— Très bien, dit le roi ; mais qui mettronsnous à sa place ?

— Je vais parler contre moi-même, sire, car c'est exposer à la vengeance du fils celui qui a renversé le père ; mais pour prouver que dans cette résolution nous n'avons en vue que l'intérêt de l'Espagne et qu'il n'entre en notre cœur aucune aniraosité personnelle, je proposerai à Votre Majesté le duc d'Uzède.

— A merveille, dit le roi, à qui ce choix plaisait fort, car ce n'était point un homme nouveau à étudier ni de nouvelles habitudes à former. Le duc d'Uzède avait été longtemps son favori ; il lui avait toujours conservé de l'affection, et, ce qui lui plaisait plus encore, le duc n'était point d'une capacité effrayante.

— A merveille ! a'écria-t-il, cela ne sortira pas de la famille. Ce n'est pas une révolution, c'est une succession. Mais, vous, mon père ?

— Moi ! sire, dit le révérend avec humilité, je ne demande rien, car je suis sûr que Votre Majesté ne m'oubliera pas; elle exigera que l'on donne à la fidélité ce chapeau de cardinal qu'on allait accorder à la trahison.

— C'est de toute justice, reprit le roi ; j'écrirai dès demain à la cour de Rome... une lettre...

— Dont je proposerai le brouillon à Votre Majesté, si elle le désire.

— Très bien, dit le roi.

— Eq même temps, continua le révérend, je demanderai pour le frère Escobar, que l'on devait nommer aumônier de la reine et à qui l'on a fait un passe-droit, je demanderai la place de confesseur de Votre Majesté.

— Mais j'ai déjà le frère Gaspard de Cordova.

-- Qui est, dit-on, au plus mal ; il n'y a plus guère d'espoir ; c'est ce qui nous donne celui de...

— Bien... bien, dit le roi, si l'événement arrive, je me rappellerai votre demande ; mais une fois le duc de Lerma renversé, comment ferons-nous pour réparer ses fautes et sortir de la position où nous sommes ?

— Nous ferons alliance avec l'empereur, que cette ligue protestante menace ainsi que nous... et puis les intelligences que j'ai ménagées avec le père Cotton, confesseur du roi de France

et membre, comme moi, de la compagnie de Jésus, nous permettront de connaître et d'entraver, si Dieu le permet, les desseins du roi Henri IV. Que Votre Majesté se rassure et se repose sur nous du soin de la défendre, noua veillerons à ses intérêts comme aux nôtres.

L'important, l'essentiel, c'est que demain le duc de Lerma ne soit plus ministre.

— Je vous en réponds, dit le roi vivement.

— Cela ne dépend que de Votre Majesté...

et de sa volonté.

— Ma volonté, reprit le roi avec colère, est qu'il parte, qu'il s'en aille. Je lui ai retiré ma confiance, c'est déjà bien assez que je ne le fasse pas mettre en jugement... J'ai peut-être tort... mais enfin je vous l'ai promis, je tiendrai ma parole. Qu'il n'en demande pas davantage.

Mais pour ce qui est de le laisser au pouvoir, il n'y restera pas un quart-d'heure ; je serai làdessus inexorable, et que personne ne vienne me parler pour lui ! Demain, après le conseil, il aura quitté la cour et Madrid... je vous le jure, et vous pouvez compter sur ma parole royale.

Le père Jérôme s'inclina avec respect et se retira enchanté. Il passa le reste du jour avec le duc d'Uzède, la comtesse d'Altamira et Es* cobar pour mettre en ordre et rédiger les divers documens qu'il avait promis au roi. Les conjurés prirent ensuite toutes les mesures nécessaires et prévinrent les amis qu'ils avaient à la cour et surtout à l'audience de Castille, les d'Escalonne, les Guzman, les Médina, en un mot tous les ennemis secrets du duc de Lerma, c'est-à-dire la grande majorité du conseil.

Le soir, le père Jérôme retourna au palais, remit au roi les notes qu'il avait préparées, sans oublier l'esquisse du discours écrit en entier et le modèle de la lettre pour la cour de Rome ; il voulait, en même temps, recommander encore au monarque une fermeté inébranlable dans la séance du lendemain, mais il le vit tellement animé, qu'il jugea la recommandation inutile.

D'un autre côté, le duc de Lerma, Sandoval et tous les siens avaient passé la nuit dans de grandes inquiétudes. Le père Jérôme avait été reçu plusieurs fois au palais, et le roi en avait fait un mystère à son ministre. Les nouvelles du dehors devenaient si alarmantes et étaient maintenant tellement connues qu'il n'y avait plus moyen de les cacher, et dans le conseil qui devait se tenir le lendemain au palais, il était impossible de ne pas en parler.

Il fallait donc tout avouer au roi et aux membres du conseil. La disgrâce du duc devenait inévitable et le chapeau de cardinal n'arrivait pas. En revanche, les bruits calomnieux qui couraient contre le duc de Lerma avaient pris une telle intensité, que ses amis en étaient effrayés et cfbe lui-même ne savait comment

SEMAINE LITTÉRAIRE

•parer les coups invisibles qui lui étaient portés.

Telle était la situation de tous les partis, lorsque arriva le grand jour, le jour du conseil.

Les ducs de Médina, d'Escalonne, Guzman de Mendoza, tous les ennemis du ministre étaient arrivés les premiers. Fidèles au rendez-vous que leur avait donné le père Jérôme, ils formaient différens groupes, et, parlant à voix basse, ils se concertaient entre eux.

En ce moment entra le marquis de Miranda, de la maison de Zuniga, président de l'audience de Castille ; il avait été nommé à cette place importante par le duc de Lerma et était un de ses partisans les plus dévoués. Il était accompagné do plusieurs autres conseillers, comme lui amis ou créatures du ministre. Quelques-uns des nouveaux arrivans aperçurent les groupes déjà formés et s'en approchèrent. On s'y entretenait des nouvelles publiques, à voix basse, il est vrai, mais de façon à être entendu.

— Oui, le Milanais est envahi par Lesdiguières, disait l'un.

— L'intention du roi Henri, disait l'autre, est de commencer par s'emparer de la Franche-Comté et de la réunir à la France.

— Il y réussira sans peine, disait le duc de Médina ; j'en arrive, et il n'y a pas un soldat pour l'en empêcher, de sorte que possédant de grands fiefs dans ce pays, je vais devenir sujet du roi de France.

— Et que fera-t-oa de l'Espagne ? disait d'Escalonne.

— Je Pignore, répondit Guzman, mais je sais bien ce qu'on devrait faire de son ministre...

A ces paroles, les amis du duc de Lerma pâlirent, et se mêlant aux différens groupes, ils laissèrent le marquis de Miranda, leur président, absolument seul. Etonné de cet abandon, il s'approcha à son tour, et entendant prononcer le nom du ministre :

— Que dites-vous 15. messeigneurs, demanda- 1- il avec hauteur, de notre glorieux duc de Lerma ?

— Qu'il est perdu, répondit d'Escalonne.

— Hein ! qu'est-ce que c'est ? s'écria le président en changeant de couleur et en parlant beaucoup moins haut. Expliquez-vous, messieurs.

On le mit au fait en lui déclarant que le moment était venu de servir, non plus un homme, mais l'Espagne, et qu'il fallait abandonner celui qui les avait conduits à leur perte. Ces rai sons, débitées avec chaleur, étaient d'autant plus spécieuses qu'elles étaient données, non pas seulement par les ennemis du duc de Lerma, mais par ses partisans eux-mêmes, qui venaient de passer dans les rangs opposés ; aussi le président Miranda de Zuniga, déjà tenté de

les suivre, hésitait encore et se contentait de répéter :

— C'est grave... très grave !

Les membres du conseil arrivaient successivement; les uns se plaçaient à côté de 31édina et de Guzman ; les autres, en petit nombre, s'asseyaient près des fauteuils où se tenaient d'ordinaire le duc de Lerma et Sandoval. Ceuxci ne paraissaient pas encore, et chacun s'en étonnait.

— Il y a de mauvaises nouvelles, dit d'Escalonne, des nouvelles plus fâcheuses encore que les premières; j'ai vu un courrier qui venait de Fruoce descendre au palais de Sandoval.

A ce mot, plusieurs des conseillers déjà assis j se levèrent et allèrent s'asseoir auprès du duc d'Escalonne.

En ce moment, le duc d'Uzède entra.

! I se fit un grand silence. Tous les yeux se

■ dirigèrent vers lui, et l'on se demandait s'il irait

se placer à gauche auprès du groupe le plus

, nombreux, ou à droite auprès du duc son père.

zède salua tout le monde en silence et alla

s'asseoir au milieu, près du fauteuil royal.

Un grand bruit annonça l'arrivée du roi, qui, contre son ordinaire, portait à la main des papiers qu'il avait l'air de feuilleter; son front était sombre et soucieux et il marchait rapidement.

Chacun se leva avec respect.

— Bien ! bien ! messieurs, dit-il d'un ton brusque, asseyez-vous. Nous avons à traiter aujourd'hui des affaires importantes.

Tout le monde s'assit. Le roi se couvrit.

Il n'avait pas encore osé regarder le duc de Lerma. Alors seulement il jeta les yeux vers l'endroit où il se tenait ordinairement, et voyant son fauteuil vide, ainsi que celui de son frère Sandoval, leur absence lui donna sans doute un nouveau courage, car il dit aven amertume :

— Je vous remercie de votre exactitude, messieurs ; vous n'êtes point de ceux qui craignent

e montrer au moment du danger.

A ces mots significatifs et d'autant plus étonna us qu'ils étaient prononcés par le roi, lequel ne parlait presque jamais, un sourd murmure circula dans l'assemblée, et chacun se regarda d # un air qui voulait dire : C'en est fait! le ministre est renversé.

La porte du vestibule s'ouvrit, et le duc de Lerma parut, suivi du grand inquisiteur Sandoval, son frère.

Dans ce moment, on n'entendit plus dans la salle du conseil que le battement du balancier dn la pendule, tant le silence qui se fit tout-àcoup était morne et profond. Sandoval avait l'itir sombre, mais impassible. . Le duc de Lerma avait l'air fort agité.

— Je demande pardon au roi et à messeigneurs les conseillers, dit-il en s'inclinant avec respect, de les avoir fait attendre... un retard involontaire...

PIQUILLO ALLJAGA.

Un murmure de désapprobation se fit entendre dans cette assemblée, d'ordinaire si patiente et si docile.

— Un retard involontaire... continua le duc, et que je n'ai pu prévoir...

Il ne prévoit jamais rien, dit d'Escalonne

bas à l'oreille de Guzman.

— Oui, messeigoeurs, reprit le ministre en regardant d'Escalonne, un retard impossible à prévoir. On a arrêté ma voiture. Le peuple l'avait entourée et nous jetait des pierres en poussant des cris sur lesquels je désire avant tout m'expliquer devant vous, raesseigneurs, et devant Sa Majesté le roi. Qu'on me dise de qui viennent les bruits que Ton fait circuler, quelle en est la source.

— Il suffît, dit le roi, nous savons qu'en penser.

— Comment, sire ! s'écria le duc avec indignation, qu'entend par là Votre Majesté ?

— J'entends... dit le roi un peu troublé, que je ne vous accuse point, monsieur le duc... je désire même... je veux qu'un pareil sujet ue soit point traité ici... par vous, ou je croirai... que... l'importance... qu'on attache... à une accusation... chimérique... a pour but de détourner notre attention... de plusieurs autres griefs et reproches qui ne sont que trop réels.

Le roi paraissait ému. et sa voix était beaucoup plus faible en terminant cette phrase qu'en la commençant; mais pour lui un tel effort était déjà beaucoup : c'était aux yeux de tous une manifestation éclatant» du mécontentement royal et un indice certain de la chute du ministre.

— J'attends avec respect, dit le duc de Lerma, les reproches qu'il plaira à Sa Majesté le roi, mon Seigneur et maître, de vouloir bien n'adresser.

Le roi jeta les yeux sur un papier qu'il avait placé sous sa main, en feuilleta plusieurs autres, revint au premier, et dit d'une voix qu'il avait cherché à raffermir :

— Toute l'Europe est en armes contre nous, une ligue de tous les princes protestans s'est formée contre l'Espagne. Est-ce vrai ?

— Oui, Sire, dit le ministre.

— On ajoute que le roi de France a rassemblé une armée formidable, plus de soixante mille hommes, une nombreuse cavalerie, et que lui, roi très chrétien, est l'âme et le chef de cette guerre. J'aime à croire que ce n'est qu'un vain bruit.

— Non, Sire, c'est la vérité.

Un murmure général circula dans l'assemblée.

— On assure même que le Milanais est envahi, que le duc de Savoie se prépare à nous attaquer, que le roi Henri a dû quitter Paris, il y a quatre jours, pour se mettre à la tête de ces troupes... Ces renseigneraens sont-ils faux ou exacts ?

Le duc parut hésiter... et le roi, reprenant sa hardiesse à mesure que son ministre perdait de la sienne, répéta d'une voix ferme :

— Je vous demande si ces renseignemens sont exacts ?

— De la plus grande exactitude, dit le duc.

— Et comme jusqu'à présent vous n'avez pas jugé à propos de nous donner le moindre avis de ces graves événemens, ni à nous di aux membres du conseil, nous devons penser que vous avez pris les mesures nécessaires pour soutenir l'honneur de l'Espagne. Nous vous demanderons le nombre de uos vaisseaux équipés et de nos soldats prêts à entrer en campagne.

— Permettez-moi, Sire... balbutia le ministre.

— Où sont réunies nos armées... et quels généraux avez- vous choisis pour les commander?

— Aucun de nous n'a reçu d'ordre! dit Guzman de Mendoza.

— Et pas une compagnie, pas un escadron ne défend les frontières ! s'écria le duc de Médina ; j'en arrive !

— Sommes- nous donc livrés sans défense à nos ennemis? dit Guzman.

— - Répondez donc au roi ! s'écria impétueusement d'Escalonne, et rendez-lui compte des destinées et de la gloire de l'Espagne, qu'il vous a confiées.

— C'est là ce que je demande, dit avec force le roi, qui, se sentant soutenu par tout le monde, avait la voix éclatante et l'air menaçant.

— Parlez ! parlez ! criait-on de tous les coins de la salle, et chacun accablait le ministre, excepté le marquis de Miranda, qui, seul, ne s'était pas encore prononcé, et avait le courage... de se taire.

— Sire, dit le ministre, et vous, messeignéurs, je n'ai jamais cessé de veiller à la gloire et à l'indépendance de l'Espagne. Il me serait facile de vous détailler quelles mesures j'avais prises pour défendre notre territoire, quelles négociations j'avais entamées pour dissoudre cette ligue, quelles alliances j'avais formées pour lui résister.

— Dites- nous- les donc ! s'écria le roi avec impatience.

— Ce serait abuser des instans de Votre Majesté.

Des murmures éclatèrent de tous les côtés.

— Oui, je le répète, ce serait complètement inutile, dit le ministre d'une voix forte, qui domina toute l'assemblée.

— Inutile !... s'écria Médina; et pourquoi?

— Parce que nous n'avons plus rien à craindre des ennemis du dehors, répondit le ministre en regardant ses adversaires ; parce que l'armée du roi de France ne franchira pas la frontière ; parce que cette ligue des princes pro-

SEMAINE LITTÉRAIRE

testans, formée avec tant de peine, et qui dé- i —Vive le duc de Lerma! s'écria le.raarpendait tout entière d'un seul homme, cette li- quis de Miranda.

gne est déjà anéantie dans la personne de son I — Vive notre glorieux duc ! répéta une parchef : le roi Henri IV... n'est plus ! ' tie de l'assemblée que le vent du succès avait

A cette nouvelle, chacun resta immobile et déjà fait tourner vers le ministre, frappé de stupeur. ! Quant au roi, étonné, interdit, il ne savait

— Le roi de France n'est plus!... répéta ' s'il devait s'affliger ou se réjouir, et le duc d'Ule duc d'Uzède pâle, foudroyé et ne pouvant , zède, la rage dans le cœur, courut chez la corncroire à ce qu'il venait d'entendre. ; tesse d'Altamira apprendre au père Jérôme et

— - Mort!... dit le grand inquisiteur d'un air ! à Escobar, qui s'attendaient à un triomphe, que sombre; mort sous le poignard d'un assassin. [ jamais le duc de Lerma n'avait été plus fort, Des lettres que j'ai reçues ce matin de France, : plus glorieux et plus roi d'Espagne que dans du duc d'Epernon, nous annoncent que le roi, ce moment. au moment où il se rendait à Notre-Dame pour

le couronnement de la reine, a été frappé dans X.

sa voiture, rue de la Ferronnerie, par un nommé Ravaillac. * une résolution du roi.

— > A coup sûr, s'écria le duc de Lerma, ce n'est pas ainsi que devait mourir un si grand Après la mort de la reine, rien n'avait pu reprince, et nous déplorons sa perte. tenir Carmen à Madrid. Elle comprenait qu'en

— Nous la déplorons ! répéta le grand inqui- y restant elle n'aurait point là force d'exécuter siteur, tout en adorant les décrets célestes et { le sacrifice qu'elle avait juré d'accomplir.

en reconnaissant la main de Dieu dans le châ- i Aïxa et Fernand s'aimaient, elle n'en pouvait timent aussi prompt que terrible du chef de ces I douter, elle l'avait entendu. En épousant son hérétiques; car il a succombé au moment mê- ' cousin, elle faisait trois malheureux; en renonme où il menaçait un peuple catholique fidèle j çantà cette union, il n'y avait qu'une infortunée, serviteur de l'Eglise! I et c'était elle. Aussi, et malgré les instances

— Dieu protège l'Espagne ! dit le roi en le- I de don Fernand d Albayda, malgré les larmes vant les yeux vers le ciel. | d'Aïxa. elle avait voulu partir; elle s'était en-

— Dieu nous a sauvés ! s'écria Miranda. I fermée dans le couvent des Annonciades de

— Mais noua ; l'eussions encore été par nous- j Pampelune, où elle s'empressa de commencer mêmes, s'empressa d'ajouter le ministre. C'est ' son noviciat.

avec douleur que Marie de Médicis voyait | Aïxa, ne pouvant suivre son amie, voulait, et cette guerre impie et sacrilège ; c'est avec re- ! c'était son devoir, retourner à Valence près de gret qu'elle avait renoncé à l'alliance que, de- ! son père; elle le pouvait maintenant: le départ puis long-temps, je lui avais proposée, et que f de Carmen, la mort de la reine, ne lui permetreponssaient le roi Henri et Sully, son minis- j taient plus de rester à Madrid, et elle devait ses tre; mais aujourd'hui que Marie de Médicis j soins et son amour au vieillard qui l'aimait si devient régente de France et souveraine abso- tendrement et qui depuis tant d'années était

lue, au lieu de la guerre, elle s'empresse de nous offrir la paix. Voici les lettres signées d'elle que nous adressent d'Epernon et Concini.

En entendant ces mots, tous lçs visages s'épanouirent, à commencer par celui du roi.

— Au lieu d'une rivale, nous aurons désormais dans la France une nation amie, prête a nous aider de ses armes et de ses subsides ; prête à nous prodiguer les soldats et les trésors rassemblés par Henri IV; une fidèle alliée.

qui demande à mêler son sang au nôtre, car la reine Marie nous propose un double mariage,

privé de sa présence.

Juanita était déjà partie : elle allait à Valence retrouver Pedralvi et annoncer l'arrivée j d Aïxa, que la maladie de Yézid retenait encore à l'hôtel de Santarem.

Le jour où Piquillo se présenta devant son frère et lui dift La reine n'est plus ! Yézid poussa un cri horrible, et tomba dans un morne désespoir et une insensibilité qui fit craindre pour sa vie ou pour sa raison. Des semaines

; pour le mariage de ses en fan s; que les Italien* qui l'entouraient n'avaient cessé d'entretenir d«;s relations ... ,, : , 4 i avec l'Espagne: si l'on sonne enfin que le duc d'Eper-

ceiui de sa fille avec le prince des Asturies et non, dont la conduite avait été si suspecte au moment

celui de notre jeune infante Anne d'Autriche I d * l'assassinat, , était le représentant de la politique es- .«*,. i- ;,»„„-. Z. : T~„;.YirT T« M «....«- »«..« | pajrnole, et qu à lui se rattachaient tous les catholiques avec le jeune roi Louis XIII. Trouvez-vous, ardensaui maudiraient une guerre entremise contre sire, et vous, messeigneurs, que j'aie trahi les

intérêts et la gloire de l'Espagne (1) ?

(1) Si Von songe qne le roi d'Espagne n'avait fait aucuns préparatifs de défense, et que l'assaswinat de Henri IV le délivra d'un ennemi redoutable ; si l'on songe que Marie de Médicis * tait tout Espagnole de cœur, qu'elle formait avec l'ambassadeur de Philippe IÎI des projets

ardent qui maudissaient une guerre entreprise contre une puissance catholique, ave l'aide des protestana d'Allemagne et de Hollande, on ne peut s'empêcher de

\ soupçonner que les vrais coupables sont restés impu-

i nis.

i II ne faut pas oublier non plus que l'inquisition avait apDrouv* en 1602 le livre de Mariana : De rtgt et régie

■ tnstitutionc, qui juHtifie la doctrine du tyrannicide. Celte doctrine était entendue, il est vrai, au profit du roi d'Espagne.

1 (Ch. Wkiss, VEtpagne, liv. 1er, p. 978 et 279.)

PIQU1LL0 ÀLLlÀGÀ.

entières se passèrent pour lui sans sommeil et sans qu'il parlât ni à Piquillo ni à sa sœur.

De temps en temps il répétait à voix basse :

Marguerite! Marguerite î Puis, comme effrayé d'avoir prononcé ce nom, il regardait autour de lui, cachait sa tête dans ses mains et s'enfuyait. Il recevait les soins de son frère et de sa sœur sans les remercier.... il ne les reconnaissait pas.

Un jour seulement Piquillo eut l'idée de lui présenter une bague : c'était une turquoise sur laquelle était gravé le mot arabe Toujours.

A cette vue la raison sembla lui revenir. Au grand étonnement d'Aïxa, ce talisman magique parut le rappeler à la vie ; mais la surprise d'Aïxa redoubla quand elle crut reconnaître la bague que la reine portait d'ordinaire.

— Qui te l'a donnée, frère? s'écria Yézid en frémissant.

— Celle qui n'est plus, mais qui veille encore sur nous.

Yézid tomba à genoux.

— Elle m'a dit de te la remettre, en t'ordonnant de vivre et de consacrer, comme moi, à tous les tiens, ces jours que tu lui avais donnés. Lui obéiras-tu ?

— Toujours ! répondit Yézid en portant la bague à ses lèvres.

Il fut décidé que dès que la convalescence de Yézid le permettrait, il retournerait avec sa sœur à Valence. Fernand d'Albayda devait aussi plus tard s'établir dans ses beaux et riches domaines, qu'il n'avait pas visités depuis longtemps.

Une vague et douce espérance dont il n'aurait osé parler à personne, et qu'il s'avouait à peine à lui-même, venait parfois faire battre son cœur. Il se la reprochait à l'instant, et continuait à s'y livrer.

Dire que cet avenir lointain ne se présenta pas aussi parfois aux yeux d'Aïxa, c'est ce qu'on ne pourrait affirmer ; toujours est-il vrai que pas un mot, pas un regard n'avait été échangé entre eux à ce sujet, quoique chaque jour ils parlassent de Carmen. ^ Son souvenir et son image toujours présens eussent fait regarder toute autre idée comme un crime. Le cœur aussi a son veuvage que l'on doit respecter, et que le temps seul permet de rompre.

Le départ d'Aïxa était donc arrêté, mais elle ne pouvait quitter Madrid et la cour sans en prévenir le roi, sans obtenir son agrément, sans lui faire au moins ses adieux, à lui qui s'était toujours montré si affectueux et si bon, et qui, récemment encore, venait de lui témoigner si hautement son estime. Elle fît donc demander une audience à Sa Majesté.

Tous ces arrange mens de famille, tous ces détails intérieurs, avaient eu lieu pendant les graves événemens dont nous venons de faire le récit.

A peine remis des rudes frayeurs qu'il avait

éprouvées, le duc de Lerma contemplait avec joie, mais avec terreur encore, la profondeur du précipice dont un miracle l'avait retiré. 11 avait cru tout perdu, et il voyait tout sauvé. Il triomphait des événemens, de ses ennemis et même de son roi. Son imprévoyance lui comptait, grâce au succès, pour du talent, et son inhabileté pour une haute et sage politique. Jamais, pendant tout le temps de son administration, il n'eut un moment plus brillant et plus glorieux.

La paix, garantie pour longtemps par les nouvelles et solides alliances qu'il venait de former, lui donnait enfin le loisir de réparer toute» ses fautes passées, de fermer les plaies du royaume, de former une armée, de rétablir le» finances, de ranimer surtout le commerce, l'agriculture et l'industrie, que les Maures seuls soutenaient en Espagne.

Mais au lieu de se livrer à tous ces grands et utiles travaux, le ministre et son frère Sandoval ne rêvaient déjà qu'aux moyens de porter à l'Espagne les derniers coups sous lesquels devait expirer sa prospérité.

Dès le lendemain du succès, le grand inquisiteur s'était hâté de rappeler la promesse que son frère lui avait faite aux jours du danger.— Le duc avait promis que, s'il échappait à la tempête qui le menaçait, il ne s'opposerait plus aux desseins du ciel et de son frère, et qu'il seconderait celui-ci de tout son pouvoir, afin d'arriver à l'expulsion totale des Maures d'Espagne»

Le premier ministre, s'il avait été son maître, aurait entrepris sur-le-champ une autre croisade qui lui paraissait plus urgente et plus utile à se» intérêts particuliers : c'était l'expulsion immédiate et complète des révérends pères jésuites, ses ennemis mortels. La fermeté inusitée que le roi avait déployée dans le conseil, l'air gênéet contraint avec lequel il accueillait son ministre, l'espèce d'antipathie et le répulsion que maintenant encore il lui témoignait, tout cela» était l'ouvrage du père Jérôme, qui, quelquefois encore, continuait a voir le roi en secret.

Le duc commençait à le comprendre, c'était de là que venaient les calomnies qui circulaient sur son compte ; c'était de là que devait venir sa ruine, et il lui tardait de dissoudre une coalition implacable et intime dont son fils était le chef.

Le ministre, désormais défiant, avait tout examiné avec soin.

Les renseignemens qu'il avait acquis par Piquillo s'étaient trouvés tous exacts. Lui et Sandoval ne pouvaient se dissimuler que ce moine inconnu et obscur les avait mieux servis que leurs amis les*»lus dévoués. C'était lui qui les avait sauvés ; et ce qui redoublait leur étonnement, c'est que ce moine, humble et modeste, sans intrigue comme sans ambition, se tenait à l'écart et semblait prendre à tâche de s'effacer, lorsque la faveur dont il jouissait près du roi, et

SEMAINE LITTÉRAIRE

surtout près de la reine, aurait pu le porter au premier rang.

Ignorant surtout les liens qui rattachaient à Aïxa, le ministre et le grand inquisiteur le regardaienro***me un auxiliaire utile dont ils ne MjWj^M&k mais dont ils pourraient se servir.

L'occasion ne tarda pas à se présenter.

Ainsi que l'avait prévu et espéré l'habile supérieur de la compagnie de Jésus, on venait d'apprendre la mort du cordelier fray Gaspard de Cordova.

Il fallait lui donner un successeur.

C'était là le but des visites secrètes que le père Jérôme faisait au roi. Il comptait faire nommer à cette place de confesseur quelqu'un de «on ordre. Il avait déjà parlé, comme nous l'avons vu, du frère Escobar, que le duc d'Uzède soutenait de tout son pouvoir, manœuvres auxquelles s'opposaient le ministre et surtout le grand inquisiteur, qui voulait cette fois que le confesseur du roi Hit pris dans l'ordre de saint Dominique.

Il proposa donc un cousin à lui.

A sa profonde surprise, le roi eut le courage inouï, pour ne pas dire l'audace, de le refuser. A son tour, et dans son dépit, l'inquisiteur eut l'insolence de repousser nettement Escobar, que le roi lui avait désigné.

Or, comme le consentement royal et l'approbation du saint-office étaient également nécessaires, il n'y avait pas moyen de mettre fin à ce débat, et le roi courait risque de rester sans confesseur, ce qui eût été le plus grand des scandales.

Le duc de Lerma pensa à Piquillo, qui lui était dévoué et dont l'humilité et la modestie lui convenaient fort; de plus, il en avait eu la preuve, c'était l'ennemi mortel du père Jérôme •et d'Escobar.

L'inquisiteur l'accepta, car c'était un dominicain, et le roi, déjà effrayé d'avoir montré tant de courage, n'eut garde de le refuser, car c'était le frère d'Aïxa, secret connu de lui seul et de don Fernand.

Ce fut ainsi, et comme l'attestent tous les historiens contemporains, (1) que fray Luis Alliage, sans le vouloir et sans même y penser, arriva, par le duc de Lerma, à la place de confesseur du roi. place inoffeosive avec lui et si redoutable avec un prêtre intrigant.

Aussi, Escobar se voyant encore cette fois supplanté par Piquillo. malgré les bonnes intentions du roi et la protection du duc d'Uzède, , commença à croire qu'il y avait mauvaise volonté ae la part de celui-ci.

Dès ce moment commença entre les anciens

(l) Le duc de Lerma s'imagina de tirer d'un coureut le moine Louis Alliaga, qu'il introduisit a la cour et fit nommer confe«seur du roi ; homme obscur, mai* d'une probité reconnue.

(Watton, tti$t. de Philippe III, vol 2. lir. 6, page 389.)

alliés une mésintelligence que le ministre prit soin d'augmenter, et qui, ainsi qu'on le verra, ne tarda pas à éclater.

En attendant, Piquillo était confesseur du roi; il était dans sa destinée de s'élever par ses ennemis et de leur devoir sa fortune.

Le grand inquisiteur promit à son tour au duc de Lerma de favoriser plus tard, et de toute son influence, le bannissement des pères de la compagnie de Jésus. Tout l'y portait, son inclination, son intérêt et l'amitié qu'il avait pour son frère, mais il voulait qu'avant tout on s'occupât de l'expulsion des Maures, et il employa un dernier argument qui décida sur-le-champ le ministre :

Le chapeau de cardinal que le duc avait sollicité de la cour de Rome et que les intrigues du père Jérôme l'avaient jusqu'ici empêché d'obtenir, ce chapeau objet de tous ses vœux avait été formellement promis par le pape le jour où les Maures seraient chassés d'Espagne, et jamais les circonstances n'avaient été plus favorables. Tous les obstacles semblaient d'euxmêmes s'aplanir : la mort de la reine, qui laissait leurs ennemis sans protection aucune ; la paix avec la France, qui leur permettait de disposer de toutes les forces militaires de l'Espagne et de les concentrer, en cas de résistance, sur les provinces de Valence et de Grenade} enfin les services rendus récemment par le ministre et qui lui donnaient le droit de tout exiger.

Il fallait donc se hâter de présenter au roi le décret de bannissement et l'engagera le signer.

Il y avait un obstacle, il est vrai, l'amour du roi pour Aïxa; mais le roi avait ignoré jusqu'ici que celle qu'il aimait fût une Maure; on pouvait bien le lui cacher encore, et s'il venait à le découvrir, trois moyens restaient : gagner Aïxa, ou la perdre, ou enfin effrayer le roi, en opposant à sa maîtresse la cour de Rome, et à son amour l'excommunication.

Ce pauvre roi, qui ne se doutait pas des nouvelles inquiétudes et des nouveaux combats qui allaient l'assaillir, se trouvait déjà bien malheureux. Jamais il ne s'était vu dans une situation pareille. Forcé de subir, bien plus d'approuver et de louer avec tout le monde un ministre qu'il n'aimait plus, qu'il craignait et qu'il regardait comme coupable, comment maintenant lui faire son procès ? le roi ne l'avait pas osé la veille de sa chute, à plus forte raison le lendemain de son triomphe. t

Il ne pouvait même pas, quoique l'envie com mençât à lui en venir, destituer un ministre qui venait de sauver l'Espagne. Mais peu habile à dissimuler, il n'avait pu cacher à son favori, qui du reste s'en était aperçu, l'espèce d'éloignement, et de crainte instinctive qu'il éprouvait pour lui. Mais ses craintes, ses tour mens, ses humiliations, à qui les confier? Il regardait autour de lui et ne se voyait pas un ami. I était seul au milieu de la cour.

P1QU1LLO ALLIAGA

Pour comble de maux, il aimait Aïxa plus que jamais, et depuis qu'il ne la voyait plus, son amour avait redoublé. Indifférent aux destinées de l'Etat, dont il avait abandonné les rênes, il ne rêvait plus qu'aux moyens de se rapprocher de la seule personne qui lui fût chère.

C'est dans ce moment qu'il reçut d'elle une demande d'audience ; Sa Majesté ne la fit pas attendre.

Au moment où entra la duchesse de Santa rem, le roi pâlit, et son trouble fut si visible qu'Aïxa elle-même en fut déconcertée.

— Qu'avez-vous à me demander, madame la duchesse ? Parlez. Que me voulez-vous ?

— Remercier Votre Majesté de toutes les bontés dont elle m'a comblée, et lui faire mes adieux.

— Vous partez, vous ! dit le roi.

Il resta interdit et murmura avec un air de profonde douleur:

— Je suis bien malheureux !

— Vous, sire ?

— Oui, depuis quelques jours, tout semble d'accabler.... C'est là le dernier coup.

— En vérité, sire, je ne puis croire à ce que vous me dites là. Mon départ est un événement de si peu d'importance !

— Ecoutez-moi, duchesse.

Il s'arrêta, comme s'il luttait contre sa timidité ; puis, rassemblant tout son courage, il lui dit d'une voix qu'il essayait de rendre ferme, et qui tremblait d'émotion.

— Je vous aime!.... Oui.... oui.... c'est la première fois que ce mot sort de ma bouche.... mais il ne vous a rien appris.

Aïxa avait trop de franchise et de loyauté pour chercher de vains détours : elle se contenta de garder le silence, et le roi reprit :

— Oui, vous savez bien que je vous aime, et vous comprendrez alors combien ce départ m'afflige. Je n'avais aucun plaisir, aucun bonheur.... que celui de vous voir.

— Mais depuis longtemps, sire, depuis la mon de la reine, je ne venais plus à la cour.

— Avez-vous besoin de le dire, et croyezvous donc que je ne m'en sois pas aperçu ? J'ai si peu d'amis que quand il m'en manque un, il ne m'en reste plus. Voilà ce que j'ai éprouvé en votre absence ! Vous n'étiez plus là, c'est vrai, mais je vous savais à Madrid.... Je pouvais vous rencontrer.... comme l'autre jour, par exemple. Cela n'arrivait pas, continua-t-ilavec un sentiment douloureux, mais j'espérais que cela arriverait... C'était quelque chose, c'était une émotion dans ma vie !

A l'aveu de cet amour exprimé si simplement et si franchement, Aïxa ne savait que répondre ; elle balbutia quelques mots de respect et de dévouement pour le roi...

— Oui, s'écria celui-ci avec amertume: le roi! toujours le roi! c'est-à-dire celui que personne n'aime.... Celui qui est condamné au

respect et à l'isolement, c'est là le roi ! Voyezvous, duchesse, je n'ai eu qu'un jour heureux dans ma vie, ou plutôt une soirée, celle où j'étais Augustin de Villaflor... votre cousin.... ou que du moins vous me traitiez comme tel.... Et quand je bénis cette soirée... je ne sais pas pourquoi.... car c'est depuis ce temps-là que je vous aime !

— Votre Majesté me permettra- t-el le de lui dire...

— Parlez-moi comme alors; parlez-moi franchement, dussiez-vous tourner en dérision ma faiblesse.

— Jamais, sire ; aujourd'hui comme alors, je vous remercierai de votre amitié. Aujourd'hui comme alors, je vous dirai : Pourquoi le roi remet-il à d'autres le pouvoir que le ciel lui a confié? pourquoi ne cherche t- il pas dans les travaux qui lui sont imposés, une distraction à des chagrins qui s'effaceront bien vite... pourvu qu'il le veuille seulement ?

— Oui, il n'y a que vous qui m'ayez jamais parlé ainsi ; mais ce courage et cette force de volonté, il ne suffit pas de me les conseiller, il faut me les donner, et je ne les ai que quand je vous entends, quand vous êtes là ! Ne me quittez donc pas, duchesse, je ne suis rien par moi* même, je suis tout par vous.

Et dans les yeux du pauvre roi roulait une larme qui, mieux que ses paroles, semblait dire : Restez.

— Je le voudrais, sire, mais cela n'est pas possible.

— Restez, pour me donner la force de déjouer les pièges qui me menacent, pour démasquer les traîtres qui m'entourent...

— Serait- il vrai, sire ?

— Oui, oui, ce dont je vous parlais l'autre jour.. . Tout cela n'est que trop vrai.... je ne vois ici que des ennemis.... je ne puis me fier qu'à vous, et vous m'abandonnez !

Alors, dans un trouble inexprimable, il tomba à ses genoux, et saisissant sa main, qu'il baigna de ses larmes, il s'écria avec chaleur :

— C'est moi ! c'est votre roi.... non, c'est votre ami qui vous supplie. Restez pour que ce peuple qui me méprise m'honore et m'estime ; restez, pour que mon règne soit glorieux.... ou plutôt.... restez pour que je vous aime, pour que je jette à vos pieds ce sceptre et cette couronne, auxquels je n'aurai dû qu'un jour de bonheur, celui où je vous les aurai donnés !

— Sire ! sire ! relevez-vous ! lui dit Aïxa ; revenez à la raison et daignez m'écouter.

Je ne puis rester en ce palais sans manquer à la mémoire de la reine, votre femme et ma bienfaitrice, sans manquer moi-même à mes devoirs ; et pouvez-vous penser qu'au moment où je vous rappelle les vôtres j'oublierais les miens?

4^ Mon seul bien, ma royauté à moi, c'est mon

SEMAINE LITTÉRAIRE

honneur, et cette royauté, je saurai la conserver et la défendre comme je vous conseillais de défendre la vôtre.

Ne vous fâchez pas de mes paroles, sire, votre amitié seule me toucherait plus que vos grandeurs. Je n'ai point d'ambition ; je n'en ai qu'une du moins, celle de rester une honnête femme, et si je cédais à vos vœux, vous qui prétendez m'ai mer, vous seriez à jamais malheureux, car le jour où je deviendrais votre maîtresse serait le dernier de ma vie : je me tuerais !

Ces mots étaient prononcés avec une simplicité et une franchise si énergiques, qu'il n'y avait pas à douter qu'ils ne partissent du cœur, et qu'Aïxa n'eût dit la vérité.

Le roi en fut comme effrayé. Il la regarda quelque temps en silence et avec respect. Puis, comme frappé d'une idée nouvelle, son front s'éclaircit, son cœur oppressé respira plus librement.

— Vous avez raison, duchesse, et je vous prouverai que j'étais digne de vous comprendre ; je vous prouverai que mon amour n'était pas un amour ordinaire. Ne partez pas, cependant, accordez-moi encore huit jours. Vous ne les refuserez point à votre roi..,, à votre ami !

Aïxa s'inclina en signe d'assentiment.

— Bien, bien, duchesse, je vous remercie de cette promesse; j'en demande une seconde, c'est que vous ne partirez point sans me faire vos adieux.

— Je remercie Votre Majesté de l'honneur qu'elle veut bien me faire et je me rendrai à ses ordres.

— A mes ordres.... non ! mais à ma prière. Je vous attendrai donc ici, dans huit jours, à la même heure.

La duchesse fit au roi une profonde révérence et se retira.

Le roi la suivit longtemps encore des yeux pendant qu'elle traversait les vastes salons du palais. Il admirait cette taille majestueuse, cet air noble et fier, cette marche de reine.

— - Oui, se disait-il avec chaleur : elle mérite ce que je veux faire pour elle ; c'est une belle et généreuse pensée qu'elle seule pouvait inspirer, et depuis qu'elle m'est venue, mes inquiétudes se dissipent, le présent ne m'effraie plus, l'avenir me sourit. Que sera-ce donc quand cette idée sera exécutée ? c'est là le difficile ! mais, comme elle le disait, il ne s'agit que de vouloir pour renverser tous les obstacles, et cette fois j'aurai une volonté.

Le roi avait, en eftet. conçu un projet que nul, à coup sûr, n'eût pu soupçonner, et que son amour seul pouvait faire comprendre. Voyant bien que la duchesse de Sauta rem n'était pas femme à céder à ses désirs de roi. persuadé, comme elle le lui avait dit, qu'elle se tuerait plutôt que d'être sa maîtresse, et. d'un autre côté, ne pouvant se résoudre à renoncer à elle,

il avait résolu d'en faire sa femme et son premier ministre.

Puisqu'il était dans son caractère d'être subjugué et dirigé, il valait mieux l'être par Aïxa que par le duc de Lerma, et décidé, sitôt qu'il le pourrait, à se défaire de celui-ci, il ne pouvait pas choisir un successeur qui lui convînt mieux et qui lui fût plus agréable.

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