‹ Piquillo Alliaga; ou, Les maures sous Philippe III (volume 2)Chapitre 59 sur 62 · LE COUVENT DES ANNONCIADKS · texte numérisé non relu

LE COUVENT DES ANNONCIADKS

La comtesse d'Altamira, frappée de l'exil, voyant le duc de Leruia renversé, et apprenant, quelques jours après, l'expulsion du père Jérôme, d' Escobar et de toute la compagnie de Jésus, la comtesse s'était dit que trois coups si décisifs portés à la fois n'avaient pu l'être que par une maiu ferme et résolue. Ce ne pouvait être celle du duc d'Uzède, son ancien ami, qu'elle connaissait trop bien pour le soupçonner d'un pareil acte de vigueur. Evidemment il était l'agent, le prête-nom d'une volonté plus puissante. Elle cessa donc de le haïr, se contentant de le mépriser, et, ne désespérant pas de le ramener plus tard, dirigea ses efforts contre cette volonté qui dirigeait toutes les autres. C'était celle d'Ail iaga. Lui et la duchesse de Santarem régnaient en ce moment et avaient tout pouvoir sur le roi ; l'un par son esprit, l'autre par sa beauté. C'étaient là les deux ennemis à renverser, et comme la comtesse ne pouvait y parvenir à elle seule, elle devait songer à se faire de nouveaux alliés.

La comtesse commença à assister avec assiduité et ferveur, aux prédications furibondes du pieux Ribeira, le grand inquisiteur. Placée au premier rang, au-dessous de la chaire, et remarquable par l'élégance de sa toilette, elle ne perdait ni une de ses paroles ni un de ses regards. Quoique prédicateur, on est homme, c'est-à-dire accessible à l'amour- propre, et surtout à l'amour-propre d'auteur, le plus insinuant de tous. L'attention de la comtesse le flatta, et

3uand elle le supplia de vouloir bien désormais iriger sa conscience, ce fut lui qui la remercia.

Une fois en relation avec l'archevêque, elle n'eut pas de peine à exiter son animosité contre Alliaga. C'était déjà à moitié fait. Les pieuses rancunes sont implacables, et le saint prélat n'avait jamais pardonné à Piquillo de s'être laissé convertir par d'autres que par lui. Il avait, depuis ce temps, conservé contre le nouveau chrétien un fonds de haine qui se fut tou jours produit, même si Piquillo ne fût pas de- Tenu confesseur du roi ; à plus forte raison de-

puis qu'il balançait par cet emploi la puissance même du grand inquisiteur.

La comtesse avait signalé aussi à Ribeira un fait qui l'affligeait profondément. Elle ne pouvait voir sans douleur sa nièce Carmen, la future abbesse du couvent des Annonciades, donner asile à la duchesse de Santarem et à ses compagnes, qui, après tout, étaient du sang et de la religion mauresques. C'était un véritable scandale.

Il n'en fallait pas tant pour soulever la colère et l'éloquence du grand inquisiteur. Le matin même de l'arrivée du roi, il avait tonné en chaire contre les filles du Seigneur qui profanaient les lieux saints par la présence impure des infidèles. Le couvent des Annonciades n'était pas nommé, mais il était si bien désigné qu'il était impossible de s'y méprendre, et la foule avait témoigné par ses murmures combien elle s'associait à l'indignation du prélat. Le feu couvait sous la cendre ; il ne s'agissait plus que de l'animer et de lui donner de l'extension.

La comtesse avait prisa son service l'ancien valet de chambre du roi, qui, ainsi qu'elle, maudissait l'ingratitude et l'injustice. des cours ; elle l'avait à peu près initié à ses desseins. II s'agissait de trouver, pour exciter les passions de la multitude, quelques-uns de ces hommes hardis et remuans, lesquels, quoi qu'il arrive, n'ont rien h perdre et ont tout à gagner.

M. de Latorre avait justement trouvé à la comtesse ce qu'elle désirait : c'était un ancien capitaine mécontent qui s'était battu sur terre et sur mer. Plein de bravoure et sans argent pour le moment, il arrivait de la côte d'Afrique, où il avait conduit une cargaison de Mauresques. Son navire, le San-Lucar, un navire superbe, avait échoué au service du gouvernement, et le ministre Ini refusait des indemnités.

La comtesse voulut faire connaissance avec ce digne capitaine, que nos lecteurs ont reconnu déjà, et qui n'était autre que Juan-Baptista. Quand elle lui eut donné à entendre qu'il s'agissait de perdre Piquillo et la duchesse de Santarem, il s'écria si vivement qu'il le ferait pour rien, que la comtesse, ne voulant pas se laisser vaincre en générosité, lui donna une bourse pleine d'or. Il accepta, non pour lui, mais pour ses braves compagnons, car il n'était pas seul : il avait avec lui tout son équipage, circonstance qui charma la comtesse autant que la prestance et la galanterie du capitaine, qui ne la quitta qu'après lui avoir prêté serment de fidélité.

Alliaga cependant avait vu avec inquiétude l'aspect de la ville à l'entrée du roi. Il s'alarmait de l'indifférence du peuple pour le monarque et de son empressement a courir au-devant des victimes qu'on lui amenait; il prévoyait qu'il y aurait de rudes combats à soutenir pour délivrer Yézid, et que le grand inquisiteur ne lâcherait pas aisément sa proie. Il fallait, et avant que la discussion s'envenimât, se

hâter de mettre en liberté don Fernand, qui, par sa position, son influence et surtout son énergie, pouvait rendre de grands services à la cause qu'il avait déjà si noblement défendue. Il parla dans ce sens au duc d'Uzcde, qui hésita et refusa presque. Alliaga fronça le sourcil.

— C'est mon ennemi personnel, s'écria le nouveau minisire; il m'a autrefois insulté.

Non pas que je veuille pour cela le mettre sous les verrous ; mais puisqu'il y est, la loyauté me permet de l'y laisser.

— Elle vous ordonne au contraire de le délivrer, monseigneur, et je suis persuadé, ajouta-til en appuyant d'un ton un peu menaçant, que telle est l'intention de Votre Excellence.

— Certainement, dit le duc en se mordant les lèvres ; et il signa d'un air de mauvaise humeur la lettre que lui présentait Alliaga et qui était à peu près ainsi conçue :

c Monsieur le grand inquisiteur, «Don Fernand d'Albayda, officier du ro'% s n'est point justiciable du tribunal de l'inquisi-

> tion ; c'est a Sa Majesté et à ses conseillers s à prononcer sur sa conduite, et il n'a agi, je s dois vous le dire, qu'en vertu d'ordres supé- * rieurs. Veuillez donc avoir pour agréable de s le faire mettre en liberté sur-le-champ et au

> reçu de la présente. »

Alliaga fit porter à l'instant même cet ordre, et se rendit près du roi pour lui en rendre compte. Le roi l'écouta à peine; une seule idée le préoccupait, un seul espoir faisait battre son cœur. Il était dans la même ville que la duchesse de Santarem. Plusieurs fois le matin, au moment de son entrée dans la grande rue. il avait mis la tête à la portière de son carrosse pour voir s'il n'apercevrait pas, de loin, le clocher du couvent des Annonciades. A peine arrivé au palais du vice-roi, qui avait été préparé pour lui, il voulait sortir et visiter la ville, en dirigeant sa promenade vers la montagne Saint- Christophe, où étaient situés la citadelle et le couvent des Annonciades.

Alliaga employait tous ses efforts pour calmer son souverain, pour le rappeler à la raison et lui faire comprendre qu'uue telle précipitation paraîtrait au moins fort étrange et pouvait même compromettre le succès de ses projets.

Le roi répondait qu'il voulait voir la duchesse de Santarem ; qu'il se rendrait près d'elle incognito et déguisé s'il le fallait, comme au jour de leur première entrevue, mais qu'il lui tardait de connaître son sort.

Tout ce qu'on put obtenir de lui fut qu'il attendrait jusqu'au lendemain, à la condition cependant que le soir même, Alliaga se rendrait près de sa sœur ; qu'il lui parlerait de la proposition du roi et viendrait rendre réponse à son souverain de la manière dont la duchesse aurait accueilli l'idée du baptême et surtout celle du mariage secret.

Alliaga, enchanté de revoir Aïxa, n'importe, hélas! à quel prix, avait accepté toutes ces conditions, et le roi, retiré avec lui dans son oratoire, lui répétait pour la vingtième fois les mêmes recommandations, l'engageant à partir, lorsque, au moment où Piquillo allait prendre congé de Sa Majesté, une rumeur sourde et prolongée se fit entendre au loin.

La nuit était venue, et au milieu des ténèbres on distinguait une lueur rougeâtre qui éclairait certaines parties de la ville ; cette lueur partait d'un point élevé et semblait venir de la montagne Saint-Christophe. Au même moment, le bruit, d'abord vague et confus, devint plus fort, plus distinct, et enfin plus effrayant: c'étaient des cris d'effroi et des cris menaçans. Tout à coup une cloche lointaine se fit entendre, à laquelle répondirent toutes les cloches de la ville, puis le tocsin d'alarme.

Le roi sonna et appela à la fois.

— Qu'est-ce ? demanda-t-il.

— Sire, dit un des valets de chambre, c'est le feu qui vient de prendre...

— Eh ! non, dit un autre, c'est le feu que l'on vient de mettre...

— Où donc?

— Au couvent des Annonciades !

Le roi poussa un cri d'effroi, et incapable de réprimer son émotion et sa terreur, il se laissa tomber dans son fauteuil ; puis saisi d'un tremblement nerveux, il se tourna du côté d'AUiaga pour l'interroger, le consulter, ou plutôt pour être rassuré par lui ; mais Alliaga n'était plus là. Au premier mot qu'il avait entendu il s'était précipité hors de l'appartement et courait au feu.

Carmen, retirée dans sa cellule, causait avec sa sœur de l'arrivée du roi à Pampelune.

— Piquillo est-il avec lui? demanda Aïxa d'un air inquiet.

— Certainement. Il était dans le carrosse du roi et ne le quitte pas.

— Nous allons donc le voir ?

— Oui, mais on annonce aussi une autre nouvelle, et je crains, ajouta Carmen, qu'elle nt te cause trop d'émotion.

En disant ces mots, elle était elle-même si émue, qu'on l'entendait a peine.

— Qu'est-ce donc ? demanda Aïxa, eu commençant à s'effrayer.

— Eh bien ! on prétend, mais on se trompe sans doute, que Fernand d'Albayda a été conduit dans les prisons de l'inquisition.

— Lui ! s'écria Aïxa en tremblant ; de quoi l'accuse-t-on ?

— D'avoir défendu et protégé les Maures qu'il devait combattre.

— Et tu crois, demanda Aïxa avec angoisse, qu'il sera condamné ?

— Pas par toi, du moins, dit Carmen avec un regard plein de douceur, en tendant la main à sa sœur, qu'elle voyait pâlir.

SEMAINE LITTÉRAIRE

En ce moment un murmure lointain se fît entendre autour des murs du couvent, et peu à peu il devint si fort, que les deux jeunes filles cessèrent leur conversation et écoutèrent attentivement.

Le couvent des Annonciades était situé sur la montagne de Saint-Christophe, qui, ellemême, domine toute la ville de Pampelune, et Juanita entra effrayée, annonçant qu'on voyait, de la fenêtre de sa cellule, accourir une grande multitude de peuple qui se dirigeait vers la grille du couvent. On distinguait en effet les pas tumultueux de la foule ; jusque-là silencieuse, elle arriva devant la grille principale et on entendit alors ces cris :

— Ouvrez ! ouvrez !

— N'ouvrez pas ! je le défends ! répondit Carmen a plusieurs de ses religieuses qui venaient prendre ses ordres ; sachons d'abord ce qu'ils nous demandent.

— Je vais vous le dire, s'écria la comtesse d'Altamira en se précipitant dans la cellule de sa nièce. C'est la populace de Pampelune qui, irritée contre vous, demande qu'on lui livre les hérétiques auxquelles vous avez imprudemment donné asile, toutes les femmes maures renfermées dans ce couvent.

— Jamais ! répondit Carmen en se plaçant devant sa sœur et devant Juanita.

— Je conçois votre générosité, reprit la comtesse, mais songez que le peuple est furieux ; que dans sa colère il n'épargne rien, et que, si on ne lui donne pas satisfaction, il est capable de tout mettre à feu et à sang.

Aïxa poussa un cri d'effroi.

— Et vous ne voudriez pas, continua la comtesse, sacrifier, pour des étrangers et des infidèles, ces jeunes filles confiées à votre garde.

— Madame la comtesse a raison, dit froidement Aïxa. Mes sœurs et moi avons déjà vu la mort de plus près encore. La terre d'Espagne nous a maudites et doit nous servir de tombeau. Mais l'hospitalité qu'on nous a donnée ne sera fatale qu'à nous.

— Allons, dit-elle à Juanita, allons nous livrer à nos bourreaux.

— Je ne le souffrirai pas ; retenez-la, empêchez-la de sortir ! dit Carmen aux religieuses qui accouraient en foule autour d'elle. C'est moi qui vous l'ordonne ! moi, votre abbesse !

— Tu ne l'es pas encore ! s'écria Aïxa.

— Je le suis, dès qu'il y a du danger ! répondit avec énergie la jeune fille jusaue-là si douce et si timide. Apportez- moi mes nabits... mes plus riches habits; hâtez-vous.

Et couverte des insignes du commandement, elle descendit daus la cour du couvent d'un pas ferme et suivie de toutes ses religieuses.

A la vue de ces jeunes fronts si candides et si purs, de ces filles vêtues de blanc et s'avançant intrépidement au-devant des meurtriers,

un sentiment d'émotion et de respect circula dans tous les rangs. Il se fit un profond silence. Carmen en profita pour s'approcher de la grille.

— Que voulez-vous ? Que demandez-vous ?

— Qu'on nous livre les hérétiques, dit un des chefs, qui n'était autre que Juan-Baptista. Elles ont mérité la mort.

— Ce n'est pas à nous de les juger, mais de les défendre, puisqu'elles nous ont demandé l'hospitalité.

— En les défendant, craignez notre colère.

— En les trahissant, je craindrais celle du ciel.

— Nous les refuser, c'est vous exposer à la mort.

— Vous livrer leur sang, c'est m'exposera la damnation éternelle.

— Nous les aurons malgré ^ous, dit le bandit en secouant la grille avec force.

— Le premier qui osera violer les privilèges de ce couvent et franchir cette clôture, qui est sacrée, sera maudit sur terre et maudit dans le ciel ! s'écria Carmen avec force.

A ces paroles, le peuple recula de quelques pas avec crainte ; il ne resta près de la grille que Juan-Baptista et une douzaine de ses compagnons qui tentaient ainsi que lui de briser ce rempart.

— Anathème sur vous ! continua Carmen en étendant les bras, anathème !

Lepeupletombaà genoux et cria au capitaine et aux siens, a demi-voix :

— Retirez-vous ! retirez-vous ! N'entendezvous pas qu'elle vous menace de l'anathème ?

— Eh ! que m'importe ? se disait Juan-Baptista en lui-même, j'ai deux cents ducats à gagner, et je les gagnerai.

Mats il se retourna et vit que le peuple se retirait; il allait presque rester seul.

— Eh bien ! s'écria-t-il avec colère, nous ne franchirons point cette clôture, puisqu'elle est sacrée. Mais, sans pénétrer dans cette enceinte, nous trouverons moyen d'en faire sortir les hérétiques ou de les exterminer.

— A la bonne heure! à la bonne heure ! s'écria le peuple en se rapprochant de lui.

En ce moment, le vent soufflait avec violence; le couvent, situé sur la hauteur, formait un vaste carré ; excepté l'entrée principale, fermée par une grille en fer, tout le reste était bâti en bois ou en constructions très légères. Non loin de là était un maréchal ferrant ; Juan-Baptista et les siens coururent à sa forge, tout le peuple les imita, et en un instant, des milliers de brandons furent jetés en cent endroits différons, contre les murailles ou la toiture du couvent ; l'incendie se déclara sur tous les points, et le vent qui l'alimentait le rendit bientôt impossible à éteindre.

Les religieuses, effrayées, éperdues, sonnèrent les cloches du couvent pour appeler à leur

PIQU1LLO ALLIAGA.

secours. Les cloches de la ville répondirent à ce cri d'alarme, et c'est à ce bruit que Piquillo, hors de lui. s'était élancé dans les rues de Pampelune, priant le ciel de l'inspirer et de lui venir en aide. La citadelle, qui était voisine du lieu de 1 incendie, ne renfermait pas de garnison, et, ainsi que nous Pavons déjà dit, pas un seul régiment, pas un seul soldat n'avait escorté le roi à son entrée.

Le grand inquisiteur, accouru à la bâte, ne savait que faire, que résoudre, et le duc d'Uzède avait aussi perdu la tête. Alliaga seul avait conservé la sienne. Le désespoir lui avait donné du sang-froid.

Il ordonna à tout ce qu'il y avait de familiers du saint-office et d'alguazils disponibles de se rendre à l'endroit du désastre. Il commanda à tous les bourgeois, qui accouraient armés de hallebardes, de le suivre. Plusieurs refusèrent, attendu que l'incendie du couvent ne les regardait pas.

— Les maisons voisines sont déjà la proie des flammes, répondit Alliaga, t»t par le vent qui souffle de la montagne, toute la ville de Pampelune, qui est bâtie en bois, sera bientôt la proie de l'incendie. Si cela vous convient, m esse igneurs, soit, restons ici.

Et il se croisa les bras.

— Courons ! s'écrièrent les hallebardiers, qui étaient presque tous propriétaires.

Alliaga ne courait pas, il volait, et il ne s'arrêta qu'à la vue de l'horrible spectacle qui s'offrit à ses yeux.

Les deux parties latérales du couvent étaient déjà totalement la proie des flammes. Les reli-

Sieuses, forcées de fuir l'incendie, s'élançaient ors de leurs murailles embrasées et étaient recueillies par la multitude, qui ouvrait ses rangs devant elles avec respect et leur donnait asile. Mais toutes celles qui ne portaient pas l'habit de nonnes, toutes les jeunes filles qu'à leur costume on reconnaissait pour mauresques, étaient repoussées et rejetées dans le foyer de l'incendie, et la flamme qui les enveloppait les avait bientôt dévorées.

Dans cet auto-da-fé d'un nouveau genre, les acclamations et les hurlemens de joie de la foule se mêlaient aux cris des victimes pendant que d'autres, plus dévots ou plus féroces, entonnaient un chant de cannibales et psalmodiaient en chœur, Dits ira, dits Ma !

Au milieu de cette horrible fête, le capitaine Juan-Baptista, ardent et l'œil en feu, attendait la duchesse de Santarem. qu'on n'avait pas encore aperçue, non plus que Carmen ; mais elles ne pouvaient ni l'une ni l'autre tarder à chercher leur salut dans la fuite ; car les flammes avaient déjà gagné le bâtiment principal, celui où était située la cellule de l'abbesse Quant à la comtesse d'AItamira, elle avait été une des premières à échapper au danger, et grâce au capitaine, qui l'avait reçue et protégée, elle

était déjà loin de l'incendie qu'elle avait allumé et dont maintenant elle attendait tranquillement les résultats.

Tout à coup, du sein des flammes, une jeune fille s'élance éperdue. Elle traverse la cour du couvent en poussant des cris d'effroi ; et malgré ses cheveux en désordre, malgré ses vêtemens à moitié brûlés, il est aisé de voir que ce n'est pas une religieuse, une nonne, une chrétienne.

— Au feu, l'hérétique ! criait-on de toutes parts... rejetez-la dans la fournaise ! le feu purifie tout !

La jeune fille, épouvantée, n'entendait rien» ne voyait rien, que la flamme qui la poursuivait ; et dans son égarement, elle se précipita dans les bras d'un homme qui était au pre/nier rang et qui semblait l'attendre. Cet homme, c'était Juan-Baptista, qui, levant la jeuue fille dans ses bras vigoureux, s'écria, eo poussant un éclat de rire :

— Ah ! c'est la belle Juanita qui a allumé tant de feux dans sa vie ! des feux comme celuici et que rien ne peut éteindre... rien!

— Que ton sang ! cria une voix sourde à son oreille.

Au même instant, le capitaine sentit dans sou flanc la lame froide d'un poignard. Juanita lui échappa des bras au moment où il allait la lancer dans la fournaise. Un autre de ses compagnons la saisit; mais soudain il tomba lui-même, frappé mortellement, et deux autres qui s'avançaient reculèrent bientôt dangereusement blessés.

— Et de quatre ! murmura la même voix, c'est toujours us à-compte !

Puis celui qui avait prononcé ces mots, tenant Juanita d'une main et de l'autre son poignard ensanglanté, se fraya un passage à travers la foule des curieux, qui, étant venus pour regarder et non pour s'exposer, se rangeaient avec empressement. D'ailleurs parmi tant d'autres scènes de carnage, dans le désordre et le bruit de l'incendie, dans le fracas des murailles qui s'écroulaient, à peine avait-on fait attention à cet épisode ; il avait été presque inaperçu de tous, excepté de Juan-Baptista, et de ses compagnons, dout les hurlemens se perdaient au milieu de ceux de la foule et qui criaient vainement :

— Arrêtez !

C'est dans ce moment qu'Alliaga tenant une croix à la main, arriva à la tète des bourgeois hallebardiers. Du premier coup d'œil il avait reconnu Pedralvi et Juanita, et cria à ceux qui voulaient s'emparer d'eux :

— Laissez les ! laissez- les ! ce n'est pas là, c'est à l'incendie qu'il faut courir. En avant! suivez moi !

Et les bourgeois suivirent la croix que tenait Alliaga. Pedralvi et Juanita étaient déjà loin. A l'entrée du couvent un homme était éten-

du raide mort ; un autre, dangereusement blessé, était a terre près de lui, et criait d'un ton lamentable,

— Laisserez -vous périr un bon chrétien, un vrai catholique !

Alliaga se baissa pour le relever et pour le secourir. Le blessé s'appuya sur son bras, et regardant les traits du moine, dont le capuchon» venait de retomber en arrière, il murmura avec! terreur :

— Non pas Piquillo, répondit celui-ci d'une voix solennelle, mnis la justice divine, mais le châtiment qui arrive eufin !

S'adressant alors à un groupe d'alguazils et de familiers du saint office qui venaient de gravir la montagne Saint- Cristophe par une autre rue:

— Au nom du roi. conduisez cet homme dans les prisons de l'inquisition, pour m'être représenté a moi, h moi seul. Vous en répondez sur vôtre tête. Allez.

Se tournant alors du côté de l'incendie, il fut effrayé de ses progrès, que rien désormais ne semblait pouvoir arrêter.

Ainsi que nous l'avons dit, les deux ailes du bâtiment avaient été consumées, et toute la violence des flammes était maintenant concentrée sur le corps de logis principal, où étaient les appartemens de l'abbesse, et. la chapelle du couvent, qui. plus solidement bâtis, avaient résisté plus longtemps, mais un côté de la toiture et quelques parties de murailles, quoique construites en pierres, commençaient a s'écrouler.

Et pas de secours ! et pas d'eau ! et sur cette montagne aride, impossible de s'en procurer!

On venait d'en envoyer puiser au bas de I» ville, dans l'Arga, mais la difficulté de transport, et le temps surtout ! Quand ce secours arriverait, le couvent des Annonciades ne serait plus qu'un monceau de ruines !

La jeune abbesse, cependant, après avoir vu le peuple et Juan -Baptisai lui-même se retirer à sa voix, s'était empressée d'accourir auprès d'Aïxa.

— Sauvée! sauvée! lui dit-elle; ils n'oseront franchir l'enceinte de ce couvent ni Je pro- ; faner de leur présence; rassure-toi, ma sœur, le danger est passé.

Mais bientôt la lueur des flammes brillant a [ travers les croisées de la cellule vint leur ap- 1 prendre la vérité. Les religieuses effrayées vin- 1 rent supplier leur abbesse de ne pas attendre 1 que I 1 incendie eût rendu la retraite impossible, i

— Hâtez- vous de fuir! lui diraient-elles; on | le peut sans péril : le peuple laisse sortir toutes [ les religieuses, toutes les filles du Christ, et I leurs rangs s'ouvrent devant nous.

— Alors, dit Carmen a sa sœur, partons !

— Non, senora, non. crièrent les nonnes en se jetant aux pieds d'Aïxa, ne vous y exposez

pas : ils vous massacreraient, vous et les vôtres* ou vous précipiteraient dans les flammes!

— Alors, dit tranquillement lu duchesse de> I Santnrem. partez, mes amies, parlez prompte* I ment. Je sais le moyen d'échapper à leurs 1 coups.

— Comment cela î

— J'attendrai que ces murailles s 'écroules* [ sur moi. Je reste.

— Et moi aussi, dit Carmen en se rapprochant de sa sœur.

Ni les prières d'Aïxa ni les larmes de ses religieuses ne purent la faire changer de résolution.

En vain l'incendie commença à siffler avec

violence, en vain des masses de flamme et do

[fumée passèrent en tourbillonnant devant leur»

croisées, Carmen repoussa sa sœur qui se jetait

à ses genoux et répéta :

— Je reste.

Les deux ailes du couvent s'écroulèrent, de* «gerbes de feu s'élancèrent vers le ciel ; toute* les nonnes, épouvantées, sortirent de la cellule de Pabbesse, descendirent le large escalier do pierre, dont les marches étaient déjà brûlantes» et s'élancèrent dans la cour, qui était libre eocore.

Carmen resta ; elle resta seule avec sa sœur» et s'approcha d'elle les yeux rayonnans de joie.

Aïxa était pâle ; elle tremblait, mais non pour elle.

— Qu'as-tu fait, insensée ? lui dit-elle. Ne t'expose pas plus longtemps à cet affreux supplice, à ces douleurs atroces. Il en est tempo encoie, va-t'en! Je t'en supplie par notre tendresse, par don Juan d'Aguilar, ton père, que je vnis retrouver, et qui m'attend près du mien. Ma Carmen, ma sœur bien-aimée, laisse moi périr seule. J'ai du courage, tes souffrances me l'âteraient. Laisse-moi! laisse-moi. ..je ne crains pas la mort.

— Et moi je la désire ! s'écria Carmen. Ouï»

oui ! poursuivit-elle avec exaltation, mieux vaut le supplice d'un instant que le long supplice do cloître, tourmens d'une vie entière, existence de douleurs, de larmes et de regrets !

— Que dis-tu ! s'écria Aïxa étonnée.

; — Vois-tu, ma sœur, répondit Carmen avec joie, vois-tu la flamme qui s'avance et qui vs a ra 'atteindre ? Ta main, ma sœur, ta main, pose la sur ce cœur qui bientôt ne souffrira plus.

— Toi. des souffrances ! Et lesquelles ? Achève... dis-moi tout.

— Oui, s'écria Carmen en se jetant dans les bras d'Aïxa, on peut tout se dire, quand on vs mourir. Par ces flammes qui nous entourent»

par ce Dieu qui m'entend et va me recevoir, j'sî fait tous mes efforts pour l'oublier... je n'ai pas pu, je te le jure!

— O ciel ! tu l'aimais ?

— Toujours !

— Et tu as voulu y renoncer ?

— Parce qu'il t'aimait, parce que je préférais votre bonheur au mien.

— Toi, Carmen, t'immoler pour moi !

— Tu m'en avais donné l'exemple ! Mais j'en serais morte de douleur, je le sens ; je serais morte, et loin de toi ! Que béni soit le ciel, qui me permet de t'embrasser encore et de t'adresser mon dernier adieu !

En ce moment, tout un pan de muraille s'écroula du côté de la cour.

Les deux jeunes filles s'élancèrent dans les bras l'une de l'autre, disant à la vie un éternel adieu, et par un mouvemeot involontaire, leurs lèvres murmurèrent à la fois le nom de Fernand.

Un espoir leur restait cependant encore. De la cellule de l'abbesse, qui était située au second étage, on descendait jusque dans la cour du couvent par un escalier de pierre, lequel était demeuré debout. Mais elles ne songeaient point à profiter de ce dernier moyen de salut, qui bientôt leur fut ravi, car au bout de quelques instans l'escalier tomba avec fracas, et les deux jeunes filles restèrent seules au milieu des flammes dans la cellule, qui, ouverte et comme suspendue en l'air, allait bientôt s'écrouler ellemême.

À genoux et les bras étendus vers le ciel, elles priaient toutes les deux, mais elles priaient l'une pour l'autre.

— Dieu de mes pères, puissant Allah !

— O vierge Marie ! ô Jésus ! disait Carmen.

— Toi le Dieu véritable !

— Toi le vrai Dieu !

— Ouvre tes bras à ma sœur !

— Reçois Aïxa dans ton sein !

Une pluie de feu tombait dans la cour, les pierres se détachaient et les poutres craquaient de tous les côtés ; la multitude attentive faisait maintenant silence, comme pour ne rien perdre de ce terrible spectacle, et chacun calculait déjà d'avance l'instant où la cellule allait disparaître dans les flammes.

En ce moment suprême, des deux extrémités de la foule deux hommes, qui sans doute se s'étaient pas entendus et qui peut-être ne se connaissaient pas, s'élancèrent vers le dernier foyer de l'incendie. A voir son chapeau galonné et orné de plumes, son riche manteau brodé et l'épée attachée à son ceinturon, l'un devait être un officier et un grand seigneur; l'autre n'était qu'on pauvre moine.

Le premier avait couru dans une maison voisine et s'était emparé d'une échelle. Le moine n'avait pensé à rien qu'à s'approcher des deux jeunes filles, à les secourir s'il le pouvait ou à mourir avec elles. Tous les deux, du reste, s'avançaient avec une égale intrépidité sous les éclats enflammés qui souvent atteignaient leurs vêtemens, mais n'arrêtaient point leur marche. Les yeux fixés sur un seul point,

ils semblaient compter pour rien leur propre danger.

Le jeune officier, arrivé au pied de la muraille prête à s'écrouler, cherchait vainement à y appuyer son échelle et à la consolider d'en bas. Les décombres et les débris ne le lui permettaient pas. De l'autre côté, une poutre qui seule était restée au milieu du bâtiment incendié joignait encore la cellule de l'abbesse à un I pan de muraille à moitié détruit. Le moine s'élança sur cette muraille, gravit jusqu'à la I hauteur de la poutre, et, sans hésiter un ins- ! tant, sans jeter même un regard sur ce pont I étroit et enflammé, qui déjà craquait sous ses (pas, il s'avança aussi tranquillement que s'il I marchait sur les dalles d'une église.

Sa tête était nue, et la toiture en feu mena- ! çait de l'écraser ; il ne s'en inquiétait guère, il I marchait toujours.

Ses pieds et ses mains étaient brûlés, il ne le 1 sentait point, il avançait, car il n'était plus qu'à I deux pas de cette jeune fille vêtue de blanc qui priait à genoux.

— Tu m'attendais, ma sœur, tu m'appelais 1 I lui dit-il ; me voici.

Et sans attendre sa réponse, il l'avait saisie I et l'emportait, au moment où un cri frappait I son oreille.

— Fernand ! Fernand î... s'était écriée Car- I men.

Le jeune officier, gravissant d'un autre côté, ] comme à l'assaut, venait d'escalader la cellule I embrasée et recevait dans ses bras sa cousine tremblante de terreur et de joie. Il descendit avec elle, n reculons, par où il était monté, la couvrant de son corps et la protégeant contre la pluie de feu qui redoublait.

Pendant ce temps, Alliaga s'était de nouveau hasardé sur le pont brûlant qu'il avait déjà traversé. Cette fois il tremblait, car il portait Aïxa, et sous ses pas était un abîme, un volcan ! mais à ses horribles angoisses se mêlait un sentiment indéfinissable de bonheur : il serrait contre son cœur cette sœur bien-aimée, et il était sûr. s'il ne parvenait pas à la sauver, de périr avec elle.

Dieu, sans doute, veillait sur eux, car à peine avait- il fait quelques pas dans la cour, que le dernier étage du bâtiment s'abîma dans les flammes; la cellule de l'abbesse n'offrait plue qu'un monceau de décombres fumans.

C'était tout ce qui restait du couvent des Annonciades.

A l'aspect du danger auquel Aïxa et Carmen venaient d'échapper et comme s'il n'avait plus besoin maintenant de l'énergie qui l'avait soutenu jusqu'alors, Alliaga sentit ses forces l'abandonner et ses genoux fléchir.

— Dieu soit béni, murmura t-il, je puis mourir à présent !

Et il perdit connaissance.

Quelques instans auparavant, le grand inqui-

SEMAINE LITTÉRAIRE

siteur Ribeira était arrivé sur le lieu du désastre, donnant sa bénédiction à tout le monde. Il avait entonné le Libéra nos, Domine, et la multitude ne douta pas que la présence du prélat et surtout ses prières ne fussent la cause immédiate du salut miraculeux qui venait de s'opérer.

Le prélat se retourna vers les principaux officiers et vers les familiers de l'inquisition qui l'entouraient, et leur montrant Alliaga, il leur dit froidement :

— > Donnez des secours à notre frère. Quant à cette jeune fille... (Il désignait la duchesse de Santarem,) conduisez- la dans le palais de l'inquisition ; ce n'est pas aujourd'hui que nous pouvons décider de son sort. Mais demain, nous prierons l'Eternel, pour qu'il nous guide et nous inspire ce que nous devons faire à son égard.

En ce moment arrivèrent les gens qu'on avait chargés de puiser de Peau dan* l'Arga.

La nuit était avancée, le couvent entièrement brûlé ; il n'y avait plus rien à voir, et la multitude satisfaite se retira en criant :

— Vive monseigneur Ribeira ! vive notre saint inquisiteur !

LES FDEROS.

Le lendemain, la capitale de la Navarre était dans la consternation. Le couvent des Annonciades, un des plus beaux monumens de la ville, avait été détruit de fond en comble; plusieurs maisons avaient souffert de l'incendie ; plusieurs familles des plus distinguées comptaient des morts ou des blessés, et, comme cela arrive d'ordinaire, l'indignation publi- 3ue accusait Jes Mauresques d'être la cause 'un événement dont ils étaient les victimes.

Le bruit courait que la comtesse d'Altamira, qui habitait le couvent près de sa nièce Carmen, avait péri dans l'incendie ; et tout portait

le croire, car le lendemain elle ne reparut pas.

Le fait est que la comtesse, ayant appris de M. de Latorre que Juan-Baptista avait été arrêté par Piquillo, redoutait pour elle les aveux du capitaine et la vengeance d 1 Alliaga. Il lui sembla alors prudent d'attendre les évènemens et de se laisser passer pour morte tant que durerait le danger, quitte à revivre dès qu'elle y trouverait avantage.

En attendant, sa perte était un nouveau crime que l'on imputait aux Maures ; les hautes classes auxquelles elle appartenait se joignirent aux bourgeois et à la populace pour approuver les mesures rigoureuses employées contre des hérétiques qui étaient décidément les ennemis de l'Espagne. La haine contre eux devint si vive et si générale que bien des gens se glori-

fièrent hautement et comme d'une sainte action d'avoir contribué aux évènemens de la veille. Mais cette manifestation leur porta malheur, et tous ceux qui avaient ainsi publié leurs exploits se hâtèrent de les démentir et de s'en défendre. Chaque soir, en effet, quelques bourgeois tombaient sous une main inconnue, et le poignard qui les frappait portait d'ordinaire un papier avec cette inscription :

De la part des Maures.

Ces actes d'une vengeance imprudente achevèrent d'exaspérer la population de Pampelune, qu'il fallait au contraire tâcher d'apaiser, car elle n'était aue trop disposée à faire cause commune avec le grand inquisiteur. Aussi, ce dernier, fort de l'opinion publique, qui se pro- . nonçait pour lui, crut pouvoir tout oser, et son zèle ainsi que son audace ne connurent plus de bornes.

Le roi, que ces évènemens avaient profondément affligé, les regardait comme un double malheur, en ce qu'ils ne lui permettaient pas de voir, dès le lendemain, comme il l'avait espéré, la duchesse de Santarem, prisonnière de î'inqui9ition. Il se flattait bien, ainsi que Piquillo, que cette détention ne serait que pour la forme et ne durerait qu'une journée tout au plus ; mais que devint-il, quand il apprit que le grand inquisiteur n'avait pas craint de dénoncer Yézid et Aïxa au tribunal du saint-office, et qu'il les accusait, l'un d'avoir causé la révolte de l'Albaracin, et l'autre l'incendie du couvent des Annonciades.

Le saint- office avait d'abord décidé, comme mesure de convenance, que la jeune Carmen d'Aguilar, la future abbesse des Annonciades et ses religieuses, se retireraient à Grenade, dans une succursale de leur ordre, pendant le temps que l'on emploierait à rebâtir leur couvent.

Le redoutable tribunal avait ensuite déclaré qu'il se regardait comme saisi des deux affaires que le grand inquisiteur avait portées devant lui, et qu'il allait immédiatement s'en occuper.

Cette décision était effrayante, d'abord par le danger qu'elle pouvait faire courir à la duchesse et à son frère, ensuite pour les projeta du roi, dont elle rendait l'exécution presaue impossible. Comment, après un pareil éclat, songera épouser Aïxa, même secrètement?

Il était évident que cette idée entrait pour beaucoup dans les combinaisons de l'archevêque. II fallait donc se hâter de s'y opposer et étouffer cette affaire avant même que le saint tribunal commençât à s'en occuper.

Le roi donna dès le soir même des ordres en conséquence au duc d'Uzède, qui, malgré ) son empressement et son zèle apparens, semblait peu flatté du rôle dont on le chargeait. Mais le roi commandait et Alliaga le surveillait, il fut bien forcé de se soumettre. Il devait le lendemain signifier au grand inquisiteur et au

PIQUILLO ALL1AGA.

saint-office les volontés de Sa Majesté, et AIliaga, comme membre lui même de l'inquisi tioo, promit d'assister à cette séance.

Le soir même, Pedralvi, qui n'avait pas de demeure fixe, mais qui errait dans la ville, dans les places publiques, établissant son domicile au milieu des groupes et de la foule, écoutant et surveillant tout, Pedralvi vint annoncer à Alliaga que le duc d'Uzède était sorti à la nuit tombante et était entré dans l'église de Santa - Cruz.

— Eh bien ! qu'y a-t-il à cela d'étonnant ?

— Un instant après j'en ai vu sortir le grand inquisiteur.

— Eh bien ?

— Ils ont dû se rencontrer, ils ont pu se parler.

— C'est possible. J'examinerai et je le saurai.

Le lendemain les membres du saint-office étaient tous à leur poste, car on leur avait annoncé une communication de Sa Majesté.

Le premier ministre fut introduit. Il salua respectueusement le tribunal, puis le grand inquisiteur ; Alliaga crut leur voir échanger un regard d'intelligence.

Le duc déclara d'un ton sec et hautain qui eut indisposé les juges les mieux intentionnés, que la volonté de Sa Majesté Catholique était qu'on ne donnât aucune suite au procès du maure Yézid et d'Aïxa, duchesse de San tare m.

L'inquisiteur se leva, et déployant une arrogance qui paraîtrait inconcevable, si l'on ne savait qu'avec un roi tel que Philippe III, et même avec d'autres princes plus puissans que lui, l'Eglise se regardait alors comme bien audessus du trône, l'inquisiteur déclara que le saint tribunal était déjà saisi de l'affaire ; qu'il n'y avait pas d'exemple que le roi eût jamais entravé le cours de la justice dans les tribunaux ordinaires ; pourquoi donnerait-il l'exemple d'une telle violation dans un saint tribunal, devant lequel s'agitaient, non les intérêts de la terre, mais ceux du ciel ? que lui. archevêque de Valence et grand inquisiteur, savait tout le respect qu'il devait à Sa Majesté le roi d'Espagne, mais qu'il devait aussi obéissance à un maître plus puissant encore, au roi des cieux, au Christ lui-même, dont il défendait la cause, et que, quelque danger qu'il pût en résulter, il ne le trahirait jamais.

Voyant que le duc d'Uzède, au lieu de répondre et de rétorquer les argument du prélat, les écoutait dans un silence respectueux et presque approbatif, Alliaga. ne pouvant soutenir son impatience, s'écria d'une voix ua peu émue:

— Ainsi donc. Son Excellence entend résister aux ordres du roi?

— J'entends défendre les privilèges de l'inquisition, répondit Ribeira avec hauteur. Qui-

conque consent à fléchir snr un point, sur m point seul, quelque minime qu'il soit en apparence, poite un coup mortel à Tordre de Ssint- Dominique et à ses institutions. Nous avons juré au pied des autels de maintenir les droits) de ce saint tiibunul, et nous devons, même au prix de nos jours, les transmettre intacts à ceux qui viendront aprè* nous.

— Je saurai aussi bien que Votre Excellence, répondit Alliaga, défendre les droits de l'inquisition ; mais le roi a aussi les siens. Vons ne lui contesterez pas celui de faire grâce, et s'il veut absolument en user...

— Pour que le roi fit grâce, répliqua adroitement le prélat, il faudrait qu'il y eût condamnation ; il n'y en a pas encore. Il ne s'agit dans ce moment que d'un jugement seulement, d'an jugement que l'on veut empêcher d'intervenir, et je m'étonne qu'un membre du saint-office vienne, au sein même de ce tribunal. lui proposer de renoncer à ses droits et de s'avilir. Quant à moi, qui ne crains ni la disgrâce ni même le martyre, je sais mourir, s'il le fuut, mais non pas céder.

Puis se tournant vers ses collègues, il ajouta :

— Aux voix, mes frères. Noua pouvons délibérer devant M. le duc, qui daignera rapporter notre réponse à Sa Majesté.

Cette réponse, qui n'était pas douteuse, fut que l'inquisition était décidée à maintenir ses droits ; qu'ainsi donc l'affaire suivrait son cours, et que le Maure Yézid et la duchesse de Santa rem seraient jugés dans le plus bref délai possible.

Ce délai ne fut pas long, et le soir même, pendant qu'Alliaga délibérait avec le roi sur le parti à prendre dans ce conflit entre l'autorité royale et l'autorité ecclésiastique, Yézid et Aïxa furent traduits devant le tribunal, et ou commença par leur interrogatoire l'instruction de l'affaire.

Alliaga comprit alors qu'il n'avait plus affaire au duc de Lerma, qu'il avait à lutter contre no ennemi audacieux et résolu, qui ne reculerait pas même devant la puissance royale. D'un autre côté, les alliés dont il pouvait disposer étaient sans talens, sans énergie, à commeocer par le duc d'Uzède, qui, de plus, était mal intentionné et le trahirait probablement à la première occasion favorable.

La noblesse et les gens de la cour étaient déjà jaloux de sa faveur, le clergé était humilié d'une élévation si prompte. Les amis do père Joiôme et de la Société de Jésus v et ils étaient nombreux) étaient devenus ses ennemis. Alliaga n'avait pour lui qne le roi, qu'il gouvernait, il est vrai, a son gré ; mais la situation du royaume et la position de chacun était alors si singulière, que commander au roi n'était presque commander à personne.

Et puis, quelque pénible qu'il soit de l'avouer, ce qui nuisait encore a Alliaga, c'est qu'il était

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honnête homme, c'est qu'il écoutait ses scrupules et sa conscience. Il voulait sauver sa sœur et les siens ; mais il ne pouvait oublier que le roi lui avait donné sa confiance, son amitié et son pouvoir; qu'il était ministre réel, ministre de fait de ce roi qui s'abandonnait à lai et à ses conseils. Il lui était donc impossible de lui conseiller tel acte qui soulèverait contre lui le clergé et l'opinion publique, qui porterait ses sujets à la haine, au mépris, à la révolte peut être.

Et c'est ce qui arriverait immanquablement si, pour défendre une Mauresque qu'il aimait et qu'il voulait épouser, le roi se mettait en lutte ouverte et déclarée avec l'inquisition, ce tribunal formidable qui pouvait tout, même faire excommunier et déposer les rois.

Il fallait donc attaquer Ribeira et l'inquisition, les combattre et les vaincre, sans que le roi eût l'air de s'en mêler, sans qu'il intervînt dans la lutte, et pour sauver la majesté royale, la tenir, s'il était possible, en dehors de la question.

C'était là une difficile entreprise. Ce fut celle qu'Alliaga conçut.

L'obstacle le plus grand était dans la popularité de Ribeira, dans le respect et l'adoration fanatiques que chacun lui portait, et qui, d'avance, lui donnait gain de cause, quoi qu'il hasardât ; le duc d'Uzède était dans des condisions toutes contraires : ses actes étaient tout d'abord frappés de défaveur.

Le dernier ministre avait laissé de grands déficits dans les coffres du roi ; il était nécessaire de les remplir et par les moyens les plus prompts; il y avait urgence. D'Uzède, qui déjà supportait avec impatience le joug d'Alliaga, ne crut pas avoir besoin de ses conseils pour faire obtenir des fonds que réclamaient impérieusement les besoins de l'Etat; on venait d'établir de nouveaux impôts dans les deux Castilles et dans plusieurs autres provinces qui avaient payé sans rien dire. Il imposa de même l'Aragon, la Navarre et la Biscaye. Il ignorait qu'avec cette dernière province surtout, il y avait d'autres précautions à prendre.

Les députés des provinces basques, au repu de l'ordonnance qui créait un nouvel impôt sans leur concours et sans leur consentement, se réunirent, suivant l'usage de leurs ancêtres, sous le vaste et antique chêne de Guernica ; c'est là que se tenaient leurs assemblées. Ils délibérèrent, et l'histoire a conservé Pénergi-

Îue remontrance qu'ils adressèrent à Philippe II : c Eux seuls, d'après leurs fueros, avaient le droit de s'imposer, et l'avaient fait jusqu'ici ; mais en vertu de leurs fueros, ils déclaraient qu'ils ne pouvaient faire davantage, et suppliaient le roi de retirer son ordonnance; sinon, disaient-ils, et si l'on veut violer nos fueros, nous prendrons les armes pour défendre nos droits et notre bien-aimée patrie, dussions-nous

voir brûler nos maisons et nos campagnes, mourir uos femmes et nos enfans ; dussionsnous chercher ensuite un autre seigneur pour nous protéger et nous défendre ! (1) »

Cette adresse, à laquelle l'imprudence du duc d'Uzède venait d'exposer la majesté royale, était si juste qu'il n'y avait rien à y répondre. II fallait y faire droit, c'est ce qu'Alliaga avait conseillé au roi. La nouvelle de cet échec ministériel se répandit dans Pampelune. Les bourgeois de la ville félicitèrent ceux de la Biscaye de la manière dont ils avaient su défendre ^^ leurs fueros, et coururent tous aux archivée^- v* pour examiner si, dans ceux de la Navarre, iP *ft n'y aurait pas aussi quelque article qui leur / permît de ne pas payer d'impôt.

Ils n'y trouvèrent pas cette clause, que leurs ancêtres avaient négligé de faire insérer. Il n'y en avait que deux principales. L'une leur donnait, comme nous l'avons déjà vu, le droit de se garder et d'empêcher qu'aucun soldat ne pénétrât dans lenr ville.

L'autre leur conférait le droit de se juger eux-mêmes par leurs propres tribunaux, et de connaître seuls des crimes ou délits commis dans leur ville.

Alliage, qui, au sujet de l'affaire de Gernica, venait d'étudier aussi les fueros de la Navarre, vit dans cette dernière clause le moyen de salut qu'il cherchait, et se hâta de l'exploiter avec habileté.

Dès le soir même, Pedralvi et quelques amis dévoués, habillés en bons bourgeois de Pampelune. se répandaient dans tous les groupes, parlaient des fueros du pays et de leur impor^ tance, démontraient, par l'exemple des provinces basques, combien il était essentiel de les défendre et de ne pas y laisser porter la moindre atteinte.

Dans ce moment, par exemple, s'écriaientils. Dieu nous préserve d'oser élever la voix contre le saint et respectable Ribeira, notre grand inquisiteur; mais enfin, d'après nos fueros, ce ne serait pas à lui et à l'inquisition, mais à nous seuls et à nos tribunaux, qu'il appartiendrait de juger la duchesse de Santarem.

— C'est vrai, répondirent plusieurs autres bourgeois, nous n'y avions pas pensé.

— C'est cependant grave... c'est un point capital.

— Très capital ! répondit la foule.

— Si nous permettons aujourd'hui un empiétement, quelque léger qu'il soit, on s'en permettra demain un autre plus important.

— C'est vrai ! d'Uzède en est bien capable.

— Et si j'étais de vous, ajouta Pedralvi, j'y prendrais garde.

— Vous avez raison, il faudrait aviser.

(1) Ch. Wbiss, VEtpagut, tome l t page 332. Archive* du minlstèie des affaires étrangères, vol. Espagne.

— Faire une remontrance respectueuse au roi et surtout à l'inquisition.

— C'est une bonne idée !

Et cette bonne idée, fermentant dans toutes les têtes, fut, le soir même, le sujet de toutes les conversations, dans les boutiques, hôtelleries et lieux d'assemblée de la bonne ville de Parapelune.

Le lendemain, une réunion de notables demanda audience au roi, qui s'empressa de l'accorder et reçut la députation de la manière la plus gracieuse.

jf*^ x Ravis de cet accueil, les bourgeois ex posé - ^ vent avec confiance à Sa Majesté leurs justes griefs et leurs réclamations.

Le roi répondit que sa conduite passée avait dû prouver à quel |>oint il respectait les fueros de la Navarre ; qu'il veillerait toujours, autant que les Navarrois eux-mêmes, à la conservation de leurs précieux privilèges ; que dans la présente question, il était complètement de l'avis de ses fidèles sujets, les bourgeois de Pampelune ; mais que l'inquisition étant saisie de l'affaire, son autorité royale ne pouvait intervenir, dans les choses de l'Eglise ; que. du reste, don Ribeira était un saint homme et un homme juste, et qu'il s'empresserait, sans aucun doute, de faire droit à des réclamations aussi légitimes.

Les députés du peuple crièrent Vive le roi !

et quittèrent son palais pour se rendre à celui de l'inquisiteur.

Don Ribeira était en prières, et les fit attendre près d'une heure.

Enfin on les introduisit, et après avoir écouté leur harangue avec un sang-froid glacial, le grand inquisiteur répondit, comme Alliaga s'y attendait, et avec son entêtement ordinaire, que le saint-office était saisi de l'affaire, qu'il ne s'en dessaisirait pas, et qu'il ne ferait point à des bourgeois une concession qu'il avait refusée au roi lui-même.

Les députés crurent que le roi avait déjà fait une tentative en leur faveur, et bénirent en eux-mêmes ce roi jusque-là si calomnié.

Le chef de (a députation voulut répliquer à Son Excellence, mais celui-ci répondit avec hauteur :

— L'Eglise ne discute pas ; elle commande, et chacun doit obéir.

— Mais cependant, monseigneur, les droits du peuple

— Doivent se taire devant ceux de l'Eglise.

Et le pieux Ribeira, l'apôtre de la foi, l'élu du ciel, de l'Espagne, tourna le dos à la bourgeoisie de Pampelune, qui se retira fort mécontente.

Quelques heures après, ces nouvelles s'étaient déjà répandues dans toute la ville, chacun connaissait la gracieuse réception de Sa

Majesté et la réponse fi ère et hautaine de l'archevêque.

Le soir, Son Excellence traversa la promenade de la Taconnera au milieu du plus profond silence.

La voiture de Sa Majesté fut accueillie tout le long de son passage par les cris chaleureux de Vive le roi !

— Bien se dit en lui-même Alliaga, voici les bourgeois de Pampelune qui deviennent royalistes.

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