‹ Piquillo Alliaga; ou, Les maures sous Philippe III (volume 2)Chapitre 52 sur 62 · LE PORTEFEUILLE DU GRAND INQUISITEUR · texte numérisé non relu

LE PORTEFEUILLE DU GRAND INQUISITEUR

Le grand inquisiteur était pâle et ne chait point d'un pas très ferme. Les discours qu'il avait entendus, en traversant ic OviT.p tifiê Maures, n'avaient, pour lui, rien de rassurant.

A la seule vue de sa robe de moine, chacun roulait le massacrer, et Aihaimr- Abouhadjad,

SEMAINE LITTÉRAIRE

•on guide et son protecteur, le défendait d'une manière qui l'effrayait beaucoup.

— Vous foulez le tuer, disait-il froidement aux assaillant, on ne tous en empêche pas et ou ne vous dit pas le contraire ; mais* auparavant, il but que le général l'interroge.

Quelques pas plus loin, d'autres criaient encore:

— Mort au moine !

— Un peu de patience, répétait Abouhadjad, attendez seulement que le général lui ait parlé.

Sandoval n'était donc pas pressé d'avoir un entretien avec Yézid, et le trouble qu'il éprouvait en entrant dans la tente l'empêcha d'abord de voir fray AHiaga, qui se tenait à l'écart.

Un autre incident, d'ailleurs, attira bientôt son attention.

— Vous le voyez, s'écria Pedralvi, le Dieu de nos pères approuve et bénit mon serment, puisqu'il vient me livrer ma première victime.

Et avant que Yézid eût pu l'arrêter, il s'élança sur Sandoval, qu'il saisit par sa robe.

— Bourreau de nos frères, ton arrêt est porté et je viens l'exécuter!

De l'autre main, et d'un mouvement aussi prompt que la pensée, il tira son poignard et frappa. Mais AHiaga, qui était derrière le grand inquisiteur, se précipita au-devant du coup et le para avec son bras. Le sang jaillit à à l'instant, et Yézid poussa un cri de terreur.

— Ce n'est rien, dit froidement AHiaga à son frère et à Pedralvi épouvantés.

Puis, ramassant le poignard que dans son effroi ce dernier venait de laisser tomber !

— Je prie seulement Pedrajvi de m'écouter.

— - J'ai fait un serment, et je dois le tenir, car j'ai juré par le sang de nos frères...

— Et moi, par le mien, répondit Alliage en montrant son bras ensanglanté, je te supplie de renoncer à ta vengeance.

Pedralvi ne répondit pas.

— • Veux-tu donc te rendre toi-même aussi coupable que ceux que tu as juré de punir?

veux-tu commettre les crimes que tu leur reproches?

— Se venger n'est pas un crime, c'est justice i Et si tu avais été. comme moi, témoin du massacre de nos frères, si tu pensais à ceux qui nous entourent et que l'on menace encore...

AHiaga vit bien que le Maure ne comprendrait jamais son dévouaient ni la sainte loi qui ordonne de pardonner à ses plus cruels ennemis. Il eut recours alors à un autre moyen et lui dit :

— • C'est parce que je pense à nos frères que je te demande les jours de cet homme. Sa mort, quoi que tu en dises, est un crime, un crime inutile, tandis que, lut vivant, il peut noua servir.

— • A quoi ? demanda brusquement Pedralvi.

— D'abord, comme otage !

— C'est vrai] s'écria vivement Yézid ; ses jours rachèteront ceux de nos frères...

— Et feront suspendre les persécutions du saint-office, ajouta AHiaga, ne fût-ce que par crainte des représailles.

— - Ah ! traître ! murmura Sandoval.

— Traître i répliqua Pedralvi avec colère ; un traître qui te sauve l Ah ! si vous n'aviez jamais usé envers nous que de pareilles trahi-

— Tu consens donc à ce que je te demande 2

— Dans ce moment, soit, dit-il avec un air de regret, puisque vous prétendez qu'il peut être bon à quelque chose, ce que je ne croirai jamais. Mais n'importe; j'attendrai et je verrai plus tard; car, ajouta-t il en regardant le grand inquisiteur, qui commençait à respirer, ce n'est pas la paix, c'est une trêve : mon serment tient toujours.

Il serra avec force la main de Sandoval, et celui-ci sentit un froid glacial courir dans ses veines.

— Maintenant, dit AHiaga, qui venait de s'asseoir, examinons ces papiers pendant qu'on me pansera.

Et il montrait du doigt le portefeuille du grand inquisiteur.

C'étaient d'abord des lettres adressées à Sandoval et à la sainte inquisition par des gouverneurs de villes ou de provinces, par des capitaines de vaisseaux, qui lui rendaient compte de l'exécution de ses ordres concernant les Maures.

Chacun, dans l'excès de son zèle et certain d'être agréable à l'inquisiteur, se complaisait dans les rigueurs qu'il avait déployées (témoin les mémoires de Fonseca et de quelques autres). Quelque grands, quelque horribles que fussent les attentats commis, ils les exagéraient peut-être encore pour faire leur cour au ministre ou à son' frère. Assassins par flatterie et bourreaux courtisans, ils n'oubliaient aucun détail et multipliaient à plaisir le nombre et les souffrances de leurs victimes.

Ils ne se doutaient point du mauvais service que leur prétendu dévoûment rendait en ce moment à leur maître.

A chaque trait de cruauté, l'inquisiteur baissait les yeux et courbait la tête, voyant avec terreur l'indignation qu'il inspirait? effrayé par la vengeance qui pesait sur lui.

A chaque femme égorgée ou violée, à chaque enfant ou vieillard massacré, Pedralvi rugissait de fureur et s'écriait :

— Voilà les monstres que vous m'ordonnez d'épargner!

Et il y eut un momeot où Yézid lui-même, pensant à sa sœur et à son père, s'écria malgré lui:

— Il a raison!

 ce mot, Pedralvi s'élança de nouveau pour reprendre ta proie; maia Alliage ae leva et plaça devant lui un rempart qu'il n'osa franchir, celui de son bras sanglant que Ton achevait è peine de panser.

— Silence, Pedralvi ! sileoce, Yézid ! s'écria d'une voix sévère celui dont l'ardente charité protestait en faveur de la sainte croyance dont lui seul en ce moment était le représentant et le véritable apôtre : silence ! notre juge à tous n'est pas ici !

Il leva les yeux au ciel et fit signe à Yézid de continuer sa lecture.

Le papier suivant était une lettre que le grand inquisiteur avait reçue la veille d'Escobar. Celui-ci s'était arrêté en route pour renouveler à Sandoval ses protestations de zèle, de dévoûment et d'entente cordiale. Il lui parlait de l'ennemi commun qu'ils avaient juré de renverser, de fray Luis Alliaga.

Yézid s'arrêta dans sa lecture et regarda'son frère; Pedralvi regarda Sandoval, et lui dit à son tour:

— Ah ! traître !

— Continue, répondit froidement Piquillo.

Escobar conseillait à Sandoval de ne point

s'amuser à lutter contre Alliage, mais de frapper sur-le-champ un coup hardi ; d'ordonner, a son arrivée à Madrid, l'arrestation immédiate du confesseur du roi, qui, malgré ce titre, n'était, après tout, qu'un religieux dominicain, soumis, comme tel, à la règle de l'ordre et aux ordres du grand inquisiteur; une fois dans les cachots du saint-office, on trouverait des moyens pour l'empêcher d'en jamais sortir, et le faible monarque oublierait bien vite, dès qu'il ne le verrait plus, l'ancien directeur de sa conscience ; surtout si l'on avait soin de lui en nommer un nouveau, qui pouvait être, par exemple, le frère Escobar !

— Bien, dit Alliaga à son frère, donne-moi ce papier et ceux de la même écriture.

— - Il n'y en a qu'un, répondit Yézid.

Et il lui remit la déclaration dressée par Escobar et signée par lui et par le père Jérôme ; cette déclaration qui justifiait le duc de Lerraa de l'empoisonnement de la reine et expliquait, en même temps, comment la comtesse d'Altamira et le duc d'Uzède avaient immolé leur souveraine, en voulant frapper la duchesse de Santarem.

Quant aux instigateurs de ce crime, Piquillo les connaissa ; t depuis longtemps ; il avait, dans le couvent d'Hénarès, et dans la cellule du père Jérôme, entendu, de ses propres oreilles, tous les détails de cet horrible complot.

Il resta quelques instans pensif et la tête appuyée sur ses mains. Puis il fit signe aux officiers maures et à Pedralvi de s'éloigner quelques instans.

Ils sortirent avec le grand inquisiteur, celui-

ci fort inquiet de son sort et du parti que fray Alliaga allait prendre.

— Frère, dit Piquillo à Yézid, un seul événement, un événement fatal, vient de changer tous nos projets, et de les détruire à jamais, peut-être, si le ciel n'a pas protégé notre père et Aïxa...

— Quant à moi, dit Yézid d'un air sombre, je n'ai qu'un seul désir : les venger et les suivre, car je n'ai plus d'espoir.

— Et moi, j'en ai toujours ! Dieu, en qui j'ai confiance, m'a retiré de si grands dangers et de positions si horribles, que, vois-tu frère, désespérer du pouvoir ou de la bonté céleste me semble presque un blasphème! Crois- moi, Aïxa nous sera rendue !

— Et si nous ne devons plus la revoir, on la revoir avilie ?

— Eh bien ! alors, répondit Alliage, dont la figure devint pâle et la voix tremblante, eh bien ! le malheur ou l'infamie tombée sur notre famille ne nous empêchera pas de continuer jusqu'au bout notre sainte mission ; nous avons une autre famille encore, des frères dispersés et bannis, à qui il faut rendre leurs foyers et leur patrie. Je l'ai promis à notre père Delascar d'Aïbérique ; ce sera l'œuvre de ma vie entière ; je veux l'accomplir ou y succomber.

— Et comment espères- tu encore réussir?

lui dit Yézid ; car, pour moi, je ne m'abuse pas sur mes efforts. Les pauvres gens qne je commande pourront peut-être, soutenus par leur désespoir, se défendre quelque temps dans ces montagnes, mais nous ne pouvons plus, comme nos ancêtres, conquérir l'Espagne on lui imposer des lois.

— Je le sais, je le sais ! dit Alliaga.

— Et toi, que deviennent les rêves que ta avais formés ? La duchesse de Santarem, élevée au rang de reine d'Espagne, pouvait protéger et défendre ses frères, devenus ses sujets; mais maintenant, continua-t-il avec donleur...

— Maintenant encore, répondit Alliaga avec douceur, nos ennemis eux-mêmes; ou plutôt le ciel, qui ne nous a pas abandonnés, nous offre des moyens de salut dont il nous est permis de profiter. Ou je m'abuse fort, ou le papier que je viens de lire et que je conserve peut grandement changer les dispositions du duc de Lenni* Le tout est de l'employer habilement et à propos. Cet écrit lui rend son honneur et sa réputation qu'il a perdus, et qu'il tient à recouvrer aux yeux de l'Espagne et de toute l'Europe. Ministre absolu, il peut commander à tous, excepté à l'opinion publique ; il le pourra par cet écrit, et avant de le lui livrer, je saurai obtenir de lui, ta grâce d'abord, amnistie pleine et entière pour tous ceux qui se sont réfugiés dans ces montagnes et combattent avec toi, et, qui sait ! peut-être plus encore. Je le tenterai du moins. Oui, continua-t-il avec chaleur, la réus-

SEMAINE LITTÉRA1R

site est possible, surtout si vous conservez précieusement comme [otage entre vos mains le e, le chef

frère qu'il aime,

suprême de l'inquisi-

— Je comprends, dit Yézid.

— - Et moi, je vais me hâter. Je me rends d'abord à Valence : il le faut; c'est là seulement que je puis avoir des nouvelles d'Aïxa, de mon père et du vaisseau que, par Tordre même du roi, j'ai envoyé à leur poureuite. De plus, j'ai pour le vice-roi des instructions que je saurai faire exécuter. Adieu, frère, adieu. Espère encore.

— Je n'espère qu'en toi ! s'écria Yézid en se jetant dans ses bras ; toi, notre sauveur et notre providence ! Pourquoi faut-il nous séparer? Il me semble que ton départ est toujours pour moi le signal d'un malheur !

— Allons, frère, allons, du courage ! Tu en auras besoin, car il te faudra encore lutter et combattre contre un adversaire actif et infatigable ; mais de là-bas, du moins, je tâcherai de détourner ou d'arrêter ses coups.

En sortant de la tente, les deux frères rencontrèrent à quelques pas le grand inquisiteur et Pedralvi, qui veillait sur lui et ne le quittait pas du regard.

— Eh bien ! mes maîtres, leur dit le Maure, son arrêt est- il prononcé ? Qu'ordonnez- vous?

— Nous ordonnons, répondit AUiaga, que le prisonnier sera confié à ta garde.

— Bien, cela ! dit- il avec joie.

— Et nous te chargeons de le défendre.

— Moi! s'écria-t-il stupéfait.

— Oui, par ta mère, par Juanita, par le sang de tes maîtres, tu vas nous promettre nonseulement de respecter les jours du grand inquisiteur, mais de le protéger contre le poignard de ses ennemis.

— Ça m'est impossible.

— Vois, cependant! j'allais partir pour retrouver Delascar et sa fille, peur sauver nos frères, pour leur rendre leurs biens et leur patrie; mais je ne m'éloignerai pas, Pedralvi, que je n'aie reçu de toi ce serment.

Le Maure hésita quelques instsns. Il était en proie à un violent combat. Enfin, triomphant de lui-même, il s'écria:

— Partez donc... je jure... de protéger celui qui a massacré nos frères, celui que j'avais promis d'immoler. Et vous, dit-il en se tournant vers Sandoval, cessez de trembler, mon révérend. Vous êtes maintenant plus en sûreté ici qu'au milieu du palais de l'inquisition.

— Bien, lui dit AUiaga, je m'éloigne sans crainte ; car je sais que jamais un Maure n'a trahi ni son serment ni l'hospitalilé.

— Soit ! murmura Pedralvi, mais pour Ribeira et le duc de Lerma, mon serment tient toujours 1

LE KETOU& À MADRID.

AUiaga, toujours escorté par le fidèle Abouhadjad et suivi de Gongarello, descendit la montagne jusqu'à la grande route, occupée par les différons postes des Maures. Là, il voulut vainement renvoyer ses guides ; ceux-ci ne consentirent à le quitter Que lorsqu'ils eurent franchi presque toute la chaîne de l'Albarracin.

Arrivé enfin au bord du Xucar, rivière qu'il faut traverser pour aller à Cueoça, Piquillo les força de s'arrêter, il y aurait eu danger pour eux à aller plus loin, et il continua avec Gongarello à suivre le Xucar jusqu'à la posada où il avait laissé sa voiture et ses gens. Il prétexta une visite qu'il avait voulu faire à pied à uu couvent de franciscains situé dans la montagne, au-dessous de Huelamo de Ocana. Il avait voulu, disait-il, s'y rendre en secret, de peur qu'on n'essayât de l'en empêcher, à cause du voisinage des Maures.

11 ne s'arrêta pas à Cuença, et le lendemain seulement, assez tard, il arriva à Valence.

Il courut au palais du vice-roi, le marquis de Cazarena, neveu du duc de Lerma. Les ordres du roi, transmis par le ministre, avaient été si formels et si menaçans, que le vice-roi, tremblant de perdre sa place, s'était empressé de les exécuter. La Vera~Cruz % de la marine royale, excellente caravelle, vaisseau fin voilier, avait été équipée à la hâte ; quelque diligence qu'on y mît, il fallut y employer tout un jour, ce qui donnait une grande avance au San- Lucar, que l'on poursuivait : mais ce dernier vaisseau naviguait si mal et la marche de la Vera- Cmz était si supérieure, qu'il y avait tout lieu de croire qu'elle rejoindrait promptement Juan- Baptista et son équipage.

Cependant, plus de deux semaines s'étaient écoulées, et l'on n'avait eu aucune nouvelle ni de la VeraCruz ni du San Lucar. Il est vrai que des orages terribles avaient éclaté sur les côtes d'Afrique; qu'un vent contraire, qui régnait depuis plusieurs jours, éloignait tous les vaisseaux et les empêchait d'aborder dans les ports d'Espagne.

AUiaga était désolé et ne pouvait cependant accuser le zèle du vice-roi. Dans son impatience il ordonna à un nouveau bâtiment, le San- Fernando, de mettre à la voile et d'aller à la découverte. Le marquis de Cazarena voulut vainement faire quelques objections ; AUiaga se fit obéir en montrant la lettre de Sa Majesté, qui lui donnait pleins pouvoirs.

D'ailleurs les vents contraires, qui s'opposaient à ce qu'on entrât dans les ports d'Espagne, n'empêchaient pas d'en sortir, et le San- Fernando partit à la recherche de Delascar et d'Aïxa.

Jusqu'à son retour, il (allait attendre, il n'y

PIQUILLO ALLIAQA.

avait pas moyen de s'éloigner, et cependant] Alliage comprenait combien sa présence était nécessaire à Madrid; il se disait que chaque jour, chaque instant rendait peut-être la position d'Yézid plus dangereuse ; que pressé de tous côtés par des forces supérieures et par des chefs habiles, il ne pouvait long-temps résister, et qu f Alliaga ne viendrait à son aide que trop tard peut-être.

Jusqu'alors, heureusement, aucune nouvelle n'était arrivée de l'Albarracin. Il était à croire que, fidèle au plan concerté par les deux frères, Yézid avait évité le combat, se contentant de fatiguer ou de harceler son ennemi dans les 1 gorges et défilés de ces montagnes qu'il connaissait mieux que lui.

Enfin le vice-roi s'empressa de remettre à Alliaga un message qu'il venait de recevoir* non par mer mais par terre, On assurait qu'un vaisseau, qui ressemblait beaucoup au San- Lu* car, avait été signalé eo vue de Carthagène battu par la tempête, abandonné à la dérive et devenu le jouet des vents ; que, du reste, on enverrait à Valence tous les renseiguemens que l'on pourrait recueillir à ce sujet.

Le lendemain, en effet, un courrier à cheval envoyé par le gouverneur de Carthagène.

annonçait que le vaisseau signalé était bien réellement le San-Lucar, que le vent ayant su bitement changé dans la nuit, le bâtiment avait été jeté à la côte et avait échoué, non pas sur des rescifs, mais dans un endroit peu dangereux et ou il avait été facile de l'aborder ; mais qu'i la grande surprise des marins qui s'empressaient de porter des secours aux naufragés, on n'avait trouvé personne à bord du navire; que, malgré de fortes avaries, le San-Lucar aurait pi encore tenir la mer ; que ce n'était donc point par suite d'un naufrage que les passagers rayaient abandonné ; que, d'un autre côté, les habillemens. les meubles et les effets précieux laissés dans le navire avaient éloigné toute idée qu'il eût été attaqué ou pillé par des pirates.

Dans l'horrible situation d'esprit où le laissaient de pareilles nouvelles, Alliaga ne savait s'il devait perdre tout espoir ou en conserve l encore. En tout cas, sa présence à Valence devenait inutile, et l'intérêt de ses frères l'appc lait près du roi. Il laissa au marquis de Cazarena les derniers ordres de Sa Majesté, ou plutôt les siens. C'était, au retour du San-Fernat do ou de la Vera-Cruz, de transmettre à Tins tant, à Madrid et au roi lui-même, tous les renseignemens que l'on recevrait, et si l'un de ces deux navires ramenait la duchesse de Sai tarem et son père, de les traiter avec les plus grands égards et d'obéir à l'instant à tous U

sentiments, reprit la route de Madrid, voya- . tant jour et nuit sans se reposer.

Il ne s'arrêta qu'un instant en traversant la chaîne inférieure de l'Albarracin, et sans descendre de voiture, il demanda à son ancien hôte, Mosquito, le maître de la. posada de Carescosa, s'il avait appris quelque chose des évèneinens de la guerre.

— Je le crois bien ! s'écria celui-ci en faisant le signe de la croix, Son Excellence don Sandol al le grand inquisiteur (c'est un deuil et une

lésolatioo pour toute la chrétienté), le grand Inquisiteur lui-même est tombé au pouvoir des Maures, des hérétiques, des infidèles.

— Je le sais, je le sais, interrompit vivement Alliaga. Et qu'est-il arrivé depuis ?

— On a tout tenté pour le délivrer, et la semaine dernière nous avons entendu d'ici le canon et la mousqueterie, qui, réunis aux échoa

le la montagne, faisaient un tapage à empêcher nos voyageurs de dormir. Mais, rassurez- voua, seigneur, se hâta d'ajouter l'hôtelier en s'aper- | cevant de son imprudence, que cela ne vous « mpêche pas de vous arrêter chez moi ; depuis quelques jours on ne se bat plus, et Augustin de Mexia et ses troupes sont exténués.

— En vérité ! dit Alliaga avec une expression de joie qu'il se hâta de réprimer.

— Je le tiens d'un brigadier courbaturé et fourbu qui s'était laissé tomber sur des pointes de rochers. Il prétend que l'armée ennemie, après leur avoir tué beaucoup de monde, a disparu un matin avec le grand inquisiteur au moment où elle allait être cernée et faite prisonnière... disparu totalement.

— Ce n'est pas possible !

— Au point que depuis ce moment, et pour la découvrir, nos soldats parcourent les montagnes dans tous les sens. Ils ont beau chercher les Maures, ils ne peuvent pas les trouver, impossible de savoir par où ils ont passé, et l'on n'aurait plus de leurs nouvelles si de temps en temps, la nuit, quelques coups de mousquet ne venaient atteindre nos gens jusque sous leurs tentes.

Les uns disent que c'est un talisman magique qui les rend invisibles, car les Maures ont toujours été sa va 09 dans la magie et dans la sorcellerie, les autres prétendent que c'est Satan lui-même qui les a enlevés et transportés 1 en enfer. Et je le croirais assez, s'ils n'avaient

pas avec eux le grand inquisiteur.

— En avant, muletiers ! s'écria Alliaga sans vouloir en entendre davantage.

Et sa voiture s'éloigna rapidement, laissant maître Mosquito sur le pas de sa porte, le cou tendu et son bonnet de laine à la main.

Notre voyageur se dit en lui même que Y6-

désirs qu'ils exprimeraient sur leur séjour k I z id, par quelque marche savante et par la con

Valence on sur le lieu de leur retraite.

Ces derniers soins remplis, Alliaga, la mort dam rame, et en proie aux plus sombres pre

naissance qu'il avait des sentiers de la montagne, s'était dérobé à la poursuite d'Augustin de Mexia. C'était ce qu'il pouvait désirer de

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plus favorable ; et un peu rassuré de ce côté, il redoubla de vitesse et n'épargna pas les pourboire aux muletiers, qui, eu reconnaissance, n'épargnaient pas les coups de fouets à leurs mules.

Alliaga arriva à Madrid au milieu de la nuit et bien après la fermeture des portes. Aussi trouva-t-il tout naturel que pour les lui ouvrir on lui demandât qui il était ; mais quand il eut répondu fray Alliaga, confesseur de 3a Majesté, Ton s'informa s'il se rendait directement au palais.

— Impossible à une pareille heure, répondit-

Il ordonna aux muletiers de le conduire à l'hôtel de Santarem. En route, il s'étonna de cette question ; il en eut bientôt l'explication.

Il dormait depuis quelques heures à peine, mais d'un sommeil lourd et agité, quoiqu'il eût grand besoin de repos après les fatigues de toute espèce d'un si long voyage, lorsque Gongarello entra brusquement dans sa chambre au point du jour.

— Qu'est-ce ? lui dit Alliaga en s'éveillaot en sursaur.

— L'hôtel est cerné par des uniformes.

— Des soldats ?

— - Non des uniformes noirs que je connais trop bien. Des familiers du saint-office, et c'est moi que l'on menace.

— Ce serait moi plutôt, répondit Alliaga en s'habillant h la hâte. Et il se dit en lui-même : Est-ce qu'avant de se mettre en route et au reçu de la lettre d'Escobar, le grand inquisiteur se serait hâté d'exécuter les conseils que lui donnaient les pères de Jésus, ses nouveaux alliés ? Est-ce qu'il aurait expédié, de Valence, l'ordre de guetter mon arrivée, pour me plonger, sans autre forme de procès, dans les cachots de l'inquisition ? Cela ne se peut pas ; je ne puis pas le croire.

Il ne lui fut plus possible de douter, car un instant après, la porte de son appartement s'ouvrit avec violence.

Un des principaux officiers du saint tribunal, le seigneur Spinello, créature de Sandoval et ennemi déclaré d' Alliaga, se présenta devant lui, et lui montrant, dans la pièce voisine, un groupe d'alguazils et de familiers du saint-office, s'écria d'un air de joie et de triomphe :

— Seigneur fray Luis Alliaga, religieux de l'ordre de Saint Dominique, au nom de Son Excellence le grand inquisiteur Bernard y Royas de Sandoval, je vous arrête !

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