LES SUITES D'UN TRIOMPHE
La nouvelle de ces événemeos se répandit en un instant dans tous les quartiers de la ville. Les bourgeois de Pampelune, eux-mêmes, qui étaient restés chez eux pendant l'action, se
promenaient dans les rues avec un air de triomphe et de satisfaction !
Chacun était dans l'enchantement; les lieux publics et les cafés regorgeaient de monde, et l'hôtel du Soleil d'Or ne pouvait suffire à contenir les nombreuses pratiques qui arrivaient l'estomac à jeun ; c'était l'heure du dîner, et rien ne donne de l'appétit comme une victoire. Pérès Ginès de Hila. qui n'était plus le même homme, avait changé son large feutre noir, son ton menaçant et ses airs séditieux, contre un bonnet blanc, une mine affable et un sourire engageant. Le conspirateur avait fait place à l'hôtelier ; il était de l'opinion de tout le monde, ne repoussait personne, entassait vingt ou trente convives dans des salles de dix couverts, excitait le zèle de ses cuisiniers et de ses garçons : il avait même, en faveur de la circonstance, sursis généreusement à la punition de Juanita, dont il avait besoin en ce moment.
Déjà il calculait l'impôt à prélever sur une telle masse de consommateurs ; il s'était même établi au comptoir pour surveiller avec l'œil du maître la recette présumée et empêcher qu'aucune fraude ne se glissât dans la perception : tout-à-coup le brave corrégidor Josué Calzado de Las Ta I bas parut dans le vestibule ; il était suivi d'une douzaine de bourgeois qui, portant le baudrier et la hallebarde, s'efforçaient de marcher dans un alignement quelconque, et d'obtenir cette précision si rare à rencontrer, même par hasard, dans toute espèce de garde civique.
— Honneur aux vainqueurs! s'écria l'hôtelier.
— Honneur à vous ! répondit le corrégidor, à vous qui, le premier, avez réclamé en faveur de nos fueros ! Oui, seigneurs cavaliers, poursuivit-il en s'adressant aux convives, sans lui, nos libertés sommeillaient, personne n'y pensait; le roi serait entré tranquillement dans sa ville de Pampelune, escorté de deux régi mens de cavalerie castillane et aux acclamations générales, si ce digne hôtelier ne nous avait rappelé à tous qu'à nous seuls appartenait le droit d'escorter et de garder notre monarque.
Tous les convives se levèrent et burent à la santé de Ginès Pérès de Hila, qui ôta son bonnet de coton et s'inclina sur son comptoir.
— Aussi, continua le corrégidor, nous lui devions une récompeuse, et ses concitoyens s'empressent de lui offrir le grade de sergent dans nos hallebardiers ; nous venons le chercher pour les commander.
— Moi, dit l'hôtelier en pâlissant.
— Vous-même, et il n'y a pas de temps à perdre!
— Mais c'est qu'en ce moment ma présence est nécessaire ici, dans ma maison.
— Elle l'est bien plus dans nos rangs.
— Mais les intérêts de mon commerce...
— Mais ceux de PampeluDe !
tel que vous !
— Certainement... Mais si tout autre pouvait me remplacer...
— Céder à un autre l'honneur d'exercer ▼os droits... ces droits que vous avez réclamés avec tant d'éloquence. •
— Je le sais bien ! s'écria l'hôtelier maudissant son éloquence et peut-être les fueros ! je voulais dire que je ne demanderais pas mieux, ou plutôt que je serais flatté de commander à mes concitoyens et marcher à leur tête; mais je n'étais point préparé à un tel honneur, et je vous demande quelques jours pour songer à mon équipement.
— Nous vous l'apportons ! le voici !
On présenta à l'hôtelier consterné un large baudrier galonné et une hallebarde ornée d'une frange en argent. £n vain le nouveau sergent essaya-t-il de balbutier encore quelques excuses, on l'eut bientôt, sans qu'il osât s'en défendre, arraché de son comptoir et affublé des insignes de son nouveau grade.
— Partons, partons ! s'écrièrent les hallebardiers.
Et jamais Ginès Pérès n'eût désiré plus vivement rester en ses foyers ; car, en ce moment, les pratiques affluaient au comptoir pour payer, et le majordome du Soleil-d'Or, le seigneur Coëllo, adroit Asturien, dont la moralité n'avait jamais passé en proverbe, criait à son maître:
— Partez, partez, seigneur sergent, je me charge de tout !
C'était justement ce que craignait le malheureux hôtelier.
— Je reviens à l'instant!... je reviens! s'écria- t-il.
— - Non, répondit le corrégidor, votre consigne est de parcourir ce quartier; et maintenant que la tranquillité est rétablie, de vous opposera tout ce qui pourrait la troubler, d'interdire toute espèce de cri et de manifestation généralement quelconques, n'importe dans quel sens, et enfin de mettre sous bonne garde tout contrevenant.
— Très bien! dit l'hôtelier qui avait hâte d'en finir, après cela, je reviens.
— Non, vous irez avec votre compagnie vous placer en ligne à la Taconnera pour présenter la hallebarde au passage de sa majesté.
— Moi!... s'écria Ginès qui se modérait à peine.
— C'est à vous seul qu'appartient cet honneur... de là vous escorterez notre seigneur et maître le roi jusqu'en son palais... où vous avez le droit de monter la garde toute la nuit.
— Moi ! répéta l'hôtelier avec désespoir.
— -C'est un de nos privilèges, et nul ne peut
nous les ravir, vous l'avez dit ; partez maintenant, je ne vous retiens plus.
—Partons ! s'écrièrent les soldat*, fiers d'a-
SEMAINE LITTÉ AIRE.
Un patriolP
voir h leur tête un pareil chef; et le désolé sergent, maudissant des dignités qui lui coûtaient si cher, s'éloigna pour veiller à la sûreté des maisons de Pampelune, jetant un regard de regret et d'effroi sur la sienne qu'il laissait livrée nu pillage.
Cependant, fidèle aux instructions qu'il avait reçues, et tenant, en honnête garçon, à gagner la récompense qui lui avait été promise, Piquillo s'était élancé, comme nous l'avons vu plus haut dans les différentes rues qui s'offraient à ses regards et qui alors étaient presque désertes. Vivent les tuerosî criait-il en conscience et de toute la force de ses poumons ; vivent les fueros !... Personne ne lui disait le contraire ! les uns n'osant se prononcer encore, les autres ayant une opinion opposée, et le plus grand nombre n'en ayant aucune. Seulement, deux ou trois petits garçons qui étaient pour le moment sans occupation et qui erraient dans la rue en amateurs, population facile à entraîner et qui suit volontiers le premier tambour ou le premier spectacle qui passe, deux ou trois petits garçons se joignirent à lui et vinrent en aide à son gosier déjà fatigué. Leur cortège se grossit bientôt de tous les enfans qui se trouvaient sur leur route, et le jeune général continuait sa marche sans que rien ne l'arrêtât, criant toujours : Vive les fueros ! lorsqu'au détour d'une rue déboucha un autre corps d'armée à peu près de la même force et du même âge, mais non pas de la même opinion ; ceux-ci criaient résolument et à tue-tête: A bas les fueros!* Entre des partis si différera le combat paraissait inévitable ; mais à la grande surprise des combattant, on vit tout à coup les deux généraux s'arrêter, se tendre la main et s'embrasser.
— C'est toi, Piquillo 1
— Toi, Pedralvi!
—Que fais- tu là?
— Je crie.
— Et moi aussi !... des gens qu'on disait appartenir au comte de Lémos distribuaient de l'argent pour crier : A bsJÉIjes fueros ! J'ai touché pour ma part trois ftaux, et je crie pour cette somme là...
— Moi, dit Piquillo, d'un air modeste, on m'a seulement jaunis un réal !
— Il y a bieflplus d'avantages avec l'autre ! s'écrièrent les soldats de Piquillo en passant sous les drapeaux opposés.
Et les deux armées combinées n'en firent plus qu'une, qui continua sa marche séditieuse aux cris raille fois répétés de :
— A bas les fueros !
Rien jusque-là ne leur avait fait concurrence dans leur promenade, et ils pouvaient se croire le monopole exclusif des rues de Pampelune ; mais tout à coup s'offrirent à eux de véritables soldats, avec un véritable sergent et de véritables hallebardes !
C'était, on l'a déjà deviné, le corps comman-
dé par Gincs Pérès de Hila, qui s'avançait in- ^< trépidement sur eux et sans se laisser intimider parle nombre.
Les coalisés s'arrêtèrent et les deux chefs tinrent conseil.
— Bas les armes ! cria le sergent en s'avançant toujours : bas les armes !
Vu que les alliés n'en avaient pas, cette proposition n'avait, pour eux. rien de déshonorant; mais ce qui commençait à les inquiéter et a jeter de l'indécision dans leurs mouvemens, c'est que le sergent avait ordonné à ses troupes de croiser la hallebarde. Pour dérouter cette manœuvre, les deux généraux, bien sûrs de vaincre leur ennemi à la course, s'écrièrent:
— Sauve qui peut!
Le commandement fut à l'instant exécuté,
et les coalisés faisant volte-face, s'élancèrent dans une rue qui était derrière eux; par malheur cette prétendue rue n'en était pas une et n'en avait que l'apparence : c'était ce que de nos jours on appelle une impasse, et ce que nos pères nommaient franchement un cul de sac.
Dans ce défilé étroit, où presque toute l'armée alliée était venue s'engouffrer, la résistance était inutile : il n'y avait plus rien à espérer... pas même une déroute... car la fuite devenait impossible et la victoire de Pérès était complète.
Il en usa avec plus de modération qu'on aurait pu le croire dans l'enivrement du triomphe; peut-être aussi l'embarras de garder tant de captifs contribua-t-il autant que la clémence au parti généreux qu'il adopta; il se contenta d'emmener prisonniers Piquillo et Pedralvi, et renvoya dans leurs foyers respectifs ceux qui en avaient. Quant à ceux qui n'en avaient pas, on les laissa libres sur parole et sur le pavé du roi.
L'intention du sergent était de conduire luimême en lieu sûr les deux jeunes chefs de l'insurrection ; mais le jour baissait et déjà l'on entendait retentir par toute la ville le son des clairons et des tarajxuirs municipaux. Le roi se disposait à faire 4 sjn entrée aux flambeaux et il n'y avait pas de temps à perdre pour gagner laTaconnera et se mettre en ligne avec sa compagnie ! Pérès chargea donc deux de ses hommes d'armes de conduire la^deux prisonniers chez lui à l'hôtellerie du SoMl-d'Or, de les enfermer dans une cave vide qu'il désigna spécialement à cet effet, et de revenir au plus vite le rejoindre à l'endroit où la compagnie devait se tenir pour le passage de Sa Majesté.
Chargés des instructions de leur chef qu'ils promirent d'exécuter avec célérité et intelligence, les deux hommes d'armes improvisés partirent, emmenant leurs prisonniers, dont ils répondaient corps pour corps.
Quant à nos deux héros, vaincus mais non découragés, ils marchaient en silence, échangeant seulement des regards qui voulaient dire: que faire? qu'allons-nous devenir? comment
ious sauver? Et Piquillo. il faut lui rendre justice, ne pensait point à lui dans ce moment ; il ne rêvait qu'aux moyens de délivrer sou compagnon ! Mais quoiqu'il ne manquât ni de sagacité, ni d'esprit, ni d'audace, l'entreprise était presque impossible ; leurs gardiens les avaient pris, non pis au collet, ce qui, vu l'état délabré de leurs vêtemens, aurait offert peu de prise et surtout peu de sûreté ; mais, grands, forts et vigoureux, ils tenaient et serraient par le bras les deux jeunes enfans, dont l'un était faible et maladif, et dont les petites jambes avaient peine h suivre les pas rapides de son guide. Cependant, et dans un endroit de la rue où le soleil avait changé la boue en poussière, Piquillo feignit de trébucher et tomba une main en terre ; nous avons dit que de l'autre il était retenu par son gardien, qui le releva brutalement et avec une rude secousse ; mais en touchant le sol, l'enfant avait ramassé une poignée de poussière, que sa main fermée serrait précieusement, et, au détour d'une rue, il la lança dans les yeux du hallebardier qui tenait Pedralvi, en lui criant : Sauve-toi, frère ! Celui-ci ne se le fit pas dire deux fois et s'élança rapidement, en jetant sur son compagnon un regard de reconnaissance et de dévoûment qui semblait lui dire : A bientôt !
Cette généreuse action valut au pauvre Piquillo une grêle de coups, non seulement de son gardien, mais de celui de Pedralvi, qui, après s'être frotté les paupières, n'apercevant plus qu'un seul prisonnier, fit retomber sur lui toute la colère qu'il destinait à l'autre. Surveillé désormais par deux gardes au lieu d'un, aucune chance de salut ne pouvait plus s'offrir à Piquillo, et il arriva au Soleil-d'Or, où, conformément aux ordres du sergent, il fut écroué dans une cave dont les portes massives furent fermées sur lui à double serrure.
Les hallebardiers coururent rejoindre leur chef et lui faire part du succès de cette dernière expédition, en mettant, comme c'est Tusage dans toutes les relations de batailles perdues, l'échec qu'ils avaient essuyé sur le compte d'un hasard impossible à prévoir.
En ce moment, le cortège royal venait de franchir la porte de Charles-Quint, et entrait dans la ville de Pampelune au son des cloches, aux acclamations de la multitude, à la lueur des flambeaux qui entouraient les voitures et des feux qui étiocelaient a toutes les croisées.
Des trompettes ouvraient la marche; puis venait une partie de la cour. Les dames en carrosse d'apparat, et les premiers seigneurs du royaume couverts de superbes habits, et suivis de tous les gentilshommes de leurs maisons. Tous ces grand s d'Espagne qui autrefois ne vivaient que dans les camps et sous les armes, infidèles a leur origine guerrière, ne menaient plus maintenant qu'une vie molle et fastueuse. Le ministre avait rappelé auprès
SEMAINE LITTÉRAIRE
du roi toutes les grandes familles que Philippe II avait reléguées dans leurs terres et dans leurs châteaux. Elles ne rentrèrent à la cour que pour rivaliser entre elles de luxe et d'éclat; afin de plaire au ministre et au roi, elles dépensaient en magnificences les revenus de leurs maisons; conservant leur fierté, perdant leur indépendance, mais donnant à la cour de Philippe III un éclat factice jusqu'alors inconnu, mélange de faste et de cérémonial qui fit longtemps l'envie de toutes les cours de l'Europe et que ne surpassèrent même pas, depuis, les splendeurs de Louis XIV.
La foule saluait à leur passage les ducs de Tlnfantado et de Médina, de Rioseco, d'Escalona, d'Osuna, puis les Médina Sidonia et les Ousman, tous ces grands noms autrefois soutiens de la monarchie, aujourd'hui ornemens de la cour.
Paraissaient ensuite les rois d'armes; puis Tenaient ou plutôt auraient dû venir les gardes espagnoles et wallonnes, qu'on avait remplacées ce jour-là par des ouvriers de Pampelune armés de piques; puis les corps des bourgeois et notables commercans, déguisés en hallebardiers, et salués par les cris frénétiques de la foule, composée de leurs parens, amis et concitoyens, qui les reconnaissaient, se les montraient du doigt et échangeaient avec eux des signes de tête et de main peu en harmonie avec la rigueur de la discipline militaire.
Derrière ce corps improvisé à la hâte s'avançaient des hérauts d'armes escortant le grand garde des sceaux.
Après celui-ci, marchaient deux mules qui portaient, sous un baldaquin aux armes de Léon et de Castille, une sorte d'estrade couverte d'une étoffe verte sur laquelle se trouvait une cassette de velours cramoisi qui renfermait le sceau du roi.
Quatre massiers portant leurs masses d'armes les suivaient; puis enfin paraissaient le carrosse du roi et celui du ministre, entourés de tous les dignitaires du royaume qui leur servaient de cortège; des alguazils et des fami liers du saint office fermaient la marche.
C'est dans cet ordre que Philippe III arriva an palais du vice-roi, ou le gouverneur et les magistrats de Pampelune l'attendaient. II répondit aux acclamations de la foule par un salut de la main affable et gracieux, mais d'un •ir distrait qui fit supposer qu'il était en proie à quelque préoccupation, et il n'en avait aucune. Vrais ou faux, les témoignages de joie ou de dévoûraent dont il était l'objet ne lui causaient ni peine ni plaisir. Tout jusqu'alors lui avait été indifférent, rien n'avait excité ses désirs, et la suite seule pouvait prouver si le fond de son caractère était une haute philosophie ou une extrême indolence.
Philippe III était de petite taille, bien fait; son visage était rond, agréable, blanc et ver-
meil ; il avait les lèvres de sa famille. On lui avait appris à montrer une certaine dignité dans sa démarche, mais du reste son extérieur était agréable et sans prétention. On ne sait s'il connut jamais les causes de la mort de sou frère don Carlos; mais ce nom seul répandait sur sa physionomie une teinte de mélancolie et de terreur, et le respect qu'il portait au terrible Philippe II, son père, ressemblait beaucoup à de l'effroi ; aussi avait-il passé sa jeunesse dans une obéissance absolue et dans une complète oisiveté. Il était alors dans sa vingt-deuxième année, mais le développement de ses forces physiques s'était fait avec tant de lenteur... que tout chez lui semblait en retard, et il ne connaissait encore ni la vivacité de la jeunesse, ni ses espérances, ni ses passions.
En descendant de la voiture, il s'appuya sur le bras de don Juan d'Aguilar, qui attendait au palais l'arrivée de son souverain. Celui-ci voyant l'air triste du vieux soldat, lui demanda avec bonté s'il ne souffrait pas, ne pouvant supposer qu'aucune autre peine pût l'affecter en ce moment. Don Juan entendant le roi témoigner sa satisfaction au comte de Lémos, voulut hasarder quelques observations respectueuses sur l'état actuel des choses et sur la situation de Pampelune; Philippe l'écoutait avec un embarras et une gêne visibles où respirait non le mécontentement mais la crainte d'avoir à soutenir un entretien sérieux ; aussi regardait-il autour de lui avec inquiétude, comme quelqu'un qui attend ou cherche du secours, et lorsqu'enfin il aperçut le comte de Lerma qui marchait derrière lui, il respira plus à l'aise, et sembla l'engager à prendre part à la conversation. Mais, à la vue du ministre, don Juan d'Aguilar avait gardé le silence ; le roi l'en remercia par un sourire et se hâta de gagner ses appartemens, fatigué qu'il était du voyage et de la chaleur de la journée. En traversant la longue galerie qui conduisait à sa chambre à coucher, il découvrit dans la foule qui se tenait sur son passage un pauvre moine franciscain qui se haussait sur la pointe des pieds afin d'apercevoir le roi. Philippe quitta le comte de Lerma, le gouverneur et les courtisans qui l'entouraient, s'approcha du moine, s'inclina avec respect et lui demanda sa bénédiction que celui-ci lui donna en rougissant d'orgueil et de plaisir. Un murmure d'approbation accueillit cette nouvelle preuve de la piété du jeune monarque, et, après une journée si bien commencée et si bien finie, le roi des Espagnes et des Indes alla se livrer au sommeil.
Quant au comte de Lerma qui, en présence du roi, avait accueilli don Juan d'Aguilar avec la plus grande distinction et le sourire sur les lèvres, il reprit tout à coup son air impassible et une figure de marbre oui sembla se refléter sur celle du vieux gentilhomme : celui-ci salua d'un air glacé, et tous deux se séparèrent.
Deux heures après, tout le monde dormait ^Bans le palais. Le ministre seul veillait pour savoir ce qui s'était passé dans la journée, et, pour en avoir une idée bien exacte, il avait voulu ne s'en rapporter qu'à lui-même et lisait avec la plus grande attention les rapports qu'on venait de lui adresser, rapports détaillés et des plus véridiques, car ils avaient tous été rédigés par des témoins oculaires.
On y parlait d'abord du rôle important qu'avait joué le corrégidor Josué Calzado de las Talbas. homme dangereux par son caractère, par son crédit, par la haute influence qu'il exerçait sur le peuple, dont il était l'idole, et que dans la journée même il avait soulevé et apaisé à son gré.
Le ministre appuya sa tête dans ses mains, et après quelques instans de réflexion il murmura ces mots :
— C'est vrai, c'était un homme à ménager,
2ue j'ai peut-être eu tort de faire attendre et e mécontenter, il faut le gagner à tout prix et se l'attacher à jamais...
Et il écrivit sur ses tablettes : cil y a une place de corrégidor-mayor vacante à Tolède... y nommer don Josué Calzado, en attendant mieux. >
11 poursuivit la lecture des rapports qui différaient, il est vrai, sur les causes de l'émeute ; mais presque tous s'accordaient à dire que le premier moteur avait été un certain barbier, Aben-Abou, dit Gongarello, maure d'origine, qui avait commenté à haute voix et avec des paroles injurieuses l'ordonnance de police affichée dans les rues et qui concernait l'entrée de sa majesté à Pampelune.
— Ah ! cela ne m'étonne pas, s'écria le ministre avec un air de satisfaction orgueilleuse, je l'ai toujours dit! C'est cette population mauresque qui fomente dans le royaume tous les troubles et toutes les séditions. Ce sont des ennemis qui habitent et possèdent nos plus belles provinces, et tant qu'ils n'en seront pas expulsés, il n'y aura pour l'Espagne ni repos, ni prospérité. Ce qu'aucun homme d'état n'a encore osé tenter, je le ferai, moi, don Sandoval y Roy as... comte de Lerma.
Il s'arrêta, sourit orgueilleusement et regardant autour de lui pour s'assurer qu'il était bien seul... il ajouta lentement et à voix basse : moi ! roi d'Espagne ! !
Puis, reprenant la suite des idées que ce mouvement d'orgueil et ce retour sur lui-même avait un instant interrompue.
— Oui, se dit-il, c'est une entreprise qui demande de l'habileté... de l'audace... du temps! du temps surtout! et j'en ai... oui, j'en ai, continua-t-il avec confiance, le roi est jeune, et nous régnerons longtemps!... J'y penserai, répétat- il plusieurs fois, j'y penserai! et en atten-
I) s'arrêta et écrivit sur ses tablettes : c Fai-
re payer aux maures de la Navarre les frais de la révolte... en les frappant d'un nouvel impôt... que l'on pourra étendre plus tard aux maures de Valence et de Grenade... faire surveiller le barbier Ben-Abou dit Gongarello [par l'inquisition et, à la première occasion, le bannir de Pampelune et de la Navarre, peut-être mieux... si c'est possible, car il a des complices qui s'entendent et correspondent avec lui... la rapidité même de cette émeute le prouve évidemment. »
Puis, se levant et se promenant dans son cabinet avec un air de contentement intérieur.
— Quel avantage pour un ministre, s'écriat-il, de tout étudier, de tout compulser par luimême... Ainsi, seulement, l'on est sûr de ne pas être trompé... et l'on peut, comme moi, tenir d'une main ferme les rênes du royaume.
Puis, jetant, encore un coup-d'œil sur les différens rapports, il vit une masse de plaintes adressées à tous les corrégidors de Pampelune par des bourgeois de la ville, curieux inoffensifs, se trouvant dans l'émeute pour leur plaisir et réclamant leurs bourses, leurs chapelets, leurs chaînes en or, ou leurs manteaux qui avaient disparu à la faveur de la sédition : détails de police qui ne me regardent point, dit le ministre en souriant ; il poursuivit cependant et lut ce qui suit :
c On avait remarqué dans la foule plusieurs gens de mauvaise mine, agissant sur plusieurs points à la fois et ayant l'air de correspondre et de s'entendre avec un certain capitaine nommé Juan Baptista Balseiro, qui leur donnait des ordres... gaillard d'autant plus suspect qu'au moment le plus chaud de la révolte, une entreprise audacieuse avait été tentée contre l'hôtel de Victoria no Caramba, trésorier de la couronne pour la ville de Pampelune. On a vu un homme dont le signalement ressemble beaucoup à celui du capitaine Juan Baptista Balseiro sortir par le jardin de l'hôtel avec un de ses compagnons. Tous les deux emportaient la caisse de Victoriano Caramba, qui heureusement était presque vide, grâce aux cent mille ducats que, l'avant-veille, son excellence le comte de Lerma avait fait tirer sur lui. »
— C'est vrai, se dit le comte, pour des dépenses à mon château de Lerma, sans cela c'eût été pris ! j'ai sauvé cela à l'Etat.
Et, tout en s'applaudissent de ses talens politiques et financiers, le premier ministre de la monarchie fit comme le roi des Espagnes et des Indes, et se livra au sommeil.
Pendant ce temps, d'autres veillaient à sa porte et à celle du roi ; c'étaient les hallebark die i*8 de Pampelune, militaires par hasard et bourgeois de leur état, qui n'osaient dire à quel point ils trouvaient disgracieux l'honneur de se promener dans le palais du roi, l'arme sur l'épaule, durant toute une nuit, au lieu de la passer tranquillement chez eux et dans leur lit.
SEMAINE LITTÉRAIRE
Mn
Maitre Truxillo surtout, de faction dans la grande galerie, semblait supporter avec plus d'impatience que tout autre la faveur dont il jouissait.
— De quoi vous plaignez-vous ? lui dit avec un accent goguenard une voix qui lui était bien connue, vous êtes dans l'exercice de vos droits.
— Quoi ! c'est vous ! s'écria le tailleur, vous, maitre Gongarello au palais !
— Moi-même, répondit le barbier avec résignation. Lee honneurs sont venus m 'atteindre malgré moi, et je les subis sans me plaindre.
— Vous, du moins, vous n'avez pas comme moi une femme que des dangers peuvent menacer en votre absence, car je pense toujours à ma maison abandonnée !...
— N'est-ce que cela ? répondit le malin barbier, rassurez- vous... vous avez des amis qui ne vous feront point l'injure d'aller loger ailleurs que chez vous !..
— Que voulez-vous dire ?
— Que c'est le brigadier du régiment de l'infante, votre anoien hôte Fidalgo d'Estremos, qui a apporté au gouverneur les ordres du roi...
Maître Truxillo poussa un cri d'effroi, et voulut s'élancer hors du palais, mais les portes en étaient fermées, et tous ses compagnons lui crièrent qu'on n'abandonnait point son poste quand il s'agissait de défendre les fueros et l'honneur du pays. Hélas ! en fait d'honneur Truxillo ne pensait qu'au sien, et il poussa un profond soupir.
LE CAPITAINE JUAIf BAPTISTA BALSKIRO.
Maître Truxillo ne fut pas le seul qui passa une mauvaise nuit. Piquillo était depuis plusieurs heures renfermé dans la chambre à coucher souterraine qu'on lui avait donnée à l'hôtellerie du Soleil-d'Or. L'hôtelier, retenu au palais par ses fonctions civiques, n'avait pu, à son grand regret, rentrer chez lui, et Coëllo, son majordome, maître en chef en son absence, décida qu'il était convenable de boire à la santé du patron et à sa nouvelle dignité. Il avait donc convié tous les gens de l'hôtel à manger les reliefs de la journée, ce qui paraissait assez juste. Après avoir donné à dîner à tput le monde, il est bien permis de pensera soi. Mais nul ne songeait au pauvre Piquillo, qui, bien des fois déjà, avait fait le tour de la cave où il était retenu comme prisonnier d'Etat. Aucune issue, qu'une porte cadenassée et verrouillée ; point d'autre jour que celui qui venait d'un soupirail étroit, fermé pnr un barreau de fer; enfin aucun meuble, si ce n'étaient deux vieux tonneaux, jadis pleins d'un assez bon vin de Benicarlo, qui avait servi autrefois à l'hôtelier à faire six on sept pièces de Xérès ou d'Alicante.
Après avoir cherché à ébranler la porte qui résistait à ses efforts, crié vainement et appeji à son secours, Piquillo s'était assis sur um des futailles, et là, s'il faut le dire, tout son courage l'avait abandonné ; notre héros s'était mis à pleurer! Mais quel héros est sans faiblesse? et pu Ï8 le nôtre n'avait pas soupe, et son déjeuner du matin était depuis longtemps oublié, grâce à l'exercice et aux manœuvres militaires de la journée. II pleurait donc, et de plus, quoiqu'il ne fût pas peureux de son naturel, l'obscurité où il se trouvait lui inspirait une terreur dont il ne pouvait se défendra.
Tout a coup il entendit de grands cris, et crut sa dernière heure arrivée ; c'étaient le majordome et les gens de la maison, échauffés par la bonne chère et par le vin du patron.
Assis autour d'une grande table dans la plue belle salle de l'hôtel, ils se faisaient servir par Juanita, avec qui nous avons déjà fait connaissance, jeune fille d'une douzaine d'années, vive, accorte, et pas fière, commandée et grondée par tout le monde, et dans ce moment encore servante des serviteurs.
— Va nous chercher à la cuisine, lui cria le majordome d'un ton de maître, ces deux perdrix intactes qui sont revenues de la salle numéro neuf; les convives devaient être des amoureux. car ils ne mangeaient pas.
Le moindre amphitryon a ses flatteurs, et cette saillie du majordome excita un long murmure d'approbation... C'est ce bruit qui avait effrayé Piquillo ; il tressaillit, et prêtant une oreille attentive, il écoutait encore. Soudain un rayon de la lune vint par l'étroite ouverture qui donnait sur la cour, éclairer son cachot, lumière soudaine qui fut un instant éclipsée par un corps étranger, lequel s'approcha doucement du soupirail, y resta un instant, puis s'enfuit rapidement, et une perdrix tomba, toute rôtie, aux pieds de Piquillo.
— Je vous jure, mons eur le majordome, disait un instant après, dans la salle à manger, une douce voix de jeune fille, je vous jure qu'il n'y en avait qu'une.
— C'est bien étonnant, dit Coëllo, j'en avais mis deux de côté.... à moins que ces messieurs..., et son œil défiant faisait le tour de la table ; mais parmi les garçons et marmitons du Soleil-d'Or aucun ne pouvait raisonnablement être soupçonné d'un trait d'indélicatesse et d'égoïsme pareil.
Piquillo eut donc h souper comme il avait en à déjeuner, par les soins de Juanita et aux frais de l'ennemi, chez lequel il se trouvait ainsi logé et nourri. Il l'eût volontiers dispensé du logement, et son esprit inventif se mit à en chercher les moyens. Le soupirail était bien étroit et un barreau de fer le rétrécissait encore de moitié ; mais Piquillo était si maigre et si chétif, qu'il lui semblait pouvoir, sans beaucoup de peine, quoiqu'il eût soupe, passer
par cette étroite ouverture ; le difficile était d'y atteindre; mais un bon repas et l'amour de m liberté doublent les forces, et le prisonnier parvint avec des efforts inouïs à placer les deux feuillettes vides l'une sur l'autre. Il monta alors à l'escalade, et, non sans se meurtrir rudement, non sans se déchirer la figure, il vint à bout de passer entre le barreau et le mur sa tête, qui bientôt entraîna le reste du corps. Le prisonnier se trouva ainsi dans la cour de l'hôtel.
Piquillo, mendiant et vagabond, n'avait aucune idée de religion et de morale, et ne connaissait Dieu que par les jurons qu'il entendait chaque jour et où son nom se trouvait mêlé ; cependant, malgré lui et sans savoir pourquoi, un instinct ou un besoin de reconnaissance le fit tomber à genoux. Quoique ses lèvres ne proférassent aucune parole, quoique son cœur n'adressât au ciel aucune action de grâce, c'était là une prière, une prière ardente et pure, qui s'éleva sans doute jusqu'au trône de l'Etemel.
Le prisonnier était sorti de son cachot, mais non pas de l'hôtel, et la cour où il se trouvait était entourée de murailles si hautes qu'il ne pouvait espérer en atteindre le chaperon, et encore moins redescendre de l'autre côté dans la rue.
Piquillo, déconcerté et découragé, ne trouvait rien, n'inventait rien. II était de nouveau tombé dans l'abattement, et calculait avec désespoir qu'il n'avait fait que changer de prison, et que personne désormais ne pouvait lui venir en aide. II se trompait... son cœur lui avait fait deviner Dieu, sa générosité lui avait donné un ami, et lui, qui le matin n'avait rien, venait d'acquérir en un jour deux trésors, deux consolatious : la religion et l'amitié.
Il vit tout à coup apparaître au haut du mur une ombre, puis, un rayon de la lune sortant des nuages éclaira une tête brune qui regardait dans la cour avec attention et prudence... O bonheur!... c'était Pedralvi! Piquillo voulut crier; un geste de son ami lui fit signe de garder le silence, et un instant après le bohémien était à califourchon sur le mur, s'efibrcant de tirer à lui une petite échelle longue et légère
Sui lui avait servi à gravir jusque-là. L'éhelle enlevée, non sans peine, fut bientôt mise en travers du mur, puis descendue du côté de la cour, et Piquillo, après l'avoir assujétie, monta à son tour jusqu'au faîte du mur où Pedralvi l'attendait. Voici donc les deux amis l'un près de l'autre, face à face, et tous deux à cheval sur le chaperon, s'embrassant, se félicitant et s'interrogeant.
— C'est toi, Pedralvi, toi qui viens à mon secours !
— Eh carracho ! tu m'avais sauvé, j'en fais autant.
— Et si je n'avais pas été, par bonheur, dans cette cour ?
— Je t'aurais cherché ailleurs.
— Mais j'étais dans la cave.
— J'y serais descendu... Je te savais prisonnier dans l'hôtel, cela suffisait... et, n'importe comment, je t'aurais délivré.
— Et si on t'avait pris ou battu ?
— Cela me regardait! Depuis le commencement de la nuit je suis là dans la rue.
— A quoi faire ?
— A rôder et à attendre...
— Quoi ?
— Une occasion; et il en est arrivé une...
cette échelle.
— Où l'as-tu trouvée ?
— Ici en face, chez Truxillo le tailleur.
— Tu l'as été prendre ?
— Non... elle est descendue toute seule par la fenêtre d'un pavillon, et un instant après j'ai vu descendre, enveloppé d'un manteau...
— Un voleur ?
— C'est possible... un jeune voleur... il était jeune ; et une voix douce lui disait : Prenez garde... Moi alors j'ai crié tout haut: A la Sainte-Hermandad!... La fenêtre s'est vivement refermée, le cavalier a Sauté à terre et s'est enfui... Moi j'ai saisi l'échelle, et me voilà. Maintenant descendons, car quoique l'on soit bien ici, nous causerons encore mieux en bas et de l'autre côté.
Et les deux amis, réunissant leurs efforts, enlevèrent facilement l'échelle, oui était restée plantée dans la cour du Soleil -d'Or. Ils la laissèrent glisser dans la rue, et Pedralvi voulant absolument faire les honneurs de son escalier à Piquillo, celui-ci descendit le premier.
En ce moment la lune disparaissait derrière un nuage épais. L'hôtel, le muret la rue étaient rentrés dans une profonde obscurité, et Pedralvi, n'apercevant plus son ami, lui disait à voix basse :
— Descends avec précaution, car il y a une vingtaine de pieds au moins... Es-tu en bas?
dis- le moi.
— Oui, m'y voici !
Mais au moment ou Pedralvi s'apprêtait à le suivre, une main vigoureuse renversa l'échelle, saisit fortement Piquillo, et on entendit une voix de basse-taille s'écrier :
— Aller sur nos brisées et nous faire concurrence... D'où venez-vous ainsi, petit drôle ?
Cette voix était celle du capitaine Juan Bnptista Balseiro, qui, dans la séance du matin sur la place publique, s'était prononcé avec tant d'énergie en faveur des cortès.
— Seigneur cavalier, s'écria Piquillo, seigneur cavalier, vous vous trompez ! je ne suis pas un voleur '
— Et quand ce serait !
SEMAINE LITTÉRAIRE
— Je vous jure que non ; je ne flûs pas un si vilain métier.
Et Piquillo sentit la main du capitaine serrer son bras comme dans un étau ; la douleur lui arracha un cri.
— Laissez-moi... Laissez-moi. si vous êtes de la Sainte- Her ma ndad ou des hallebardiers de la ville.
— Ni l'un ni l'autre... Mais puisque tu sors de cette maison, tu pourras nous donner des renseignemens dont nous avons besoin.
— Je n'en ai pas.
— N'importe, tu nous suivras.
— Je ne le peux pas... laissez-moi ; j'ai un ami qui m'attend.
— Où ca ?
— Au haut de ce mur.
Et Pedralvi s'écria :
— Oui. seigneur cavalier; ne lui faites pas de mal, et relevez l'échelle pour que je puisse descendre, sinon je crie au secours.
Un des hommes qui accompagnaient le capitaine porta la main à un pistolet qu'il avait à sa ceinture: Juan Baptista l'arrêta en lui disant;
— Y penses-tu ? Un pareil bruit à cette heure... et pourquoi ?... De ces deux oiseaux de nuit, un seul me suffit, et je l'emmène!
— A moi, au secours ! cria Piquillo.
— Au secours ! répéta Pedralvi qui, de sa position élevée, se faisait encore mieux entendre.
— Au secours ! répétèrent le majordome, les garçons et marmitons du Soleil -d'Or, qui passaient la nuit à table et qui se mirent aux fenêtres de l'hôtel, ou se précipitèrent dans la cour.
Mais, à ce bruit et a ce déploiement de forces inattendues, le capitaine et ses gens s'étaient éloignés, entraînant leur capture.
Juan Baptista Balseiro, qui avait porté en sa vie beaucoup d'autres noms, avait une origine aussi peu connue que son existence : les uns le disaient Napolitain, d'autres Maure de naissance : il tenait peu à sa famille, qui le lui rendait bien ; il ne s'était jamais inquiété de son pays et n'en préférait aucun, les ayant à peu près parcourus tous, et, pour des raisons à lui connues, n'en ayant jamais rencontré un où il lui fut permis de résider! Depuis quelques temps il exploitait l'Espagne, et ce n'était pas sans motif que lui, qui avait beaucoup vu et beaucoup étudié, trouvait que de tous les gouvernemens de l'Europe, c'était celui qui offrait alors le plus d'avantages et de sécurité aux gens de sa profession. La police y était peu gênante, le désordre était partout, la surveillance nulle part, et Juan Baptista. après une vie aussi agitée et aussi errante, s'était enfin décidé à se fixer dans ce beau pays, qui d'ailleurs, s'il faut le dire, était presque le sien. Le capitaine était en réalité d'origine portugaise;
il avait déjà quelques années lorsque, sous le règne du feu roi Philippe II, le Portugal avait été réuni à l'Espagne, par la grâce de Dieu, les constitutions du royaume et une armée de trente mille hommes, commandée par le duc d'Albe.
Un des principaux seigneurs portugais, dom Henrique, de la famille de Villaflor, vendu secrètement à Philippe II, avait puissamment contribué à cette conquête, et, en récompense de ses services antinationaux, le roi l'avait créé comte de Santa rem. Or, quelques années auparavant, et vers l'époque de la Saint- Jean, le comte de San tare m, parcourant dans une partie de chasse la Sierra-Dorso, l'une des plus belles montagnes de l'Alentéjo, fut arrêté par l'orage et la pluie, et forcé de se réfugier dans une méchante hôtellerie, la seule qui s'offrît à lui. Géroniraa, femme d'un contrebandier, alors absent, lui en fit les honneurs. Géronima était jeune, coquette, pas trop belle et même rousse ; mais en temps de pluie, on n'est pas difficile : le gentilhomme portugais fut aimable et galant par désœuvrement; et moins d'une année après il était dans son château sur les bords du Tage, lorsqu'on lui annonça qu'une montagnarde venant de l'Alentéjo demandait à lui parler, et il vit paraître la femme du contrebandier, Géronima, portant dans ses bras un petit garçon gros et fort qui criait et mordait sa nourrice: c'était le capitaine dont nous traçons la biographie, nommé par sa mère J uan Baptista, en mémoire de saint Jean, heureuse époque de sa naissance.
Il paraît que cette époque rappelait des souvenirs moins agréables au comte de Santarera, qui, lui-même, était marié ; car il tourna brusquement le dos à la Géronima et lui fit donner par son intendant vingt-cinq ducats, avec la défense formelle de jamais se présenter devant lui. Ce furent les seuls rapports qui existèrent jamais entre le capitaine et le noble auteur de ses jours.
Du reste, Juan Baptista était grand, bien fait et ressemblait à son père, le gentilhomme, d'une manière effrayante pour l'honneur de son autre père le contrebandier Geronimo Balset-" ro; mais celui-ci, moins jaloux de sa femme que de sa gourde d'eau-de-vie et de sa carabine, ne s'inquiéta guère de la figure de l'enfant, l'emmena avec lui dans la montagne aussitôt qu'il put marcher, et lui apprit, dès son plus jeune âge, à faire le coup de fusil, exercice dont Juan Baptista s'acquittait à merveille. Bientôt se développèrent en lui avec une facilité prodigieuse une foule de mauvais penchans, provenant sans doute de ses deux natures réunies et combinées ; le sang qui coulait dans ses veines et l'éducation qu'il avait reçue. D'abord il battit sa mère, la pauvre Géronima, qui depuis longtemps, était bien revenue de ses idées de grandeur et d'ambition, et qui, tous les jours, en voyant son fils,
PJQUILLO ÀLLIAGA.
regrettait de s'être alliée à la noblesse ! Eûsoite il vola son père et s'enfuit de la maison paternelle et de l'AIentéjo, où il ne reparut jamais. C'est ainsi qu'il fit ses adieux a sa famille et à son pays.
Il serait difficile de le suivre dans la vie qu'il mena depuis, vie insouciante et joyeuse ; car le capitaine aimait le vin, la bonne chère, les dames, toutes les jouissances de la vie et surtout les pistoles, doublons et lingots d'or et d'argent par qui on se les procure; vie aventureuse, composée de bons et de mauvais jours, incidentée d'alguazils, de juges, de tribunaux, ornée d'évolutions et de combats sur terre et sur mer; égayée de ruses et de tours d'adresse; parsemée d'expéditions ingénieuses ou hardies dans les villes, dans lés plaines, dans les montagnes. Une telle existence eût été, en un mot, le livre le plus varié, le plus philosophique et le plus instructif de l'époque, si le capitaine eût songé, comme tant d'autres, à nous laisser ses mémoires ; mais occupé chaque jour à en amasser les matériaux, il n'avait pas le temps de les écrire.
D'abord, et sous Philippe II, lors de la première révolte des Maures, au moment où le roi, l'inquisition et tout le clergé du royaume avaient posé en principe qu'il fallait les exterminer ou les convertir, le capitaine, jeune encore, avait spéculé sur la conversion, et par une ruse adroite, que lui inspira sans doute saint Jean-Baptiste, son patron, il allait de province en province, se donnant pour un Arabe descendant des Maures de Grenade, pauvre infidèle, élevé dans l'idolâtrie et dont les yeux ne demandaient qu'à s'ouvrir à la lumière ! Les curés, les évoques, les membres du saint-office, les grandes dames, dévotes et zélées catholiques, s'empressaient alors de l'instruire, en commençant au préalable par le loger, le vêtir et le nourrir dans leur palais ; puis, chacun se faisait un honneur et un devoir de tenir le néophyte sur les fonds baptismaux. Le capitaine comptait parmi ses parrains et marraines les plus grands seigneurs et les plus nobles dames du royaume. Enchanté d'une ruse si pieuse et si facile, qui lui réussissait si bien, il l'avait renouvelée sur tous les points les plus éloignés de l'Espagne ; il avait poussé le baptême jusqu'à l'abus, et l'inquisition, étonnée de cet hérétique éternel, toujours converti et toujours renaissant, commençait à prendre des informations que le capitaine ne jugea pas à propos de lui donner : il gagna les montagnes, reprit le commerce paternel, celui de la contrebande, qu'il n'avait, comme on vient de le voir, jamais cessé d'exercer ! II y a ici, dans son histoire, une lacune, un intervalle qu'on n'a jamais pu remplir... ce qu'on appelle dans l'histoire de tous les peuples les temps obscurs î Le capitaine disparut, sans qu'on pût savoir ce qu'il était devenu... ses ennemis prétendirent l'avoir
vu ramer pendant quelque temps à bord d'une galère ou caravelle catalane ; mais le capitaine n'en convint jamais, et ce qu'il y eut de certain, au contraire, c'est que lui et ses compagnons se trouvèrent, on ne sait comment, maîtres absolus du bâtiment catalan, dont l'équipage était mort subitement du scorbut, du typhus ou des quelques autres maladies auxquelles sont sujets les gens de mer. Ce qu'il y eut de prouvé, c'est que Juan Baptiste, qui, depuis ce jour, prit le titre de capitaine, se mit à courir la mer comme défenseur de la foi, poursuivant et pillant tous les navires de Tunis et d'Alger. Si parfois, parmi les barbaresques, il se trouva quelques riches bâti mens marchands chrétiens, la faute de ce hasard ne put être attribuée au capitaine, qui, dans le doute, prenait toujours, imitant ce pieux prélat qui dans un massacre où l'on avait peine à distinguer les hérétiques, disait aux soldats : « Frappez toujours, Dieu reconnaîtra les siens ! »
Pour plusieurs faits de ce genre que des casuistes de l'amirauté avaient mal interprétés, le capitaine fut poursuivi par les vaisseaux du roi, comme pirate et écumeur de mer. Ne voulant pas s'amuser à discuter avec des gens qui ne répondaient que par deux ou trois cents bouches à feu, le capitaine renonça à la marine, vendit son bâtiment, garda son équipage qui lui était dévoué, et rentrant dans la vie civile, s'établit pour le moment dans un endroit agreste et pittoresque situé entre la Sierra d'Oca et la Sierra de Moncayo, chaînes de montagnes qui séparent la Navarre de la Vieille et de Ta Nouvelle- Castille. Une grande route les traverse, et tous ceux qui vont de Pampelune à Burgos ou à Madrid, sont obligés de passer par la Sierra de Moncayo, dont l'aspect sauvage, les âpres rochers et les sombres forêts excitaient alors l'admiration des peintres et des voyageurs.
Ces avantages et d'autres encore avaient séduit le capitaine ; il avait remarqué une hôtellerie de modeste apparence fort bien située, isolée, solitaire, ombragée par un bois épais, non loin de la grande route. II acheta et paya comptant cette posada, à laquelle il fit tous les change* mens et embellisse mens qu'il jugea nécessaires. Il se fit hotellier pour son plaisir : c'était l'état de sa mère, et il s'y entendait à merveille, ce qui ne l'empêchait pas de faire souvent des excursions à vingt ou trente lieues à la ronde, en bourgeois, pour affaires de son commerce ou pour tonte autre spéculation, et nous l'avons vu, le jour même de la mémorable insurrection que nous venons de décrire, jouer à Pampelune un rôle important dans l'affaire des fueros de Navarre.
C'était en ses mains que le pauvre Piquillo était tombé. Le voyant descendre la nuit, par escalade, d'une riche maison, le capitaine avait eu d'abord trop bonne opinion de lui ; il l'avait pris pour quelque jeune confrère, pour un ap-
SEMAINE LITTÉRAIRE
prenti du moins. La candeur et la probité des réponses de PiquilJo Je détrompèrent bien vite ; mais on pouvait le former ; il était jeune, et Juan Baptista savait par lui-même qu'en commençant de bonne heure on arrive à tout ! Le capitaine avait de la prévoyance; c'était un homme d'inveotion autant que d'action ; il avait souvent pensé qu'un enfant adroit, intelligent, et dont Tâge éloignait toute défiance, pourrait rendre de grands services h la troupe qu'il avait l'honneur de commander, et Piquillo était à peu près ce qu'il lui fallait, moins ses principes, si toutefois on pouvait appeler ainsi quelques instincts honnêtes qui tenaient h si peu de chose que le moindre orage devait les déraciner.
Le regret le plus grand de Piquillo était d'abandonner son compagnon. Qu'allait devenir ce pauvre Pedralvi, qui s'était exposé pour le sauver? Mais bientôt il lui fallait penser à luimême. Juan Baptista et ses amis étaient sortis de la ville avant le point du jour ; quelques gens qui avaient l'air de marchands forains les attendaient hors des remparts avec des chevaux pour le capitaine et sa suite, et de plus avec deux mulets qui paraissaient pesamment chargés; mais un troisième ne portait rien, et le capitaine fit la grimace.
Une affaire si bien combinée! Victoriano Caramba nous a pris pour dupes !
— Ce n'est pas ma faute, capitaine, lui répondit un homme de petite taille, mais fort et trapu, Martin de Baralla dit Caralo, qui paraissait jouir d'une grande autorité : c'était le confident et l'ami de Juan Baptista, et le plus influent après lui.
— Ce n'est pas la faute du pauvre trésorier de Pampelone, si sa caisse était vide.
— Si vraiment, un trésorier est responsable des deniers du gouvernement, et il nous remboursera, à ses frais, ce dont il nous a fait tort.
—Vous ferez bien, capitaine ; mais je crois qu'avec le comte de Lerma, il faut changer de batteries et ne plus s'attaquer aux -caisses publiques.
— - Tu dis vrai, il n'y laisse jamais rien !
— C'est un grand ministre des finances !
— Heureusement qu'avec lui, nous nous retrouverons sur autre chose ! A cheval, et puisque, par malheur, nous avons un mulet qui marche à vide, mettez à la place du bagage qui nous manque celui-ci, dit-il, en montrant Piquillo, qui ne vaut pas l'autre. Mais n'importe, on verra à l'utiliser !... en route !
— Et la cavalcade partit au petit trot, marcha tout le reste de la nuit; traversa au milieu du jour un beau fleuve, dont Piquillo sut plus tard le nom, c'était l'Ebre, et quelques heures après, on commença à gravir la montagne et à s'enfoncer dans la forêt.
Piquillo ne comprenait rien aux conversations qu'il entendait durant la route; mais quand il rencontrait les yeux du capitaine ou de
son lieutenant, il perdait toute envie de leur en demander l'explication. Comme déjà dompté et fasciné par eux, il n'osait ouvrir la bouche, et se sentait saisi d'un sentiment de terreur inexplicable. Quand il arriva à la posada de Buen Socorro (l'hôtellerie de Bon- Secours), ce fut encore bien pis; l'hôtellerie était située au milieu des bois et des rochers, et Piquillo ne concevait pas quelles étaient les pratiques qui venaient y demander h dîner; il fallait être égaré pour s'y arrêter ; il y régnait surtout un silence effrayant que Piquillo comparait au bruit, à l'animation, au mouvement continuel qu'il avait remarqué dans l'hôtel du Soleil d'Or, lequel resta longtemps dans ses souvenirs comme l'image du paradis terrestre, comme un lieu enchanté et magique où il pleuvait des perdrix toutes rôties ; il en vint même à regretter la cave qui lui servait de prison et qui lui parut un séjour de délices, quand il la comparait aux appartemens du capitaine Balseiro. Il est vrai que le souvenir de Juaoita, si bonne et si gentille, et de son ami Pedralvi, si dévoué et si joyeux, lui rendaient encore plus sombre la terrible société dont il était entouré ; non pas qu'on le laissât manquer de rien, la table du capitaine était toujours bien servie ; le bon vin y circulait, et surtout Vagua ardientt (l'eau-de-vie) ; mais ce qu'il voyait ou entendait confondait ses idées et troublait sa raison, à peine formée ; les orgies finissaient souvent par des juremens, des imprécations et des disputes que Juan ne prenait même pas la peine d'apaiser : Vous n'êtes pas d'accord, mes en fans, disait-il parfois d'un ton paternel, battez-vous et que cela finisse ; et les couteaux étaient tirés et le sang coulait, et chacun d'admirer la douceur et la sage administration du capitaine. Quant à Piquillo, s'il criait, s'il tremblait, s'il pleurait à ce spectacle, chacun haussait les épaules ou se moquait de lui, et ce qui lui faisait horreur excitait, au contraire, les éloges et l'admiration de tous ceux qui l'entouraient ; pour un pauvre enfant qui n'avait aucune notion du bien ou du mal, et que rien ne pouvait éclairer ou guider dans les ténèbres, cette horrible taverne était l'antichambre de l'enfer.
Et, cependant, il était défendu à Piquillo d'en sortir ; c'était l'ordre du capitaine, et malheur à qui osait lui désobéir ! Piquillo en avait eu la preuve quelques jours auparavant, par une scène d'intérieur dont il avait été témoin.
Juan Baptista avait une caisse d'excellent rhum qu'un ami lui avait sans doute envoyé de la Jamaïque, et auquel il tenait beaucoup. Il se l'était réservé pour lui seul, et il s'aperçut cependant qu'on osait le voler !... lui, Juan Baptista ! c'était un jeune bohémien nommé Paco, un nouveau camarade, qui, fidèle aux habitudes de la maison, voulait s'entretenir la main, et puis c'était son goût, il aimait le rhum, et il venait d'en déboucher une bouteille dont il of-
frait un verre à Piquilio, qui refusait, lorsque le capitaine entra !
— Que faites vous là ?
— Je bois à votre santé, capitaine.
— Ce rhum est à moi.
. — Tout est à nous ! ce sont nos lois !
— Mais la loi est de m'obéir?
— Et quand, par hasard, on vous désobéit une fois... dit Paco en souriant avec ironie.
— On ne désobéit pas une seconde, répondit froidement Balseiro, et tirant un pistolet de sa ceinture, il fit feu.
Le Bohémien tomba... Piquilio jeta un cri horrible.
— Qu'est-ce ? dit le capitaine en se retournant, je n'aime pas le bruit...
Et apercevant l'enfant qui tremblait de tous ses membres :
— Ah ! tu étais là, Piquilio... tant mieux !
Je ne t'avais pas vu ; que cela te serve de leçon.
Et il sortit.
Depuis ce jour, Piquilio avait pour son terrible maître une obéissance, ou, plutôt, il avait de lui une terreur telle qu'il se gardait bien de s'éloigner de la posada, et tout ce qu'il osait se permettre, c'était de regarder, de temps en temps, par une des fenêtres qui donnait sur le bois et sur les rochers.
Un jour cependant le temps était si beau, le soleil si brillant, personne que lui à l'hôtellerie !... Il ne put résister au désir de se promener un instant dans la forêt et de respirer un air pur. Il n'avait pas fait une dizaine de pas, qu'il se sentit renaître : la fraîcheur du matin, le parfum des fleurs et des bois Élisaient circuler la santé et la vie dans ce corps languissant ; un rayon de bonheur se glissait dans son cœur, un sourire de joie errait sur ses lèvres, quand soudain ses joues devinrent pâles et glacées. Se soutenant à peine, il s'appuya contre un arbre : il venait, au détour d'une allée, de se rencontrer face à face avec le capitaine.
L'HÔTELLERIE DE BUEIf-SOCORRO.
Le capitaine et son lieutenant Car al o fumaient tous deux et parlaient d'affaires, discutant une expédition projetée.
Juan-Baptista lança sur Piquilio un regard terrible, semblable à celui qu'il avait jeté au malheureux bohémien, et sans proférer une parole, fit un signe au lieutenant, qui, de sa main vigoureuse, enleva le coupable tremblant.
Il Je porta ainsi jusque dans la salle à manger, où plusieurs de leurs camarades venaient de rentrer : en un clin d'œil Piquilio fut dépouillé de ses vêtemens, couché sur le ventre, et Caralo, détachant une courroie en cuir suspendue à la muraille, se mit à fustiger le patient avec un soin et une précision qui prouvaient avec
Îuel plaisir il exécutait les ordres du capitaine, jes autres bandits s'étaient mis à déjeuner sans faire attention aux gémissemens et aux cris que la douleur arrachait au pauvre Piquilio. Quant au capitaine, qui venait de rentrer, il s'était assis et comptait gravement les coups.
— Dix, douze... quinze... pas si vite, Caralo !... seize... dix-sept... ah! regardez donc... qu'a-t-il là ? ce signe au haut du bras gauche.
— Rien, capitaine, disait Caralo en continuant de frapper... ne faites pas attention, ce sont des caractères arabes, des signes religieux ou diaboliques que les mères mauresques appliquent à leurs enfans qui viennent de naître.
— Cela prouve que ce petit misérable n'est pas même chrétien... dix-huit... dix-neuf... que c'est un païen... un réprouvé.
— Qu'on aurait tort d'épargner, continuait Caralo en frappant plus fort... il y en a comme cela un tas qui n'ont pas reçu le baptême !
— Oui, mais il y en a d'autres qui l'ont reçu cinq ou six fois, et cela compense; moi, par exemple, s'écria le capitaine avec satisfaction... ah! bravo, Caralo! voilà un coup bien appliqué!...
Si bien, en effet, qu'il venait d'emporter un large lambeau de chair, et Piquilio, dont le corps ruisselait de sang, poussa un dernier cri et s'évanouit.
— Assez! assez! dit Juan-Baptista, pendant que nous étions là à causer, j'avais oublié cet enfant... je ne pensais plus qu'il n'était pas de force à supporter autant de coups; toi, à la bonne heure...
— Comment moi, capitaine ! s'écria Caralo indigné.
— Allons! silence) et vous autres venez à son secours. Un peu d'humanité, que diable !
donnez-lui du vinaigre ! à la bonne heure ! le voilà qui revient à lui, dit-il, en entendant les nouveaux cris de reniant, car le lieutenant venait de jeter par compassion des flots de vinaigre sur ses plaies saignantes.
— C'est bien ! qu'où l'emporte, et toi, dit-il à Piquilio, s'il t'arrivait encore de me désobéir, tu n'en serais pas quitte à si bon marché ; songe à Paco le bohémien.
Depuis ce jour, Piquilio n'eut plus l'envie ni l'audace de quitter la posada. Quand il en sortait, c'était avec le capitaine ou par son ordre, avec des instructions qu'il exécutait sans chercher même à les comprendre, tant la terreur et la servitude où il vivait avaient paralysé ses facultés et éteint son intelligence.
On l'envoyait dans une ferme, dans un château comme un pauvre enfant égaré qui implorait l'hospitalité ; au retour on lui demandait ce qu'il avait vu, la disposition des lieux, le nombre des habitons, maîtres et domestiques. Piquilio racontait ; c'est tout ce qu'on exigeait de lui, et ces journées-là étaient ses plus heureuses; car il les avait passées hors de ce re-
SEMAINE LITTÉRAIRE
paire ; bien des fois il avait eu l'envie de dire à ceux qui le recevaient: c Gardez- moi, je vous supplie ! » mais y aurait-on consenti ? et puis, la vengeance du capitaine l'aurait toujours retrouvé; il se rappelait avec effroi qu'un jour, dans un riche domaine, touché par l'accueil bienveillant qu'il venait de recevoir, il allait se jeter aux pieds du maître et lui demander secours et protection, lorsqu'il avait aperçu, par une fenêtre du parc, une figure qui Pavait glacé de terreur, l'ombre de Juan-Baptista Balseiro, ou plutôt c'était lui-même qui, habillé en riche cavalier, venait marchander cette belle propriété qu'on disait à vendre. Aussi, persuadé que cet homme était son mauvais génie, qu'il voyait tout et savait tout, Piquillo subissait en silence une domination contre laquelle il n'avait ni la force ni les moyens de lutter; il y avait, en effet, dans la conduite du chef et des siens une foule de problèmes que son esprit s'efforçait de résoudre, sans en venir à bout. D'abord, l'hôtellerie, isolée et un peu éloignée du chemin, n'était jamais fermée la nuit; ensuite il y avait sur la route royale, que le comte de Lerma entretenait à grands frais, un endroit défoncé, une espèce de précipice que l'on ne réparait jamais, et que l'on se contentait de couvrir de feuillages ; enfin, lorsqu'une chaise de poste se brisait dans ce mauvais pas, il se trouvait toujours sur la lisière du bois un bûcheron et son fils qui indiquaient aux voyageurs une excellente hôtellerie très proche où l'on serait à merveille ; l'enfant se chargeait même de les conduire ; cet enfant, c'était Piquillo, qui avait le désagrément de voir les amis du capitaine lui servir tour à tour de père; mais c'était au moins pour obliger, et il était forcé de convenir que les voyageurs qui demandaient ainsi l'hospitalité étaient toujours les bien-venus, qu'on les accueillait avec les plus grands égards, qu'on les comblait des soins les plus délicats. Pour eux, le capitaine n'épargnait rien, pas même le rhum de la Jamaïque dont il était si jaloux, et après un excellent souper, on les conduisait dans une belle chambre, où jamais Piquillo n'entrait, mais par la porte entr'ou verte il avait vu un bel appartement tendu en damas rouge, deux grands lits à baldaquin, des meubles à l'avenant. C'était la seule chambre de la maison qui se distinguât par une pareille magnificence.
Seulement, Piquillo remarquait en lui même que ces voyageurs devaient se lever tous de grand marin, car jamais il ne les voyait partir ; souvent même ils se remettaient en route sans emmener leurs voitures que l'on réparait, et laissaient à l'écurie leurs chevaux, qu'on leur renvoyait probablement quelques jours après ; du moins on ne les revoyait plus.
Plus de deux années s'écoulèrent dans cet esclavage et dans cet abrutissement qui, peu à peu, exerçaient sur le pauvre Piquillo une in-
fluence dont il ne s'apercevait pas et dont il ne pouvait se rendre compte. Quand on vient du dehors, quand on a longtemps respiré un air pur, et que l'on entre dans un endroit infect, dans une prison pestilentielle, on croit qu'on ne pourra y résister un jour, une heure, un instant; on y résiste pourtant... on y reste, on s'habitue, non pas à y vivre, mais à y mourir. Le contact habituel du vice produit le même effet, même sur une bonne et honnête nature; le dégoût qu'il inspire d'abord ne l'empêche pas de devenir contagieux et mortel. La fleur la plus belle et la plus suave dépérit dans la fange et tombe en pourriture.
Piquillo ne voyant pas d'autres mœurs, d'autres exemples que ceux qui l'entouraient, commençait presque à se persuader que le monde était tait ainsi, que Juanita et Pedralvi étaient des exceptions qu'il ne rencontrerait plus jamais. Aussi, et quoique bien jeune encore, tout commençait à lui être indifférent. Dans l'âge où l'on ne vit que d'espérance, il n'espérait plus; son instinct même, à défaut d'autre guide, ne l'avertissait plus de ce qui était bien ou de ce qui était mal; sauf de temps en temps quelques derniers souvenirs qui faisaient battre son cœur, tout chez lui se desséchait dans sa sève ; l'arbre existait encore, mais ses plus belles branches commençaient à mourir.
De mauvais instincts, des instincts de haine germaient en lui. Le lieutenant Caralo ne perdait pas une occasion de le gronder, de le dénoncer ; il en inventait même, et aussitôt le chef, qui était l'équité en personne, ordonnait le châtiment, lorsque toutefois il ne s'en chargeait pas lui-même. Et Piquillo ne gagnait pas au change, car la main du capitaine était aussi lourde que celle du lieutenant; mais celui-ci joignait aux mauvais traitemens des plaisanteries comme il savait les faire, lesquelles excitaient la gaîté de la troupe, blessaient la vanité et l'orgueil de l'enfant et éveillaient dans son cœur la vengeance, la colère, toutes les passions qui se tiennent et qui, une fois qu'elles ont fait brèche, laissent entrer les autres. C'était surtout quand le lieutenant était ivre, et cela lui arrivait souvent, que le pauvre Piquillo était victime de sa mauvaise humeur.
Un jour, pendant qu'il buvait en jouant aux dés, il lui cria:
— Apporte-moi ma pipe.
Piquillo s'empressa de la lui présenter.
— Merci, lui dit-il en lui donnant un soufflet.
Piquillo furieux jeta la pipe par terre, la brisa et la broya sous ses pieds ; le lieutenant tenait beaucoup à sa pipe.
— Bravo ! s'écria le capitaine.
— Oui, bravo, dit le lieutenant en se levant de table, parce que cette fois il ne mourra que de ma main; puis, d'adressant à l'enfant, qui, debout et l'œil enflammé, le regardait fi ère-
ment, compte bien les morceaux de ma pipe (elle était brisée en mille pièces), et tu vas recevoir autant de coups de fouet.
Il alla à In muraille et détacha la courroie fatale; Piquillo s'élança vers la table et saisit un couteau. Tous les bandits s'arrêtèrent étonnés et firent cercle autour d'eux.
— N'avancez pas! s'écria Piquillo, et sa voix si frêle d'ordinaire était mâle et forte en ce moment; j'en appelle au capitaine, j'en appelle à ces seigneurs cavaliers, vous m'avez donné un soufflet que je ne méritais pas, et je vous ai entendu dire à tous qu'un soufflet voulait du sang ; n'avancez pas, ou j'aurai le vôtre.
— Bravo! s'écria le capitaine en se frottant les mains.
Le lieutenant se mit à imiter le sifflement des toréadors au commencement des combats de taureaux, puis feignant de vouloir comme eux exciter encore l'animal furieux, il agita un mouchoir rouge qu'il tenait à la main gauche, et de la droite il faisait tournoyer la courroie autour de sa tête.
Tout le cirque applaudit par un éclat de rire à cette nouvelle et ingénieuse plaisanterie du lieutenant, et celui-ci, animé par les bravos de l'assemblée, se dirigea en chancelant sur Piquillo, et le frappa d'un revers de sa courroie.
Piquillo se jeta à son tour sur lui, et le frappa avec force de son couteau.
Le lieutenant tomba en poussant un cri de rage. Les bandits se ruèrent sur Piquillo, le saisirent, le jetèrent sous leurs pieds ; dix poignards étaient levés et allaient le frapper.
— Arrêtez! s'écria le capitaine; par tons les saints d'Espagne, arrêtez ! le combat est loyal et le coup est bon.
— Trop bon, répondit Caralo avec nn hurlement.
— Bravo ! Piquillo, bravo ! continua le capitaine sans faire attention à son lieutenant, et tous, messieurs, par saint Jean-Baptiste, mon patron, gardez-vous bien de toucher à ce jeune camarade, qui vient de faire ses premières armes ; maintenant que le jeune tigre a léché du sang, je vous réponds de lui, il est des nôtres. Viens ici, Piquillo, et vous, emmenez Caralo, qu'il aille se faire panser.
— Soit, répondit le lieutenant, mais je vous prends à témoin qu'il fera connaissance à son tour avec la lame de mon poignard.
— Cela vous regarde, répliqua froidement le capitaine, c'est une affaire entre vous. Puis, pendant qu'on emportait le lieutenant, vois-tu, dit-il à Piquillo d'un air amical, et comme un maître qui donne des conseils à son élève, le coup était trop bas: il fallait frapper plus haut.
A dater de ce jour, J uan-Baptista se montra non pas moins dur et moins brutal, cela lui était impossible, mais plus communicatif avec son jeune apprenti. Il en avait désespéré long-
temps, et croyant voir qu'on en pouvait faire quelque chose, il le soignait, comme un sujet précieux, qui devait un jour, je ne dis pas lui faire honneur, sentiment auquel il tenait peu, mais rendre d'importaus services à lui, Juan Baptista Baise iro, seule personne au monde à qui le capitaine portât un peu d'intérêt ou d'affection.
Piquillo, malgré sa jeunesse et son inexpérience, commença donc enfin à comprendre quelle route il suivait et quels guides lui étaient donnés. Une pareille découverte le remplit d'horreur, réveilla uu instant dans son cœur tous les bons instincts que la nature y avait mis, et, comme dit l'Ecriture, empêcha de croître l'ivraie et les mauvaises herbes qui déjà menaçaient d'étouffer le bon grain. Et cependant, on ne l'avait pas encore initié à tous les secrets de l'ordre; seulement et vu l'estime que le capitaine lui portait, on ne se cachait plus de lui ; on ne craignait plus de plaisanter en sa présence ; mais on ne lui confiait rien, on exigeait toujours de lui une soumission aussi aveugle, une obéissance aussi passive ; et il aurait été pour lui d'autant plus dangereux d'y manquer, qu'il avait maintenant dans la troupe un ennemi mortel, décidé à ne lni rien pardonner.
Parfois, quand il arrivait la nuit des voyageurs, on l'avait chargé de préparer la belle chambre de damas rouge qui excitait toujours sa curiosité et son inquiétude, car un soir il avait cm voir sur les meubles quelques taches de sang ; mais depuis rien n'avait confirmé ses soupçons; la chambre était belle, aérée, deux croisées donnaient l'une sur le bois, l'autre sur la cour ; l'appartement était parfaitement clos, et la porte même était fermée en dedans par de larges verrous, dont on entendait le bruit au dehors; chaque voyageur, en entrant se coucher, ne manquait pas, en effet, de les pousser.
Cependant, comme nous l'avons cit, Piquillo avait beau se lever do bonne heure et faire sentinelle du haut de la chambre qui lui servait de logement et qui n'était autre que le grenier de la maison, il ne voyait presque jamais partir le lendemain les voyageurs arrivés la veille, surtout quand leur équipage, leur mise ou leur tournure annonçaient des gens riches ou distingués.
Piquillo avait fiait encore une autre remarque. Le maître de la maison tenait compagnie à ses hôtes pendant leur souper ; le souper fini, ceux-ci se retiraient dans leur appartement, et le capitaine restait à boire ; puis quand il avait bu une heure ou deux, au lieu de s'aller coucher, ce qui eût été tout simple, il descendait à la cave et en remontait peu d'instans après, sans rapporter ni bouteille, ni broc dé vin.
Voilà ce qui n'était pas naturel, et, désespérant d'expliquer ce mystère par les seules forces de son intelligence, Piquillo avait plusieurs fois guetté de loin sur l'escalier le capitaine. Il l'a-
SEMAINE LITTÉRAIRE
▼ait vu descendre à la cave, en ouvrir la porte avec une des clefs qu'il portait d'ordinaire, et laisser même son trousseau de clefs à cette porte. Là ses découvertes s'étaient arrêtées et lui aussi. Un jour seulement, et tant sa curiosité était grande, il eut l'audacieuse idée d'aller plus loin, de descendre derrière le capitaine et de le suivre jusqu'au fond de cette cave mystérieuse ; il avait déjà posé la main sur la clef et allait la tourner... mais le courage lui manqua ; croyant entendre du bruit, il remonta l'escalier à la hâte et, rentré dans son grenier, se jeta tout tremblant sur les bottes de foin qui formaient son lit et tout son ameublement.
Depuis, il n'avait plus osé renouveler cette tentative, et probablement ce mystère en devait toujours être un pour lui, car le capitaine se préparait à. quitter, sous quelques jours la posada, dont la réputation, qui n'était pas des meilleures, commençait à se répandre dans le pays.
Rêvant à de nouveaux projets, dont il avait fait part à ses amis, Baise iro soupait un soir avec tous les siens, moins toutefois le lieutenant Caralo. Celui-ci était à peu près guéri de sa blessure, et son retour effrayait beaucoup le pauvre Piquillo ; mais, quoiqu'il fût en pleine convalescence, le lieutenant avait préféré rester dans sa chambre; il avait seulement demandé qu'on lui montât trois bouteilles de vin, promettant de n'en boire qu'une. Les trois bouteilles lui avaient été apportées, et Caralo, assis devant une table, buvait lentement, et à petits coups, comme il convient à un convalescent; mais, malgré la liqueur vermeille qui riait dans son verre, l'air sombre du lieutenant prouvait qu'il tramait, à part lui, quelques projets de vengeance.
Le capitaine et les siens buvaient à la santé de leur camarade absent et festoyaient rudement une olla-podrida splendide dont le parfum seulement charmait les sens de Piquillo. oui, debout, derrière eux, les servait ; c'était son habitude et ses fonctions ordinaires.
Tout à coup on frappa rudement en dehors à la porte de la posada.
— Seraient-ce des voyageurs ? dit le capitaine ; en ce cas. ils ne valent pas la peine qu'on se dérange, car je n'ai pas entendu de voiture.
— Seraient-ce des alguazils ? se demandaient les convives entre eux, vu la réputation dont commençait à jouir la posada.
— Eh ! par saint Jean et saint Jacques, reprit le capitaine, voyons qui ce peut être avant d'ouvrir... allez-y... non, pas toi, Piquillo... tu ne peux pas tout faire à la fois, et pendant qu'il me verse à boire, vas-y, toi, Carnego.
Carnego se leva de table sortit, et revint un instant après avec un petit homme à la physionomie ronde et riante, lequel tenait sous son bras une modeste valise, et de l'autre une jeune
fille de quatorze ans à peu près, brune, animée et piquante, dont les couleurs redoublèrent et dont les yeux se baissèrent à la vue d'une si nombreuse assemblée.
— C'est moi, messeigneurs, c'est un pauvre voyageur dont la carriole vient de se briser, qui vous demande l'hospitalité pour lui et pour sa nièce Juanita, qui n'est pas trop déplaisante, comme vous voyez. Saluez donc, petite fille.
Juanita salua, et Piquillo, prêt à perdre connaissance, s'appuya sur la chaise du capitaine. II ne pouvait dire ce qui se passait en lui à ce nom, à cette vue: car. au moment ou Juanita était entrée, Piquillo l'avait reconnue. Son souvenir et celui de Pedralvi étaient trop bien gravés dans son cœur, et malgré le changement que deux ans peuvent produire, surtout sur une jeune fille, il s'était dit : C'est elle ! Ja voilà ! Son premier mouvement avait été de courir à sa rencontre, de lui demander des nouvelles du petit bohémien son seul ami ; mais une crainte, une honte indéfinissables, peut-être aussi l'instinct du danger qui la menaçait... tout l'avait retenu, et il était resté, comme nous l'avons dit, debout, immobile, derrière la chaise du capitaine, lequel ne quittait pas des yeux Juanita, qui maintenant était une jeune et belle fille, et valait la peine d'être regardée.
Quant à celle-ci, elle n'avait reconnu personne et se serrait seulement avec crainte contre son oncle.
— Prenez place, seigneur voyageur, et vous, senorita, dit le capitaine de sa voix la plus douce et la plus affable ; asseyez-vous à côté de ces nobles cavaliers, qui, comme vous, m'ont fait l'honneur de venir souper et coucher dans cette posada. Allons, deux couverts de plus ! Oserais-je vous demander, continua-t-il en s'adressant à son nouvel hôte, qui j'ai l'honneur de recevoir, si toutefois il n'y a pas d'indiscrétion à vous adresser cette question ?
— Aucune, seigneur hôtelier. Je parle avec plaisir et facilité... Je suis barbier, jouissant, j'ose le dire, de quelque réputation parmi ceux qui ont manié la savonnette et le rasoir ; aussi* malgré l'envie, mes confrères me reconnaissent eux-mêmes pour le premier de Pampelune, Aben-Abou, dit Gongarello, dont il n'est pas que vous n'ayez entendu parler.
Le capitaine et les assistans firent un signe de tête affirmatif.
Gongarello y répondit par une salutation gracieuse, avala un verre de vin, et reprit avec volubilité :
— Imaginez- vous, messeigneurs, qu'il y a deux ans, le jour de l'entrée du roi à Pampelune, il y eut, en faveur des fueros, une espèce d'émeute à laquelle personne n'a jamais rien compris, pas même ceux qui l'avaient inventée, et si vous vous étiez trouvés comme moi dans la foule...
— Nous y étions ! dit le capitaine en relevant sa moustache.
Le barbier lui fît une nouvelle salutation affectueuse, et continua :
— L'hôtelier Ginès Pérès, un des fueristes les plus enragés, en a fait une maladie comme sergent des hallebardiers, vu les fatigues que lui ont données, jour et nuit, les patrouilles de la ville et la garde du palais. Maître Truxillo, le tailleur, son voisin, en a été plus affecté encore, et 9a continue toujours... enfin, il n'y a rien à dire... c'était leur faute, ils Pavaient voulu ; mais, moi, qui ne voulais rien que rester tranquille dans ma boutique, c'est sur moi qu'est retombé le poids de tout ceci; nous avons tout payé moi et les miens. D'abord on a demandé aux cortès un nouvel impôt, et l'assemblée, qui n'était composée que d'Espagnols, a décidé qu'il devait être mis à la charge des Maures, attendu qu'ils ont plus d'activité, d'industrie et de talens que les autres. L'esprit coûte cher en ce pays.
— Et vous deviez, seigneur barbier, être un des plus imposés ! s'écria le capitaine en le saluant.
— Je le sais bien ; c'est flatteur, mais ça ruine ! double droit, double patente... sans compter que, depuis deux ans, j'ai été, moi personnellement, en butte à toutes les persécutions. L'inquisition ne me laissait pas un jour de relâche ; obligé de quitter une pratique au milieu d'une barbe pour aller devant quelques membres du saint-office répondre à des accusations de conspiration, d'hérésie et surtout de sorcellerie... ma foi, je n'y tenais plus. J'ai
pris un grand parti, j'ai un parent à Madrid
un homme en crédit... Andréa Cazoleta, dont la femme est ma cousine, Cazoleta, parfumeur de la cour, rien que cela ; je me suis dit : Allons nous établir près de lui, et quittons pour jamais Pampelune. Ça n'a pas été long... j'ai retiré ma nièce de l'nôtellerie du Soleil- d'Or, où je l'avais placée comme servante. J'ai vendu mon fonds, le meilleur et le plus achalandé de la ville... deux cents ducats que j'ai dans ma valise... oui, je les ai là...
Piquillo, effrayé du tour que prenait la conversation, passa vivement derrière le barbier et le heu 1 ta brusquement comme pour lui dire :
— Imprudent, taisez- vous !
— Mais prenez donc garde, seigneur page, ne me heurtez pas ainsi l'épaule avec votre bouteille, dit Gongarello en s'interrompant et en apostrophant Piquillo.
Puis reprenant gnîment son bavardage.
— Oui, messeigneurs, deux cents ducats en or!... tout autant!
— Ainsi donc, seigneur Gongarello, s'écria le capitaine, qui, ainsi que ses compagnons, n'avait pas perdu un mot du récit précédent, vous allez vous établir à Madrid, vous et vos capitaux ! Permettez-moi de boire un verre de ce bon vin
à votre voyage, à votre santé et à celle de votre nièce.
— - Ma nièce ne boit pas de vin...
Le capitaine parut contrarié.
— Mais moi, je bois pour deux, reprit gaîment le barbier ; versez donc, seigneur hôtellier, et versez plein ! A vous et à toute l'honorable société, fit-il en s'inclinant. Puis, après avoir savouré quelques gorgées, il s'arrêta et reprit : Voilà un vrai nectar dont ne n'ai jamais bu, moi qui croyais connaître tous nos vins.
— Aussi, celui-là n'est-il pas d'Espagne.
— Eh ! de quel pays ?
— De France ! vous ne l'aviez pas deviné...
vous qu'on accusait d'être devin et sorcier ?
— Eh ! eh ! fit le barbier d'un air malin... je l'ai été parfois dans ma vie sans le vouloir ! Ma nièce Juanita avait une mère qui disait fort proprement la bonne aventure, Joanna, ma sœur, dont je suis l'élève ; et grâce aux leçons qu'elle m'a données, je ne me trompe presque jamais pour mon malheur... c'est là ce qui m'a fait dénoncer !
— En vérité, s'écrièrent les convives, dont les discours du barbier maure excitaient la curiosité, vous ne vous trompez jamais ?
— C'est comme un sort : j'avais prédit à maître Truxillo, mon voisin, qui voulait absolument épouser une jeune et jolie femme, qu'il lui arriverait malheur... ça n'a pas manqué. J'avais prédit un matin au corrégidor Josué Calzado qu'il serait blessé, on l'a rapporté le soir avec un bras cassé.
— Oui, mon oncle, dit timidement Juanita ; mais vous oubliez d'ajouter que le matin il était passé devant votre boutique sur une mule vicieuse.
— Qu'importe ! tous les jours on a des mules vicieuses, témoin celle qui était à notre carriole, et on n'a pas pour cela le bras cassé ; voyez plutôt, et il porta à ses lèvres son verre, qu'il vida gaîment.
— Par saint Jacques, s'écria le capitaine, que la bonne humeur du barbier avait mis en gaité, je veux faire l'essai de vos talens. Dites-moi, ma bonne aventure, à moi.
— Volontiers, seigneur hôtelier... votre main ?
— La voici.
Après l'avoir examinée avec attention, le barbier la repoussa en disant : Allons... votre vin de France m'a troublé la vue. Je vois de travers ou je calcule mal, car ce qui est écrit là, dans votre main, est trop invraisemblable et je ne puis vous le dire...
— Allez toujours.
— Cela ne vous effraiera pas ?
— Rien ne m'effraie.
— Eh bien, je suis dans l'indécision... Il y a là une ligne qui dit que vous mourrez brûlé... et une autre exactement pareille atteste que vous serez pendu; or, comme l'un exclut l'autre,
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cela vous prouve, seigneur hôtelier, que ma prédiction ne signifie rien. Et il se mit à rire aux éclats.
Il fut le seul, car chacun des convives se regardait en silence et d'un air étonné, trouvant que toutes les probabilités étaient en faveur du barbier. Le capitaine seul ne parut point ému ; il versa un nouveau verre de vin à son hôte, et lui dit en souriant d'un air railleur : et vous, seigneur barbier, qui êtes si savant, pourriezfous prédire le sort qui vous attend ?
— Je ne me suis jamais inquiété de l'avenir, dit Gongarello, qui était à la fois barbier et philosophe ; mais je puis vous dire, sans être bien sorcier, ce qui m'ar rivera aujourd'hui et demain.
Piquillo tressaillit et le capitaine pâlit; mais se remettant promptement :
— Où voyez vous cela ?
— Parbleu ! à votre physionomie. Je vois d'abord que j'ai fait, en très bonne compagnie, un excellent dîner et que j'ai bu un vin exquis ; ce n'est pas là ce qui m'inquiète... c'est la suite...
Tous les traits du capitaine se contractèrent; ii était attéré du sang-froid et surtout de la gaîté de Gongarello.
— • Oui, continua le barbier... c'est la suite qui m'inquiète !... et je vois à votre air, seigneur hôtelier, que vous êtes un gaillard à nous faire payer cher ce repas... c'est tout simple ! c'est votre habitude et celle de beaucoup de vos confrères... aussi vous trouverez bon que nous nous défendions... je vous préviens d'avance que moi, je ne me laisse pas faire... je crie quand on m'écorche !
Et il se mit à rire de nouveau, d'un rire auquel le capitaine trouvait quelque chose de satanique. Aussi, et pour la première fois de sa vie, il se sentait mal à l'aise et déconcerté ; la sueur coulait de son visage, tout à l'heure pâle et maintenant verdâtre.
— Ah ! dit le barbier, vous avez une mauvaise mine, seigneur hôtelier ; nous vous faisons sans doute veiller trop tard et nous ferons mieux de nous coucher.
— J'y pensais ! dit le capitaine d'un air sombre... Puis, se tournant vers Piquillo, plus mort que vif et que ses jambes soutenaient à peine : Piquillo, va préparer, pour le seigneur Gongarello et sa nièce, la chambre de damas rouge, et tu te hâteras de les y conduire .'
Piquillo prit la lanterne sourde du capitaine et sortit; mais à peine eut-il fait quelques pas dehors qu'il s'arrêta, se tordant les bras de désespoir, ne sachant quel parti prendre. Au prix de ses jours, il eût voulu sauver Juanita, il y était décidé ! Mais comment ! à quel saint avoir recours? La jeune fille et son oncle, qui ne se doutaient même pas du danger dont ils étaient menacés, n'avaient d'autre défenseur et d'autre gardien qu'un enfant, seul contre tous ces ban-
dits, et surtout contre le terrible capitaine ; et pour se décider, pour trouver un moyen de salut, Piquillo n'avait devant lui que quelques instans ! Rassemblant toutes ses forces, d'une main tenant sa lanterne, de l'autre s'appuyant sur la rampe, il se mit à monter l'escalier qui conduisait à la chambre de damas rouge. C'était au premier, et la porte donnait sur un corridor long et étroit ; il se mit à préparer la chambre, à faire les lits, la couverture, cherchant toujours et ne trouvant nulle part apparence de danger. Dans ses mouvemens ou dans son trouble, il heurta sa lanterne, qui, sans s'éteindre, roula à terre. En se baissant pour la ramasser, il crut voir dans le plancher une longue coupure qui encadrait chacun des lits. Il approcha la lumière, examina de près... Plus de doute, chaque lit était placé sur une espèce de trappe assez mal jointe, car on sentait un léser courant d'air, provenant sans doute de la pièce au-dessous. En rappelant ses souvenirs, Piquillo pressentait que le danger était là... Comment? il ne pouvait se l'expliquer au juste ; mais il comprenait bien que si Juanita et son oncle mettaient le pied dans cette chambre fatale, ils étaient perdus, qu'ils n'en sortiraient plus; il en était certain... tout le lui disait, et c'était lui qui était chargé de les y conduire.
— • Jamais ! jamais ! s'écriait-il, et le cœur lui battait avec violence, et sa tête était en feu, et rien ne lui venait à l'idée !... Il s'élança hors de la chambre, fit quelques pas dans le corridor ; mais quelle fut sa terreur, lorsqu'à la lueur de sa lanterne il distingua à l'extrémité de l'étroit couloir qu'il avait à franchir le lieutenant Caralo, qui, descendant de l'étage supérieur un poignard à la main, se plaça à l'entrée du corridor, lui fermant ainsi le passage et tout espoir de retraite.
Le lieutenant l'avait vu, il en était sur, et Piquillo n'avait rien pour se défendre, pas même, comme lors de son premier combat, le couteau de table dont il s'était si bien servi. Il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. C'en était fait de lui : tout était fini ; et cependant dans l'angoisse terrible où il se trouvait, sa dernière pensée, son dernier regret fut pour la pauvre Juanita, sa première bienfaitrice, dont sa mort allait rendre la perte inévitable.
Il savait bien qu'il n'avait ni pitié ni grâce à attendre de son farouche adversaire ; aussi il ne lui vint même pas à l'idée de l'implorer; mais, par un mouvement instinctif, il referma la lanterne qu'il tenait à la main et le corridor se trouva dans l'obscurité. Le lieutenant avançait d'un pns sourd, lentement, à tâtons, et Piquillo, immobile, serré contre la muraille, calculait par le bruit des pas le moment où le lieutenant allait arriver sur lui et le joindre... Il lui semblait déjà sentir le froid de son poignard... Le lieutenant le touchait presque, et il tressaillit en entendant sa voix.
—-Ce démon de Piquillo... était là tout à l'heure... je l'ai vu... Mais il n'était pas seul... ils étaient deux... oui, deux ! murmura le lieutenant d'un ton rauque et saccadé. Moi qui croyais n'en avoir qu'un à tuer ! c'est plus d'ouvrage !... mais il y a aussi plus d'agrément.
Le lieutenant était dans l'état ou Ton y voit double. Sa langue épaisse avait peine à articuler les mots ; il s'appuyait de chaque côté contre la muraille. Tout prouvait que le convalescent avait oublié la modération qu'il s'était promise. Les trois bouteilles y avaient passé.
Il était gris pour le moins ! Piquillo se rassura un peu ; mais le danger était presque le même. Le lieutenant, quand il avait bu, était encore plus féroce qu'à jeun. I) saisit Piquillo par le bras, et Piquillo se crut perdu ; mais il entendit à l'instant tomber à terra le poignard que tenait le lieutenant, et que celui-ci avait laissé échapper de sa main avinée. Piquillo se hâta de le ramasser, mais il n'eut pas un instant la pensée de s'en servir, et il écouta le lieutenant qui continuait d'une voix rauque :
— Tu viens d'en bas ?
— Oui, dit son interlocuteur en grossissant sa voix.
— Piquillo y est-il ?
— Oui.
— Eh bien! écoute, camarade, dit le lieutenant en se soutenant à peine, va me le chercher... et amène-le-moi dans ma chambre...
— Mais vous n'êtes pas dans votre chambre.
— Tu crois ? c'est possible ! continua le lieutenant en chancelant. Alors, camarade, aidemoi à la retrouver... parce que j'ai beau retenir ces murailles pour les empêcher de tourner... elles tournent toujours et ma chambre avec elles...
— Tenez... tenez... la voici, lui dit Piquillo en le poussant dans la porte qui était vis-à-vis d'eux.
C'était celle de la chambre de damas rouge.
Le lieutenant fit quelque pas dans l'obscurité, mais n'ayant plus les deux murs du corridor pour le soutenir, il trébucha, et, prêt à tomber, il se retint contre un lit qui était près de lui et sur lequel il se jeta, en répétant :
— C'est singulier; mon lit était tout à l'heure de l'autre côté... il aura tourné aussi.... Tout tourne aujourd'hui !
Piquillo s'approcha et écouta d'une oreille attentive. Le lieutenant continuait à proférer des mots sans suite et inintelligibles ; il finit par s'endormir.
— Maintenant, s'écria Piquillo, du courage!... il n'y a plus que ce moyen de les sauver !
Il s'élança hors de la chambre, dont il ferma la porte à double tour, et descendit bravement dans la salle à manger, où le capitaine, qui l'attendait, lui dit d'un air impatient :
— Eh bien ?...
— Eh bien ; répondit Piquillo, la chambre
du seigneur Gongarello et de sa nièce est prête, et je vais avoir l'honneur de les y conduire.
— A merveille ! s'écria le barbier, car je tombe de sommeil. Nous sommes à vous, seigneur page.
Et il se mit à prendre son chapeau et sa valise, tandis que Juanita cherchait sa mantille.
Pendant ce temps, Piquillo, pâle, immobile et glacé, ressemblait à une statue de marbre. Le capitaine, qui s'aperçut de son trouble, s'approcha de lui. Piquillo tressaillit et crut tout perdu ; mais, au lieu du ton brutal qu'il avait d'ordinaire, le capitaine lui dit avec douceur :
— • Tu commences donc à savoir de quoi il s'agit ? C'est bien. Seulement il faudra à la prochaine occasion que nous ayons un peu plus d'aplomb et d'assurance ; mais pour une première fois ce n'est pas mal.
— Nous voici prêts et disposés à vous suivre, mon jeune ami, dit gaîment le barbier. Bonsoir, messeigneurs. A demain, seigneur hôtelier ; demain nous compterons.
— Demain, dit gravement le capitaine, tous les comptes seront réglés. Votre appartement vous attend, bonsoir. Quant à moi, je reste encore avec ces messieurs pour achever quelques bouteilles.
II salua ses deux hôtes de la main, puis dit à voix basse à Piquillo :
— Conduis-les à leur chambre et monte te coucher... C'en est assez, on ne t'en demande pas davantage pour aujourd'hui ; le reste nous regarde.
Piquillo, tenant sa lanterne, passa devant Gongarello et sa nièce. La porte de la salle à manger se referma. Tous trois se trouvèrent sur l'escalier... Piquillo, dont le cœur battait encore de frayeur autant que de joie, se mit à monter si rapidement que le barbier s'écria à haute voix :
— Eh bien ! où va-t-il, où va-t-il, ce jeune étourdi ?
— Qu'est-ce 1 dit le capitaine, qui rouvrit la porte de la salle à manger ; qu'y a-t-il ?
A cette voix, Piquillo, comme foudroyé, s'arrêta.
— C'est moi, maître, moi qui montais trop vite, tant j'avais hâte d'arriver ?
— C'est bien, dit froidement le capitaine. Et il referma la porte.
En l'entendant retomber, Piquillo respira, et cette fois il eut le courage de monter lentement l'escalier.
Arrivé au premier et en passant près de la porte de damas rouge, il ne put se défendre d'une nouvelle frayeur et il s'arrêta.
— Est-ce ici 1 dit le barbier.
— Non, lui répondit Piquillo en cherchant à cacher son trouble, et il continua à monter.
Le barbier surpris, ainsi que Juanita, de l'air silencieux et de te physionomie bouleversée de
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leur guide, garda le silence et le suivit, non sans s'étonner de monter aussi haut.
Ils arrivèrent ainsi au grenier qui servait de chambre à coucher à Piquillo. Il les fit entrer, ferma sa porte, et, mettant sa main sur la bouche du barbier qui voulait parler :
— Silence ! silence !... s'écria-t-il, ou vous êtes perdus !
Le barbier sentit à l'instant sa gaîté et son sang-froid l'abandonner.
— Perdus ! perdus ! s'écria-t-il en balbutiant.
Il n'en put dire davantage et n'eut même pas la force d'ajouter: Comment? Et pourquoi?
Ses dents se choquaient horriblement l'une contre l'autre.
— Juanita, continua Piquillo, vous ne me reconnaissez pas ?
— - Non, fit celle-ci en le regardant attentivement.
— Vous avez oublié les deux pauvres petits mendians qu'il y a deux ans, près de l'hôtel du Soleil-d'Or, vous avez empêché de mourir de faim?
— L'ami de Pedralvi J s'écria la jeune fille en rougissant.
— Oui... Pedralvi... mon ami, mon camarade. Qu'est- il devenu ?
— Resté depuis ce temps près de moi comme garçon hôtelier... il pleurait en me quittant et disait bien qu'il nous arriverait malheur.
— Non, tant que je serai près de vous... Ecoutez-moi.
Et le fidèle compagnon de Pedralvi se mit à leur apprendre en peu de mots en quelle espèce d'hôtellerie ils étaient tombés, quels étaient la profession et les projets du capitaine, et les seules chances de salut qui leur restaient.
— Ils sont tous allés se coucher, leur dit-il, et dormiront d'ici à une heure. Selon son habitude, le capitaine descendra probablement à la cave... Nous aussi alors nous descendrons et nous chercherons a sortir de cette maison infernale. Par quels moyens ? Je n'en sais rien encore. Nous verrons quand nous y serons.
Attendez, je vais faire le guet.
Il laissa le barbier et sa nièce plus morts que vifs et descendit quelques marches de l'escalier. Il se coucha le ventre à terre et il écouta, ^épiant dans l'ombre et recueillant le moindre bruit. L'attente fut longue. Enfin il entendit tous les bandits rentrer successivement dans leurs chambres. Il descendit quelques marches de plus, s'arrêta au premier et écouta encore, tremblant et respirant à peine. Au rez-dechaussée, la porte de la salle à manger s'ouvrit. Le capitaine sortit, tenant une lanterne à la main. Il se mit à descendre les marches qui conduisaient à la cave, dont il laissa derrière lui la porte toute grande ouverte. Piquillo, lentement et de loin, se hasarda à le suivre. Il referma cette porte à double tour, retira le trous-
seau de clés et remonta quatre à quatre les marches qui conduisaient à son grenier.
— Maintenant, dit-il à ses deux amis, il n'y a plus de temps à perdre... Venez. Parmi ces clés, nous en trouverons bien une pour ouvrir la porte qui donne sur lé bois. Si cela nous manque, nous n'aurons plus rien a faire.
— Qu'à nous recommander à Dieu, dit Juanita !
Quant au barbier, il ne disait rien.
— Et notre mule et notre carriole ? s'écria la jeune fille.
— Il ne faut plus y penser! Si nous pouvons sortir, nous irons au hasard ; nous marcherons toute la nuit dans le bois, et demain nous trouverons peut-être aide et protection.
— Ah ! vous êtes notre sauveur, s'écria Juanita en lui jetant les bras autour du cou.
— Il n'est pas temps encore de me remercier... je n'ai encore rien fait pour vous; venez vite.
— Oui, mon oncle, venez donc, il y va de nos jours, et vous restez là !
Gongarello aurait bien voulu faire autrement, mais cela lui était impossible. Sa tête était pesante, ses yeux se fermaient ; pressé par la ter* reur. il avait hâte de fuir, et ses jambes lui refusaient le service, et des bâillemens précurseurs du sommeil l'empêchaient de parler.
Enfin, après une lutte de quelques instans, vaincu et succombant sous l'effort, il tomba sur des bottes de foin, et à la surprise, au grand effroi de sa nièce et de Piquillo, il s'endormit.
Tous leurs efforts pour le réveiller et le relever furent inutiles. Il balbutiait quelques mots... il faisait quelques pas à peine et retombait dans son sommeil.
— Ah ! s'écria Piquillo ! c'est ce vin étranger... ce prétendu vin de France ! Pour ne courir aucun danger, pour n'avoir rien à craindre de leur victime, ils commencent par l'endormir et par lui ôter l'usage de ses sens.
— Je comprends... je comprends, s'écria Juanita épouvantée, qu'allons-nous devenir?
— Quand nous le voudrions, il nous serait impossible de porter votre oncle, même à noua deux... il ne faut donc songer qu'à vous! à vous, ma bienfaitrice ! venez donc ! hâtonsnous de descendre, car déjà nous avons perdu trop de temps !
— Non. dit la jeune fille avec résolution, quoi qu'il puisse arriver, je n'abandonnerai paa mon oncle.
— Et moi, Juanita. quelque danger qui me menace je ne vous quitte pas! nous montrons tous les trois ensemble.
Et il s'assit à côté d'elle sur le foin.
Alors Juanita, qui s'était rapprochée de son oncle croisa ses bras sur sa poitrine, baissa la tête et se mit à prononcer avec ferveur d mots inconnus.
— Que fais-tu ? s'écria Piquillo étonn
— Je prie le dieu de mes pères, le dieu de Mahomet, car mon oncle descend comme moi et Pedralvi des Maures de Grenade.
— Et moi ausssi, s'écria Piquillo avec joie, ces bandits me l'ont dit en apercevant des signes arabes tracés sur mon bras.
— Eh bien, dit Juanita en lui tendant la main... eh bien, pauvre enfant d'Ismacl, tu mourras avec tes frères !
— Cela vaut mieux que de vivre seul, répondit Piquillo.
En ce moment un grand tapage retentit dans la maison.
Il paraît que dans la cave et dans l'obscurité un combat acharné se livrait entre le capitaine et son lieutenant. Celui-ci. bien qu'il fût gris s'était réveillé en sentant descendre son lit ; et quoiqu'il eût à peine recouvré sa raison, il avait compris aisément qu'on voulait l'étrangler. II s' était élancé lui-même à la gorge de l'assaillant, qui, ne s'attendent à aucune résistance, avait été renversé lui et sa lanterne par cette attaque aussi vigoureuse qu'imprévue. Les deux combattants roulaient à terre, et comme leurs forces à peu près égales étaient doublées par la rage, ils se déchiraient des ongles et des dents, le lieutenant n'ayant plus son poignard, et le pistolet que Juan Baptista portait à sa ceinture ayant glissé à terre pendant leur lutte acharnée.
Aux hurlemens des combattants, au bruit effroyable qui se faisait dans la cave, tous les bandits s'étaient réveillés. Au secours! leur criait Carnego, une troupe d'alguazils ou de familiers du saint-office assassinent le capitaine... à nous, mes amis, brisez cette porte !
Les uns, armés de pioches, les autres de leviers et de pinces de fer, attaquaient la porte et la muraille qui ne pouvaient longtemps leur résister; c'était là la cause du bruit effroyable que venaient d'entendre les deux prisonniers ; quant au troisième il n'entendait rien.
— Il n'y a plus d'espoir, s'écria Piquillo, qui venait de se hasarder au haut de l'escalier, et qui avait deviné ce qui se passait. Nous voudrions fuir maintenant que nous ne le pourrions plus. Tous ces brigands sont sur pied ! les voilà dans l'escalier, parcourant toute la maison... et s'ils venaient ici me réveiller et me chercher !
11 regarda .1 uanita avec effroi, et la pauvre fille, saisie d'une horrible crainte qui ne s'était pas encore otfeite à sa pensée, se précipita vers Piquillo en s'écriant involontairement:
Sauvez-moi ! sauvez-moi ! puis elle regarda son oncle, et dit en laissant tomber ses bras : Folle que je suis !... c'est impossible!
— Non, non, s'écria Piquillo frappé d'une idée soudaine... non, ce n'est pas impossible !...
Le grenier où se trouvaient renfermés les trois prisonniers, n'avait qu'une fenêtre prati-
quée dans le toit et donnant sur la forêt... Piquillo poussa le volet, et aux rayons de la lune, Juanita aperçut de loin le sommet des arbres agités par le vent.
— Vous voyez, s'écria son jeune compagnon, qu'il nous reste encore un moyen de salut.
— Je comprends, dit la jeune fille en s'approchant de la fenêtre élevée à pic au-dessus du sol à une hauteur effrayante; oui, grâce au ciel, c'est bien haut... et s'ils viennent on peut se jeter...
— Non pas se jeter, répondit Piquillo, mais descendre !
— Et mon oncle ?
— Lui aussi, je m'en charge.
— Et comment ?
— Tenez ! ne voyez-vous pas ?
Il lui montra au-dessous du toit qui avançait en saillie la poulie et la corde avec lesquelles on montait le foin et la paille dans le grenier où ils étaient.
— Si vous n'avez pas peur, si vous vous fiez à moi...
— Oui, répondit intrépidement la jeune fille.
Alors, et par un nœud coulant, il lui passa la corde autour du corps et sous les bras.
— Ne regardes pas l'abîme où je vais vous descendre, lui dit- il, fermez les yeux jusqu'à ce que vous sentiez la terre sous vos pieds, et alors envoyez-moi la corde.
Et il se mit à descendre la jeune fille lentement et avec précaution. Bientôt elle disparut à ses yeux en tournoyant dans l'espace ; quelques secondes après, la corde ne tourna plus et s'arrêta. Sans doute Juanita était arrivée saine et sauve, car la corde, à laquelle il donna une légère secousse, remonta seule.
C'était le tour du barbier, et c'était plus difficile ; il se réveillait et s'aidait à peine. Mais, sans le consulter sur le voyage périlleux qu'il allait lui faire entreprendre, Piquillo le mit en route de la même manière que J uanita, se contentant de retenir de toutes ses forces ce fardeau que son poids seul entraînait vers la terre par une force d'attraction toute naturelle.
Il entendit un choc assez pesant : c'était le barbier qui arrivait à sa destination sans avaries ; et la corde détachée par Juanita, remonta de nouveau. Cette fois, et se voyant seul à opérer sa descente, Piquillo attacha fortement à une poutre du grenier un bout de la corde et se lança intrépidement dans les airs eu se laissant glisser jusqu'à terre.
— Etes-vous là, mes amis, et sans accident ?
leur d'il -il à voix basse.
— Oui, brave jeune homme, oui, mon sauveur, répondit Gongarello, que Piquillo fut étonné d'entendre parler aussi distinctement; mais, par une heureuse révolution, quand il était arrivé à terre, le barbier se trouvait mieux»
SEMAINE LITTÉRAIRE
du moins pour quelques instans. Le mouvement de balancement et d'oscillation qu'il venait d'éprouver dans son voyage aérien avait produit sur lui, et grâce à cette crise salutaire, le même effet que les voyages maritimes sur ceux qui n'en ont pas l'habitude. Soustrait ainsi en partie à l'influence de l'opium que contenait le vin du capitaine, le barbier avait donc en ce moment retrouvé sa tête et par conséquent sa langue.
— Je n'oublierai jamais le service que vous venez de nous rendre, mon jeune ami...
— Silence ! lui dit Piquillo, qui, interrompant les élans de sa gratitude, lui fit observer qu'ils étaient hors de l'hôtellerie, il est vrai, mais encore devant la porte ; qu'on pouvait sortir et les poursuivre ; qu'ils n'avaient guère de temps d'ici au point du jour, et que ce qu'il y avait de plus prudent était de s'enfoncer dans la forêt et de s'éloigner le plus possible.
Le barbier se rendit sans peine à la justesse de ces observations, car la crainte lui était revenue avec la raison, et on entendait dans l'intérieur de l'hôtellerie un redoublement de cris et d'imprécations qui n'avaient rien de rassurant pour les fugitifs. Ils se précipitèrent donc tons Tes trois dans la forêt et marchèrent devant eux au hasard pendant près d'une heure ; mais au bout de ce temps le barbier déclara qu'il ne pouvait aller plus loin, que les jambes lui manquaient, et que le sommeil le reprenait malgré lui.
— • Encore! s'écria Piquillo avec désespoir.
Le barbier ne répondit pas, s'étendit sur la mousse, et Piquillo le secoua vainement par le bras en lui répétant :
— Quoi ! dormir encore ?
— Oui, mon garçon !... Un bien mauvais rêve... murmura le barbier, mais c'est plus fort que moi.
Et fermant les yeux sur tous les dangers qui le menaçaient, le barbier s'endormit.
-—Ecoutez! écoutez! dit Juanita en serrant la main de Piquillo, n'entendez-vous pas?... Ce sont eux ?
— Oui, dit Piquillo en prêtant l'oreille, un bruit de chevaux.
— Et ils viennent de ce côté ! dit la jeune fille avec effroi.