UNE SCENE DE FAMILLE
Uzède avait un air humble et embarrassé. Il salua avec respect Alliaga toujours assis sur son pliant, puis leva sur lui un regard curieux et inquiet qu'il baissa aussitôt. On voyait qu'il désirait et n'osait engager la conversation.
— - Il ne sait rien encore, se dit Alliaga.
Puis, adressant la parole au grand seigneur debout devant lui.
— Pardon, monseigneur, de vous avoir fait atteodre près d'une demi-heure.
— Quand on est occupé, balbutia le duc, c'est tout naturel ! Cela peut arriver à tout le monde.
— En effet, répondit froidement Alliaça; j e me souviens que la première fois que je me suis présenté à votre hôtel, à Valladolid, il y a bien longtemps de cela, vous avez été obligé, à votre grand regret, j'en iuis sur, de me faire attendre plus d'une heure.
Le duc parut visiblement déconcerté et dit en essayant de sourire :
— Oui... oui... je me rappelle le commencement de cette audience...
— Moi, je me rappelle surtout la fin, répliqua Alliaga d'un air glacial, mais rassurez vous, monseigneur, je ne suis pas ici chez moi.
Et d'un air plus gracieux, lui montrant un fauteuil, il ajouta:
— Nous sommes chez le roi.
Cette fois le duc avait totalement perdu la tête, et dans un désordre inexprimable il s'écria:
— - Et moi aussi, je n'ai point oublié ce souvenir fatal ! il m'a poursuivi constamment, il a fait le malheur de ma vie ; car on a beau faire, il est des remords auxquels on ne peut échapper, il est une voix secrète qui parle à votre cœur et vous révèle la vérité ! C'est cette voix, que je n'ai pu étouffer, qui m'amène repentant vers vous ; qui, malgré ma fierté, m'oblige à implorer votre pardon et à vous crier : Mon fils ! mon fils!
En achevant ces mots, qu'il s'efforçait de prononcer d'une voix émue, le duc étendit ses bras vers Alliaga, qui se leva vivement, fit un pas en arrière, et le repoussant de la main avec un geste de dédain, répondit:
— Le premier cri de la nature doit être
PIQUILLO ALL1AGA.
seul écouté... et font aviez sans doute raison alors.
— Ne comprenez- vont donc pas le repentir ?
— Si, monseigneur, je comprends le vôtre :
tous ne vouliez pas être le père de Piquillo et vous désirez être celui de fray Luis Alliaga.
Alors, et avec un accent généreux, il s'écria:
— Quel que soit le sang qui coule dans mes veines, mon père à moi est celui qui a tendu la main à ma misère et non pas à ma fortune ; qui m'a ouvert ses bras quand j'étais sans asile et qui alors m'a dit : Mon fils ! Mon père à moi, c'est celui qui, errant et sans patrie, a maintenant besoin de mon secours ! Mon père à moi, c'est Delascar d' Amérique le proscrit !
Puis, modérant son émotion et jetant un regard de pitié sur d'Uzède, qui courbait la tête.
— Quant à vous, monsieur le duc, lui dit-il avec douceur, qui vous amène ? Confiez-le-moi franchement, car il y a encore un autre motif que celui dont vous me parliez tout à l'heure.
— C'est vrai, mon révérend : le roi vient de partir pour la chasse. Sa voiture a rencontré celle de la comtesse d'Altamira. Il a fait signe de la main à ses gens de s'arrêter, et a dit d'un air riant à la comtesse : c Jl y a de bonnes nouvelles. Dites à d'Uzède d'aller voir Alliaga.» Etalon je venais...
— • Le roi n'a pas dit autre chose?
— Non, mon révérend.
— Et vous n'en savez pas davantage ?
— Rien de plus; mais je vous avoue que je suis impatient de connaître ces bonnes nouvelles.
— Je vais vous les apprendre.
11 regarda le duc d'un air solennel et dur.
— Dans la position où nous allons nous trouver l'un et l'autre, je suis obligé de vous parler avec franchise, dût cette franchise vous paraître bien dure et vous blesser cruellement; mais vous seul au monde...
Et il appuya sur ce mot.
— Vous seul* si vous le voulez, aurez connaissance des faits dont je vais vous entretenir. Le roi lui-même les ignore et les ignorera toujours ; du reste, je n'avancerai rien qui ne soit appuyé sur des preuves.
Il tira alors de sa poche la déclaration écrite et signée, par le père Jérôme et par Escobar, et la lut lentement et à voix basse, comme si les officiers qui étaient dans les autres salles, comme si les murs mêmes du palais pouvaient l'entendre.
A cette accusation si nette, si détaillée, si précise, d'Uzède n'eut pas la force d'opposer un seul désaveu. Il gardait un silence accablant, mais ses dents s'entre-choquaient, ses traits étaient livides, la sueur coulait de son front.
— Cet écrit, continua Alliaga, a été renia par vos anciens amis, les pères Escobar et Je* rôme, au grand inquisiteur Saodoval, votre oncle. Rassurez vous, c'est de lui seul que je le tiens ; mais si cet écrit était tombé entre 4Tas> tres mains que les miennes, entre les maint d'un ennemi, et vous en avez beaucoup..*
Uzède tressaillit.
— La comtesse est seule coupable, je le sais ; mais le crime qu'elle a commis, vent le connaissiez, vous en étiez le complice, et ai j**» vais montré cet écrit au rot, vous étiez perdu; il vous fallait renoncer à votre rang, à vos bon* neurs, à la vie peut-être!
— • Ah ! vous ne le voudriez pas ! s'écria Uzède en étendant vers lui les bras» et les liens qui nous unissent..»
— Même sans y croire, répondit froidement Alliaga, vous voyez bien, à la manière dont je vous parle et dont j'agis envers vous, que je ne veux pas vous perdre; et si je ne l'ai pas fait, et au lieu de vous abattre, je vous soutient dane la faveur du roi, si même je vous élève encore plus haut...
Un éclair de joie brilla dans les yeux du duc.
— C'est que j'ai des desseins sur vous, continua Alliaga ; c'est que je veux, pour vous réhabiliter à vos propres yeux, vous faire concourir à une grande expiation et au bonheur à venir de l'Espagne.
Le duc redoubla d'attention.
— Oui, une grande injustice et une grande faute ont été commises : l'expulsion des Maures, qui, en se retirant, ont emporté avec eux la richesse et la prospérité t'e notre pays; ce tarait, pour le règne de Philippe III, une tache odieuse et déshonorante. Je veux l'effacer, je veux en faire disparaître jusqu'aux moindre* traces. Si vous voulez me seconder franchement dans ce projet, m'aider dans tout ce qui en amènera l'exécution, je vous place au pouvoir souverain, je vous rais nommer premier ministre...
Le duc ne put retenir un tressaillement de surprise et de joie.
— Sinon, en montrant au roi cet écrit, je le force ;\ renoncer à vous, et je dirige son choix: sur celui qui promettra d'agir de concert avec moi, pour le bonheur et la gloire du pays.
— Je le promets, je le promets ! s'écria d'Uzède avec transport. J'écouterai vos avis, je m'y soumettrai. J'ordonnerai, je commanderai à tous, mais je ne serai que le bras et voua aérez Tâme. Et quant au généreux projet que vous avez conçu, je m'y associe d'avance et m'y dévoue, je vous le jure par le ciel qui noua entend.
— C'est bien, lui dit froidement Alliaga, voue êtes premier ministre.
Et il lui remit l'ordonnance signée parle roi.
SEMAINE LITTÉRAIRE
D'Uzède n'en pouvait croire ses yeux. Ce titre qui lui avait coûté tant d'efforts, tant d'intrigue* et tant de bassesses, ce pouvoir suprême pour lequel il s'était rendu criminel et presque parricide, il le possédait enfin ! Sa joie était si triode, que pendant quelques instans elle lui it oublier tout. Il sortit du palais radieux, triomphant et presque sans remords.
Quelques heures après, le roi était de retour. Tout lui réussissait ce jour-là ; le ciel était pour luh Sa chasse avait été favorisée d'un temps ! tuperbe, et il avait tué un cerf de sa propre
• Alliaga lui raconta ce qui s'était passé en «on absence.
' Le roi se fit répéter ce récit, tant il avait pente à se persuader qu'il fût libre et que le cardinal-duc quittât Madrid le jour même.
C'était pour Allia g a le moment de tenir la promette qu'il avait faite au favori déchu.
— Sire, dit-il, puisque Votre Majesté rend aujourd'hui justice à tout le monde, elle ne peut la refuser au malheur.
• Que voulez-vous dire ?
mes façons d'agir que le duc ton père, excepté que celui-ci avait été moins vite et ne s'était point brouillé avec son alliée le jour même de son avènement au pouvoir.
Elle courut au palais du duc d'Uzède. On se doute bien que le nouveau ministre avait ce jour-là trop d'affaires pour recevoir ses amis. Elle essaya de parler au roi et s'adressa pour cela à monsieur de Lntorre, qui venait d'être congédié, après dix ans de service, par le frère Luis Alliage, sous prétexte que, de son propre aveu, lui, Latorre, ne savait pas lire, ce qui était incompatible avec la place de valet de chambre de confiance de Sa Majesté.
La comtesse écrivit alors à Escobar une lettre qu'elle lui envoya par un exprès, et celui-ci lui répondit sur-le-champ par le même courrier. Consolée du moins par l'empressement et le zèle du bon père, elle se hâta d'ouvrir le billet, qui contenait ces mots :
c J'ignore ce qui se passe et ne veux point le savoir. Quoi qu'il puisse arriver, je n'entends ni me compromettre ni me mêler désormais de
rien ; persuadé qu'avec votre adresse et votre — Que le cardinal-duc a mérité de perdre esprit ordinaires vous sortirez victorieuse de *— . £».,»«• •«»;. «-»« ~« a .#^. A ~*. m ~ . «nsi « toug | es mauvais pas, je resterai neutre, madame la comtesse, et tout ce que peut me permettre le souvenir de notre ancienne amitié, c'est de faire des vœux pour vous. »
Il sembla à la comtesse que ces paroles ne lui étaient pas inconnues; et, en effet, c'était la réponse qu'elle-même avait adressée uu mois auparavant à Escobar, lorsqu'il s'agissnit d'expulser les jésuites, et que le prieur d Hénarès était venu réclamer son appui. Cette réponse,
votre faveur, mais non pas votre estime ; qu'il a été mauvais ministre, mais non pas un régicide et un empoisonneur.
Alors, et sans lui parler du duc d'Uzède, il lui raconta en détail ce qu'avait fait la comtesse d*Altamira, et comment, en voulant se défaire de «la duchesse de Santarem. elle avajt pour ainsi dire donné elle-même la mort à la reine.
Le roi, à ce récit, pâlit d'effroi. Tout ce qu'il
Îf avait en lui d'honnête et de généreux se sou eva d'indignation. Lui qui si longtemps, et la ! Escobar ne Pavait pas oubliée (car il avait une veille encore, avait été dupe de la comtesse et \ mémoire admirable), et il venait de la renvoyer de ses intrigues, voulait à l'instant même la j à la comtesse sans en retrancher un mot mais (aire arrêter, juger et condamner. Mais, ce- ; aussi sans l'aggraver d'une syllabe, tant le bon dant à sa faiblesse ordinaire, il se calma bientôt I père avait de conscience, et recula devant un pareil éclat, et surtout à j Cependant la disgrâce de l'insolent favori, la l'idée du déshonneur qui allait rejaillir sur tant chute du ministre tout-puissant avait déjà rede nobles familles auxquelles la comtesse était 1 tenti dans Madrid, et la renommée en portait la
alliée
Alliaga lui conseilla un parti plus prudent et plus clément.
La comtesse, qui était dans l'ivresse, et qui se réjouissait déjà du succès de son allié le duc d'Uzède, reçut dans la journée une expédition, en bonne forme, de l'ordonnance suivante :
« La comtesse d'Altamira quittera Madrid aujourd'hui même, et il lui est défendu désormais d'habiter à moins de soixante lieues de la capitale. Mandons et ordonnons à notre premier ministre de tenir la main à l'exécution de la présente ordonnance, s
Elle était signée du roi et plus bas du duc d'Uzède. C'était le premier acte de son autorité.
La comtesse resja anéantie, foudroyée ! ! !
Ce n'était pas la peine de renverser le duc de Lerma, car d'Uzède avait exactement les mê-
nouvelle à toutes les extrémités du royaume.
Le peuple espagnol, qui, en perdant le duc de Lerma, croyait retrouver sa richesse, sa gloire et sa prépondérance en Europe, fêtait par des clujnts de triomphe et des feux de joie le départ du cardinal-duc. Les cris de Vive le roi! éclataient de toutes parts. Le monarque avait été obligé de paraître à son balcon, et accueillait d'un air étonné ces transports de l'enthousiasme populaire auxquels il n'était point habitué.
Du fond de son appartement, le duc de Lerma entendait les cris de joie qui insultaient à sa chute. L'instant de la faiblesse était passé, il avait repris tout son courage. Comprenant que désormais toute sollicitation nouvelle serait inutile et ne servirait qu'à l'abaisser, il -renonça à voir le roi et quitta sur-le-champ la cour, pour se retirer dans l'héritage de ses pè-
P1QU1LL0 ALLIAGA.
res, dans son château de Lerma, embelli par ses soins, son goût et sa magnificence. Mais pour aller prendre sa voiture, le duc fut obligé de traverser les jardins du palais. Il s'y arrêta un instant et resta plongé dans de profondes réflexions ; alors sans doute, le ministre disparut devant le prêtre, devant le cardinal, car, regardant d'un œil reconnaissant et attendri les appartenions de la famille royale, il répandit sur Philippe et sur ses enfans ses plus ferventes bénédictions. Il fit quelques pas pour s'éloigner, et se trouva près du bosquet où il avait lui même présenté à la reine ce verre fatal, cause de tant de calomnies. Là, sa fermeté l'abandonna, une larme brûlante s'échappa de ses yeux, et il murmura à voix basse une ardente prière.
— Punissez- moi, Seigneur, pour les fautes
Sue j'ai commises, mais non pour les crimes ont je suis innocent; et si je ne puis, aux yeux de tous, faire éclater la vérité, que mon roi du moins la connaisse et me rende son estime ;
Îue j'obtienne cette dernière grâce, ô mon )ieu, et après rappelez à vous votre serviteur !
Il releva la tête, traversa les jardins d'un pas ferme, monta en voiture, et pendant que le peuple, rassemblé sous son balcon, brisait ses fenêtres et criait: Mort au duc de Lerma! il prit la route de Gaudarrama, où il passa la nuit.
Le lendemain matin, au moment où il se levait pour continuer son voyage, on lui annonça 3u'un présent et un message du roi venaient 'arriver pour lui de Madrid.
Un présent, un message du roi dans une telle circonstance, lui paraissaient, à lui et à tous ceux qui l'entouraient, une chose impossible, incompréhensible. Lui seul devait avoir le mot de cette énigme. >
Un piqueur de Sa Majesté lui apportait le cerf que le roi avait tué la veille, à la chasse, de sa propre main, et de plus une lettre du souverain.
Le duc tressaillit. Il ouvrit la lettre avec respect; puis, oprès l'avoir lue, il la porta à ses lèvres, et levant vers le ciel ses yeux pleins de larmes, il s'écria :
— Je te remercie, Alliaga, tu m'as te nu. .parole (1).
Cette missive, que ne purent jamais s'expliquer ni les courtisans ni le duc .d'Uzède lui même, contenait ce peu de mots:
< Alliaga m'a donné des preuves telles, qu'il ne m'est plus permis de douter de votre innocence au sujet de la reine, et si la nouvelle direction* à imprimer aux affaires du royaume exige votre éloignement de la cour, vous em-
(1) Il prit la route de Guadarrama, où il pana la nuit. Il y. reçut, avec un cerf tuA à la chante de la propre main du ioi, une letfre de Sa Majesté Catholique dont le contenu a toujours échappé aux esprits les plus pénétrant. (Watson, Hiëioire de Philippe III, tome II, page 503.)
porter** du moins dans votre retraita l'arôme de votre souverain et son amitié. »
A quelques lieues de Guadarrama, an premier relais, le duc aperçut un carrosse de le
cour ; il crut reconnaître celui de la comt d'AItamira. Une femme* qui parut un instant a la portière, se rejeta brusquement au fond de la voiture. L'ancien ministre demanda qui elle était, et on lui répondit :
— C'est l'ancienne dame d'honneur de la reine, la comtesse d'AItamira, reléguée désormais à soixante lieues de Madrid et qui se rend en exil.
— Ah ! se dit le duc en lui-même, Alliaga est juste et le ciel aussi !
Les deux voitures marchèrent un instant de front; les deux anciens alliés, les deux anciens ennemis se saluèrent, et le ministre disgracié» continuant sa route, courut cacher ses regrets dans son château de Lerma, dans cette magnifique et royale résidence élevée à ses fraie et a ceux de l'Etat.
LX NOUTKAU CONSUL DU EOI.
Le soir de ce jour, Alliage se rendit dans le cabinet du roi. Il y trouva le duc d'Usède, qui, dans la ferveur de son zèle pour miens prouver son dévoûment au confesseur de Sa Majesté, et à Sa Majesté elle-même, venait de taire arrêter et jeter en prison Rodrigue de Calderon, secrétaire du dernier ministre. Il voulait même plus, et on le croirait difficilement si le fait n'était confirmé par plusieurs historiens, il proposait de faire mettre en jugement le dnc de Lerma, son père.
Le roi frémit, et il repoussait la proposition quand Alliaga entra.
— Je m'en rapporte à sa seigneurie, s'écria d'Uzède.
— Et moi aussi, dit le roi.
Alliaga ne répondit pas; il regarda d'Uzède, qui baissa les yeux ; puis le roi. qui jeta au fen l'ordonnance qu'on venait de lui présenter.
— C'est bien, sire, dit Alliaga. Ce n'est pas nous, c'est votre cœur que Votre Majesté devrait consulter. Aussi je venais lui soumettre, ainsi qu'à son ministre, un ordre que M. le duc d'Uzède approuvera, j'en suis certain.
Ces derniers mots furent prononcés d'un air si respectueux et si modeste que le duc ne pouvait s'en formaliser. 11 répondit d'un air protecteur :
— Voyons, mon père, de quoi s'agit-il 1
— Trop de sang a déjà coulé dans les montagnes de l'Albarracin. Ce n'est point par des mesures rigoureuses, c'est par la clémence et la persuasion que l'on forcera les Maures à déposer les armes. Je propose à Sa Majesté de partir moi-même pour cette œuvre de paciûca-
SEMAINE LITTÉRAIRE
taon; mais il faudrait, je crois, envoyer d'abord à don Augustin de Mexia l'ordre de suspendre immédiatement toutes les hostilités.
— C'est complètement mon avis, répondit avec aplomb le duc d'Uzède, et je vais à l'instant même faire partir un courrier, si le roi l'approuve.
— Faites, monsieur le duc, dit le roi, nous l'aurons pour agréable.
—J'ai encore une autre proposition à soumettre à Votre Majesté, dans l'intérêt du royaume en général et de M. le duc en particulier.
—Parlez, dit le roi, qui jamais ne s'était autant mêlé des affaires de l'Etat, et oui, ne fut-ce que par nouveauté, semblait y prendre goût; parlez.
En disant ces mots il décachetait, contre son ordinaire, plusieurs lettres qui lui étaient adressées; bien plus, il se mit à les lire lui-même, ce qui ne lui arrivait jamais, sans cesser pour cela de prêter son attention à Alliaga, à qui il répéta avec bonté :
— Parlez, mon père, je vous écoute.
— Il y a des gens à qui Votre Majesté a parfois accordé sa confiance et qui la méritent peu. Ce sont les pères Jérôme et Escobar, de la société de Jésus.
— En vérité! dit le roi étonné, il me semble cependant qu'ils ont bien de l'esprit.
— C'est cela même qui les rend redoutables.
Le père Jérôme, vous en avez maintenant la preuve, avait déjà calomnié auprès de vous le duc de Lerma.
— Et ils en calomnieront bien d'autres, s'écria vivement d'Uzède, en pensant à la terrible déclaration qu'ils avaient signée contre lui. Ils sont d'abord, je le sais mieux que personne, les ennemis du révérend frère Alliaga.
— Et je ne les crois pas non plus favorablement disposés pour M. le duc, ajouta Alliaga en souriant.
— Moi qui les ai comblés de bontés, dit d'Uzède avec un soupir.
— Et je me contenterai de rappeler à Votre Majesté un rapport excellent, fait autrefois par M. le duc et qui tendait à congédier les révérends pères de la compagnie de Jésus.
— C'est vrai ! mais c'était une idée du duc de Lerma. .-.■
— Qu'importe ! monseigneur d'Uzède a trop d'esprit pour repousser une bonne idée, par la seule raison qu'elle viendrait de son prédécesseur.
— Vous trouvez donc que le renvoi des révérends pères jésuites est une idée bonne?
— Excellente, sire, à condition qu'aucune rigueur ne sera exercée contre eux, qu'on leur laissera tous leurs biens, qu'il leur sera permis de les vendre et d'en emporter le prix.
— Moi, je confisquerais leurs biens, dit le duc d'Uzède d'un air de finesse.
— A quoi bon? répondit Alliaga; ce ne sont B-N0 19.
point leurs richesses qui sont coupables, ce sont leurs doctrines.
-«Je me range définitivement à cette idée, répliqua d'Uzède lentement et avec un air de profondeur; et comme les sages résolutions ne peuvent être exécutées trop promptement, je leur expédierai l'ordre en question dès la semaine prochaine.
— Dès demain, ajouta Alliaga.
— C'est ce que j'allais dire, répondit le duc. Maintenant, sire, continua t-il, je désire expliquer à Votre Majesté et au seigneur Alliaga comment il est cependant nécessaire que Rodrigue de Calderon, comte d'Oliva, et ancien secrétaire du duc de Lerma, soit tenu pendant quelque temps au secret et interrogé sur plusieurs actes auxquels il a pris part, et dont la connaissance est indispensable à la marche du gouvernement actuel.
Mais le duc avait beau parler et s'efforcer de son mieux de développer son projet, le roi ne l'écoutait plus ; le roi, sous la préoccupation d'une autre idée, manifestait un trouble et une agitation extraordinaires. Une des lettres qu'il avait ouvertes en se jouant, et presque sans y penser, absorbait toute son attention ; il la parcourait en respirant à peine; sa figure était pâle, ses mains étaient tremblantes.
— Sire, qu'avez- vous ? qu'est-ce donc ? s'écria Alliaga effrayé.
— Ce que j'ai ! ce que j'ai... Tenez, cette lettre du marquis Cazarena...
-—Du gouverneur de Valence !
— Voyez vous-même... lisez.
Et, pouvant à peine parler, il tendit la lettre à. Alliaga, qui la parcourut et devint aussi pâle que le roi, car le premier mot, le seul qui d'abord avait frappé ses yeux, était le nom d'Aïxa.